J’ai laissé dormir pendant quarante-huit heures mon chagrin ridicule. Et
me voici calmé, sorti du moins de cette tristesse qui mine en moi la
santé promise par Si-Kaddour.
Ce matin encore, nous eûmes là-dessus, lui et moi, une conversation fort
animée.
--Sidi, je réponds de ta cure; je réponds de tout, sauf les événements
d’Allah. Mais permets-moi, Sidi, de t’indiquer les préceptes de
l’expérience. Par la bénédiction sur toi! pour mieux remettre ta jambe,
une saignée derrière l’oreille gauche te ferait le plus grand bien. Le
sang de l’homme doit se traiter comme l’eau du puits: plus tu en tires,
plus elle est limpide. Et ce remède était adopté dès le temps
d’Abraham!...
Mon silence encourage le verbeux Si-Kaddour. Il agite sa barbe grise
dans son voile blanc retenu par une corde. Il étend le bras vers le
ciel, pour prendre à témoin soit Allah même, soit l’ange Djébril, soit
Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti, le Sublime, le Vénéré, le Pôle Très-Élevé.
--O Sidi, reprend Si-Kaddour, laisse-toi persuader! Tu es au-dessus de
mes yeux! Mon cœur est pour toi comme celui d’un enfant pour son père!
(Remarquons ici que j’ai trente-cinq ans, et que le taleb Si-Kaddour
serait plutôt sexagénaire; mais cela ne gêne en rien l’expansion de sa
rhétorique ni de son prolixe respect.) Quand tu ne te sens pas bien, je
ne suis pas bien non plus, par la barbe du Prophète! Je ne trouverai
point le repos tant que ta complaisance ne m’aura pas permis de te faire
faire cette saignée, au bas des cheveux, ici, ici...
Sa main ridée, vieille griffe sans méchanceté, s’approche de ma nuque
avec des gestes inquiétants. Je proteste, je me fâche. Je refuse avec la
même véhémence les pointes de feu, les frictions sympathiques de graisse
d’autruche sur «la jambe qui n’a point de mal»--et même l’eau d’une
sainte fontaine, Aïn-Selam, laquelle jaillit un jour d’autrefois sous
les pas bénis de Bou-Saad, ce sublime Bou-Saad-ed-Djazerti.
--Comme tu voudras, Sidi, soupire enfin le rabroué. Tu restes le maître
du savoir et de la perspicacité...
En réalité, il se sent froissé dans l’âme, il me boude, il s’éloigne.
Moment de stratégiques concessions. Si-Kaddour devient plus humain. Il
émet d’utiles avis sur la position de ma jambe engainée, sur le moyen de
la soutenir, à l’aide de coussins... Il enseigne mon domestique
d’occasion, Bou-Haousse. Il lui suggère patiemment l’art de me bien
servir, sans m’irriter jusqu’au paroxysme. Cela m’attendrit, et je sens
à mon tour le remords de mes précédentes rebuffades. Pour dédommager le
pauvre taleb, me montrant bon prince, je lui soumets mes intentions de
convalescent: l’autre jour, par exemple, celle de «noircir» ces
présentes pages, autant que je le pourrais sans trop de fatigue--on dit
cela au médecin, toujours. Je le flattais, espérant obtenir de lui une
plume neuve, absolument comme de son maître un petit écolier.
Mais, en flatterie, je suis vite dépassé:
--Ya Sidi, ta sagesse passe en hauteur le palais de Salomon! Par mes
yeux! pourvu que tu n’en abuses point, c’est une idée géniale que tu as
là: car l’écriture des hommes de bien plaît à Dieu Tout-Puissant. J’ai
lu sur ce point, Sidi, des gloses bien intéressantes dans le docte
Sidi-Khelil et dans le _Rihan-el-Kouloub_, ouvrage principal dicté par
Notre-Seigneur ami d’Allah, Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti!!...
Discourant ainsi, le digne taleb tira de son écritoire de corne,
accrochée sous son beurnouss, une plume en roseau. Il me la présenta
pompeusement, comme si c’eût été la clef des trésors djazertiques, ou
celle de l’entrée du septième ciel.
--Voilà, voilà ton affaire, Sidi...
Or, son étonnement fut extrême à me voir hésiter devant l’engin. Pour me
convaincre de la supériorité du procédé, il faisait glisser le roseau de
droite à gauche, souplement, en travers d’un de mes feuillets.
--Regarde, Sidi: aussi vite que court le cheval noble, voici la
_chahada_ tracée: «_la illah ill’ Allah_...»
Brave Si-Kaddour... La différence de nos races est tangible dans ce
frêle objet primitif, et dans ton geste renversé, et dans ces pieuses
syllabes qui te paraissent nécessaires au début de n’importe quel
travail... Tu n’as même point à la pensée que ce Roumi dont tu prends
soin puisse «écrire en son pays» sans invoquer, d’abord, le Dieu
suprême!
«La illah ill’ Allah...»
Islam qui me frôle soudain, plus intime, plus pénétrant, plus
compréhensible: tout autre que je n’avais cru... Mélange d’idéal
sensuel, éperdu, de bouffonnerie parfois détraquée, il me paraît
vraiment de plus en plus pareil à ces contes d’Orient, dont la
robustesse hilare est reconstituée pour moi dans ce séjour forcé--en
s’atténuant un peu de piété, de mysticisme, d’élans vers la joie des
anéantissements divins--car c’est ici, ne l’oublions pas, une
zaouïa-mère, sanctuaire, couvent, hospice, école théologique, et domaine
princier à la fois, foyer d’intrigues et de domination. Sans cette autre
plume d’acier, _made in Germany_, enfin trouvée par Si-Kaddour au fond
des pièces où s’accumulent les cadeaux venus de Syrie, de Turquie,
j’oublierais que je suis Parisien, vivant au lugubre XXe siècle... Je me
croirais fils du khalife de Bagdad, et j’emploierais à des phrases
dorées l’encre bourbeuse que mon encrier de terre verte m’offre
bénévolement, de tout le zèle de ses sept trous (nombre fatidique).
Au lieu de cela, vais-je décrire les objets qui m’entourent? ou ma
longue chambre blanchie à la chaux? Mais quand j’aurai précisé: tant de
mètres d’un sens et tant de l’autre, il n’y aura que des dimensions.
Amis qui me lirez, rien n’ira vers vous de cette nudité mélancolique,
toujours un peu ruinée, des choses musulmanes... Vous ne sentirez pas la
fraîcheur des faïences claires dont les arabesques couvrent le sol. Vous
ne comprendrez pas l’agrément doux de la fine poussière qui voile de
gris le marbre candide, le _zli-zli_ de la petite cheminée, à la mode
franque, venue sur le dos d’un chameau depuis Tripoli-Barbaresque où la
générosité d’un fidèle l’acheta de quelque Italien...
O poussière d’Islam, à l’odeur d’aromates et d’amour et de suint, tu
tombes lentement, voluptueusement, puis tu restes... Tu restes quand
nous passons... tu donnes, aux objets récents, la vétusté noble des
choses jadis ensevelies, poudre de paisible néant, poudre de
résignation...
* * * * *
Pas de meubles pour couper la monotonie des parois interminables--sauf
un coffre de Smyrne, un chef-d’œuvre, dans la gloire atténuée de ses
nacres, de ses ivoires et de ses vieux bois... Une lampe d’argent
s’accroche par une cordelière rose, en soie pâlie, aux petites poutres
serrées peintes couleur d’émeraude. Et sur une parcelle de l’étendue des
faïences je gis, moi et mon tapis--ce dernier objet, cadeau d’un adepte
marocain à la zaouïa de Mozafrane. Le donataire de cette couche un peu
dure serait convulsé d’horreur, s’il savait son pieux hommage voué au
service d’un impur Roumi, chien fils de chien!
--Cependant (me dit le bon Si-Kaddour), vous autres chrétiens ne nous
venez pas à l’encontre autant que les idolâtres, ni à la traverse autant
que les Juifs. Car des quatre «Livres» descendus des Cieux--Allah daigne
par eux nous instruire!--vous en reconnaissez trois. Et vraiment, par la
bénédiction du Puissant qui t’a fait et m’a fait, nous serions _kif_ des
frères, sans la détestable erreur dont vous êtes abusés--pardonne ma
franchise, ô Sidi!--l’erreur, l’horrible erreur vous amenant à prendre
Notre-Seigneur Aïssa (Jésus) pour le Fils de Dieu, et non pas, comme
nous, pour le souffle incarné de Dieu...
Il ne m’épargne là-dessus ni les commentaires des Hadits, ni la Souna,
ni le docte Sidi-Khelil. Je ne parais sans doute pas convaincu: alors le
vieux taleb s’installe, les jambes croisées, au bord du tapis. Barka le
_négro_ nous apporte deux minuscules tasses de thé relevé d’un brin de
menthe--puis il s’assied aussi. Mon Bou-Haousse se rapproche, troisième
auditeur très attentif. Et Si-Kaddour, sans pitié, ouvre lentement le
Koran même, son gros livre parcheminé dont la tranche couleur d’azur
s’orne d’une inscription dorée: _Ne me touche qu’avec des doigts purs._
Et il me lit des versets de la cinquième sourate:
Au nom du Dieu clément et miséricordieux!
Tu reconnaîtras que ceux qui nourrissent la haine la plus violente
contre les fidèles sont les juifs et les idolâtres, et que ceux les
plus disposés à comprendre les fidèles sont les hommes qui se nomment
chrétiens: c’est parce qu’ils ont des prêtres et des moines, et parce
qu’ils sont sans orgueil.
Il s’interrompt, l’empressé Si-Kaddour, pour rappeler les serviteurs à
l’ordre. De sa propre main mal lavée, il chasse des mouches
impertinentes voltigeant près de mon visage. Les mouches fuient, et
reviennent aussitôt que le taleb s’est replongé dans la «Parole».
--Ya Sidi! je trouve encore, avec la permission d’Allah, ceci, sainte
sourate deuxième:
Dieu est le patron bienveillant de tous ceux qui croient en lui...
Ses besicles énormes font à Si-Kaddour de gros yeux de chat-huant. La
corde qui ceint son chef vénérable oscille en mesure, rythmique et
convaincue. Puis il se tait,--il médite--et le grand silence saharien,
parfumé de menthe, plane sur nous...
Pauvre Si-Kaddour!... Malgré son savoir, il possède une des âmes
innocentes parmi les instruits de la zaouïa--la plus innocente, la seule
innocente, je crois. Eussé-je été un officier de nos «bureaux arabes»,
amené hors de nos territoires par accident, l’on aurait placé près de
moi, au lieu de ce brave vieux, quelque taleb plus jeune, bien retors,
bien flatteur, avec mission d’extraire de ma cervelle tous les
renseignements possibles et impossibles. Mais je ne suis qu’un touriste,
un demi-_globe-trotter_. Et l’on a compté sur Si-Kaddour pour ne me
donner aucune lumière politique, aucune, sauf sur ce qui concerne la
grandeur et la prospérité de la Confrérie. On espère faire ainsi de moi
un inconscient émissaire qui, plus tard, proclamera la force d’une
puissance occulte, immense, avec laquelle il faut compter.
Où (d’après les Djazertïa) porterai-je l’écho de cette renommée?
Mais à Paris... en ces endroits d’influence qu’ils ignorent eux-mêmes...
en quelque lieu que ce soit où l’on intrigue, où l’on susurre les
nouvelles de l’Orient et de l’Occident... où l’on agite les questions
d’alliances européennes, de suprématie plus ou moins imaginaire des
puissances--les questions anglaise, allemande, italienne, balkanique,
turque, arménienne, égyptienne, russe, indoue--tout ce qui retentit au
cœur de l’Afrique, et par quoi le réveil d’Islam croît ou décroît.
* * * * *
Lorsque Si-Kaddour eut assez longtemps réfléchi, il redemanda du thé,
l’attendit, le but, et fit d’une voix persuasive:
--Ya Sidi, par ta tête chérie, nous aimerions beaucoup les Roumis si les
Roumis ne venaient chasser sur nos terres... Nous les aimerions, et moi
je t’aime, ô Sidi. D’ailleurs, par le Jour de la Rétribution, crois-moi:
de son vivant Notre Illustre Sidi-Bou-Saad-ed-Djazerti ne se sentait
point l’ennemi des chrétiens. Il admettait tous les pouvoirs et toutes
les croyances de bonne foi. Quand sa bouche vénérée entretenait ses
disciples, il leur répétait bien souvent, à Sidi, le symbole des Trois
Barques. Et ses paroles étaient de miel... et ses enseignements étaient
d’or pur...
Naturellement j’ai dû subir la parabole des Trois Barques, sœur de celle
des Trois Anneaux. Et je constatai, une fois de plus, que, si les
peuples des neiges arctiques célèbrent dans leurs poèmes le brillant
soleil toujours chaud, les peuples du Sahara, privés d’eau jusqu’à la
souffrance, montrent une curieuse inclination aux comparaisons
maritimes, fluviales, nautiques--tant l’homme aspire à ce qu’il n’a pas.
--Ya Sidi... Un père avait trois enfants. Lorsqu’il sentit l’heure venue
de boire sa dernière tasse, il dit à ses fils: «Écoutez! Vous trouverez
au rivage trois barques amarrées, toutes semblables; mais une seule est
vraiment la barque du salut. L’aîné de vous prendra la première en
comptant de la direction de la Mecque, le second la seconde, et l’autre
la troisième. J’ai eu soin de réserver la meilleure part à mon enfant
préféré...» Là-dessus, il s’en alla voir de l’autre côté de la vie. Les
fils pensèrent tous trois: «C’est moi le préféré; c’est moi que mon père
chérissait; j’étais la fraîcheur de son œil.» Et ils naviguèrent
confiants, par Allah, malgré les tempêtes. Chacun disait aux deux
autres: «J’ai la barque du salut!» Et Dieu-Puissant ne les en châtiait
point parce qu’ils étaient sincères...
Puis soudain, changeant de ton, Si-Kaddour entonna les louanges du
fondateur de la Confrérie djazertique:
--Ainsi parlait Sidi-Bou-Saad, le Sublime. Tout ce qu’il fit fut élevé;
tout ce qu’il créa fut durable. Rien qu’en cette zaouïa-mère de
Mozafrane, ô Sidi, mille et cinq cents esclaves cultivent les jardins.
Et ils sont heureux... Les pèlerins sont hébergés et nourris, les
déguenillés sont vêtus, les persécutés sont soutenus, les infirmes sont
gardés et soignés, les enfants sont instruits dans la voie du
Seigneur... Des _eulémas_ plus érudits que le grand chériff de la Mecque
forment des savants qui vont répandre la science d’Allah à travers le
monde des croyants. Et nous avons d’autres zaouïas, Sidi, dans tous les
pays lointains, même hors de l’Afrique: trois en Arabie, sept en Asie
turque, deux à Stamboul! Les Djazertïa ont fait musulmanes, depuis
trente ans, les contrées noires idolâtres, du fleuve Nil au fleuve
Niger. Mais je le reconnais: la perle fine du collier, le rubis de la
couronne, par Allah qui ne rêve jamais, c’est Mozafrane. Les dons des
frères y affluent, s’y concentrent, et d’ici retombent en pluie
d’aumônes sur tout l’univers d’Islam!...
Il était pâle d’enthousiasme, le vieux taleb, et cette exaltation me
pénétrait peu à peu, fluide bizarre. De nouveau je me sentis frissonner:
un petit vent de délire passa près de mon front trop chaud. Le soir
tombait. Nous nous taisions. Les faïences prenaient, dans la
demi-obscurité, un éclat nacré, fantastique.--Fantastique--ce mot
revient sous ma plume, malgré moi...
V