DANS LEQUEL LE NEZ DE PASSEPARTOUT S'ALLONGE DÉMESURÉMENT.

Le lendemain, Passepartout, éreinté, affamé, se dit qu'il fallait

manger à tout prix, et que le plus tôt serait le mieux. Il avait bien

cette ressource de vendre sa montre, mais il fût plutôt mort de faim.

C'était alors le cas ou jamais, pour ce brave garçon, d'utiliser la

voix forte, sinon mélodieuse, dont la nature l'avait gratifié.

[Illustration: Passepartout sortait affublé d'une vieille robe

japonaise. (Page 130.)]

Il savait quelques refrains de France et d'Angleterre, et il résolut

de les essayer. Les Japonais devaient certainement être amateurs de

musique, puisque tout se fait chez eux aux sons des cymbales, du

tam-tam et des tambours, et ils ne pouvaient qu'apprécier les talents

d'un virtuose européen.

Mais peut-être était-il un peu matin pour organiser un concert, et les

dilettanti, inopinément réveillés, n'auraient peut-être pas payé le

chanteur en monnaie à l'effigie du mikado.

[Illustration: Le monument s'écroula comme un château de cartes. (Page

134.)]

Passepartout se décida donc à attendre quelques heures; mais, tout en

cheminant, il fit cette réflexion qu'il semblerait trop bien vêtu pour

un artiste ambulant, et l'idée lui vint alors d'échanger ses vêtements

contre une défroque plus en harmonie avec sa position. Cet échange

devait, d'ailleurs, produire une soulte, qu'il pourrait immédiatement

appliquer à satisfaire son appétit.

Cette résolution prise, restait à l'exécuter. Ce ne fut qu'après de

longues recherches que Passepartout découvrit un brocanteur indigène,

auquel il exposa sa demande. L'habit européen plut au brocanteur, et

bientôt Passepartout sortait affublé d'une vieille robe japonaise et

coiffé d'une sorte de turban à côtes, décoloré sous l'action du temps.

Mais, en retour, quelques piécettes d'argent résonnaient dans sa poche.

«Bon, pensa-t-il, je me figurerai que nous sommes en carnaval!»

Le premier soin de Passepartout, ainsi «japonaisé», fut d'entrer dans

une «tea-house» de modeste apparence, et là, d'un reste de volaille

et de quelques poignées de riz, il déjeuna en homme pour qui le dîner

serait encore un problème à résoudre.

«Maintenant, se dit-il quand il fut copieusement restauré, il s'agit

de ne pas perdre la tête. Je n'ai plus la ressource de vendre cette

défroque contre une autre encore plus japonaise. Il faut donc aviser au

moyen de quitter le plus promptement possible ce pays du Soleil, dont

je ne garderai qu'un lamentable souvenir!»

Passepartout songea alors à visiter les paquebots en partance pour

l'Amérique. Il comptait s'offrir en qualité de cuisinier ou de

domestique, ne demandant pour toute rétribution que le passage et la

nourriture. Une fois à San-Francisco, il verrait à se tirer d'affaire.

L'important, c'était de traverser ces quatre mille sept cents milles du

Pacifique qui s'étendent entre le Japon et le Nouveau-Monde.

Passepartout, n'étant point homme à laisser languir une idée, se

dirigea vers le port de Yokohama. Mais à mesure qu'il s'approchait des

docks, son projet, qui lui avait paru si simple au moment où il en

avait eu l'idée, lui semblait de plus en plus inexécutable. Pourquoi

aurait-on besoin d'un cuisinier ou d'un domestique à bord d'un paquebot

américain, et quelle confiance inspirerait-il, affublé de la sorte?

Quelles recommandations faire valoir? Quelles références indiquer?

Comme il réfléchissait ainsi, ses regards tombèrent sur une immense

affiche qu'une sorte de clown promenait dans les rues de Yokohama.

Cette affiche était ainsi libellée en anglais:

TROUPE JAPONAISE ACROBATIQUE

DE

L'HONORABLE WILLIAM BATULCAR

DERNIÈRES REPRÉSENTATIONS

Avant leur départ pour les États-Unis d'Amérique

DES

LONGS-NEZ-LONGS-NEZ

Sous l'invocation directe du dieu Tingou.

GRANDE ATTRACTION!

«Les États-Unis d'Amérique! s'écria Passepartout, voilà justement mon

affaire!...»

Il suivit l'homme-affiche, et, à sa suite, il rentra bientôt dans la

ville japonaise. Un quart d'heure plus tard, il s'arrêtait devant une

vaste case, que couronnaient plusieurs faisceaux de banderoles, et

dont les parois extérieures représentaient, sans perspective, mais en

couleurs violentes, toute une bande de jongleurs.

C'était l'établissement de l'honorable Batulcar, sorte de Barnum

américain, directeur d'une troupe de saltimbanques, jongleurs, clowns,

acrobates, équilibristes, gymnastes, qui, suivant l'affiche, donnait

ses dernières représentations avant de quitter l'empire du Soleil pour

les États de l'Union.

Passepartout entra sous un péristyle qui précédait la case, et demanda

Mr. Batulcar. Mr. Batulcar apparut en personne.

«Que voulez-vous? dit-il à Passepartout, qu'il prit d'abord pour un

indigène.

—Avez-vous besoin d'un domestique? demanda Passepartout.

—Un domestique, s'écria le Barnum en caressant l'épaisse barbiche

grise qui foisonnait sous son menton, j'en ai deux, obéissants,

fidèles, qui ne m'ont jamais quitté, et qui me servent pour rien,

à condition que je les nourrisse..... Et les voilà, ajouta-t-il en

montrant ses deux bras robustes, sillonnés de veines grosses comme des

cordes de contre-basse.

—Ainsi, je ne puis vous être bon à rien?

—A rien.

—Diable! ça m'aurait pourtant fort convenu de partir avec vous.

—Ah çà, dit l'honorable Batulcar, vous êtes Japonais comme je suis un

singe! Pourquoi donc êtes-vous habillé de la sorte?

—On s'habille comme on peut!

—Vrai, cela. Vous êtes un Français, vous?

—Oui, un Parisien de Paris.

—Alors, vous devez savoir faire des grimaces?

—Ma foi, répondit Passepartout, vexé de voir sa nationalité provoquer

cette demande, nous autres Français, nous savons faire des grimaces,

c'est vrai, mais pas mieux que les Américains!

—Juste. Eh bien, si je ne vous prends pas comme domestique, je peux

vous prendre comme clown. Vous comprenez, mon brave. En France, on

exhibe des farceurs étrangers, et à l'étranger, des farceurs français!

—Ah!

—Vous êtes vigoureux, d'ailleurs?

—Surtout quand je sors de table.

—Et vous savez chanter?

—Oui, répondit Passepartout, qui avait autrefois fait sa partie dans

quelques concerts de rue.

—Mais savez-vous chanter la tête en bas, avec une toupie tournante sur

la plante du pied gauche, et un sabre en équilibre sur la plante du

pied droit?

—Parbleu! répondit Passepartout, qui se rappelait les premiers

exercices de son jeune âge.

—C'est que, voyez-vous, tout est là!» répondit l'honorable Batulcar.

L'engagement fut conclu _hic et nunc_.

Enfin, Passepartout avait trouvé une position. Il était engagé pour

tout faire dans la célèbre troupe japonaise. C'était peu flatteur, mais

avant huit jours il serait en route pour San-Francisco.

La représentation, annoncée à grand fracas par l'honorable Batulcar,

devait commencer à trois heures, et bientôt les formidables instruments

d'un orchestre japonais, tambours et tam-tams, tonnaient à la porte.

On comprend bien que Passepartout n'avait pu étudier un rôle, mais il

devait prêter l'appui de ses solides épaules dans le grand exercice de

la «grappe humaine» exécuté par les Longs-Nez du dieu Tingou. Ce «great

attraction» de la représentation devait clore la série des exercices.

Avant trois heures, les spectateurs avaient envahi la vaste case.

Européens et indigènes, Chinois et Japonais, hommes, femmes et enfants,

se précipitaient sur les étroites banquettes et dans les loges qui

faisaient face à la scène. Les musiciens étaient rentrés à l'intérieur,

et l'orchestre au complet, gongs, tam-tams, cliquettes, flûtes,

tambourins et grosses caisses, opéraient avec fureur.

Cette représentation fut ce que sont toutes ces exhibitions

d'acrobates. Mais il faut bien avouer que les Japonais sont les

premiers équilibristes du monde. L'un, armé de son éventail et de

petits morceaux de papier, exécutait l'exercice si gracieux des

papillons et des fleurs. Un autre, avec la fumée odorante de sa

pipe, traçait rapidement dans l'air une série de mots bleuâtres, qui

formaient un compliment à l'adresse de l'assemblée. Celui-ci jonglait

avec des bougies allumées, qu'il éteignit successivement quand elles

passèrent devant ses lèvres, et qu'il ralluma l'une à l'autre sans

interrompre un seul instant sa prestigieuse jonglerie. Celui-là

reproduisit, au moyen de toupies tournantes, les plus invraisemblables

combinaisons; sous sa main, ces ronflantes machines semblaient s'animer

d'une vie propre dans leur interminable giration; elles couraient

sur des tuyaux de pipe, sur des tranchants de sabre, sur des fils de

fer, véritables cheveux tendus d'un côté de la scène à l'autre; elles

faisaient le tour de grands vases de cristal, elles gravissaient

des échelles de bambou, elles se dispersaient dans tous les coins,

produisant des effets harmoniques d'un étrange caractère en combinant

leurs tonalités diverses. Les jongleurs jonglaient avec elles, et elles

tournaient dans l'air; ils les lançaient comme des volants, avec des

raquettes de bois, et elles tournaient toujours; ils les fourraient

dans leur poche, et quand ils les retiraient, elles tournaient

encore,—jusqu'au moment où un ressort détendu les faisait s'épanouir

en gerbes d'artifice!

Inutile de décrire ici les prodigieux exercices des acrobates et

gymnastes de la troupe. Les tours de l'échelle, de la perche, de

la boule, des tonneaux, etc., furent exécutés avec une précision

remarquable. Mais le principal attrait de la représentation était

l'exhibition de ces «Longs-Nez», étonnants équilibristes que l'Europe

ne connaît pas encore.

Ces Longs-Nez forment une corporation particulière placée sous

l'invocation directe du dieu Tingou. Vêtus comme des héros du moyen

âge, ils portaient une splendide paire d'ailes à leurs épaules. Mais ce

qui les distinguait plus spécialement, c'était ce long nez dont leur

face était agrémentée, et surtout l'usage qu'ils en faisaient. Ces nez

n'étaient rien moins que des bambous, longs de cinq, de six, de dix

pieds, les uns droits, les autres courbés, ceux-ci lisses, ceux-là

verruqueux. Or, c'était sur ces appendices, fixés d'une façon solide,

que s'opéraient tous leurs exercices d'équilibre. Une douzaine de ces

sectateurs du dieu Tingou se couchèrent sur le dos, et leurs camarades

vinrent s'ébattre sur leurs nez, dressés comme des paratonnerres,

sautant, voltigeant de celui-ci à celui-là, et exécutant les tours les

plus invraisemblables.

Pour terminer, on avait spécialement annoncé au public la pyramide

humaine, dans laquelle une cinquantaine de Longs-Nez devaient figurer

le «Char de Jaggernaut». Mais au lieu de former cette pyramide en

prenant leurs épaules pour point d'appui, les artistes de l'honorable

Batulcar ne devaient s'emmancher que par leur nez. Or, l'un de ceux qui

formaient la base du char avait quitté la troupe, et comme il suffisait

d'être vigoureux et adroit, Passepartout avait été choisi pour le

remplacer.

Certes, le digne garçon se sentit tout piteux, quand—triste souvenir

de sa jeunesse—il eut endossé son costume du moyen âge, orné d'ailes

multicolores, et qu'un nez de six pieds lui eût été appliqué sur la

face! Mais enfin, ce nez, c'était son gagne-pain, et il en prit son

parti.

Passepartout entra en scène, et vint se ranger avec ceux de ses

collègues qui devaient figurer la base du Char de Jaggernaut. Tous

s'étendirent à terre, le nez dressé vers le ciel. Une seconde section

d'équilibristes vint se poser sur ces longs appendices, une troisième

s'étagea au-dessus, puis une quatrième, et sur ces nez qui ne se

touchaient que par leur pointe, un monument humain s'éleva bientôt

jusqu'aux frises du théâtre.

Or, les applaudissements redoublaient, et les instruments de

l'orchestre éclataient comme autant de tonnerres, quand la pyramide

s'ébranla, l'équilibre se rompit, un des nez de la base vint à manquer,

et le monument s'écroula comme un château de cartes...

C'était la faute à Passepartout qui, abandonnant son poste,

franchissant la rampe sans le secours de ses ailes, et grimpant à la

galerie de droite, tombait aux pieds d'un spectateur en s'écriant:

«Ah! mon maître! mon maître!

—Vous?

—Moi!

—Eh bien! en ce cas, au paquebot, mon garçon!...»

Mr. Fogg, Mrs. Aouda, qui l'accompagnait, Passepartout s'étaient

précipités par les couloirs au dehors de la case. Mais, là, ils

trouvèrent l'honorable Batulcar, furieux, qui réclamait des

dommages-intérêts pour «la casse». Phileas Fogg apaisa sa fureur en lui

jetant une poignée de bank-notes. Et, à six heures et demie, au moment

où il allait partir, Mr. Fogg et Mrs. Aouda mettaient le pied sur le

paquebot américain, suivis de Passepartout, les ailes au dos, et sur la

face ce nez de six pieds qu'il n'avait pas encore pu arracher de son

visage!

Le Tour du monde en quatre-vingts jours · 第 38 / 63 题