Ce jour d’hui, foin des problèmes mystiques et sociaux! Je suis tout à
la joie: sur l’émail pâle de mes faïences un fauteuil est apparu--le
fauteuil de la libération...
Mais il me faut, pour être clair, revenir à certain jour de la semaine
dernière où la vie et mon tapis me paraissaient durs également.
--Quelle peine oppresse donc ton âme, ô Sidi? me demanda Si-Kaddour.
--Je soupire d’être immobile, ô taleb.
Si-Kaddour me regardait en dessous de ses lunettes, avec une pitié douce
comme celle qu’inspire un enfant malade et déraisonnable.
--Pourtant, Sidi, tu ne l’ignores pas: _el kessel kif el aassel!_
Célèbre phrase d’Islam dont voici le sens approchant: «le farniente
inerte est pareil au miel». Mais cette sentence d’une autre race ne me
consolait guère. En vain m’efforçais-je, Parisien agité, de rendre
sensible à un Arabe l’agacement de demeurer là, tel un colis tombé à
terre, oublié par le convoyeur... Mon irritation s’augmentait
«d’entendre» sans les voir les menus événements de la zaouïa. Et quand
je dis: «entendre», c’est parce que les verbes français ne m’offrent pas
d’atténuatif. Car je ne perçois, à travers les murs, que des échos
affaiblis--endormis même. Et le bavard Si-Kaddour devient très peu
loquace, dès qu’il s’agit de m’informer sur des sujets dont la glose ne
se trouve ni dans le vénéré Sidi-Bou-Saad, ni dans le docte Sidi-Khelil.
--Ya Sidi, tu as raison. Par la bénédiction de la Kaaba, la vérité est
avec toi! Mais pourquoi te désoler? Les chagrins de l’homme sont de
menus poissons qu’un pêcheur secoue dans un filet, au sortir de la mer:
il en tombe, il en reste. La patience a de grands réseaux... Daigne être
patient, ya Sidi!...
Néanmoins, le taleb (décidément, c’est un dévoué--c’est l’unique ici ne
me regardant point sans cesse comme un chien, fils de chienne, ou comme
l’hôte du devoir strict), le taleb a voulu contenter ce caprice de
Roumi. Mystérieusement, en cachette de moi, il a fureté dans les
magasins où s’entassent les offrandes «d’aumône». Et seulement ceux-là
qui connaissent ces pays comprendront quel mérite presque indicible y
représente l’effort de chercher.
J’appris le secret par Barka le _négro_; il semblait ce matin avoir plus
des trente-deux dents normales.
--Ya Sidi, écoute-moi! disait-il. Si-Kaddour passe pour habile et plein
de sagesse; il sait ce qu’a dit Allah et le Prophète. Mais le voilà plus
habile encore, Sidi! Il a découvert une machine rouge, Sidi, rouge comme
le foulard des belles filles sur leur belle chevelure. Il raconte, Sidi,
qu’avec cela tu pourras voir les jardins. Oui, Sidi! Que mes femmes me
soient défendues si je mens!
Et Barka m’adressait un sourire angélique, qui le faisait ressembler au
chef moricaud des diables de la géhenne, dont se préoccupe souvent
Si-Kaddour.
--Une machine rouge pour voir les jardins! Ya Sidi!
Mon imagination trottait. Mes suppositions s’égaraient jusqu’à des
objets très bizarres, jusqu’à un «teuf-teuf», une
voiturette-joujou--dont l’apparition n’eût pas été plus stupéfiante que
celle des piqueuses pour bottines, des dessous de plats à musique, des
pendules au sujet mouvant qu’on rencontre un peu partout, dans le fond
du continent noir... On arrive, après cent fatigues, en des parages
ignorés que mentionnent imparfaitement les cartes: et l’on y découvre un
loto à ressort. Et l’orgue mécanique pénètre, lui, où ne pénètrent point
les hommes d’Europe...
* * * * *
Après deux bonnes heures d’attente (où le décompte des poutres vertes
occupait mes loisirs), surgit du corridor un vulgaire fauteuil de
malade, fabriqué, je pense, à Constantinople au but d’exportation.
Simplement du bois gainé de peau, sans le moindre rembourrage.
En revanche, une teinte écarlate qui flamboie!
Et quelles proportions bizarres! et quelles lignes plus raides que le
possible! et quels angles inquiétants!
Il a perdu, ce fauteuil, lors de sa venue à chameau, l’un des brancards
destinés à le soulever. L’essieu des roues de devant a subi de forts
dommages, et seul le fatal cuir rouge s’enorgueillit d’être intact. Mais
pourtant je fus ravi: tellement l’homme a besoin de peu pour oublier un
instant ses peines...
Je rampai sur le tapis (sans trop remuer ma jambe malheureuse) afin
d’atteindre de mes doigts le nouveau meuble, qui, vu ainsi de bas en
haut, me parut grand comme une tour. Tremblant de plaisir, je
l’examinai. Le dommage était réparable: ces essieux, fixés à une sorte
de chariot, se démontent, et quant au brancard disparu, nécessaire à la
descente des escaliers, le remplacer serait peu de chose.
--N’est-ce pas, Si-Kaddour?
Il exultait, mon vieux taleb, bien qu’il cachât son triomphe sous un air
modeste et réservé.
--Oui, ô Sidi! Tu as raison. La science et la connaissance marquent
chacune de tes paroles. Sois sans crainte. Au fond de la huitième cour
se trouvent les forges de ceux qui travaillent le fer, et dont les mains
sont industrieuses. Nous avons là des artisans de bonne famille, Sidi,
car ils exercent un métier noble... Noble depuis l’origine. Le premier
qui forgea (tu le sais mieux que moi, ô Sidi) fut Teubal-Kaïn, fils de
Tsilla, qui fut elle-même femme de Lémec. Et Lémec sortait de Methusaël,
issu d’Irad issu d’Hénoc. Ainsi nous l’enseigne le Saint Livre Révélé
qui est aussi l’un des vôtres, le _Thourat_, donné sur le Sinaï parmi
les éclairs à Notre-Seigneur Moussa. Et j’ai lu dans Sidi-Khelil et dans
le Sublime Sidi-Bou-Saad...
--O taleb, interrompis-je, voilà les attaches libérées.
Ces attaches, c’étaient des écrous que je venais de péniblement
dévisser. Maintenant le chariot, détaché du fauteuil, pourrait être
envoyé aux «nobles» ateliers de réparation. Et je fis mille
recommandations.
--Ya Sidi, tranquillise ton âme! Demain, s’il plaît à Allah, nous te
promènerons dans l’oasis bénie de Mozafrane. Par ma tête et par mes
yeux, je te le dis, ô Sidi!
La foi en une promesse arabe est bien téméraire. Lors de mon premier
voyage, je l’ai vite appris à mes dépens. Pourtant mon esprit s’évade
déjà hors des parois de la très longue chambre, loin des poutrelles
couleur d’émeraude et des faïences aux fines arabesques. Il remplace
déjà le _Voyage autour de ma chambre_ par le plus intéressant «voyage
autour de ma zaouïa».
_Ma_ zaouïa?... Parfaitement.
Car elle deviendra mienne, dès que je l’aurai pu connaître, comme sont à
nous les beaux paysages ou les salles de musées. Je «verrai»!... Je
savourerai le calme des saintes galeries, la fraîcheur oubliée des
ombrages. Je découvrirai ce petit monde fermé qui me paraît toujours,
quoi que je fasse, enveloppé de surnaturel...
* * * * *
Dès l’heure présente, le bon Si-Kaddour, aidé de Bou-Haousse et de
Barka, a pu m’installer dans le fauteuil sans roues dont les planches
articulées forment chaise longue. Mon appareil fut bien étayé de
coussins. Puis on a porté le tout près de ma fenêtre--presque l’unique
baie de la zaouïa vers l’extérieur--une étroite ouverture, grillée en
saillie, dont les rinceaux de fer ouvré portent des traces d’or éteint.
Et c’est par là que le Désert admirable entre jusqu’à moi. Il vient au
fond de mes prunelles, au fond de mon être sensible, lui que je sentais
si près sans pouvoir en jouir, sans rien avoir de lui que cette chaude
haleine dévorante qui trouble mes jours. Ne parlons pas des nuits.
_Il_ vient à moi... J’ai par instants l’illusion que je l’adore, comme
une belle femme que je ne pourrais jamais, jamais posséder... J’ouvre
vers lui des bras de passion qui se referment sur le vide.--Son mystère
auguste et grave n’est pas moins énigmatique que l’inconnu des formes
voilées, ou l’inutile aveu des beaux yeux...
Je contemple, avide, irrassasié.
Le vent souffle du Fedjeur, côté des aubes. De longs nuages légers
parcourent le ciel, et leur ombre mobile projette, à travers l’immensité
rousse, éclatante et ardente, comme des écharpes de gaze bleue. Et ces
caprices donnent au Sahara, de plus en plus, je ne sais quelle grâce
féminine. Et je récite des versets d’amour: «Je vous aime, ô ma
bien-aimée. Vous avez ravi mon être... Vous êtes l’Unique, vous êtes ma
parfaite, et ne finira qu’avec moi le feu dévorant mon cœur...»
* * * * *
Les palmiers de l’oasis se balancent sous la brise chaude. Content, le
brave Si-Kaddour me narre la légende de Mozafrane, sa fondation par le
grand saint, le grand ancêtre, feu Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti:
--Ya Sidi, ce que tu distingues de ta place et ce que tu verras mieux
demain, ces merveilles, les enfants corporels de Sidi-Bou-Saad les lui
doivent, et nous aussi, les enfants de son âme... Il a tout créé de
rien, Sidi. Que ma bouche puisse t’en assurer! C’était, avant qu’il vînt
ici, un homme riche, chériff de vraie race. Il se nommait réellement
Taïeb-ben-Ahmed, et ses compagnons l’avaient surnommé _Bou-Saad_, le
Père du Bonheur. Il vivait à grande distance du lieu où je te
parle--oui, au nord de Tlemcen la pieuse, dans votre Algérie fertile où
les jours coulent frais et paisibles entre les montagnes neigeuses et la
mer qui n’a point de fin. Et voici qu’un soir, ô Sidi, à la suite d’un
miracle inouï que je te dirai plus tard, il décida de partir. Il s’en
fut à la sainte Mecque, puis de la sainte Mecque revint chez lui. Tu me
comprends, ô Sidi?
Assurément, je comprenais. Et je regardais le paysage, plus grandiose
que les montagnes, plus éperdument vaste que ne le paraît la mer. Et
l’oasis au premier plan, dont les pentes descendaient vers le sable,
semblait une île verdoyante où nous séjournions après avoir jeté
l’ancre, tandis que Sidi-Bou-Saad, le Vénéré, de la Mecque revenait chez
lui.
--Alors, Sidi, rentré dans sa maison, où ses femmes l’attendaient
amoureuses, étouffant des mots de caresse et des regards noirs de désir,
Sidi-Bou-Saad repoussa toutes les jouissances, et même la satisfaction
innocente de recevoir ses amis. Il s’enferma au fond du logis dans une
petite chambre, et pendant que durèrent sept ans, sept mois, sept jours
et sept heures, cet homme riche, ô Sidi, ne fit qu’étudier les Livres,
et jeûner, et prier...
(La dune là-bas se modèle toute blonde. Près de nous, très près, des
figues tombent doucement à terre, comme à regret, avec un petit choc mou
de leur pulpe sur l’herbe sèche. Et c’est infiniment simple, et cela me
prend les nerfs par les plus délicates fibres... Je me sens devenir
Arabe, en savourant de le devenir.)
--Tu m’écoutes, ô Sidi? Passé les sept ans, sept mois, sept jours et
sept heures, le Vénéré Bou-Saad-ed-Djazerti (que Dieu éternise sa
félicité!) sortit de sa petite chambre et réunit sans délai les pauvres
de sa ville et des _douars_ les plus voisins. Il leur partagea, jusqu’au
dernier denier, tous ses biens périssables. Puis aussitôt il disparut.
On le crut mort, Sidi. Ses fils le pleurèrent pendant beaucoup de
lunaisons. Or il s’était retiré dans l’Erg mouvant et sauvage, très
loin, plus loin, du côté du soleil--ici même, ô Sidi!--et je crois qu’en
me penchant sur les barreaux de ta fenêtre, _inch’ Allah_, je pourrai te
montrer la grotte, le simple trou dans le roc où _il_ s’était abrité, le
Bon, le Fort, le Très Élevé dans la sagesse, le Pôle déjà proche de
Dieu-Puissant...
Et Si-Kaddour se pencha, comme il l’avait dit. Il ne vit point la
grotte, que dissimulaient les dattiers; mais, en se relevant, il
entraîna du pan de son beurnouss la petite table du thé, les tasses, la
théière, dans un énorme fracas de faïences brisées et de métal.
Mais rien n’arrête l’essor du verbiage d’un taleb très convaincu. Et
tandis que Bou-Haousse et Barka s’affairaient avec de grands gestes
autour des débris, des explications firent remonter jusqu’à Allah, comme
il sied, la responsabilité de toutes choses.
--Dieu ne permet pas, ô Sidi, qu’aujourd’hui je te montre l’asile
misérable où le Saint Sidi-Bou-Saad vivait ses jours de privations, armé
de la patience de Job... Bref, des marchands de caravane, qui revenaient
du Soudan à Tripoli, _le_ découvrirent, seul et sans vivres, dans ce
coin stérile alors, écrivant, méditant, et cherchant la fusion en Dieu.
Alors, Sidi, le bruit s’étant répandu de cette retraite, des gens pieux
vinrent de toutes parts _le_ visiter, _le_ consulter, essayer de monter
avec lui les divins degrés de l’Extase. Ils lui offraient de précieux
dons, mais lui refusait tout, répétant: «Les biens de cette terre ne
valent pas pour moi l’aile d’un moucheron!» Et il leur disait de
réserver ces aumônes pour ceux qui seraient à Mozafrane après lui...
J’admirai comment Bou-Saad avait préparé à ses fils les trésors du monde
pervers. Ainsi les dévotions les plus financièrement avides mettent la
pauvreté volontaire au sommet de leurs origines.
Mais Si-Kaddour continuait:
--Tu t’émerveilles, ô Sidi, que sans argent, sans esclaves, et prosterné
jour et nuit devant le Dieu Miséricordieux, Sidi-Bou-Saad ait pu fonder
cette oasis de délices? faire sortir des sables morts la magnificence
des jardins? Ma bouche va te l’expliquer. Un matin qu’au sommet de la
colline, devant ses disciples assemblés, il prêchait le vertueux
renoncement, il prononça ces paroles: «_Allah aekbar!_ Dieu est le plus
grand!» Et du sol qu’il frappait de sa canne, du sol aride, poussiéreux,
une source jaillit, Sidi, et l’eau pure en coula soudain, vive et
éternelle, pareille à celle des Paradis. Entends d’ici un filet de son
onde, qui murmure les louanges du Très-Haut... Quelle merveille!... Et
ce fut ensuite que Sidi-Bou-Saad ordonna aux fidèles, aux voyageurs, aux
chameliers, à tous ceux qui voulaient malgré lui le combler de présents,
d’apporter seulement à Mozafrane chacun une grosse pierre--puis de
planter chacun, près des ruisseaux qui descendaient de la source, un
noyau de datte, ou une figue, ou une graine de pin d’Alep. Chacun
apportait le fruit du pays de sa naissance. Et finalement, ces pierres
amassées formèrent un grand tas... Et de nos jours encore, Sidi, chaque
pèlerin qui vient ici ne s’en va pas sans planter une graine--et
jusqu’en dehors de nos murs, maintenant, germe peu à peu la verdure
nouvelle, toujours plus nombreuse, toujours plus étendue, proclamant
sous le ciel de Dieu la gloire de Sidi-Bou-Saad, le Bienfaiteur, le
Saint, l’Ami d’Allah, Notre Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti!
J’écoutais toujours, l’apparence recueillie,--un peu fatigué, je
l’avoue, de ce premier séjour dans mon beau fauteuil rouge. Je demandai:
--Et le tas de pierres?
Si-Kaddour leva au plafond des yeux admiratifs et un index solennel.
--O Sidi, tu touches là au miracle le plus splendide!... Quand
Sidi-Bou-Saad fut vieux, il...
Mais à ce moment Bou-Haousse interrompit vivement le taleb:
* * * * *
--Voici que vient avec sa suite Si-Hassan-ben-Ali!
Je n’ai pas encore nommé Si-Hassan-ben-Ali: c’est le _Khodjah_ ou
secrétaire en chef des Djazerti. Il possède, de par ses fonctions, les
utiles secrets de la zaouïa entière; et mon dévoué Si-Kaddour le
soupçonne d’en abuser.
--Il est mon ennemi. Il est le tien, crois-moi, ô Sidi! Ne laisse pas
prendre ton cœur aux mots de sa langue douce: car toujours, sans que tu
le soupçonnes, il mettra un rideau entre ton intelligence et sa
pensée...
Si-Hassan-ben-Ali, survenu parmi nos discours, s’avançait souriant et
désinvolte. Ce beau garçon de trente ans serait sympathique s’il avait
le regard moins faux, ou plutôt moins mystérieux... Si-Hassan regarde en
face: mais derrière ses prunelles brillantes existe le «rideau» dont
parlait le vieux taleb--et oncques comparaison ne fut plus vraie que
cette figure de rhétorique au goût musulman.
--Ya Sidi! sois avec le bien! Si tu te sens mieux, je suis mieux. Mon
âme se réjouit de l’allégresse de la tienne! Que la bénédiction descende
sur toi!
En fait, Si-Hassan-ben-Ali, avec de savants regrets, venait m’annoncer
une nouvelle,--une nouvelle, selon son dire, lamentable. De quelques
jours, à cause d’occupations religieuses, les Djazerti ne pourraient me
faire,--se verraient privés de me faire,--auraient le désespoir d’être
enrayés dans leur ardeur de me faire leur visite accoutumée. Allah le
savait! Ces personnages sanctifiés ne se dispensaient que par la plus
cruelle force, d’un devoir si agréable! si salutaire pour leur esprit!
si réconfortant pour leur cœur!...
Je ne m’y trompe pas: le _réel_ motif de cette subite abstention, d’une
part, et ce que me débitaient, d’autre part, Si-Hassan et sa «langue
douce», n’ont pas un atome de rapport ensemble. Peut-être se sera-t-il
produit quelque incident. Peut-être là-bas, vers le Tchad, le maître
actuel de L’«Ordre», le chériff Sid’Amar-ben-Mohammed-ben-El-Aïd-ben-
Taïeb-ben-Ahmed-Bou-Saad-ed-Djazerti, arrière-petit-fils de l’Illustre,
n’a-t-il pas reçu de nos chefs militaires l’accueil qu’il espérait. En
ce cas, ce serait grave. Mais peut-être aussi, tout simplement, mon
fauteuil rouge est-il la cause de ce changement de programme. Ceci
n’aurait rien d’étonnant pour qui connaît un peu l’impressionnabilité de
l’Arabe. Son humeur tourne au moindre frisson d’amour-propre qu’il croit
ressentir. Et quelle importance disproportionnée n’ont pas pour ses yeux
les questions de forme, la crainte de paraître ridicule, tout ce qui
touche à la vanité! Par exemple: serais-je assis dans ce fauteuil? les
pieds posant à terre ou les jambes allongées? en ces cas divers, les
Djazerti s’assoiraient-ils autour de moi? et où? et comment? Il n’en
fallait pas davantage, à la rigueur, pour se tenir à l’écart
momentanément, et pour forger une histoire aussi compliquée, diffuse,
polie et menteuse que l’est, le fut et le sera toute politique
d’Islam...
Mais laissons repartir Si-Hassan-ben-Ali, qui, du reste, avait rempli sa
mission de façon très élégante.
Ses deux sous-khodjah le suivirent, blancs, dignes et muets. Enfin les
voilà disparus... Vite je quittai ma cathèdre rouge. Aurais-je pu
supposer qu’avec joie je retrouverais le tapis marocain dont j’avais dit
pis que pendre, et mes durs petits coussins de laine? Ah! s’allonger--se
tenir coi--trouver près de sa main les chères faïences du sol--voir loin
au-dessus de sa tête les parallèles poutres vertes!--Plaisir jadis
méconnu que j’ai voluptueusement goûté: _el kessel kif el
aassel_,--l’inertie est pareille au miel...
A ce miel de ma sensation, Si-Kaddour joignit sans retard l’onction de
ses paroles: il se rappelait trop bien n’avoir pas achevé son discours.
Et l’affectueux bourdonnement de sa vieille voix de taleb berça l’envie
de dormir qui pesait sur mes paupières lasses.
--Tu m’entends, ô Sidi?
--Oui, oui...
--Je te disais donc, Sidi, que le Vénéré Sidi-Bou-Saad, quand il sentit
le terme venir, voulut auparavant donner aux peuples la meilleure règle
de la Voie. Il quitta Mozafrane, porté par une chamelle blanche, aussi
blanche que la mule Doldol. Il s’en alla vers le Midi, vers le
Septentrion, et vers l’Occident, et vers l’Orient, prêchant le bien à
tous les hommes. Il leur répétait sa maxime: «Couche-toi avec du chagrin
plutôt qu’avec du repentir.» Et il leur enseignait aussi les sept degrés
de la _fena_. Tu m’entends toujours, ô Sidi?
--Oui... oui...
--Et voilà qu’un jour Sidi-Bou-Saad, dans un pays distant, rendit son
souffle à l’ange Azraïl. Alors ses disciples lièrent son corps sur la
chamelle blanche. Et la chamelle blanche marcha seule, à travers les
rocs, à travers les dunes, jusqu’à ce qu’elle eût retrouvé l’oasis de
Mozafrane. Et parvenue près de la fontaine... Tu m’interromps, Sidi?
--N... non...
--Parvenue près de la miraculeuse fontaine du salut (Aïn-Selam), la
chamelle s’agenouilla, et les liens liant le corps du Saint se délièrent
d’eux-mêmes. Et le Saint glissa à terre comme s’il eût été encore
vivant. Ses enfants, qui l’attendaient pleins d’anxiété et de douleur,
crurent obéir à son vœu en l’ensevelissant près de la source.
Mais--écoute, ô Sidi! écoute!--la nuit d’ensuite, sans le secours
d’aucune main profane, le corps se transporta plus loin, vers le grand
tas de pierres dont je t’ai parlé... Écoute, écoute!... Et les pierres,
dans la même nuit, vinrent une à une, ô miracle! former au-dessus du
corps un riche tombeau, puis au-dessus du tombeau une mosquée, puis
au-dessus de la mosquée un dôme (cette superbe _koubba_ qui se trouve au
milieu des bâtiments où tu respires).--Et les fils et les disciples du
divin Sidi-Bou-Saad s’établirent dans l’oasis, et construisirent ce
palais, ces cours, ces écuries, ce mur d’enceinte aux rondes tours
blanches... Ya Sidi! le Dieu Unique, Clément et Miséricordieux a permis
toutes ces choses! Il est le plus grand! _Allah aekbar!_
Saisi d’une sorte de délire, le taleb récita, gesticula, tel Élie
prophétisant:
«Allah est le premier et le dernier, le présent et le caché!
«Il n’oublie pas, ne dort pas, ne rêve pas!
«Quand il veut une chose, elle est. Quand il ne la veut pas, elle n’est
pas. Il est le _puissant_ de sa volonté!»
Moi, pauvre humain, je dormais, je dormais... Et j’entendais... Mais le
_moudden_, là-haut, sur la koubba, chantait la prière des
crépuscules--et je ne savais plus du tout si la voix du vieil
enthousiaste, ou la sienne, modulait les notes pénétrantes qui
descendaient jusqu’à moi comme une oraison d’ange gardien:
«Venez à la prière!... Venez au salut!... Dieu est le plus grand!...
_Allah aekbar!_...»