[136] I'arriué aux Hurons le cinquiesme d'Aoust, iour de nostre Dame

des Neiges; ayant demeuré trente iours par les chemins, en continuel

trauail, excepté vn iour de repos que nous prismes au pays des

Bissiriniens. Tous les autres, excepté Robert le Coq & Dominique,

demeurerent bien dauantage, quoy que d'ordinaire le voyage ne soit que

de 20. iours ou enuiron. Ie pris terre au port du village de Toanché

ou de _Teandeouïata_, où autresfois nous estions habituez; mais ce

fut auec vne petite disgrace, nostre Seigneur nous voulant faire

cognoistre dés l'entrée, qu'il nous appelle icy afin d'y endurer.

Mes Sauuages s'oublians des caresses que ie leur avois fait, & de

l'assistance que ie leur auois rendu, pendant leurs maladies, & outre

cela des belles paroles & promesses qu'ils m'auoient faites, apres

m'auoir [137] debarqué, auec quelques ornemens d'Eglise, & quelque

autre petit equipage, m'abandonnerent là tout seul, sans viures, ny

sans cabane, & reprindrent leur route vers leurs villages, distans de

quelques sept lieuës; le mal estoit, que le village de Toanché auoit

changé depuis mon depart, & que ie ne sçauois pas bonnement en quel

endroit il estoit situé, & que ce riuage n'estant plus hanté, ie ne

pouuois pas bien m'asseurer du chemin, & que quand ie l'eusse sceu,

ny ma foiblesse ne m'eust pas permis de porter tout mon petit bagage

à la fois, ny le hazard du lieu d'en faire à deux. C'est pourquoy ie

priois mes Sauuages de m'accompagner iusques au village, ou au moins

de coucher en ce bord pour cette nuiét, & garder mes hardes tandis que

i'irois prendre langue. Mais leurs oreilles estoient sourdes [138]

à mes prieres, & à mes remonstrances. Pour toute consolation ils me

dirent que quelqu'vn me viendroit trouuer là. Il fallut auoir patience:

ils partent, & ie me prosterne aussitost à genoux, pour remercier Dieu,

nostre Dame, & sainct Ioseph, des faueurs & des graces que i'auois

receu durant le voyage. Ie saluay l'Ange tutelaire du Pays, & m'offris

à nostre Seigneur, auec tous nos petits trauaux, pour le salut de ces

pauures Peuples, prenant esperãce que Dieu ne m'abandonneroit point

là, puis qu'il m'auoit conserué & conduit auec tant de faueurs. Apres

ayant consideré que cet abbord estoit desert, & que i'y pourrois bien

demeurer longtemps, auant qu'aucun du village m'y vinst trouuer; ie

caché mes pacquets dedans les bois, & prenant auec moy ce que i'auois

de plus precieux, ie m'en allé chercher le [139] village, que ie

rencontré heureusemẽt enuiron à trois quarts de lieuës, ayant en

passant veu auec attendrissement & ressentiment le lieu où nous auions

habité, & celebré le S. sacrifice de la Messe trois ans durant, cõuerty

en vn beau champ; comme aussi la place du vieux village, où excepté vne

cabane rien ne restoit que les ruines des autres. Ie vis pareillement

l'endroit où le pauure Estienne Brulé auoit esté barbarement &

traistreusement assommé; ce qui me fit pẽser que quelque iour on nous

pourroit bien traitter de la sorte, & desirer au moins que ce fust en

pourchassant la gloire de N. Seig. Dés aussi-tost que ie fus apperceu

au village, & qu'on eust crié, voyla Echom reuenu, c'est ainsi qu'ils

me nommẽt, tout le monde sortit pour me salüer & bienueigner, chacun

m'appellant par mon nom, & me [140] disant: Quoy Echom, mon nepueu,

mon frere, mon cousin, es tu donc reuenu? Mais sans m'arrester, parce

que la nuict s'approchoit, ie prends logis, & m'y estant bien peu de

temps rafraischy, ie sors aussi-tost auec vne bande de ieunes gens

volontaires, pour aller reprendre mon petit bagage. Il estoit vne heure

de nuict quand nous fusmes de retour au village. Ie me logeay chez vn

nommé _Aouandoïé_, lequel est, ou au moins a esté vn des plus riches

des Hurons. Ce que ie fis à dessein, par ce qu'vn autre moins fort

eust pû estre incommodé du grand nombre de François que i'attendois, &

qu'il falloit nourrir iusques à ce que nous fussions tous assemblez, &

que nostre cabane fust faite. Vous pouuez vous loger où vous voulez,

car ceste Nation entre toutes les autres, est fort hospitaliere enuers

toute sorte [141] de personnes, mesmes enuers les Estrangers: & vous

y demeurez tant qu'il vous plaist, tousiours bien traité à la façon

du pays, & au partir de là vous en voyla quitte pour vn, _ho, ho,

ho, outoécti_, ou vn grand mercy, au moins par entre-eux. Car des

François ils attendent quelque recompense, à discretion toutesfois.

Il est bien vray que tous ne sont pas également hospitaliers, il y

a du plus & du moins. Mon hoste est des premiers en ceste vertu, &

peut-estre est-ce pour ce sujet que Dieu l'a cõblé iusques à present

de benedictiõs temporelles, & l'a preserué entre tous ses Concitoyens.

Car leur village nommé _Teandeouïhata_, ayant esté bruslé par deux

fois, il n'y a eu en toutes les deux fois, que sa seule maison exempte

de l'embrasement. Quelques vns attribuent cela au fort; pour moy ie le

rapporte à vne [142] cause plus noble; & si ie me souuiens d'vn bon

trait, soit de prudence, soit d'humanité, dont il se seruit au premier

embrasement; car l'enuie s'estant allumée contre luy, & quelques-vns

voulant perdre sa cabane, que le feu auoit espargnée, aussi tost il

fait mettre chaudiere haute, appreste vn bon festin, conuie tout le

village, & les ayant assemblez, leur fait ceste harangue. Mes freres,

i'ay vn tres-sensible déplaisir de l'accident qui est arriué; mais

qu'y ferions nous, c'en est fait. Pour moy ie ne sçay pas ce que i'ay

fait au Ciel, pour auoir esté espargné entre tous les autres. Or pour

vous tesmoigner mon déplaisir, & le desir que i'ay de participer à la

calamité commune, voyla deux quaisses de bled (elles tenoient pour le

moins cent ou six vingts boisseaux) i'en donne vne de bon cœur à tout

le [143] village. Cette action appaisa l'enuie, & esteignit les mauuais

desseins que l'on couuoit desia contre luy. C'est faire sagement, que

de perdre vne partie pour sauuer le reste.

[136] I arrived among the Hurons on the fifth of August, the day

of our Lady of the Snows, after being thirty days on the road

in continual work, except one day of rest, which we took in the

country of the Bissiriniens. All the others, except Robert le Coq

and Dominique, took much longer; although usually the journey is

only 20 days, or thereabout. I landed at the port of the village

of Toanché or of _Teandeouïata_, where we had formerly lived; but

it was with a little misfortune, our Lord wishing us to recognize

from the beginning that he is calling us here to suffer. My

Savages,--forgetting the kindness I had lavished upon them and the

help I had afforded them in their sickness, and notwithstanding

all the fair words and promises they had given me,--after having

[137] landed me with some Church ornaments and some other little

outfit, left me there quite alone, without any provisions and

without shelter, and resumed their route toward their villages,

some seven leagues distant. My trouble was that the village of

Toanché[28] had changed since my departure, and that I did not

know precisely in what place it was situated. The shore being no

longer frequented, I could not easily ascertain my way; and, if I

had known it, I could not from weakness have carried all my little

baggage at once; nor could I risk, in that place, doing this in

two trips. That is why I entreated my Savages to accompany me as

far as the village, or at least to sleep on the shore for the

night, to watch my clothes while I went to make inquiries. But

their ears were deaf [138] to my prayers and my remonstrances.

The only consolation they gave me was to tell me that some one

would find me there. I was obliged to be patient; they went away,

and I prostrated myself at once upon my knees to thank God, our

Lady, and saint Joseph, for the favors and mercies I had received

during the voyage. I saluted the tutelary Angel of the Country, and

offered myself to our Lord, with all our little labors, for the

salvation of these poor Peoples, taking hope that God would not

abandon me there, since he had preserved and led me with so many

favors. Then, having considered that this shore was deserted, and

that I might indeed remain there a long time before any one in the

village would come to find me, I hid my packages in the woods; and,

taking with me what was most precious, I set out to find the [139]

village, which fortunately I came upon at about three-quarters

of a league,--having seen with tenderness and emotion, as I passed

along, the place where we had lived, and had celebrated the Holy

sacrifice of the Mass during three years, now turned into a fine

field; and also the site of the old village, where, except one

cabin, nothing remained but the ruins of the others. I saw likewise

the spot where poor Estienne Brulé was barbarously and traitorously

murdered, which made me think that perhaps some day they might

treat us in the same manner, and to desire at least that it might

be while we were earnestly seeking the glory of Our Lord. As soon

as I was perceived in the village, some one cried out, "Why, there

is Echom come again" (that is the name they give me); and at once

every one came out to salute and welcome me, each calling me by

name and [140] saying: "What, Echom, my nephew, my brother, my

cousin, hast thou then come again?" But without stopping, for night

was approaching, I found a place to lodge; and, having rested a

short time, I quickly set out with a volunteer band of young people

to bring my slender baggage. It was an hour after sunset when we

returned to the village. I lodged with a man named _Aouandoïé_,

who is, or at least was, one of the richest of the Hurons. I did

this on purpose, because another with smaller means might have

been inconvenienced with the large number of Frenchmen whom I

was expecting, and who had to be provided with food and shelter

until we had all gathered together, and our cabin was ready. You

can lodge where you please; for this Nation above all others is

exceedingly hospitable towards all sorts [141] of persons, even

toward Strangers; and you may remain as long as you please, being

always well treated according to the fashion of the country. On

going away, one acknowledges their hospitality by a _ho, ho, ho,

outoécti_, or "many thanks!" at least among themselves; but from

Frenchmen they expect some recompense, always at one's discretion.

It is quite true that not all are equally hospitable, there are

some more and some less so. My host is one of the first in this

virtue; and perhaps it is on this account that God has crowned him

until now with temporal blessings, and has preserved him among all

his Fellow Countrymen; for their village, named _Teandeouïhata_,

having been burned twice, each time his house alone escaped the

conflagration. Some attribute this to chance; for myself, I ascribe

it to a [142] nobler cause, and so I recall a fine trait, call it

prudence or call it humanity, which he displayed on the occasion of

the first conflagration. For jealousy having been enkindled against

him, and some wishing to destroy his cabin that the fire had

spared, at once he caused a large cauldron to be hung, prepared a

good feast, invited the whole village, and, having assembled them,

delivered this harangue: "My brethren, I am very deeply grieved at

the misfortune that has happened; but what can we do about it? It

is over. For myself, I know not what I have done for Heaven, to be

spared before all others. Now, in order to testify to you my deep

grief and my desire to share in the common misfortune, I have two

bins of corn" (they held at least one hundred to one hundred and

twenty bushels); "I give one of them freely to the whole [143]

village." This action calmed their jealousy, and put an end to

their wicked designs which they were already forming against him.

It was a wise action, this losing a part to save the rest.

Ie me logeay donc chez cét homme, où ie demeuray auec nos deux Peres,

& vn de nos gens, l'espace de plus d'vn mois & demy, iusques à ce

que nous-nous transportasmes en nostre nouuelle cabane. Cependant

ces pauures Sauuages nous faisoient toutes les caresses possibles,

les vns portez par leur bon naturel, les autres par la consideration

de quelques petits presens que ie leur auois fait, & l'esperance de

quelques autres.

I lodged therefore with this man, and lived there with our two

Fathers and one of our people, for the space of more than a month

and a half, until we took possession of our new cabin. Yet these

poor Savages lavished upon us all possible kindnesses,--some

influenced by their good natural disposition; others, by a few

trifling gifts I made them, and the hope of some others.

Ie departis le reste de nos gens en vne autre cabane, pour éuiter

l'importunité & l'incommodité, si nous eussions esté tous en vn seul

logis.

I distributed the rest of our people in another cabin, to avoid the

annoyance and inconvenience of being all in one lodging.

[144] Le soir & le lendemain se passa en caresses, visites, salutations

& applaudissemens de tous ceux du village. Les iours suiuans plusieurs

des autres villages, qui estoient de ma cognoissance, me vindrent

veoir, & remporterent tous en eschange de leur visite quelques petits

presens; c'est peu de chose en détail, mais tout mis en gros fait

beaucoup, & monte assez haut pour les lieux. Les vns me disoient; Quoy

Echom? és tu donc reuenu? A la bonne heure, nous te souhaittions &

demandions grandement, adioustans les raisons telles qu'ils iugeoient,

& nous fusmes fort resioüis, quand on nous dist que tu estois à Kebec

à dessein de remonter icy. D'autres disoient. Nous voyla bien aises.

Les bleds ne mourront plus, pendant ton absence nous n'auions eu

que famine. Et en effet, ie croy qu'à nostre arriuée, [145] il n'y

auoit que deux familles en tout le village, qui eussent prouision de

bled. Tout le reste en alloit acheter ailleurs, ce qui estoit commun

à plusieurs autres villages. Depuis nostre arriuée il y en a eu

tres-grande abondance par tout le Pays, quoy qu'au Printemps il aye

fallu semer par trois fois, à l'occasion des gelées blanches, & des

vers.

[144] That evening and the next day passed in the exchanges of

affection, visits, salutations, and encouraging words from the

whole village. On the following days, several from other villages,

who were of my acquaintance, came to see me; and all took away with

them, in exchange for their visit, some trifling presents. This

is a small thing in detail, but on the whole it exerts a great

influence and is of great importance in these regions. Some said to

me: "What, Echom, and so thou hast come back! That's right; we were

wishing and asking earnestly for thee" (adding their reasons), "and

we were heartily glad when they told us that thou wert at Kebec,

with the purpose of coming up here." Others said: "We are indeed

very glad; the crops will no longer fail; during thy absence we

have had nothing but famine." And, in truth, at our arrival there

were, I believe, [145] only two families in the whole village who

had a store of corn; all the others were going to buy elsewhere,

and this was the case in several other villages. Since our arrival,

there has been a very great abundance throughout the whole Country,

although in the Spring it was necessary to sow three times by

reason of white frosts and worms.

Bref ceux de nostre village me disoient, Si tu ne fusses reuenu, la

traite des François estoit perduë pour nous: car les Algonquains, &

mesmes les Hurons des autres villages, ne nous menaçoiẽt que de mort,

si nous y allions, à cause du massacre de Brulé; mais maintenant nous

irõs traiter sãs crainte. I'ay esté quelques quinze iours à visiter les

villages, & à ramasser auec beaucoup de frais & de peine tout nostre

monde, qui abordoit ça & là, & qui ne sçachant [146] pas la langue,

n'eust pu venir nous trouuer qu'apres beaucoup d'ennuy. Il est vray

qu'vn de nos hommes n'a pas laissé de venir sãs autre adresse, que de

ces deux mots, _Echom Ihonatiria_, qui sont mon nom, & celuy de nostre

village. Entre tous les François, ie n'en trouue point qui aye eu plus

de peine que le P. Dauost & Baron. Le Pere pour le mauuais traitement

de ses Sauuages, Baron pour la longueur du voyage. Il a demeuré

quarante iours par les chemins, souuent il estoit luy seul auec vn

Sauuage, à nager dans vn canot fort grand & fort chargé. Il luy falloit

porter luy-mesme tous ses pacquets. Il a couru risque trois ou quatre

fois dans les torrens, & pour comble de ses peines, on luy a dérobé

beaucoup de ses marchandises. Certes il faut icy auoir bien de la force

& de la patience, & qui croira y venir [147] chercher autre que Dieu,

n'y trouuera pas son conte.

In short, those of our village told me, "If thou hadst not

returned, the trade with the French was lost for us; for the

Algonquains and even the Hurons of the other villages, threatened

us with death if we went there on account of the murder of Brulé;

but now we shall go to trade without fear." I was occupied some

two weeks in visiting the villages, and bringing together, at much

expense and trouble, all our party, who landed here and there,

and who, not knowing [146] the language, could only have found

us out after much toil. It is true that one of our men was able

to come without any other address than these two words, _Echom_,

_Ihonatiria_, which are my name and that of our village. Among

all the French I do not find any who had more trouble than Father

Davost and Baron; the Father from the wicked treatment of his

Savages, Baron from the length of the journey. He occupied forty

days on the road; often he was alone with a Savage, paddling in a

canoe very large and very heavily laden. He had to carry all his

packages himself; he had narrow escapes three or four times in the

torrents; and, to crown his difficulties, much of his property was

stolen. Truly, to come here much strength and patience are needed;

and he who thinks of coming here [147] for any other than God, will

have made a sad mistake.

Iean Nicolet, en son voyage qu'il fit auec nous iusques à l'Isle,

souffrit aussi tous les trauaux d'vn des plus robustes Sauuages. Estans

en fin tous ralliez, nous prismes resolution de nous habituer icy à

_Ihonatiria_, & y bastir nostre cabane, pour les raisons suiuantes.

La premiere est, qu'apres auoir serieusement recommandé cét affaire à

Dieu, nous iugeasmes que telle estoit sa volonté, parce que la moisson

des ames y est plus meure qu'en aucun-autre endroit, tant à cause de

la cognoissance que i'ay auec les habitans du lieu, & de l'affection

qu'ils m'ont tesmoignée autresfois, que pource qu'ils sont desia à

demy instruits en la Foy. En effet nous y en auons baptizé huict, dont

les sept sont allez au Ciel, auec la grace du Baptesme, [148] & tout

le village est en telle disposition, qu'il ne tient qu'à nous de le

baptiser. Mais nous attendons qu'ils soient mieux instruits, & qu'ils

ayent quitté par effect leurs principales superstitions.

Jean Nicolet,[29] in the voyage that he made with us as far as

the Island, suffered also all the hardships of one of the most

robust Savages. Being at last all gathered together, we decided

to dwell here at _Ihonatiria_, and to build here our cabin, for

the following reasons: First, after having earnestly recommended

the matter to God, we judged that such was his will, because the

harvest of souls is more ripe here than in any other place,--as

much because of the acquaintance I have with the inhabitants of

the place, and of the affection they showed for me formerly, as

because they are already partly instructed in the Faith. In truth,

we have baptized eight of them, of whom seven have gone to Heaven

with the grace of Baptism, [148] and the whole village is of such a

disposition that it is only a question of our readiness to baptize

it. But we are waiting until they are better instructed, and until

they have forsaken for good their principal superstitions.

La seconde raison est, que horsmis ce village, il n'y auoit que la

Rochelle où nous deussions auoir inclination de nous arrester; &

ç'auoit esté nostre pensée dés l'an passé. Tous les habitans qui le

desiroiẽt fort, nous y inuitoient, disans que nous serions comme

au centre de la Nation, & adioutans d'autres motifs & raisons qui

nous aggreoient assez. Mesme sur le chemin ie m'entretenois en ceste

pensée, que ie ne quittay que long-temps apres estre icy arriué;

si bien que nous laissasmes assez bon espace de temps à ce village

de la Rochelle, les pacquets du Pere Daniel chez le Capitaine, qui

[149] l'auoit accueilly dans son canot, en intention d'y faire porter

les autres, & nous y loger. Mais ayant consideré, qu'ils deuoient

à ce Printemps changer de place, comme ils ont déja fait, nous ne

voulusmes point bastir vne cabane pour vn hyuer. D'ailleurs, quoy

qu'il nous soit fort à desirer, pour cueillir plus de fruit, d'auoir

beaucoup d'auditeurs en nos assemblées, ce qui nous peut faire choisir

les grand[s] villages, plustost que les petits; neantmoins pour le

commencement, nous auons trouué plus à propos de nous tenir comme à

l'ombre, prés d'vne petite bourgade, où les habitans sont déja faits

à hanter les François, que de nous mettre tout à coup en vne grãde,

où l'on ne fust point accoustumé à nos façous de faire. Autrement

c'eust esté exposer des hommes nouueaux & ignorans en la langue, à

vne [150] ieunesse nombreuse, qui par ses importunitez & mocqueries

eust peû apporter quelque desordre. De plus si nous fussions allez

ailleurs, ceux de ce village eussent creû estre encore en la disgrace

des François, & eussent peut-estre abandonné le commerce auec eux, veu

mesmement que cét Hyuer dernier le Borgne de l'Isle a fait icy courir

le bruit, que Monsieur de Champlain n'en vouloit pas demeurer là, pour

la mort de Brulé, & qu'il demandoit quatre testes; & il est croyable

que si nous n'eussions esté icy, & si nous n'y demeurions comme pour

gages, plusieurs craignans d'estre arrestez, soit pour leurs fautes,

soit pour celles d'autruy, ne retourneroient plus à la traicte. En

outre ces bonnes gents ont pretendu que nous deuiõs demeurer chez eux,

s'il estoit vray que nous les aimassions: car, disoiẽt-ils, [151] si

vous allez ailleurs, nõ seulemẽt nous aurions sujet de craindre pour

nostre particulier, mais encore pour tout le Pays, nos interests estans

vnis ensemble; mais maintenãt que vous nous prenez pour vos hostes,

nous n'auons plus que craindre comme nous eussions fait: car si vous

eussiez choisi vn autre lieu, & que quelque meschant vous eust fait du

mal, non seulement les François, mais encore les Hurons s'en fussent

pris à nous. Ie pourrois encore icy alleguer quelques autres raisons

& considerations qui ne sont pas à mépriser, comme seroit vne plus

grãde commodité, tant pour le poisson & pour le gibier, comme pour

l'embarquement. Mais la principale est la premiere que i'ay apportée,

entre les villages qui nous ont voulu auoir, ceux d'_Oënrio_ en ont

fait plus d'instance. Ce petit village assez proche [152] du nostre,

faisoit autresfois vne partie de celuy où nous estions iadis: mais nous

n'auons pas iugé à propos de nous y arrester ceste fois, seulement

ayant reconneu qu'il estoit expedient, que de ce village & du nostre il

s'en fist vn en quelque autre part, tant pour leurs affaires communes,

que pour nos fonctions & ministeres particuliers. Nous auons fait

depuis peu quelques presens à tous les deux ensemble à cette fin.

Nos presents sont de grande consideration parmy eux: neantmoins ils

ne sont pas encore resolus. Ayant donc arresté de nous tenir où nous

sommes, il fut question de bastir vne cabane. Les cabanes de ce pays,

ne sont ny des Louures ny des Palais, ny rien de semblable aux riches

bastimens de nostre France, nõ pas mesmes aux plus petites chaumines;

c'est neantmoins quelque [153] chose de meilleur & plus commode, que

les tandis des Montagnais. Ie ne vous sçaurois mieux exprimer la façon

des demeures Huronnes, que de les comparer à des berceaux ou tonnelles

de iardin; dont au lieu de branches & de verdure, quelques-vnes sont

couuertes d'escorce de cedres, quelques autres de grosses escorces de

fresnes, d'orme & de sapin, ou perusse: & quoy que celles de cedres

soient les meilleures, suiuant l'aduis & l'vsage le plus commun, il y

a neantmoins ceste incommodité, qu'elles sont quasi aussi susceptibles

du feu que des allumettes, d'où procede quantité d'embrasemens des

bourgades entieres, & sans aller plus loing que ceste année, nous en

auons veu en moins de dix iours deux grandes entierement consommées;

& vne autre, qui est celle de Louys, bruslée [154] en partie. Nous

auons veu aussi vne fois nostre propre cabane en feu; mais Dieu mercy

nous l'esteignismes aussi tost. Il y a de ces cabanes ou berceaux de

diuerse grandeur, les vnes de deux brasses en longueur, d'autres de

dix, d'autres de vingt, de trente, & de quarante: la largeur ordinaire

est d'enuiron quatre brasses, la hauteur est presque pareille. Il n'y

a point de diuers estages; il ne se voit icy ny caue, ny chambre, ny

grenier. On n'y veoit autre fenestre ny cheminée qu'vn meschant trou

au haut de la cabane, qu'on y laisse à dessein pour chasser la fumée.

C'est ainsi qu'on nous a basty la nostre.

The Jesuit Relations and Allied Documents, Vol. 8: Quebec, Hurons, Cape Breton, 1634-1636 · 第 6 / 21 段