La Montagne Noire est, sur l’autre rive de l’Aulne, entre les deux
Cornouailles, intérieure et maritime, une réplique de l’Arez, mais moins
âpre et plus verte. Elle étire, des landes de Glomel au signal de Laz,
sa double ligne de crêtes, grèseuses ou granitiques, entre lesquelles le
canal se fraye un sillon au milieu des pâturages et des ardoisières.
Puis les deux crêtes se rapprochent, se rejoignent en une succession
confuse de cairns dénudés et de hautes landes qui s’abaissent, aux
marais de Briec, pour laisser passage aux grandes routes de Brasparts et
de Châteauneuf et se redresse à nouveau pour finir, à la presqu’île
crozonaise, par les sommets de Locronan, de Névet et du Ménez-Hom.
Rien, certes, dans ce chaînon occidental, qui enserre le Porzay dans son
vert hémicycle, n’est de nature à justifier cette appellation funèbre de
Montagne Noire, évocatrice de paysages sombres et de lugubres horizons.
On éprouve une impression toute différente lorsqu’on la découvre, des
hauteurs de Quéménéven ou de Landrévarzec, dans la plénitude de ses
lignes et l’extrême variété de ses tons. C’est ainsi qu’elle m’est
apparue, des estuaires de l’Aulne et de la rivière du Faou aux croupes
bleuâtres du Poher, sous un pâle ciel de lavande, par un matin d’août
que les cloches emplissaient de sonneries légères.
Châteaulin dormait au fond du val, mirant dans le canal la double ligne
de ses quais blancs, nouant comme des rubans ses routes claires autour
de sa colline et de sa chapelle de Notre-Dame du Mûrier. Au loin, la
rade étincelait, étreignant dans les courbes de ses fiords des jardins
en cascades et des ruines blanches de monastères. D’un autre côté, vers
Saint-Ségal, l’Aulne s’infléchissait en longs méandres, égayée de
chalands qui portaient aux champs pierreux de la Montagne le maërl du
Poulmic et de l’Hôpital. Face à nous, sur les premières pentes de
l’Arez, Rumengol se dérobait dans un repli bleu des collines.
Le paysage, dans l’ensemble, était plein d’harmonie et de sérénité.
Cette terre du Faou et de Châteaulin avait le charme d’un très vieux
pays, où le silence est doux autant que la lumière, où la nature
dispense sans contrainte ses dons magnifiques, bien faite pour servir de
refuge aux vieux rois errants et aux moines d’Hibernie. C’était comme un
coin du Trégor, au sein de la Cornouaille plantureuse, mais avec quelque
chose de plus alangui et de plus sensuel, et de plus large en ses
horizons.
Cette atmosphère trégorroise, baignée de mysticité, je l’ai retrouvée le
même jour, sur l’autre pente de la montagne, en visitant, en compagnie
du savant M. Waquet et d’Alphonse de Châteaubriant, la chapelle de
Saint-Vennec, voisine du manoir de Trémarec, où le chevalier de
Kerguélen vécut sa mélancolique enfance. Elle apparaît, en son cadre
d’arbres verts, comme l’un des grains de ce chapelet mystique
d’oratoires: Kergoat, Ilijour, les Trois Fontaines, qui relie la douceur
marine à la rudesse du vieux Poher.
Renan l’eût aimée, cette chapelle finement ouvrée par un maître d’œuvre
du XVe siècle, et qui ressemble à un reliquaire d’argent gris, posé sur
un socle de mousse. Elle lui eût rappelé ses promenades d’enfant, en
compagnie de sa mère, et ses pieuses visites à des sanctuaires tout
pareils, entre Plouguiel et le Lédano. Le saint Georges en chêne rongé
qui ne fait songer, que de bien loin, au bel adolescent florentin, et la
sainte Gwenn archaïque qui tend sa triple mamelle aux lèvres gloutonnes
de Gildas, de Vennec et de Guénolé, lui eussent sans nul doute inspiré
des propos d’une malicieuse tendresse. Et il n’eût pas manqué de gémir
sur la tristesse des temps qui laissent tomber à l’abandon d’aussi
charmantes vieilleries.
* * * * *
Plus encore que ces derniers contreforts de Landudal et de Landrévarzec,
la région de Saint-Goazec et de Laz est un pays d’émeraude, débordant de
pittoresque et de fraîcheur. Je n’évoquerai jamais cette partie verte de
la montagne sans retrouver la saveur d’un bol de lait que j’y bus un
jour d’été, sur la route de Spézet, en une salle de ferme où de sombres
lits clos s’égayaient de brillants clous de cuivre.
C’était chez un vieux carrier de Guernagoc, guilleret encore, malgré ses
quatre-vingts ans sonnés--l’œil plein de malice dans une figure rose et
ridée comme une vieille pomme--et qui s’enorgueillissait de compter plus
de quatre-vingts descendants, de l’aîné de ses fils au dernier venu de
ses arrière-petits-enfants.
L’intérieur de cette maison, perdue dans le silence de la montagne,
n’avait guère dû varier depuis un siècle. Un chat ronronnait sur le
banc-dossier, dans l’ombre de l’âtre. Il entr’ouvrait par moments ses
yeux qui luisaient avec fixité. Et l’on ne savait trop si c’étaient les
yeux du chat ou deux clous de cuivre du lit-clos. Au-dessus de la
cheminée immense, un vieux fusil, du temps de la Chouannerie, était
accroché entre un chandelier d’étain et un paquet de chenevottes. Une
vaste bassine de cuivre, qui servait, à l’automne, à fabriquer le miel,
brillait, suspendue au mur, comme un soleil. Il y avait, au-dessous, des
images pieuses, aux couleurs vives de miniatures, et des «portraits» de
temps lointains fanés et comme usés, qui représentaient de très vieilles
gens en très vieux costumes de Coray et de Châteauneuf.
Passant devant la maison, le chemin de Spézet descendait, sous un dôme
d’ombre verte, jusqu’aux ardoisières de l’Aulne, de Guernagoc et de
Kermorvan. L’on était tout surpris, en plein paysage d’églogue,
d’entendre s’éveiller soudain toutes les rumeurs de la vie industrielle
moderne, le pic des carriers et le grincement des treuils répondant au
ciseau des fendeurs.
La route, d’un autre côté, remontait, avec de multiples détours, vers le
village de Saint-Goazec: quelques maisons de guingois, autour d’une
église trop neuve, et une maison d’école aux classes assombries par les
branches débordantes des pommiers. Ce chemin, embaumé de chèvrefeuilles
et de sarrazin en fleur, côtoyait, sur sa gauche, la forêt, dont les
érables, les bouleaux, les hêtres et les pins grimpaient à l’assaut des
cimes en un joyeux moutonnement, étreignant de leurs frondaisons les
blanches aiguilles du Roc’h Yell, du Ménez an Aotrou et du signal de
Laz.
A mi-pente, en plein cœur des bois, le château de Trévarez, avec ses
toits aigus et ses persiennes closes, avait l’air, dans le recul des
nobles avenues, d’abriter le sommeil de quelque princesse au Bois
dormant. Et non loin, de l’autre côté de l’Aulne, qu’enjambait un vieux
pont gothique, Châteauneuf-du-Faou, avec ses rues capricantes, ses
vieilles maisons à auvents et sa chapelle de Notre-Dame des Portes,
semblait un coin de Moyen Age, comme une boîte de Nuremberg oubliée par
mégarde, dans le frais silence des collines.
Mais la Montagne Noire est loin de présenter, dans toute son étendue,
cette éblouissante fraîcheur. Elle offre, dans son chaînon méridional,
des coins qui égalent en âpreté et en sauvagerie les parties les plus
déshéritées de l’Arez. Ils se rencontrent, en particulier, sur les
hautes croupes grèseuses qui se dressent, comme une barrière, entre la
Basse Cornouaille et la vallée supérieure de l’Aulne.
La végétation s’y fait plus pauvre, comme on tourne le dos aux rives
vertes du canal et qu’on aborde les pentes que n’ont point fertilisées
les engrais marins et que battent de plein fouet les vents furieux de
l’Atlantique. La roche y apparaît, dans sa nudité monotone, crevant la
maigre bure des landes, avec ces tons gris qui donnent au paysage, du
Castel-Rufel au Ménez-dû, son aspect de morne tristesse.
C’est vraiment là le Pays Noir de la Bretagne--_ar Bro dû_,--qui étend à
la base des monts, entre Guiscriff, Kérivoal et Trégourez, son vaste
plateau de galets, d’où divergent en éventail, s’attardant en de longs
détours, les rivières de la Cornouaille du sud: l’Odet, le Staër-Laër,
l’Aven et l’Isole. Nulle terre de l’Argoat n’est d’une mélancolie plus
saisissante, et nulle route n’est plus déserte ni plus silencieuse que
celle qui court, au flanc des monts, comme un trait au milieu des
landes, entre Trégourez et Plouray. Roudouallec, à mi-chemin, étire ses
deux pauvres rues en croix, bordées de maisons basses et coiffées
d’ardoises grossières. Le purin, en flaques gluantes, croupit au pas des
portes. Un mince filet de jour, glissant par les fenêtres étroites,
éclaire la misère et la malpropreté des logis. Vers le sud, le plat pays
se déroule plat et nu, strié de mares et de bouquets de pins, jusqu’aux
campagnes plus riantes du Faouët et jusqu’aux sources de l’Ellé. De loin
en loin, quelques villages sont essaimés, dont les habitants s’unissent
pour les travaux des battages et pour les grandes écobues. Tout autour
s’étendent quelques champs de seigle, d’avoine ou de sarrazin, cernés
par la lande dont l’ajonc mêlé à la bruyère des marais, sert de
_gouzil_[12] aux troupeaux de vaches et de moutons noirs.
[12] _Gouzil_: litière.
Gourin, qui est un nœud de routes aux lisières du Poher et du
Pentrecoët, jette dans cette étendue désertique un îlot de
demi-fertilité et de fraîcheur. Mais aussitôt après, le sol à nouveau se
relève et l’on voit apparaître, au Guernanic et à Kerrouet, la tristesse
du pays nu et des grandes landes solitaires.
Même la vallée médiane a des parties sèches et pauvres, partout où
l’esprit de lucre, l’intérêt mal entendu des marchands de biens et aussi
le vandalisme américain auquel furent livrées pendant la guerre tant de
nos forêts bretonnes, l’ont dépouillée de sa verte parure. La guerre a
marqué de ses coupes sombres les bois de Coadou, de Quéinnec et de
Toullaëron. Où se pressaient jadis les hêtres et les pins, la montagne
apparaît maintenant à nu, découpant sur le ciel sa sauvage ossature. La
grande croix de Coadou, jadis entourée par les bois, érige son Christ
tordu, face aux mornes horizons du Poher, dans un paysage de désolation.
C’est dans ce canton isolé de la Montagne Noire qu’Anatole Le Bras
ressentit le plus profondément la tristesse bretonne, un soir de
Toussaint, à entendre chanter, dans le cimetière de Spézet, par des voix
rudes de paysans, une complainte de la mort:
_Breuder, Kerent ag mignoned
En’ ano Doue, ’m chilaoued_[13]...
[13]
Frères, parents et amis,
Au nom de Dieu écoutez-nous...
«Dans ce vaste pays mortuaire, nous dit-il, cette mélopée puissante,
cette lamentation si large, si monotone, avait vraiment une grandeur
farouche et vous communiquait un frisson tout particulier...»
Ce coin du Pays Noir, enserré par des cantons plus riches, a conservé
plus fidèlement qu’un autre, ses mœurs, son âme d’autrefois: sa vie
paysanne ou seigneuriale, ses chants, ses coutumes, ses foires et ses
pardons qui se célèbrent, au renouveau--comme à Saint-Hervé ou à
Notre-Dame du Cran--dans la limpidité des hauts lieux. L’homme, en proie
à la terre ingrate, au climat rude des sommets, y est demeuré fruste,
taciturne et volontiers processif, quoique pratiquant avec une
ponctualité scrupuleuse les devoirs de l’hospitalité, comme les rites
d’une religion presque partout abolie. Les grandes routes romaines ou
royales, larges et bordées d’arbres, mais qui, trouées de flaques et
d’ornières, s’en vont par rampes brusques à travers la montagne,
l’isolent bien plutôt qu’elles ne le relient au monde extérieur.
L’automne les emplit d’une boue rougeâtre où les chariots à bœufs
enfoncent jusqu’aux moyeux.
Les bourgs: Spézet, Saint-Hernin, Cleden-Poher, écrasés sous leurs toits
de schiste, ont le silence du passé et la couleur triste de la terre. On
imagine bien, à les traverser, ce que devait être, au déclin de l’Ancien
régime, cette Cornouaille noire, couverte plus qu’à demi de forêts, de
rubans de landes et d’eaux sauvages, n’ayant de contact avec le reste du
royaume que par les maltôtiers et les garnisaires. Les voleurs de grands
chemins avaient beau jeu, dans ces solitudes où la maréchaussée
n’apparaissait guère, où les voyageurs isolés et les fermes éparses
étaient, à brun de nuit, à la merci d’un coup de main.
C’est ainsi que vers le milieu du XVIIIe siècle, Marion du Faouet, à la
tête de la bande des Finefond, mit en coupe réglée, dix années durant,
entre Castellaouënan et Plouray, tout le pays montagnard.
Laide ou jolie? Les rapports de justice--on le conçoit--ne le précisent
guère. Piquante, à n’en point douter, avec ses yeux gris, ses cheveux
roux, ses coiffes à la mode des villes et ses beaux justins de futaine.
Inconstante aussi, capricieuse, changeant d’amant et de quartier, à
chaque lune, aimant les beaux hommes, la bonne chère, le plaisir,
l’aventure, sachant monter à cheval et dompter une bête rétive aussi
bien que cavalier d’Asfeld ou de Septimanie, volontiers vantarde,
implacable en ses vengeances, à l’égard des dénonciateurs, mais bonne
fille, à tout prendre, riante, espiègle, généreuse pour ses amis, tenant
à la fois de Cartouche et de Manon.
Il advint d’ailleurs que cette Manon bas-bretonne rencontra son
chevalier des Grieux: René Gabriel de Robien de Pontlo, fils d’un
chevalier milour d’Angleterre et d’une dame de Roc’h Bihan, descendante
des comtes d’Avaugour. C’était un gentilhomme de haute lignée, mais
paresseux, débauché, sans scrupules, avide de toutes les jouissances, et
qui traînait à Mellionnec une existence impécunieuse, dans son triste
manoir du Poul.
Ils se connurent dans quelque hostellerie de campagne, au hasard d’une
équipée, et il se laissa prendre au charme de ses yeux couleur du temps.
Ils menèrent, dès lors, la vie inimitable, battant les grands chemins,
détroussant les marchands nomades et les domaniers attardés avec leurs
bêtes au retour des foires de Laz et de Gourin. Ou bien ils faisaient
leurs quêtes de lard, de cidre ou de tabac dans les fermes du plat pays,
distribuant à leurs amis des sauf-conduits et des intersignes,
fracturant les troncs des chapelles et des églises, faisant ripaille
dans les mauvais lieux ou sous les tentes des auberges, aux pardons de
Saint-Caradec et de Sant-Urlou.
Cette merveilleuse existence, toute de festins, d’aventures et de belles
nuits d’amour, dans le parfum des fenils ou des chambres d’hostelleries,
dura jusqu’en 1753, où Marion, ayant encouru les Réaggraves après les
Monitoires, dut fuir vers des pays plus sûrs. René de Pontlo fut
enfermé, sur l’ordre du roi, au couvent de la Charité, en Pontorson, qui
était une prison pour gens de qualité. Quant à Marion, elle gagna au
plus vite Nantes, croyant se dérober aux recherches de la police dans la
vie grouillante du Marchix ou de la Fosse et peut-être gagner de là
quelque ville des Amériques. Elle ne tarda point à être appréhendée par
les archers et enfermée dans la vieille prison du Bouffay.
Après y avoir passé quelques semaines dans le cachot des Mottes, nourrie
au pain du Roy, elle fut revendiquée par le présidial de Cornouaille, et
soumise à Quimper, en la prison des Cordeliers, à la question ordinaire
et extraordinaire.
Et cette belle carrière d’aventurière et d’amoureuse prit fin, un soir
de 1755, sur la place du Chastel, face à la rue Obscure, tandis que
tintait, à la chapelle toute proche du Guéodet, le glas des agonisants,
et que le soleil des soirs d’août, se haussant pour voir le gibet,
incendiait de ses rayons d’or la façade de la cathédrale.
Mais le souvenir de la «catin aux cheveux roux» est loin, après deux
siècles, de s’être effacé, dans la Montagne Noire. Encore aujourd’hui,
entre Guiscriff et Trégourez, les mères, pour calmer leurs petits qui
«grinchent», les menacent de Marion:
--Si vous ne vous taisez, la Finefond viendra vous prendre...
* * * * *
On ne peut évoquer cette odyssée de la belle brigande sans voir surgir,
à moins d’un siècle d’intervalle, la figure tragique et saisissante de
Sébastien Le Balp, notaire royal de Kergloff et chef de l’insurrection
des Bonnets Rouges.
C’est un personnage bien représentatif de cette race du Poher, ardente,
farouche, chicanière, race rude et forte, nourrie d’eau et de pain noir,
des juristes retors et des joueurs de soule, combien éloignée de
l’insouciance et de l’épicurisme aimable des Cornouaillais de la côte et
des vallées fertiles.
Le duc de Chaulnes trouvait déjà ces montagnards «grands raisonneurs et
prêts à prendre feu sur les moindres choses». De Lavardin, de son côté,
écrivait à leur propos à Colbert: «La Basse-Bretagne est un pays rude et
farouche, et qui produit des habitants qui lui ressemblent. Ils
entendent médiocrement le français et guère mieux la raison.»
Aussi la Montagne, entre Laz et Carhaix, fut-elle de tout temps, selon
l’expression de Camille Vallaux, «une terre d’émeute». La révolte des
Bonnets Rouges y fut plus violente qu’ailleurs, et plus que Jean
Cavelier, le chef des Camisards, Sébastien Le Balp, que les rebelles du
Poher mirent à leur tête, dans leur lutte contre leur méchante noblesse
et la maltôte, dut hanter les nuits de Louvois.
Cependant, il ne s’est créé, autour de ce nom, nulle légende; aucun
parti ne revendique, comme l’un de ses héros, ce chef de bande, qui fut
l’âme de l’insurrection au pays de Poher. C’est une manière
d’indésirable que l’on maintient relégué dans le _no man’s land_ de
l’histoire.
Fut-il vraiment faussaire et voleur? L’enquête menée par Marillac, après
la révolte, semble bien l’établir. Peut-être Le Balp, notaire royal de
Kergloff, ne pouvant acquitter les neuf cents livres qu’il lui restait à
payer de sa charge, eut-il recours à un faux pour se libérer de sa
dette; et comme l’insurrection éclata, il venait de sortir des prisons
de Carhaix, où il avait passé plusieurs mois, en punition de plusieurs
méfaits.
Ce qu’il convient de dire aussi, c’est qu’il avait hérité de son père
une situation bien lourde. François Le Blap, meunier au Moulin-Meur, en
Kergloff, qui était une trève de Cléden-Poher, avait eu, dans sa vie,
plusieurs tristes affaires. Il avait essayé de tout, mais en vain, pour
s’enrichir. Il s’était aventuré, tout d’abord, «à nourrir et trafiquer
chevaux et juments, duquel trafic étant incapable et incognaissant, bien
loin d’y gaigner», il n’avait fait qu’en recueillir des déboires. Il
avait été obligé, par la suite, «de se jeter en un moulin pour y trouver
du pain, ayant pernicieusement trouvé les voies d’obliger des pauvres
paysans du canton de payer les fermes et jouissances pour luy à leur
ruine totale et très notable». Et quand son fils Sébastien, en 1662,
avait épousé la fille de Mathieu Riou, du village de Magoarem, en
Kergloff, il lui avait acheté la charge de notaire royal, qui, pour la
plus grande part, était demeurée impayée. Tant en Bretagne que dans
d’autres provinces, il avait, par dettes et maléfices, turpitudes et
débauches, essuyé plusieurs emprisonnements[14].
[14] Le Moyne: _Les Bonnets rouges_.
Quelle que fût sa moralité, on peut dire de Sébastien Le Balp qu’il eut
l’âme et les qualités d’un chef: l’autorité, l’audace, l’intelligence,
une cruauté inflexible, une énergie à toute épreuve, et il ne manqua
sans doute qu’un peu de chance à ce tabellion dévoyé pour tenir en échec
la politique orgueilleuse du Roi-Soleil.
Avant que les paysans du Poher l’eussent élu pour capitaine, la révolte
avait déjà grondé en maint endroit de la Bretagne: à Rennes, Nantes,
Châteaulin et Pont-l’Abbé. Mais elle n’y avait point trouvé de chef
véritable et ni le grand Moign, ni Laurent Le Quéau, qui fut plus tard
soumis à la torture pour avoir pris une part prépondérante au sac du
château de la Boixière, n’eurent l’ascendant voulu pour la diriger.
L’insurrection ne fut redoutable que lorsque Le Balp en devint l’âme,
sortant de cette prison royale où il avait longtemps recuit ses rancœurs
et ses haines. Du coup, en moins d’une semaine, tout le Poher fut
debout. A la voix des tocsins battant le rappel dans les villages, de
toutes les paroisses, depuis Cléden et Loqueffret jusqu’à
Kergrist-Moëlou et Guiscriff, surgirent des bandes--vingt, trente mille
hommes peut-être,--armées de fusils, de mousquets, de fourches de fer,
de piques, de hallebardes. Et ce fut une ruée vers les châteaux.
Car c’est à leurs nobles, bien plus qu’aux commis des devoirs, qu’en
voulaient les paysans. La révolte des Bonnets Rouges n’eut point pour
seule cause, comme on l’a trop dit, les fameux édits de Colbert sur la
vaisselle d’étain, le pétun et le papier timbré. La Bretagne des petites
gens, des laboureurs de terre, souffrait d’autres maux infinis, et
surtout des exactions des gentilshommes.
Le Poher était rongé par toute une noblesse besogneuse qui, s’étant
soustraite à l’exil doré de Versailles, et ne pouvant sans déroger
travailler ses terres, vivait dans la fainéantise et la débauche, de
l’exploitation sans frein du paysan. Le mémoire de Charles Colbert,
rédigé vers 1665, après une mission en Bretagne, est sur ce point
édifiant. Il y représente les seigneurs bas-bretons comme des hommes
violents et usurpateurs, passant leur temps à chasser et à boire, à
trousser les filles, à tyranniser leurs vassaux, les écrasant sous le
poids des corvées et des redevances. La haine montait sourdement, au
cœur des paysans, contre cette «méchante noblesse». Elle n’était guère
moins grande contre la bourgeoisie des villes, contre les gens de loi,
avocats, juges, procureurs, notaires, officiers de toute nature, qui
«causaient la ruine des peuples de la Bretagne, fort portés à la
chicane», en multipliant les procès. On se plaignait à Quimper, au
Commissaire du roi, de ce que le Collège, fondé en 1610, n’eût produit
depuis lors que «prestres, advocats, procureurs et sergens et surtout
grand nombre de faussaires».
La Bretagne était trop malheureuse; la révolte des Bonnets Rouges fut
l’explosion des haines longtemps contenues, exaspérées par la misère de
plus en plus lourde au tournant du règne, et auxquelles les édits
fiscaux de 1675, et la grande peur de la gabelle, fournirent l’occasion
de se déchaîner.
Assez souvent le petit clergé, qui souffrait lui-même de l’oppression et
du mépris des grands, prit la tête de la révolte. Les prêtres lisaient
au prône de la grand’messe les avis de rassemblement, ou parfois même,
comme à Plonévez du Faou, marchaient armés de fusils et de longs bâtons,
enseigne déployée et tambour battant, au premier rang de leurs
paroissiens. Certains d’entre eux, tels Messire Jean Dollo et Allain
Maillard, prêtre de Lanvénegen, comparurent, après la révolte, devant la
cour royale de Carhaix et furent condamnés aux galères.
* * * * *
Le Balp sut admirablement canaliser les haines paysannes. Sous son
impulsion, les bandes se jetèrent à l’assaut des vieilles demeures
féodales, telles que le château de Kergoët, en Saint-Hernin, l’un des
plus puissants de Bretagne et qui «avoit esté basty presque tout par
corvée». Sur ses ordres, les rebelles mirent le feu aux titres et
s’emparèrent des canons.
Car Le Balp n’avait pas seulement pour but de piller et brûler quelques
maisons de nobles. Il eut de plus hauts desseins et, tout en défendant
la liberté armorique, entreprit de faire sortir de l’insurrection une
véritable révolution agraire. Il imposa aux nobles, aux bourgeois des
villes et aux moines des abbayes comme Langonnet un «code paysan» dont
les ordonnances contenaient en germe une législation plus douce de la
terre.
Il y réclamait la limitation des charges arbitraires: champart, corvées,
droits de lods et ventes, le rétablissement des anciennes censives, la
suppression, pour les curés gagés, des noyales, dîmes et trop hauts
salaires. Ces revendications se trouvaient exposées d’ailleurs, sur un
ton mesuré, mais ferme, et qui évoque, à plus d’un siècle d’intervalle,
les doléances des cahiers révolutionnaires.
C’est aux premiers jours de juillet que la révolte atteignit son point
critique. Maître du Poher, menacé par l’approche des troupes royales, Le
Balp, à la tête de douze mille mutins, résolut de marcher sur Morlaix,
que défendait une garnison très faible, pour, de là, donner la main aux
Hollandais de Ruyter, dont les vaisseaux croisaient, avec des
ravitaillements tout prêts, sur les côtes léonaises.
L’intelligente audace du marquis de Montgaillard l’empêcha seule de
réaliser ce dessein qui eût pu compromettre la cause française dans la
guerre de Hollande. Ce Montgaillard, descendant d’une vieille famille
languedocienne, ancien colonel du régiment de Champagne, avait dû
quitter l’armée à la suite d’une querelle avec un favori de Turenne. Il
avait épousé Mauricette de Ploeuc, marquise de Thymeur,--une de ces
grandes dames à la froide énergie, aux instincts d’amazone, comme il en
exista en grand nombre, à la cour comme en province, au XVIIe siècle--et
s’était retiré en une châtellenie que sa femme possédait au Poullaouën.
Seul de tous les gentilshommes du Poher, qui s’étaient réfugiés à
Morlaix ou Quimper pendant la tourmente, il n’avait pas fui le péril de
l’insurrection.
Il abusa quelques jours Le Balp qui, manquant d’officiers, avait
entrepris de l’enrôler, de gré ou de force, pour commander les
séditieux. Il donna de la sorte au duc de Chaulnes le temps d’approcher,
à la tête d’une troupe réunie en toute hâte à Hennebont. Le Balp, se
sentant joué, résolut de faire tête aux soldats royaux, de gagner
Quimper et la côte de Cornouaille où la révolte venait de se rallumer:
quatre mille mutins assiégeaient dans Concarneau le marquis de
Vaucouleurs; le pavillon rouge flottait sur Combrit et sur maint village
du pays bigouden.
Une dernière fois, Le Balp, avant d’entreprendre cette campagne, se
présenta chez Montgaillard, le menaçant de le tuer s’il ne consentait à
le suivre. Décidé à vendre chèrement sa vie, le maître du Thymeur sortit
brusquement son épée et en transperça le chef des rebelles.
Leur chef tué, les rebelles, pour la plupart ivres et saisis
d’épouvante, se débandèrent et ne songèrent, dès lors, qu’à obtenir la
grâce royale que les prédicateurs leur avaient promise.
* * * * *
Telle fut la destinée de Le Balp, notaire du Pays Noir et chef des
Bonnets Rouges. Il y eut en cet homme, à n’en point douter, un faussaire
et un bandit; et Marillac eût été aise de le brancher au plus bel arbre
de Kergloff, comme ces quatorze paysans de Combrit qui, en représailles
du meurtre du marquis de Kersalaün, furent pendus à un chêne, devant le
château du Cosquer. Mais Le Balp tint aussi bien du héros et du martyr,
car chez lui, comme chez beaucoup de Celtes, le meilleur côtoya le pire.
Son âme nourrit une rude haine, éveillée par le spectacle de l’iniquité
et par la grande pitié des paysans, ses frères. Elle eut des coins
baignés d’idéalisme et se complut dans d’impossibles rêves d’égalité.
Et son histoire se clôt par un tableau d’une sauvagerie pathétique.
C’était en un temps,--on s’en est rendu compte--où les passions étaient
ardentes et brutales, où la vengeance ne s’arrêtait point à la tombe.
Or donc, «le douzième octobre 1675, M. de Marillac, ayant ordonné de
faire le procès du cadavre de Le Balp, la justice envoya demander à la
dame de Montgaillard si elle agréait qu’on fît exposer le corps de cet
homme devant la porte de son château, pour réparer en quelque manière
les insolences qu’il avait commises».
La dame y ayant acquiescé, le corps à demi putréfié fut traîné sur une
claie, la face contre terre, rompu et puis exposé sur une roue, les
jambes et les bras brisés derrière le dos, pour faire pénitence, aussi
longtemps qu’il plairait au roi et à Dieu.