... Le soleil s’est levé je ne sais combien de fois depuis mes dernières
lignes--depuis que subitement, un soir très chaud, je me souviens, le
vieux taleb est revenu tout essoufflé dans ma chambre.
Je reposais. Ne m’avait-il pas souhaité bonne nuit par la grâce d’Allah?
--O Sidi! je t’apporte une nouvelle!
Ma main tâtonnait à la recherche des allumettes. Lui continuait, parmi
le noir emplissant la pièce:
--O Sidi! que le Puissant soit remercié! Tu désires, n’est-il pas vrai,
envoyer tes papiers d’écriture là-bas à Ouargla, pour la France? Sidi,
tout à l’heure, _Inch’ Allah_, part un de nos mokaddèmes à peu près dans
cette direction. Il a une escorte, et je connais, comme mon fils
spirituel, le _kébir_ de cette escorte. Si tu veux lui confier tes
feuilles noircies, il les remettra à un autre, très fidèle--et celui-ci
les remettra encore à un autre--et ainsi de suite jusqu’à ce que le
message soit aux mains de tes frères français, jusqu’à ce que ton vœu
soit accompli, par la protection du Dieu clément et miséricordieux...
Les lendemains de cet événement, je n’ai rien écrit.
Séparé du «journal» où mes premières impressions se reflétaient sans art
et sans fard, je me suis retrouvé plus triste. La mère arabe doit
éprouver un douloureux vide analogue quand s’en va le chamelier portant
à l’enfant lointain le beurnouss d’hiver qu’elle a tissé, durant des
jours, fil à fil. Plus de travail enchaîné, qu’on puisse rattacher à
l’idée des êtres chers.--Alors, nulle énergie: un voile de dégoût sur
l’existence coutumière, un néant. Puis les heures glissent.--Elle
commence un autre beurnouss, la femme arabe. Et moi je recommence à
«noircir» d’autres feuillets, à les remplir de réflexions qui
tourneraient facilement au chagrin. J’en oublie de mentionner que mon
fauteuil--il était temps!--fut reconstitué. On me roule matin et soir
dans les sentiers des palmeraies, dans les cours et les galeries sans
nombre de la zaouïa.
Il y a quelque chose de si lamentable à me sentir en pousse-pousse,
pareil à un vieil infirme! J’en subis l’humiliation même devant les
négresses--compagnes des «dames» djazertiques--que je rencontre parfois
dans le quartier des serviteurs.
--Le salut sur toi, Sidi!
--Sur toi le salut!
Elles se poussent du coude, amusées, provocantes et hardies. Puis elles
s’éloignent vers les habitations des épouses chérificennes, en se
retournant plusieurs fois. Et les ruelles grises, les placettes de ce
coin grouillant me semblent moins gaies de leur absence, de ce que leur
jeune vie animale et joyeuse ne s’ébat plus là.
Cependant tout est mouvement dans ces populeux parages. Tout est bruit,
couleur bariolée, enfantillage nègre qui me surprend. Par contre, le
quartier des chériffs, là-bas, se tait, monastique et pensif. Il entoure
comme il convient la sainte koubba des tombeaux. Les Djazerti, toujours
éclipsés pour moi, sont cachés en ces demeures dont l’accès défendu se
barre de massives, de rébarbatives portes ferrées.
--Regarde, ô Sidi! murmure le taleb.
Ainsi les hommes de la famille, pour le conseil et la méditation, se
groupent près de leurs pères défunts. Aux morts, cette mosquée du
miracle qui s’est construite seule en une nuit. Aux vivants, les trois
autres côtés de la place principale, colonnades basses, en marbre blanc
patiné de blond sous le soleil. C’est austère--mais d’une austérité
d’Afrique, d’Arabie, de Perse, où le recueillement pose un doigt de
silence sur sa bouche voluptueuse qui se souvient et qui sourit.
--Regarde, ya Sidi! Regarde, insiste le bon Si-Kaddour.
Car il marche près de moi, le taleb, gravement, à gauche du fauteuil
rouge poussé par Barka et par Abd-el-Khader, l’autre grand diable de
nègre à mon service particulier. Et Bou-Haousse suit par derrière avec
un certain Bachir. Et les femmes nomades--venues ici pour
«l’aumône»--ouvrent très grands leurs sombres yeux à voir tout à coup
passer ce cortège. Et les cavaliers dédaigneux ne tournent point la tête
vers nous... «Roumi, chrétien fils de chrétien, chien fils de chien...»
Mais cinquante mioches au moins, garçons et fillettes, des nègres, des
blancs, des bistrés, vêtus d’étoffes rayées de bleu ou de petites
tuniques claires, se heurtent derrière le fauteuil. Ils nous suivent
sous les figuiers blancs, sous les palmiers à panache et jusque sous les
pins d’Alep, qu’on croit hantés. Pendant deux heures ils nous
accompagnent, mouvante et tapageuse escorte. Et parfois, lors des
arrêts, les plus émancipés se risquent en avant, rieurs, effrontés,
semi-peureux, pour me contempler.
--Ya El-Aïd! Ya Mabrouk! Ya Tahar! Ya Mesroud! Ya Zorah! Ya Fatma! Ya
Khadoudja!
Ils s’interpellent, se pressent, crient, chuchotent et s’effarent.
Tirant la langue, ils me désignent du menton.
--_Le_ voyez-vous? Par Allah, _il_ est destiné aux géhennes! _Ak Rabbi!_
il mange les enfants tout crus!...
La terreur qu’ils ont de moi est un très savoureux piment à leur
curiosité. Un mouvement de mon doigt les fait frémir. Mon dangereux
regard les éparpille. On dirait alors une bande de moineaux qui soudain
prend son envol.
Puis ils reviennent, plus nombreux.
Et tantôt l’ombre fraîche et tantôt la lumière saharienne alternent
leurs séductions, estompant, éclairant ces choses, si loin de
Paris,--ces choses sans portée, qui prennent tout de même l’esprit et
les nerfs à force de simplicité.