Assise auprès de son fils endormi, toute frissonnante dans la nuit
silencieuse, Nicolette fut longtemps avant de pouvoir se recueillir. Si
troublants étaient les incidents de cette journée dans leur succession
inattendue! Ses angoisses, ses larmes, sa révolte contre la prieure, sa
fuite du couvent, son arrivée dans la maison d’Adrien...
Et si nouvelle aussi sa situation!
Depuis douze années qu’elle portait l’habit de la religion, elle se
trouvait pour la première fois hors de sa cellule, embarrassée de sa
liberté, gauche aux exigences de la vie sociale longtemps abandonnée et
oubliée. Pour la première fois, elle allait passer la nuit loin du
cloître où elle avait juré de vivre et de mourir, et où peut-être elle
ne rentrerait jamais!
Quand tout à l’heure, n’obéissant qu’à ses alarmes maternelles, elle
violait ses vœux et brisait les barrières pour accourir auprès de son
enfant, son âme était sans remords. Elle avait agi dans la plénitude de
sa volonté, sûre de ses droits, oublieuse du ciel pour ne songer qu’à la
terre. Maintenant, au fur et à mesure qu’elle se rassurait, elle
s’effrayait de sa témérité, de ses résolutions exécutées aussitôt que
conçues, et de leurs conséquences.
Elle connaissait trop la rigueur des règles du Carmel pour se faire
illusion sur la gravité de l’acte qu’elle venait d’accomplir. Toujours
miséricordieuse, l’Église lui pardonnerait sa rébellion, légitimée par
les saintes obligations de la maternité; elle restait sans inquiétude à
cet égard. Mais le cloître se rouvrirait-il pour elle? Et s’il était à
jamais fermé, quel serait son destin? Se verrait-elle condamnée à vivre
dans le monde, à reprendre sa place dans une société dont elle méprisait
les préjugés et les lois, et où elle n’espérait pas retrouver la paix
perdue? Ce fut sa plus cruelle préoccupation durant cette nuit où la
certitude de sauver son fils fut assez puissante pour lui permettre
d’interroger son âme, de sonder l’avenir et de regretter le passé.
Il remplissait sa mémoire, ce passé sans ombre. Elle le revivait dans
ses détails les plus minutieux: son entrée comme postulante au couvent
de Beaucaire, les premières épreuves, les longues veilles devant
l’autel, les mortifications incessamment renouvelées, les dures
pénitences, les douces extases dans la contemplation du ciel; puis
l’émouvante cérémonie de la vêture, les étapes du noviciat, embellies
par la joie de souffrir, la profession, les vœux solennels, et enfin la
prise de voile, couronnant d’un bonheur inénarrable son union mystique
avec Jésus.
Elle pleura, en se rappelant cette matinée radieuse où le voile noir des
Carmélites était tombé sur son front, l’infinie volupté de cette suprême
immolation, tandis que le prêtre disait: «Recevez le voile sacré, qui
est le signe de la pudeur et de la modestie: portez-le au tribunal de
Jésus-Christ, pour avoir la bienheureuse immortalité», paroles divines
auxquelles elle répondait: «Il a mis un signe sur mon visage pour bannir
de mon cœur tout autre amour que le sien.» Elle se souvint comme d’une
félicité qu’on ne goûtera plus, de l’heure solennelle où dans le chœur
des religieuses, derrière la grille hérissée de pointes acérées, au
chant du _Te Deum_, elle s’était prosternée, les bras en croix, sur la
serge grossière, dans l’immobilité de la mort, un drap noir jeté sur
elle, demeurant ainsi jusqu’au moment où la prieure l’ayant aspergée
d’eau bénite, ainsi qu’on fait sur les cercueils, l’avait relevée.
C’était longtemps après la fuite de son mari et la perte de son fils, et
ce jour-là, seulement, son cœur avait commencé à s’apaiser.
Et depuis, en dépit des remords et des tristesses, que de consolations
suaves! que de voluptés exquises, longuement savourées! Les
recouvrerait-elle, ces biens sans prix? Rentrerait-elle dans la cellule
froide et sombre comme un tombeau et joyeuse comme un paradis?
Étendrait-elle encore sur la dure couchette ses membres meurtris,
déchirés par le cilice? Goûterait-elle enfin la douceur de vivre dans la
compagnie des sœurs, en expiant par la prière et les mortifications les
péchés du monde? Questions brûlantes, qui s’imposaient à son âme toute
pénétrée de ces souvenirs sacrés dont elle ne voulait pas croire que la
chaîne fût à jamais brisée.
Vers le matin, ses regrets se dissipèrent. Adrien s’était éveillé après
un long et tranquille sommeil. Il la regardait, en lui tenant la main,
heureux de se sentir près d’elle, délivré de la présence des misérables
qui souhaitaient sa mort. Il lui souriait doucement et murmurait:
--Ma mère, je savais bien que vous ne m’abandonneriez pas.
Ces accents la jetaient dans le ravissement, l’attachaient à sa vie
nouvelle; ses craintes s’évanouissaient. Elle répondait:
--Rien ne nous séparera plus, mon enfant chéri.
Et elle ne songeait même pas à se demander comment elle parviendrait à
tenir cet engagement.
Durant les jours qui suivirent, le mal qui s’était brutalement abattu
sur Adrien, céda aux soins maternels; la guérison fit des progrès
rapides; la convalescence vint. Nicolette eut enfin le bonheur de voir
son fils se lever et marcher dans l’appartement, appuyé à son bras. Elle
en goûta un autre encore qui ne ne fut ni moins doux ni moins
réparateur, celui d’amener un sourire aux lèvres du convalescent, en
prononçant devant lui le nom de Jeanne Mauroy.
Il n’avait guère cessé de penser à cette adorable fille, depuis le trop
court voyage qui ne les avait rapprochés que pour provoquer dans son
cœur l’épanouissement de l’amour. Son souvenir l’avait poursuivi jusque
dans sa maladie. Maintenant qu’il était guéri, il se rappelait que
Jeanne sortie du cloître avait recouvré sa liberté. Il se flattait de
l’espoir d’être heureux par elle et avec elle. Mais de cet espoir il ne
parlait pas. Ce fut sa mère qui en obtint l’aveu, en lui racontant qu’à
diverses reprises mademoiselle Mauroy était venue avec son tuteur
prendre des nouvelles, et qu’elle n’avait pas encore quitté Paris.
--Je voudrais la revoir, dit Adrien doucement.
Il la revit. Elle vint un soir dans sa maison, accompagnée du parent qui
lui tenait lieu de père et qui était accouru pour la faire sortir du
couvent. Pour la première fois, il leur fut permis de s’entretenir
librement. Cette entrevue décida de leur destinée. L’amour est
contagieux, il appelle l’amour; celui d’Adrien ne tarda pas à être
partagé. Le souvenir de Laure Malestra était déjà loin, aussi loin que
cette passionnante personne, conquête glorieuse de Jacques Roudier,
tombée en son pouvoir et disparue avec lui dans ce tourbillon parisien
qui ne rend guère ses victimes. Adrien, délivré, pouvait donc
s’abandonner sans contrainte à la chaste tendresse éclose dans son cœur,
et dont la floraison radieuse en cicatrisait les blessures. Il s’y livra
avec enthousiasme. Il avait la certitude de ne pas se tromper. Jeanne
était bien la compagne rêvée, l’épouse aimante et fidèle qui partage
toutes les peines comme toutes les joies. Elle ne trahirait pas ses
espérances; chaque jour, il découvrirait en elle de nouveaux trésors;
elle ferait sa vie douce et fortunée.
Le mariage eut lieu. Le même jour, ils partaient afin d’aller cacher
dans une retraite lointaine le printemps de leur bonheur réalisé.
Nicolette avait promis d’attendre leur retour avant de retourner au
Carmel. Car maintenant, sa tâche accomplie et l’avenir de son fils
assuré, elle espérait fermement d’y pouvoir rentrer. C’était son plus
ardent désir.
Il ne lui suffisait pas que ses supérieurs ecclésiastiques, prenant en
considération les angoisses maternelles qui l’avaient affolée, quand lui
était parvenue la nouvelle des dangers que courait la vie de son fils,
eussent excusé sa fuite et se montrassent disposés à la relever de ses
vœux; elle voulait porter encore la chaîne des engagements contractés
devant Dieu, dût-elle recommencer les épreuves du noviciat et repasser
par toutes les étapes depuis longtemps franchies.
Ce n’est pas qu’elle fût entraînée par la nostalgie du cloître. Hélas! à
présent qu’elle avait vécu de la vie de son enfant, elle trouvait au
monde un charme inattendu, et regardait à l’égal d’un bien sans prix la
douceur d’y vivre dans l’ombre de ce jeune foyer édifié de ses mains.
Mais quoi que pût alléguer l’Église pour lui rendre le repos, Nicolette
ne croyait pas qu’elle eût le droit d’être heureuse ailleurs que sous la
règle des Carmélites; elle entendait épuiser les demandes et les
démarches avant de renoncer à en sentir de nouveau le joug. Il lui
semblait qu’elle devait cela à Dieu, à titre de réparation, pour lui
avoir un jour préféré l’enfant né de ses entrailles; qu’elle se le
devait à elle-même, par respect pour la vocation sacrée à laquelle, en
d’autres temps, elle avait obéi.
Elle demeura dans ces alternatives tant que dura l’absence de son fils,
ne goûtant d’autres joies que celles qu’elle puisait dans les lettres
qu’elle recevait de lui, et s’efforçant de conformer sa conduite aux
lois du Carmel.
Chaque matin, au petit jour, elle entrait dans la chapelle de son
couvent; elle y entendait la messe, y communiait, et demeurait là,
durant de longues heures, anéantie devant Dieu, priant pour le bonheur
de ses enfants, pour leur salut et pour le sien. Elle écoutait les
religieuses psalmodiant l’office derrière la grille voilée; elle
s’associait à elles, et sa pensée perçant le voile noir, passant à
travers les barreaux, la transportait dans le chœur où si longtemps elle
avait connu les extases de ces saintes créatures. Elle se revoyait au
milieu d’elles, dans sa stalle, récitant les oraisons et prenant sa part
des exercices prescrits par la règle. Alors, le besoin de recommencer
cette vie inoubliable la ressaisissait. Elle se levait, courait au
parloir, interrogeait anxieusement la prieure, afin de savoir si les
démarches qu’on faisait pour lui rouvrir le cloître étaient au moment
d’aboutir. Puis, tout à coup, lorsque dans les réponses provoquées par
ses questions, elle rencontrait la preuve que son espérance ardemment
exprimée se réaliserait, un frémissement douloureux s’emparait d’elle;
la crainte d’être de nouveau séparée de ceux qu’elle chérissait la
livrait aux angoisses, et elle revenait dans sa maison, inquiète, en
proie à mille tourments, tenaillée par le remords, pleurant sa ferveur,
gémissant sur l’attiédissement de son zèle pour Dieu, mais, par-dessus
tout, épouvantée par l’appréhension de perdre encore son fils.
L’absence d’Adrien et de Jeanne se prolongea trois mois, durant lesquels
Nicolette persécutée par son incertitude ne put recouvrer le repos. Elle
attendait le bonheur de les revoir avec une impatience maladive, accrue
chaque jour davantage. Enfin, leur retour ramena dans son cœur la
sérénité. L’été venait. Ils allèrent s’installer ensemble dans une villa
située aux environs de Paris et louée pour la saison. Là, entre son fils
et sa belle-fille, Nicolette commença à savourer la douceur des
affections humaines, et à comprendre qu’à côté de la joie de s’immoler
pour Dieu, il est d’autres joies qu’il ne défend pas à ses créatures.
Loin du Carmel, son exaltation privée d’aliments tombait peu à peu; dans
son esprit, s’élevait le désir de voir le cloître qu’elle avait quitté
volontairement, et où ses scrupules seuls la poussaient à rentrer,
rester à jamais fermé pour elle. Mais ce désir demeurait timide encore;
elle se demandait même s’il n’était pas criminel.
Ce qui faisait l’objet de ses préoccupations ne s’agitait jamais entre
elle et son fils. Il aurait voulu connaître les projets que formait sa
mère en vue de l’avenir; il n’osait l’interroger. Parfois, en la voyant
près de lui, toujours souriante, prodiguant sa tendresse à Jeanne,
environnant de sollicitude cette jeune femme, jadis sa fille
spirituelle, à laquelle l’unissaient depuis longtemps des liens
mystérieux, formés dans les pratiques de la religion, Adrien se plaisait
à croire qu’elle était heureuse et avait renoncé à retourner chez les
Carmélites. Parfois aussi, cet espoir se transformait en doute, quand il
la trouvait agenouillée dans sa chambre, ou lorsque, le matin, il
surprenait sur son visage les traces des larmes versées pendant les
nuits sans sommeil, passées à délibérer avec elle-même sur ce qu’il
convenait de faire pour ne pas offenser Dieu. S’il avait pu lire au fond
de ce cœur troublé, il aurait eu pitié de l’angoisse qui le torturait,
engendrée par la crainte d’être rappelée au couvent. Mais Nicolette
dérobait ses larmes à son fils, ne faisait pas plus d’allusions à
l’avenir qu’au passé, et évitait de lui parler de ce qui les inquiétait
également tous deux.
Un matin, elle entra à l’improviste dans le cabinet d’Adrien. Elle était
pâle, des pleurs avivaient l’éclat de ses yeux. Sans lui dire un mot ni
lui laisser le temps de s’informer des causes de sa tristesse, elle lui
tendit une lettre qu’elle venait de recevoir. Il la lut d’un trait.
Cette lettre, écrite par l’aumônier du couvent, exposait à Nicolette
l’état des démarches entreprises pour régulariser sa situation. Ces
démarches multipliées n’avaient eu encore d’autre résultat que de
réconcilier avec l’Église et avec l’Ordre la mère Thérèse de Jésus. La
question de savoir si elle pouvait rentrer au Carmel n’était pas résolue
et ne semblait pouvoir l’être que si la Carmélite portait elle-même à
Rome ses regrets et ses vœux. L’aumônier engageait donc Nicolette à
partir, convaincu qu’elle était résolue à épuiser les juridictions
ecclésiastiques avant de renoncer à reprendre l’habit religieux.
--Qu’allez-vous faire, ma mère? demanda Adrien.
--Je dois me conformer à ce qu’on attend de moi, répondit-elle.
--Ainsi, vous voulez nous quitter?
--Le devoir l’ordonne.
--En êtes-vous sûre, ma mère? Ne vous ordonne-t-il pas aussi, et avec
plus de force encore, de vous consacrer à votre fils? Vous lui avez
manqué longtemps, trop longtemps. Allez-vous lui manquer de nouveau?
--J’ai assuré ton bonheur, mon enfant, fit Nicolette ébranlée par cette
prière. Je t’ai donné un ange gardien. Ma présence près de toi n’est
plus nécessaire.
Il s’avança vers elle, la prit par la taille, et, l’attirant à lui,
l’embrassa sur le front, en disant:
--Comptez-vous donc pour rien la douleur de vous perdre encore? Et
vous-même, êtes-vous certaine qu’après avoir connu la douceur des
caresses de vos enfants, vous pourrez être heureuse loin d’eux, privée
de les voir et de les embrasser?
--J’offrirai ma souffrance à Dieu.
--En les condamnant eux-mêmes à souffrir! s’écria Adrien. Ah! ma mère,
Dieu n’exige pas de si cruels sacrifices! Et s’il lui plaît de
m’éprouver une fois de plus,--cela peut arriver, le bonheur n’est pas
éternel,--si quelque jour je dois encore connaître l’adversité,
pourrez-vous vivre paisiblement dans votre cloître, et allez-vous, sans
nécessité, vous exposer à en sortir de nouveau pour m’apporter l’appui
de votre amour? Croyez-moi, puisque vous êtes près de nous, restez-y.
--Tais-toi! tais-toi! fit Nicolette en étendant les mains pour fermer la
bouche de son fils.
Mais il ne l’écoutait pas; il s’éloignait d’elle, et courant à la porte
de la chambre de Jeanne, il appelait sa femme. Elle apparut sur le
seuil, surprise, inquiète de cet entretien qu’elle n’avait osé
interrompre, et toute tremblante. Adrien la prit par le bras, et
l’entraînant vers Nicolette:
--Tiens, fit-il, dis-lui que maintenant elle ne peut plus partir, ni se
dérober à la joie d’être grand’mère.
--Ne nous quittez pas, supplia Jeanne, pressée tendrement contre
Nicolette. Restez au moins jusqu’à la naissance de notre enfant.
--C’est donc vrai! soupira la mère transfigurée et chancelante.
L’énergie de ses résolutions se dissipait. Un voile se déchirait. La vie
lui apparaissait sous un jour nouveau, avec d’autres joies et d’autres
devoirs. Sa conscience tout à l’heure impérieuse à lui montrer le
cloître, les mortifications, la prière, comme le but suprême de sa vie,
s’humanisait, changeait de langage, lui rappelait qu’elle était libre.
Puis, devant son regard attendri, défilaient les douceurs de la
maternité soudain révélées: le sourire d’un enfant, ses vagissements,
ses bras roses, les soins qu’elle lui prodiguerait, les premières
manifestations de l’intelligence qui s’éveille, les premiers mots errant
sur les lèvres innocentes, l’éducation à faire. Ces douceurs, elle les
avait si peu goûtées jusque-là! Ce serait une fête de les savourer à
longs traits. Non, Dieu ne pouvait vouloir qu’elle y renonçât, qu’elle
brisât de ses mains une félicité si grande.
--Mes chéris, j’attendrai! soupira-t-elle, défaillante.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Quelques mois plus tard, Jeanne mettait au monde un fils. Nicolette le
reçut dans ses bras. Elle le tint un moment serré contre sa poitrine,
interrogeant le regard innocent qui fuyait encore la lumière, comme si
elle avait espéré y surprendre la volonté du Dieu à qui jusqu’à ce jour
elle était accoutumée à s’immoler.
--Ceci est pour moi, dit-elle tout à coup; puis levant sur ses enfants
son front éclairé par le bonheur, elle ajouta:--Que Dieu me pardonne si
je l’offense, mais je ne crois pas l’offenser. Je reste, ma place est
ici et non ailleurs. Je vous resterai toujours.
Elle ne les a plus quittés.
PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.