JULES VERNE

_DESSINS PAR MM._

DE NEUVILLE ET L. BENETT

[Illustration]

BIBLIOTHÈQUE

_D'ÉDUCATION ET DE RÉCRÉATION_

J. HETZEL ET Cie, 18, RUE JACOB

PARIS

Tous droits de traduction et de reproduction réservés.

Paris.—Imp. GAUTHIER-VILLARS, 55, quai des Grands-Augustins.

—JULES VERNE—

[Illustration: PHILEAS FOGG.]

I

DANS LEQUEL PHILEAS FOGG ET PASSEPARTOUT S'ACCEPTENT RÉCIPROQUEMENT,

L'UN COMME MAÎTRE, L'AUTRE COMME DOMESTIQUE.

En l'année 1872, la maison portant le numéro 7 de Saville-row,

Burlington Gardens,—maison dans laquelle Shéridan mourut en

1814,—était habitée par Phileas Fogg, esq., l'un des membres les plus

singuliers et les plus remarqués du Reform-Club de Londres, bien qu'il

semblât prendre à tâche de ne rien faire qui pût attirer l'attention.

A l'un des plus grands orateurs qui honorent l'Angleterre, succédait

donc ce Phileas Fogg, personnage énigmatique, dont on ne savait

rien, sinon que c'était un fort galant homme et l'un des plus beaux

gentlemen de la haute société anglaise.

On disait qu'il ressemblait à Byron,—par la tête, car il était

irréprochable quant aux pieds,—mais un Byron à moustaches et à

favoris, un Byron impassible, qui aurait vécu mille ans sans vieillir.

Anglais, à coup sûr, Phileas Fogg n'était peut-être pas Londonner. On

ne l'avait jamais vu ni à la Bourse, ni à la Banque, ni dans aucun des

comptoirs de la Cité. Ni les bassins ni les docks de Londres n'avaient

jamais reçu un navire ayant pour armateur Phileas Fogg. Ce gentleman

ne figurait dans aucun comité d'administration. Son nom n'avait jamais

retenti dans un collége d'avocats, ni au Temple, ni à Lincoln's-inn,

ni à Gray's-inn. Jamais il ne plaida ni à la Cour du chancelier, ni

au Banc de la Reine, ni à l'Échiquier, ni en Cour ecclésiastique. Il

n'était ni industriel, ni négociant, ni marchand, ni agriculteur. Il

ne faisait partie ni de l'_Institution royale de la Grande-Bretagne_,

ni de l'_Institution de Londres_, ni de l'_Institution des Artisans_,

ni de l'_Institution Russell_, ni de l'_Institution littéraire de

l'Ouest_, ni de l'_Institution du Droit_, ni de cette _Institution des

Arts et des Sciences réunis_, qui est placée sous le patronage direct

de Sa Gracieuse Majesté. Il n'appartenait enfin à aucune des nombreuses

sociétés qui pullulent dans la capitale de l'Angleterre, depuis la

_Société de l'Armonica_ jusqu'à la _Société entomologique_, fondée

principalement dans le but de détruire les insectes nuisibles.

Phileas Fogg était membre du Reform-Club, et voilà tout.

A qui s'étonnerait de ce qu'un gentleman aussi mystérieux comptât parmi

les membres de cette honorable association, on répondra qu'il passa

sur la recommandation de MM. Baring frères, chez lesquels il avait un

crédit ouvert. De là une certaine «surface», due à ce que ses chèques

étaient régulièrement payés à vue par le débit de son compte courant

invariablement créditeur.

Ce Phileas Fogg était-il riche? Incontestablement. Mais comment il

avait fait fortune, c'est ce que les mieux informés ne pouvaient dire,

et Mr. Fogg était le dernier auquel il convînt de s'adresser pour

l'apprendre. En tout cas, il n'était prodigue de rien, mais non avare,

car partout où il manquait un appoint pour une chose noble, utile ou

généreuse, il l'apportait silencieusement et même anonymement.

En somme, rien de moins communicatif que ce gentleman. Il parlait

aussi peu que possible, et semblait d'autant plus mystérieux qu'il

était silencieux. Cependant sa vie était à jour, mais ce qu'il faisait

était si mathématiquement toujours la même chose, que l'imagination,

mécontente, cherchait au delà.

Avait-il voyagé? C'était probable, car personne ne possédait mieux que

lui la carte du monde. Il n'était endroit si reculé dont il ne parut

avoir une connaissance spéciale. Quelquefois, mais en peu de mots,

brefs et clairs, il redressait les mille propos qui circulaient dans le

club au sujet des voyageurs perdus ou égarés; il indiquait les vraies

probabilités, et ses paroles s'étaient trouvées souvent comme inspirées

par une seconde vue, tant l'événement finissait toujours par les

justifier. C'était un homme qui avait dû voyager partout,—en esprit,

tout au moins.

Ce qui était certain toutefois, c'est que, depuis de longues années,

Phileas Fogg n'avait pas quitté Londres. Ceux qui avaient l'honneur

de le connaître un peu plus que les autres attestaient que,—si ce

n'est sur ce chemin direct qu'il parcourait chaque jour pour venir

de sa maison au club,—personne ne pouvait prétendre l'avoir jamais

vu ailleurs. Son seul passe-temps était de lire les journaux et de

jouer au whist. A ce jeu du silence, si bien approprié à sa nature,

il gagnait souvent, mais ses gains n'entraient jamais dans sa bourse

et figuraient pour une somme importante à son budget de charité.

D'ailleurs, il faut le remarquer, Mr. Fogg jouait évidemment pour

jouer, non pour gagner. Le jeu était pour lui un combat, une lutte

contre une difficulté, mais une lutte sans mouvement, sans déplacement,

sans fatigue, et cela allait à son caractère.

On ne connaissait à Phileas Fogg ni femme ni enfants,—ce qui peut

arriver aux gens les plus honnêtes,—ni parents ni amis,—ce qui

est plus rare en vérité. Phileas Fogg vivait seul dans sa maison de

Saville-row, où personne ne pénétrait. De son intérieur, jamais il

n'était question. Un seul domestique suffisait à le servir. Déjeunant,

dînant au club à des heures chronométriquement déterminées, dans

la même salle, à la même table, ne traitant point ses collègues,

n'invitant aucun étranger, il ne rentrait chez lui que pour se coucher,

à minuit précis, sans jamais user de ces chambres confortables que

le Reform-Club tient à la disposition des membres du cercle. Sur

vingt-quatre heures, il en passait dix à son domicile, soit qu'il

dormît, soit qu'il s'occupât de sa toilette. S'il se promenait, c'était

invariablement, d'un pas égal, dans la salle d'entrée parquetée en

marqueterie, ou sur la galerie circulaire, au-dessus de laquelle

s'arrondit un dôme à vitraux bleus, que supportent vingt colonnes

ioniques en porphyre rouge. S'il dînait ou déjeunait, c'étaient les

cuisines, le garde-manger, l'office, la poissonnerie, la laiterie

du club, qui fournissaient à sa table leurs succulentes réserves;

c'étaient les domestiques du club, graves personnages en habit noir,

chaussés de souliers à semelles de molleton, qui le servaient dans

une porcelaine spéciale et sur un admirable linge en toile de Saxe;

c'étaient les cristaux à moule perdu du club qui contenaient son

sherry, son porto ou son claret mélangé de cannelle, de capillaire et

de cinnamome; c'était enfin la glace du club—glace venue à grands

frais des lacs d'Amérique—qui entretenait ses boissons dans un

satisfaisant état de fraîcheur.

Si vivre dans ces conditions, c'est être un excentrique, il faut

convenir que l'excentricité a du bon!

La maison de Saville-row, sans être somptueuse, se recommandait par

un extrême confort. D'ailleurs, avec les habitudes invariables du

locataire, le service s'y réduisait à peu. Toutefois, Phileas Fogg

exigeait de son unique domestique une ponctualité, une régularité

extraordinaires. Ce jour-là même, 2 octobre, Phileas Fogg avait

donné son congé à James Forster,—ce garçon s'étant rendu coupable

de lui avoir apporté pour sa barbe de l'eau à quatre-vingt-quatre

degrés Fahrenheit au lieu de quatre-vingt-six,—et il attendait son

successeur, qui devait se présenter entre onze heures et onze heures et

demie.

Phileas Fogg, carrément assis dans son fauteuil, les deux pieds

rapprochés comme ceux d'un soldat à la parade, les mains appuyées

sur les genoux, le corps droit, la tête haute, regardait marcher

l'aiguille de la pendule,—appareil compliqué qui indiquait les heures,

les minutes, les secondes, les jours, les quantièmes et l'année. A

onze heures et demie sonnant, Mr. Fogg devait, suivant sa quotidienne

habitude, quitter la maison et se rendre au Reform-Club.

En ce moment, on frappa à la porte du petit salon dans lequel se tenait

Phileas Fogg.

James Forster, le congédié, apparut.

«Le nouveau domestique,» dit-il.

Un garçon âgé d'une trentaine d'années se montra et salua.

«Vous êtes Français et vous vous nommez John? lui demanda Phileas Fogg.

—Jean, n'en déplaise à monsieur, répondit le nouveau venu, Jean

Passepartout, un surnom qui m'est resté, et que justifiait mon aptitude

naturelle à me tirer d'affaire. Je crois être un honnête garçon,

monsieur, mais, pour être franc, j'ai fait plusieurs métiers. J'ai été

chanteur ambulant, écuyer dans un cirque, faisant de la voltige comme

Léotard, et dansant sur la corde comme Blondin; puis je suis devenu

professeur de gymnastique, afin de rendre mes talents plus utiles,

et, en dernier lieu, j'étais sergent de pompiers, à Paris. J'ai même

dans mon dossier des incendies remarquables. Mais voilà cinq ans que

j'ai quitté la France et que, voulant goûter de la vie de famille, je

suis valet de chambre en Angleterre. Or, me trouvant sans place et

ayant appris que monsieur Phileas Fogg était l'homme le plus exact et

le plus sédentaire du Royaume-Uni, je me suis présenté chez monsieur

avec l'espérance d'y vivre tranquille et d'oublier jusqu'à ce nom de

Passepartout...

—Passepartout me convient, répondit le gentleman. Vous m'êtes

recommandé. J'ai de bons renseignements sur votre compte. Vous

connaissez mes conditions?

—Oui, monsieur.

—Bien. Quelle heure avez-vous?

—Onze heures vingt-deux, répondit Passepartout, en tirant des

profondeurs de son gousset une énorme montre d'argent.

—Vous retardez, dit Mr. Fogg.

—Que monsieur me pardonne, mais c'est impossible.

—Vous retardez de quatre minutes. N'importe. Il suffit de constater

l'écart. Donc, à partir de ce moment, onze heures vingt-neuf du matin,

ce mercredi 2 octobre 1872, vous êtes à mon service.»

Cela dit, Phileas Fogg se leva, prit son chapeau de la main gauche, le

plaça sur sa tête avec un mouvement d'automate et disparut sans ajouter

une parole.

Passepartout entendit la porte de la rue se fermer une première fois:

c'était son nouveau maître qui sortait; puis une seconde fois: c'était

son prédécesseur, James Forster, qui s'en allait à son tour.

Passepartout demeura seul dans la maison de Saville-row.

Le Tour du monde en quatre-vingts jours · 第 8 / 63 题