des Neiges; ayant demeuré trente iours par les chemins, en continuel
trauail, excepté vn iour de repos que nous prismes au pays des
Bissiriniens. Tous les autres, excepté Robert le Coq & Dominique,
demeurerent bien dauantage, quoy que d'ordinaire le voyage ne soit que
de 20. iours ou enuiron. Ie pris terre au port du village de Toanché
ou de _Teandeouïata_, où autresfois nous estions habituez; mais ce
fut auec vne petite disgrace, nostre Seigneur nous voulant faire
cognoistre dés l'entrée, qu'il nous appelle icy afin d'y endurer.
Mes Sauuages s'oublians des caresses que ie leur avois fait, & de
l'assistance que ie leur auois rendu, pendant leurs maladies, & outre
cela des belles paroles & promesses qu'ils m'auoient faites, apres
m'auoir [137] debarqué, auec quelques ornemens d'Eglise, & quelque
autre petit equipage, m'abandonnerent là tout seul, sans viures, ny
sans cabane, & reprindrent leur route vers leurs villages, distans de
quelques sept lieuës; le mal estoit, que le village de Toanché auoit
changé depuis mon depart, & que ie ne sçauois pas bonnement en quel
endroit il estoit situé, & que ce riuage n'estant plus hanté, ie ne
pouuois pas bien m'asseurer du chemin, & que quand ie l'eusse sceu,
ny ma foiblesse ne m'eust pas permis de porter tout mon petit bagage
à la fois, ny le hazard du lieu d'en faire à deux. C'est pourquoy ie
priois mes Sauuages de m'accompagner iusques au village, ou au moins
de coucher en ce bord pour cette nuiét, & garder mes hardes tandis que
i'irois prendre langue. Mais leurs oreilles estoient sourdes [138]
à mes prieres, & à mes remonstrances. Pour toute consolation ils me
dirent que quelqu'vn me viendroit trouuer là. Il fallut auoir patience:
ils partent, & ie me prosterne aussitost à genoux, pour remercier Dieu,
nostre Dame, & sainct Ioseph, des faueurs & des graces que i'auois
receu durant le voyage. Ie saluay l'Ange tutelaire du Pays, & m'offris
à nostre Seigneur, auec tous nos petits trauaux, pour le salut de ces
pauures Peuples, prenant esperãce que Dieu ne m'abandonneroit point
là, puis qu'il m'auoit conserué & conduit auec tant de faueurs. Apres
ayant consideré que cet abbord estoit desert, & que i'y pourrois bien
demeurer longtemps, auant qu'aucun du village m'y vinst trouuer; ie
caché mes pacquets dedans les bois, & prenant auec moy ce que i'auois
de plus precieux, ie m'en allé chercher le [139] village, que ie
rencontré heureusemẽt enuiron à trois quarts de lieuës, ayant en
passant veu auec attendrissement & ressentiment le lieu où nous auions
habité, & celebré le S. sacrifice de la Messe trois ans durant, cõuerty
en vn beau champ; comme aussi la place du vieux village, où excepté vne
cabane rien ne restoit que les ruines des autres. Ie vis pareillement
l'endroit où le pauure Estienne Brulé auoit esté barbarement &
traistreusement assommé; ce qui me fit pẽser que quelque iour on nous
pourroit bien traitter de la sorte, & desirer au moins que ce fust en
pourchassant la gloire de N. Seig. Dés aussi-tost que ie fus apperceu
au village, & qu'on eust crié, voyla Echom reuenu, c'est ainsi qu'ils
me nommẽt, tout le monde sortit pour me salüer & bienueigner, chacun
m'appellant par mon nom, & me [140] disant: Quoy Echom, mon nepueu,
mon frere, mon cousin, es tu donc reuenu? Mais sans m'arrester, parce
que la nuict s'approchoit, ie prends logis, & m'y estant bien peu de
temps rafraischy, ie sors aussi-tost auec vne bande de ieunes gens
volontaires, pour aller reprendre mon petit bagage. Il estoit vne heure
de nuict quand nous fusmes de retour au village. Ie me logeay chez vn
nommé _Aouandoïé_, lequel est, ou au moins a esté vn des plus riches
des Hurons. Ce que ie fis à dessein, par ce qu'vn autre moins fort
eust pû estre incommodé du grand nombre de François que i'attendois, &
qu'il falloit nourrir iusques à ce que nous fussions tous assemblez, &
que nostre cabane fust faite. Vous pouuez vous loger où vous voulez,
car ceste Nation entre toutes les autres, est fort hospitaliere enuers
toute sorte [141] de personnes, mesmes enuers les Estrangers: & vous
y demeurez tant qu'il vous plaist, tousiours bien traité à la façon
du pays, & au partir de là vous en voyla quitte pour vn, _ho, ho,
ho, outoécti_, ou vn grand mercy, au moins par entre-eux. Car des
François ils attendent quelque recompense, à discretion toutesfois.
Il est bien vray que tous ne sont pas également hospitaliers, il y
a du plus & du moins. Mon hoste est des premiers en ceste vertu, &
peut-estre est-ce pour ce sujet que Dieu l'a cõblé iusques à present
de benedictiõs temporelles, & l'a preserué entre tous ses Concitoyens.
Car leur village nommé _Teandeouïhata_, ayant esté bruslé par deux
fois, il n'y a eu en toutes les deux fois, que sa seule maison exempte
de l'embrasement. Quelques vns attribuent cela au fort; pour moy ie le
rapporte à vne [142] cause plus noble; & si ie me souuiens d'vn bon
trait, soit de prudence, soit d'humanité, dont il se seruit au premier
embrasement; car l'enuie s'estant allumée contre luy, & quelques-vns
voulant perdre sa cabane, que le feu auoit espargnée, aussi tost il
fait mettre chaudiere haute, appreste vn bon festin, conuie tout le
village, & les ayant assemblez, leur fait ceste harangue. Mes freres,
i'ay vn tres-sensible déplaisir de l'accident qui est arriué; mais
qu'y ferions nous, c'en est fait. Pour moy ie ne sçay pas ce que i'ay
fait au Ciel, pour auoir esté espargné entre tous les autres. Or pour
vous tesmoigner mon déplaisir, & le desir que i'ay de participer à la
calamité commune, voyla deux quaisses de bled (elles tenoient pour le
moins cent ou six vingts boisseaux) i'en donne vne de bon cœur à tout
le [143] village. Cette action appaisa l'enuie, & esteignit les mauuais
desseins que l'on couuoit desia contre luy. C'est faire sagement, que
de perdre vne partie pour sauuer le reste.
[136] I arrived among the Hurons on the fifth of August, the day
of our Lady of the Snows, after being thirty days on the road
in continual work, except one day of rest, which we took in the
country of the Bissiriniens. All the others, except Robert le Coq
and Dominique, took much longer; although usually the journey is
only 20 days, or thereabout. I landed at the port of the village
of Toanché or of _Teandeouïata_, where we had formerly lived; but
it was with a little misfortune, our Lord wishing us to recognize
from the beginning that he is calling us here to suffer. My
Savages,--forgetting the kindness I had lavished upon them and the
help I had afforded them in their sickness, and notwithstanding
all the fair words and promises they had given me,--after having
[137] landed me with some Church ornaments and some other little
outfit, left me there quite alone, without any provisions and
without shelter, and resumed their route toward their villages,
some seven leagues distant. My trouble was that the village of
Toanché[28] had changed since my departure, and that I did not
know precisely in what place it was situated. The shore being no
longer frequented, I could not easily ascertain my way; and, if I
had known it, I could not from weakness have carried all my little
baggage at once; nor could I risk, in that place, doing this in
two trips. That is why I entreated my Savages to accompany me as
far as the village, or at least to sleep on the shore for the
night, to watch my clothes while I went to make inquiries. But
their ears were deaf [138] to my prayers and my remonstrances.
The only consolation they gave me was to tell me that some one
would find me there. I was obliged to be patient; they went away,
and I prostrated myself at once upon my knees to thank God, our
Lady, and saint Joseph, for the favors and mercies I had received
during the voyage. I saluted the tutelary Angel of the Country, and
offered myself to our Lord, with all our little labors, for the
salvation of these poor Peoples, taking hope that God would not
abandon me there, since he had preserved and led me with so many
favors. Then, having considered that this shore was deserted, and
that I might indeed remain there a long time before any one in the
village would come to find me, I hid my packages in the woods; and,
taking with me what was most precious, I set out to find the [139]
village, which fortunately I came upon at about three-quarters
of a league,--having seen with tenderness and emotion, as I passed
along, the place where we had lived, and had celebrated the Holy
sacrifice of the Mass during three years, now turned into a fine
field; and also the site of the old village, where, except one
cabin, nothing remained but the ruins of the others. I saw likewise
the spot where poor Estienne Brulé was barbarously and traitorously
murdered, which made me think that perhaps some day they might
treat us in the same manner, and to desire at least that it might
be while we were earnestly seeking the glory of Our Lord. As soon
as I was perceived in the village, some one cried out, "Why, there
is Echom come again" (that is the name they give me); and at once
every one came out to salute and welcome me, each calling me by
name and [140] saying: "What, Echom, my nephew, my brother, my
cousin, hast thou then come again?" But without stopping, for night
was approaching, I found a place to lodge; and, having rested a
short time, I quickly set out with a volunteer band of young people
to bring my slender baggage. It was an hour after sunset when we
returned to the village. I lodged with a man named _Aouandoïé_,
who is, or at least was, one of the richest of the Hurons. I did
this on purpose, because another with smaller means might have
been inconvenienced with the large number of Frenchmen whom I
was expecting, and who had to be provided with food and shelter
until we had all gathered together, and our cabin was ready. You
can lodge where you please; for this Nation above all others is
exceedingly hospitable towards all sorts [141] of persons, even
toward Strangers; and you may remain as long as you please, being
always well treated according to the fashion of the country. On
going away, one acknowledges their hospitality by a _ho, ho, ho,
outoécti_, or "many thanks!" at least among themselves; but from
Frenchmen they expect some recompense, always at one's discretion.
It is quite true that not all are equally hospitable, there are
some more and some less so. My host is one of the first in this
virtue; and perhaps it is on this account that God has crowned him
until now with temporal blessings, and has preserved him among all
his Fellow Countrymen; for their village, named _Teandeouïhata_,
having been burned twice, each time his house alone escaped the
conflagration. Some attribute this to chance; for myself, I ascribe
it to a [142] nobler cause, and so I recall a fine trait, call it
prudence or call it humanity, which he displayed on the occasion of
the first conflagration. For jealousy having been enkindled against
him, and some wishing to destroy his cabin that the fire had
spared, at once he caused a large cauldron to be hung, prepared a
good feast, invited the whole village, and, having assembled them,
delivered this harangue: "My brethren, I am very deeply grieved at
the misfortune that has happened; but what can we do about it? It
is over. For myself, I know not what I have done for Heaven, to be
spared before all others. Now, in order to testify to you my deep
grief and my desire to share in the common misfortune, I have two
bins of corn" (they held at least one hundred to one hundred and
twenty bushels); "I give one of them freely to the whole [143]
village." This action calmed their jealousy, and put an end to
their wicked designs which they were already forming against him.
It was a wise action, this losing a part to save the rest.
Ie me logeay donc chez cét homme, où ie demeuray auec nos deux Peres,
& vn de nos gens, l'espace de plus d'vn mois & demy, iusques à ce
que nous-nous transportasmes en nostre nouuelle cabane. Cependant
ces pauures Sauuages nous faisoient toutes les caresses possibles,
les vns portez par leur bon naturel, les autres par la consideration
de quelques petits presens que ie leur auois fait, & l'esperance de
quelques autres.
I lodged therefore with this man, and lived there with our two
Fathers and one of our people, for the space of more than a month
and a half, until we took possession of our new cabin. Yet these
poor Savages lavished upon us all possible kindnesses,--some
influenced by their good natural disposition; others, by a few
trifling gifts I made them, and the hope of some others.
Ie departis le reste de nos gens en vne autre cabane, pour éuiter
l'importunité & l'incommodité, si nous eussions esté tous en vn seul
logis.
I distributed the rest of our people in another cabin, to avoid the
annoyance and inconvenience of being all in one lodging.
[144] Le soir & le lendemain se passa en caresses, visites, salutations
& applaudissemens de tous ceux du village. Les iours suiuans plusieurs
des autres villages, qui estoient de ma cognoissance, me vindrent
veoir, & remporterent tous en eschange de leur visite quelques petits
presens; c'est peu de chose en détail, mais tout mis en gros fait
beaucoup, & monte assez haut pour les lieux. Les vns me disoient; Quoy
Echom? és tu donc reuenu? A la bonne heure, nous te souhaittions &
demandions grandement, adioustans les raisons telles qu'ils iugeoient,
& nous fusmes fort resioüis, quand on nous dist que tu estois à Kebec
à dessein de remonter icy. D'autres disoient. Nous voyla bien aises.
Les bleds ne mourront plus, pendant ton absence nous n'auions eu
que famine. Et en effet, ie croy qu'à nostre arriuée, [145] il n'y
auoit que deux familles en tout le village, qui eussent prouision de
bled. Tout le reste en alloit acheter ailleurs, ce qui estoit commun
à plusieurs autres villages. Depuis nostre arriuée il y en a eu
tres-grande abondance par tout le Pays, quoy qu'au Printemps il aye
fallu semer par trois fois, à l'occasion des gelées blanches, & des
vers.
[144] That evening and the next day passed in the exchanges of
affection, visits, salutations, and encouraging words from the
whole village. On the following days, several from other villages,
who were of my acquaintance, came to see me; and all took away with
them, in exchange for their visit, some trifling presents. This
is a small thing in detail, but on the whole it exerts a great
influence and is of great importance in these regions. Some said to
me: "What, Echom, and so thou hast come back! That's right; we were
wishing and asking earnestly for thee" (adding their reasons), "and
we were heartily glad when they told us that thou wert at Kebec,
with the purpose of coming up here." Others said: "We are indeed
very glad; the crops will no longer fail; during thy absence we
have had nothing but famine." And, in truth, at our arrival there
were, I believe, [145] only two families in the whole village who
had a store of corn; all the others were going to buy elsewhere,
and this was the case in several other villages. Since our arrival,
there has been a very great abundance throughout the whole Country,
although in the Spring it was necessary to sow three times by
reason of white frosts and worms.
Bref ceux de nostre village me disoient, Si tu ne fusses reuenu, la
traite des François estoit perduë pour nous: car les Algonquains, &
mesmes les Hurons des autres villages, ne nous menaçoiẽt que de mort,
si nous y allions, à cause du massacre de Brulé; mais maintenant nous
irõs traiter sãs crainte. I'ay esté quelques quinze iours à visiter les
villages, & à ramasser auec beaucoup de frais & de peine tout nostre
monde, qui abordoit ça & là, & qui ne sçachant [146] pas la langue,
n'eust pu venir nous trouuer qu'apres beaucoup d'ennuy. Il est vray
qu'vn de nos hommes n'a pas laissé de venir sãs autre adresse, que de
ces deux mots, _Echom Ihonatiria_, qui sont mon nom, & celuy de nostre
village. Entre tous les François, ie n'en trouue point qui aye eu plus
de peine que le P. Dauost & Baron. Le Pere pour le mauuais traitement
de ses Sauuages, Baron pour la longueur du voyage. Il a demeuré
quarante iours par les chemins, souuent il estoit luy seul auec vn
Sauuage, à nager dans vn canot fort grand & fort chargé. Il luy falloit
porter luy-mesme tous ses pacquets. Il a couru risque trois ou quatre
fois dans les torrens, & pour comble de ses peines, on luy a dérobé
beaucoup de ses marchandises. Certes il faut icy auoir bien de la force
& de la patience, & qui croira y venir [147] chercher autre que Dieu,
n'y trouuera pas son conte.
In short, those of our village told me, "If thou hadst not
returned, the trade with the French was lost for us; for the
Algonquains and even the Hurons of the other villages, threatened
us with death if we went there on account of the murder of Brulé;
but now we shall go to trade without fear." I was occupied some
two weeks in visiting the villages, and bringing together, at much
expense and trouble, all our party, who landed here and there,
and who, not knowing [146] the language, could only have found
us out after much toil. It is true that one of our men was able
to come without any other address than these two words, _Echom_,
_Ihonatiria_, which are my name and that of our village. Among
all the French I do not find any who had more trouble than Father
Davost and Baron; the Father from the wicked treatment of his
Savages, Baron from the length of the journey. He occupied forty
days on the road; often he was alone with a Savage, paddling in a
canoe very large and very heavily laden. He had to carry all his
packages himself; he had narrow escapes three or four times in the
torrents; and, to crown his difficulties, much of his property was
stolen. Truly, to come here much strength and patience are needed;
and he who thinks of coming here [147] for any other than God, will
have made a sad mistake.
Iean Nicolet, en son voyage qu'il fit auec nous iusques à l'Isle,
souffrit aussi tous les trauaux d'vn des plus robustes Sauuages. Estans
en fin tous ralliez, nous prismes resolution de nous habituer icy à
_Ihonatiria_, & y bastir nostre cabane, pour les raisons suiuantes.
La premiere est, qu'apres auoir serieusement recommandé cét affaire à
Dieu, nous iugeasmes que telle estoit sa volonté, parce que la moisson
des ames y est plus meure qu'en aucun-autre endroit, tant à cause de
la cognoissance que i'ay auec les habitans du lieu, & de l'affection
qu'ils m'ont tesmoignée autresfois, que pource qu'ils sont desia à
demy instruits en la Foy. En effet nous y en auons baptizé huict, dont
les sept sont allez au Ciel, auec la grace du Baptesme, [148] & tout
le village est en telle disposition, qu'il ne tient qu'à nous de le
baptiser. Mais nous attendons qu'ils soient mieux instruits, & qu'ils
ayent quitté par effect leurs principales superstitions.
Jean Nicolet,[29] in the voyage that he made with us as far as
the Island, suffered also all the hardships of one of the most
robust Savages. Being at last all gathered together, we decided
to dwell here at _Ihonatiria_, and to build here our cabin, for
the following reasons: First, after having earnestly recommended
the matter to God, we judged that such was his will, because the
harvest of souls is more ripe here than in any other place,--as
much because of the acquaintance I have with the inhabitants of
the place, and of the affection they showed for me formerly, as
because they are already partly instructed in the Faith. In truth,
we have baptized eight of them, of whom seven have gone to Heaven
with the grace of Baptism, [148] and the whole village is of such a
disposition that it is only a question of our readiness to baptize
it. But we are waiting until they are better instructed, and until
they have forsaken for good their principal superstitions.
La seconde raison est, que horsmis ce village, il n'y auoit que la
Rochelle où nous deussions auoir inclination de nous arrester; &
ç'auoit esté nostre pensée dés l'an passé. Tous les habitans qui le
desiroiẽt fort, nous y inuitoient, disans que nous serions comme
au centre de la Nation, & adioutans d'autres motifs & raisons qui
nous aggreoient assez. Mesme sur le chemin ie m'entretenois en ceste
pensée, que ie ne quittay que long-temps apres estre icy arriué;
si bien que nous laissasmes assez bon espace de temps à ce village
de la Rochelle, les pacquets du Pere Daniel chez le Capitaine, qui
[149] l'auoit accueilly dans son canot, en intention d'y faire porter
les autres, & nous y loger. Mais ayant consideré, qu'ils deuoient
à ce Printemps changer de place, comme ils ont déja fait, nous ne
voulusmes point bastir vne cabane pour vn hyuer. D'ailleurs, quoy
qu'il nous soit fort à desirer, pour cueillir plus de fruit, d'auoir
beaucoup d'auditeurs en nos assemblées, ce qui nous peut faire choisir
les grand[s] villages, plustost que les petits; neantmoins pour le
commencement, nous auons trouué plus à propos de nous tenir comme à
l'ombre, prés d'vne petite bourgade, où les habitans sont déja faits
à hanter les François, que de nous mettre tout à coup en vne grãde,
où l'on ne fust point accoustumé à nos façous de faire. Autrement
c'eust esté exposer des hommes nouueaux & ignorans en la langue, à
vne [150] ieunesse nombreuse, qui par ses importunitez & mocqueries
eust peû apporter quelque desordre. De plus si nous fussions allez
ailleurs, ceux de ce village eussent creû estre encore en la disgrace
des François, & eussent peut-estre abandonné le commerce auec eux, veu
mesmement que cét Hyuer dernier le Borgne de l'Isle a fait icy courir
le bruit, que Monsieur de Champlain n'en vouloit pas demeurer là, pour
la mort de Brulé, & qu'il demandoit quatre testes; & il est croyable
que si nous n'eussions esté icy, & si nous n'y demeurions comme pour
gages, plusieurs craignans d'estre arrestez, soit pour leurs fautes,
soit pour celles d'autruy, ne retourneroient plus à la traicte. En
outre ces bonnes gents ont pretendu que nous deuiõs demeurer chez eux,
s'il estoit vray que nous les aimassions: car, disoiẽt-ils, [151] si
vous allez ailleurs, nõ seulemẽt nous aurions sujet de craindre pour
nostre particulier, mais encore pour tout le Pays, nos interests estans
vnis ensemble; mais maintenãt que vous nous prenez pour vos hostes,
nous n'auons plus que craindre comme nous eussions fait: car si vous
eussiez choisi vn autre lieu, & que quelque meschant vous eust fait du
mal, non seulement les François, mais encore les Hurons s'en fussent
pris à nous. Ie pourrois encore icy alleguer quelques autres raisons
& considerations qui ne sont pas à mépriser, comme seroit vne plus
grãde commodité, tant pour le poisson & pour le gibier, comme pour
l'embarquement. Mais la principale est la premiere que i'ay apportée,
entre les villages qui nous ont voulu auoir, ceux d'_Oënrio_ en ont
fait plus d'instance. Ce petit village assez proche [152] du nostre,
faisoit autresfois vne partie de celuy où nous estions iadis: mais nous
n'auons pas iugé à propos de nous y arrester ceste fois, seulement
ayant reconneu qu'il estoit expedient, que de ce village & du nostre il
s'en fist vn en quelque autre part, tant pour leurs affaires communes,
que pour nos fonctions & ministeres particuliers. Nous auons fait
depuis peu quelques presens à tous les deux ensemble à cette fin.
Nos presents sont de grande consideration parmy eux: neantmoins ils
ne sont pas encore resolus. Ayant donc arresté de nous tenir où nous
sommes, il fut question de bastir vne cabane. Les cabanes de ce pays,
ne sont ny des Louures ny des Palais, ny rien de semblable aux riches
bastimens de nostre France, nõ pas mesmes aux plus petites chaumines;
c'est neantmoins quelque [153] chose de meilleur & plus commode, que
les tandis des Montagnais. Ie ne vous sçaurois mieux exprimer la façon
des demeures Huronnes, que de les comparer à des berceaux ou tonnelles
de iardin; dont au lieu de branches & de verdure, quelques-vnes sont
couuertes d'escorce de cedres, quelques autres de grosses escorces de
fresnes, d'orme & de sapin, ou perusse: & quoy que celles de cedres
soient les meilleures, suiuant l'aduis & l'vsage le plus commun, il y
a neantmoins ceste incommodité, qu'elles sont quasi aussi susceptibles
du feu que des allumettes, d'où procede quantité d'embrasemens des
bourgades entieres, & sans aller plus loing que ceste année, nous en
auons veu en moins de dix iours deux grandes entierement consommées;
& vne autre, qui est celle de Louys, bruslée [154] en partie. Nous
auons veu aussi vne fois nostre propre cabane en feu; mais Dieu mercy
nous l'esteignismes aussi tost. Il y a de ces cabanes ou berceaux de
diuerse grandeur, les vnes de deux brasses en longueur, d'autres de
dix, d'autres de vingt, de trente, & de quarante: la largeur ordinaire
est d'enuiron quatre brasses, la hauteur est presque pareille. Il n'y
a point de diuers estages; il ne se voit icy ny caue, ny chambre, ny
grenier. On n'y veoit autre fenestre ny cheminée qu'vn meschant trou
au haut de la cabane, qu'on y laisse à dessein pour chasser la fumée.
C'est ainsi qu'on nous a basty la nostre.