J’ai demandé à Si-Kaddour, en buvant le thé de midi--et les mouches
bourdonnaient, avides, au-dessus de nos tasses:
--Une chose m’étonne. Comment le chériff de la Mecque, grand pontife de
l’Islam, tolère-t-il le pouvoir émancipé des «Ordres»? D’ailleurs,
ceux-ci, avoués ou occultes, ne sont-ils pas depuis longtemps déclarés
contraires aux prescriptions du Koran? par cela même frappés
d’interdiction?
L’essentiel de mon idée, Si-Kaddour le comprit lorsque je l’eus répété,
retourné en plusieurs aspects.
--Ya Sidi, que tes questions montrent bien ta haute intelligence! Ya
Sidi, tu es une lumière! tu es l’admiration de mes yeux!...
Il ne me donnait ainsi aucune réponse réelle, ce vieux taleb bonasse et
défiant. J’insistai. Je ramenai la conversation au sujet que je voulais,
malgré les fuites les plus rusées et les plus subtils détours.
Alors Si-Kaddour, par bribes, sortit les aveux suivants:
--Ya Sidi, écoute-moi. Tu supportes, n’est-il pas vrai, le mal de ta
jambe, car il le faut, et tu ne peux t’opposer aux décrets du Seigneur.
Eh! Sidi, voilà toute l’histoire, voilà le nœud--et le déliement du
nœud. Certes, _idri Allah_, notre «Ordre» est un immense bienfait, et
non pas un mal. Cependant le Très Louable Chériff de la Mecque nous
considère un peu... hem!... ainsi que toi tu considères l’appareil de
ton pied. (Dieu le guérisse de cet aveuglement!) Nous sommes le soutien
de l’Islam, ô Sidi. Par Allah, si tu retires à une tente sa perche du
milieu, la toile s’affaissera sur la terre, tel un grand oiseau frappé
par le chasseur. Et le Très Louable Chériff de la Mecque (que Dieu le
comble néanmoins des plus entières bénédictions!) le comprend en somme.
Il n’ose pas retirer à la religion sa colonne centrale... Et Sa
Magnificence le Sultan de Stamboul ne l’ose pas davantage. Les
Djazertïa, ô Sidi, sont l’appui de la religion!
* * * * *
Or, comme je mettais en doute, malgré cette affirmation, l’orthodoxie
des Djazertïa:
--Sidi, par ta tête chérie! laisse-moi redresser ton erreur. Nous sommes
orthodoxes, Dieu le sait, et de la secte la plus orthodoxe des quatre,
celle des Malékites,--les mêmes dont ton gouvernement (son éloge
puisse-t-il monter vers Allah!) entretient le culte aux mosquées
superbes de Tunis et d’Alger. Oui, par la bénédiction de
Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti (Dieu lui continue les joies célestes!) nous
sommes orthodoxes,--aussi orthodoxes, Sidi, que le fut le Prophète
lui-même (Dieu lui conserve le salut!). Nous nous conformons au divin
Koran. Nous disons les prières régulières, autant de fois chaque jour
que tu as de doigts à la main. Mais nous y ajoutons d’autres prières
excellentes, celles de notre _dikhr_, celles que le Vénéré
Sidi-Bou-Saad, le Pôle très élevé, a jugé les meilleures pour suivre la
Voie, et parvenir au Bonheur céleste de la _fena_, qui nous porte en
Dieu...
Le taleb (je m’habitue à ces sautes brusques) changea soudain de ton. Il
souriait.
--Ya Sidi, nos ennemis prétendent que le Koran défend les associations
religieuses. C’est là une hérésie. Je te le prouverai par la Souna et
par le docte Sidi-Khelil. Et d’ailleurs, Sidi, l’on m’a raconté que
certains Roumis de tes frères et tes sœurs ont aussi des ordres pieux
particuliers nommés couvents, et des prières particulières, et pensent
gagner le ciel, ainsi que nous, grâce à la récitation d’oraisons variées
sur les grains d’un chapelet... Et cependant, ô Sidi, j’ai lu, relu le
saint _Endjil_ (Évangile). C’est l’un de nos «Livres», comme tu sais. Et
je n’y ai découvert (excuse ma liberté, Sidi) l’indication ni
l’autorisation d’aucun de ces couvents, d’aucun de ces chapelets,
d’aucune de ces oraisons orthodoxes...
Qu’il est malin, parfois, ce vieux Si-Kaddour! Après une pause il
ajouta:
--Reprends-moi si je me trompe, ô Sidi!
Je préférai poursuivre mon enquête: justement nous étions seuls, chose
si rare. Barka le nègre, dans le corridor voisin, jouait aux dames avec
Bou-Haousse.
--Serait-il vrai, ô taleb, que vous intervenez près des peuples au sujet
des redevances à leurs gouvernements respectifs? que vous leur suggérez
des moyens de feindre la misère, afin qu’échappant à l’impôt ils vous
réservent tous leurs dons?
Ah! cette fois, le digne Si-Kaddour fit un saut prodigieux. Et ses
besicles bondirent aussi, pleines de véhémence.
--Ya Sidi! Ya Sidi!!...
Il étranglait, il criait en même temps. Les faïences claires reflétaient
ses gestes épileptiques. Les mouches s’envolaient, troublées.
Bou-Haousse et Barka le nègre se précipitèrent (aussi vite du moins
qu’un musulman doit se précipiter; car le proverbe déclare: «Rat qui se
presse, joie du chat»).
--Par Allah, que t’arrive-t-il, ô père, ô Sidi Taleb?
Mais Si-Kaddour se calmait. D’un signe il les renvoya au corridor où
s’éparpillaient les pions délaissés. Puis se tournant vers moi, et sans
paraître remarquer ma lutte contre le rire:
--O Sidi, je t’en supplie par le ventre qui t’a porté, ne prononce plus
de tels blasphèmes! O Sidi... O Sidi... Nous ne conseillons rien, nous
ne défendons rien aux peuples. Nous ne nous mêlons de rien. Pourtant
n’est-il pas judicieux que les croyants veuillent se libérer envers la
géhenne par la sainte aumône, plutôt qu’envers le temporel par l’impôt?
J’osai trouver ce langage peu clair. Si-Kaddour, là-dessus, se récria
encore plaintivement.
--Sidi, Sidi!... Tu me pardonneras de te contredire, ô Sidi, mais cela
est d’une clarté de soleil et d’escarboucles! L’impôt, si tu le paies,
c’est par obligation. Tu n’y mets pas d’élan spontané. Tu n’y as pas de
mérites. Allah, certes, ne te blâme point, mais il ne te tiendra nul
compte de ce paiement, au Jour terrible de la Rétribution. Tandis que
l’aumône, ô Sidi, est féconde parce qu’elle est vertueuse et volontaire.
Elle éteint le péché mieux que l’eau n’éteint le feu. Elle efface au
registre du ciel soixante-dix mauvaises actions. Elle ferme soixante-dix
portes du mal! Crois-moi, Sidi, ceux qui dépensent leur argent dans le
sentier de Dieu ressemblent à un grain qui produirait sept épis, dont
chacun donnerait cent grains. Car Allah rend le septuple du centuple à
celui qu’il juge homme de bien!
Et le taleb expliquait, expliquait ce socialisme d’Afrique, coopération
d’un nouveau genre, où les chériffs, les «Saints» trouvent la gloire
pieuse et les joies de ce monde inférieur.
--Ya Sidi, tout présent fait à notre zaouïa, c’est une aumône, la plus
belle aumône, et qui se répand et se répartit ensuite, comme il
convient. Les riches donnent beaucoup et reçoivent peu; les pauvres
donnent peu et reçoivent beaucoup. Et nous abritons le vieillard, et
nous élevons l’orphelin. Es-tu convaincu, Sidi?
Mon mutisme parut à Si-Kaddour un acquiescement très suffisant.
--J’espérais bien, ô Sidi, qu’avec l’aide du Seigneur, je persuaderais
ton esprit remarquable. Je me sais cependant un humble rien: Allah est
le plus instruit. Par lui viennent toutes choses, et toutes choses
retournent à lui et à sa Lumière!
Pour faire plaisir à Si-Kaddour, je crus devoir concéder:
--_Aamine, âamine_...
Mot pieux qui représente l’_amen_ des musulmans.