LA CORNOUAILLE

De toutes les provinces de France, il n’en est guère que l’on se

représente sous des couleurs plus fantaisistes que la Bretagne. On n’en

est certes plus au temps du bon Souvestre, où l’Armorique paraissait

plus curieuse à étudier que la Nouvelle-Hollande et où les Bretons

passaient pour manger à l’auge, comme les pourceaux de Poissy.

Mais le plus souvent, sans la connaître, on s’en crée encore une

conception très fausse. Une terre âpre et farouche, couverte d’immuables

brumes qui l’entourent comme d’un linceul, avec des plantes chétives,

des arbres rabougris, des landes grises et monotones, une mer

constamment déchaînée ou plaintive, hachée d’écume, fouettée d’embruns,

telle est l’image que s’en font ceux qui ne l’ont qu’imparfaitement

visitée.

La race est à l’avenant: triste, rêveuse, dépourvue de sens pratique,

poursuivie par la hantise et comme par un certain goût de la mort,

exhalant sa nostalgie de l’au delà dans ses chants, ses poèmes, ses

légendes douloureuses. «Un peuple de crépuscule», suivant la parole de

Yeats.

Les écrivains ont, dans une large mesure, contribué à répandre cette

conception de la Bretagne. Et ce sont les Bretons qui ont commencé, car

Madame de Sévigné, qui fut le seul grand écrivain moderne, avant les

romantiques, à parler de notre pays, ne l’a point présenté sous un aussi

triste aspect. Or, elle le parcourut dans tous les sens, d’Ancenis aux

Rochers et de Rennes à Port-Louis; et la marquise savait voir. Elle

trouva qu’on faisait en Basse-Bretagne, «une chère admirable». Auray lui

parut être «le pays des festins». Son voyage au pays de Vannes, en

compagnie de la duchesse de Chaulnes, lui fut un enchantement, avec des

compliments, des banquets, du tintamarre, des soldats faisant l’exercice

avec autant de grâce que s’ils dansaient des passe-pieds.

Mais vint Chateaubriand qui peupla sa solitude d’orages et de fantômes

et traduisit, en leur donnant l’ampleur et la désolation d’un

_Miserere_, «les grandes voix de l’automne sortant des marais et des

bois». L’on ne put voir, désormais, la Bretagne qu’à travers la

tristesse de René, et l’ombre des tourelles, après tout aussi normandes

que bretonnes, du château de Combourg, s’allongea pour des siècles sur

la péninsule.

Il advint que Renan, le plus souriant et le plus optimiste des hommes,

et qui tenait la bonne humeur pour une vertu essentielle, joignit un

jour sa voix à ce concert funèbre. Ce fut dans la _Prière sur

l’Acropole_:

«Je suis né, déesse aux yeux bleus, de parents barbares, chez les

Cimmériens bons et vertueux, qui habitent au bord d’une mer sombre,

hérissée de rochers, toujours battue par les orages...»

Et cet amant de la pure beauté, qui avait à se faire pardonner

d’anciennes tendresses, ajoutait, parlant avec injustice de son Trégor

natal, pays des cerisiers roses et des bleus estuaires: «On y connaît à

peine le soleil. Des nuages y paraissent sans couleur et la joie même y

est un peu triste...»

Michelet, qui traversa la Bretagne en chaise de poste, y vint lui-même

avec l’idée préconçue de la trouver plus que de raison «pauvre et dure»,

lui ayant assigné par avance sa partie en mineur dans la symphonie des

provinces de France.

Il la vit avec des yeux de poète passionné bien plutôt qu’avec le froid

regard du géographe soucieux de traduire des réalités. Et quoique ce fût

l’été, l’admirable été breton rayonnant de couleur, tout lui parut morne

et désolé. Saint-Malo, avec sa baie écaillée d’or et ses remparts

illuminés par le soleil du soir, lui fit l’effet «d’un nid de hiboux ou

d’orfraies, bordé de rochers sales et fétides, où le varech pourrit à

plaisir». La campagne bretonne: «des plaines de roc, de grandes landes

tristement parées de plantes jaunes», des champs de sarrasin aux

«couleurs sans éclat et comme flétries d’avance, affligeant l’œil plus

qu’elles ne le recréent, comme cette couronne de paille et de fleur dont

se pare la folle d’_Hamlet_.»

C’est ainsi que la plupart des grands écrivains, en parlant de notre

province, ont été trop souvent les dupes de leur imagination et de leur

cœur. Mais ce travers ne leur fut pas particulier. La Basse-Bretagne fut

longtemps l’objet d’un injuste mépris de la part des Haut-Bretons de

Nantes et de Rennes, qui s’estimaient plus raffinés. Nulle région

bretonnante n’a été, plus que la Cornouaille, marquée d’un renom de

pauvreté et de mélancolie. Même pour les Trégorrois qui ne la

connaissent guère, parce qu’ils n’ont pas l’instinct voyageur et qu’ils

en sont séparés par la barrière des monts, la Cornouaille a longtemps

passé et passe peut-être encore pour être un pays rebutant et de mœurs

frustes.

A la lisière des deux pays, on s’est toujours défendu, comme d’une

infériorité, d’être Cornouaillais. Jean des Cognets rapporte qu’à une

réunion de prêtres du canton de Belle-Isle-en-Terre, les recteurs des

paroisses les plus méridionales, Plougonver ou la Chapelle-Neuve,

répondaient à ce propos, aux taquineries de leurs voisins, en reculant

toujours plus au sud les limites de la Cornouaille.

C’est ce même dédain pour les habitants d’un sol qu’ils croyaient

déshérité qui portait, au temps de mon enfance, les paysans du Trégor et

du Bas-Penthièvre à poursuivre les Kernevot de leurs quolibets: «_Kerné

paour, Kerné du!_... Pauvre Cornouaille, Cornouaille noire. _Kernevod

kov ru_... Cornouaillais au ventre rouge...»

Mais la Cornouaille, depuis ce temps, est sortie de sa pauvreté. Elle a

fertilisé ses champs, défriché les moins abruptes de ses terres de

bruyère, multiplié ses troupeaux et ses vergers. Elle a transformé ses

dunes, jadis stériles, en d’immenses potagers où florissent le pois et

la pomme de terre. Le seigle des sols pauvres de l’intérieur a peu à peu

fait place au sarrasin et à l’avoine, et sur la «ceinture dorée»

enrichie par les engrais de mer, le froment a pris la place du sarrasin.

Des vallées de l’Aulne, de l’Odet, du Jet et de l’Isole, où jadis elles

se resserraient, les cultures riches ont grimpé à l’assaut des monts

d’Arez et de la Montagne Noire; le blé pousse aujourd’hui, maigre

encore, sur les pentes du Méné-Mikel et jusque sur les bords du marais

de Botmeur.

Les étrangers des plus lointains pays, du Brésil et de l’Argentine, ont

appris la route de ses foires, où ils viennent s’y disputer à un prix

d’or ses chevaux sobres et durs. Et voilà que le moindre éleveur

d’Elliant, de Scaër, ou qu’un fermier de Cornouaille maître de sa terre

est plus riche que ne pouvait l’être un gentilhomme de jadis.

La richesse s’est accrue, même dans les plus hauts pays de granit et de

bruyère. Des besoins nouveaux s’y sont fait jour, avec des rêves de vie

plus douce. La race s’y est à peu près éteinte des bergers et des

_pillaouer_.

Dans le même temps s’est transformé l’humble village de la côte. C’était

jadis un groupe de maisons basses, éparpillées, où l’on se chauffait,

l’hiver, de débris d’épaves glanées dans les «laisses» de mer, mêlés à

du goëmon sec ou à de vieilles bouses. Des chèvres, ou des moutons

noirs, broutaient autour du village l’herbe des pâtis, où séchaient les

palancres. Des sentiers, plutôt que des routes, reliaient les maisons,

menaient au puits, à l’école, à l’église. La vie s’y écoulait, chétive

et monotone, tournée vers l’Océan, et sans relations avec l’intérieur.

Tandis que les hommes faits étaient au loin, parfois pendant des mois,

sur la vaste mer, les femmes, pour vivre, aidaient à la moisson ou à la

récolte des pommes de terre.

Le triste village d’autrefois est devenu, le plus souvent, une blanche

petite ville, dont les maisons crépies à la chaux ont escaladé le

promontoire rugueux qui dominait les grèves. Les lourds bateaux non

pontés de jadis ont allégé leurs formes et affiné leur voilure. Le

pêcheur y a vécu dans de meilleures conditions d’hygiène et de confort.

Menant toujours la vie libre et aventureuse du large, il s’est réservé

des heures et des jours pour le repos et s’est mieux défendu contre les

mauvais coups de la mer. Les trains de marée qui ont transporté vers les

halles des lointaines villes le produit de sa pêche, lui ont apporté, en

retour, les idées et les préoccupations du dehors.

Ainsi la Cornouaille, terrienne ou maritime, s’est éveillée à une vie

plus large et plus moderne. Mais partout où la lande et le passé

l’emportent, elle est bien plus riche encore de sa couleur et de sa

joie.

Cette joie éclate de mille façons et sous mille formes; elle est le

caractère distinctif du pays et de la race; elle établit un lien entre

les cantons si divers d’aspect et d’aptitudes dont se composait jadis

l’évêché de Cornouaille, qui s’étendait des rives de l’Elorn à celles de

la Laïta et des baies de l’Atlantique au seuil montueux du Poher.

Rien ne surprend autant le voyageur qui, pénétrant en Cornouaille,

s’attendrait assez volontiers, sur la foi des légendes tenaces, à n’y

trouver que vie rude et demi-misère.

Cette surprise, il me souvient de l’avoir éprouvée, il y a quelque dix

ans, en visitant les rives du Blavet, entre le gouffre de Toul-Goullic

et les trois hêtres de Saint-Urban.

C’était au temps où n’existait pas encore le petit train de Plésidy qui,

soufflant et ahannant en grimpant les rampes, s’enfonce par toutes

petites étapes au cœur de la Bretagne bocagère.

Je voyais pour la première fois le pays de Kerné, et ce premier contact

me fut une révélation. Je n’avais en effet jamais dépassé jusqu’à ce

jour Bourbriac, dont le clocher est, vers les terres à froment du Nord,

la borne extrême de Cornouaille, ni les bords de Coatliou, qui sont

vraiment à l’automne les bois de la couleur: de l’or, de la pourpre et

de l’émeraude.

Aussi, quel enchantement, passé la ligne de faîte de Kérien et de

Magoar, de voir s’étendre à mes pieds, dans la conque d’or qui sépare

les monts, la flambée des ajoncs en fleur, comme une offrande au soleil.

J’ai vagabondé, dix jours durant, par les chemins qui s’en vont droit

comme des flèches au milieu des solitudes, poursuivi par le cri des

grillons et par le cantique des alouettes.

Des croix de pierre détachaient au croissant des routes leurs fûts

penchés sous le vent des crêtes et les formes tordues de leurs larrons

suppliciés. Elles m’offraient pour le repos, d’étape en étape, leur

socle usé où l’herbe pousse, et la mousse de leurs tertres, égayé par

les fleurs mauves des chardons et par les gouttes d’azur des scabieuses.

Parfois un chemin couvert descendait vers une combe, d’où partout l’eau

sourdait en ruisseaux tintants, en claires fontaines. Des bas-fonds

noyés, environnés de hêtres et d’aulnes, émergeaient en bouquet les

toits d’un village: Saint-Eusèbe, Lannégan, Le Pellinec, une flèche

ajourée de chapelle, ou des ruines d’abbayes comme Coat-Malouën,

encloses en des jardins sauvages et d’une fraîcheur d’oasis.

La Cornouaille, dans toute son étendue, se caractérise par ce

ruissellement de lumière et de couleur. Elle se drape, suivant les

saisons, des écharpes dorées ou violettes des genêts ou des bruyères.

Ses forêts de Laz, du Cranou, de Clohars et de Coatloc’h gardent sous

leurs frondaisons le secret des fées oubliées et des enchanteurs. Ses

rivières, en blanches cascades, dévalent la pente des monts, mirant dans

leurs cours les aubes vertes des moulins et les tourelles des manoirs.

Ses chapelles, dans la paix des grands arbres, sont comme des châsses

d’argent abritant le sommeil des saints.

Sa mer est belle, même où elle paraît le plus sauvage. Ses baies, en été

ou par les calmes de novembre, ont un coloris de mer orientale, sous

l’ocre et le safran des voiles. Ses ports remuants, pleins de soleil,

sentent le goudron et la rogue; ils s’égayent du pavois des filets qui

sèchent, tendant leurs arcs de triomphe entre les maisons des

Villes Closes. Ses îles--Sein, les Glénans, Raguénès et l’Ile

Verte,--suspendues entre ciel et eau, sont lumineuses et fraîches comme

l’aurore. L’air y est vif et léger comme aux premiers temps du monde.

Les moutons y broutent sur les dunes une herbe courte et des panicauts

imprégnés des parfums de la mer. Les femmes y ont une beauté rude, et

leurs lèvres ont un goût de sel.

L’homme, en Cornouaille, est, à l’égal de la nature, fougueux, plein de

sève, débordant d’une vie gaie et brutale. Il aime la foule, les chants,

le biniou criard, les jeux bruyants de la perche et de la soule. Il se

plaît aux grandes beuveries, dans les auberges et sous les tentes, aux

pardons, aux foires, aux grandes noces--vraies noces de Cana,--où les

festins se prolongent huit jours et où les convives se comptent par

centaines. Il y a dans ses propos et ses _gwerz_ un peu de la verve

triviale des fabliaux.

De tout temps lui déplut la vie casanière. Il a du reste de qui tenir:

les saints de sa Légende eurent eux-mêmes un penchant marqué pour

l’existence vagabonde. Venus d’Irlande ou de Cambrie dans des barques de

pierre poussées par le souffle des anges, c’est pour plaire à Dieu et

faire pénitence qu’ils s’imposaient de vivre, sur le tard, dans les

limites étroites de leur _plou_ ou de leur _ménec’h ty_. Encore

tournaient-ils, comme des lions en cage, autour de leur domaine,

regardant avec nostalgie les horizons tentateurs.

Le Cornouaillais--terrien ou maritime,--a conservé cette humeur nomade.

Il passe une bonne partie de l’an par monts et par vaux, courant les

pèlerinages et les foires. Le _pillaouer_ de la Montagne, marchand de

tamis ou de croix de Saint-Tugen,--bat le pays bien moins par nécessité

que pour l’ivresse d’aller par les chemins, à l’aventure, de voir des

terroirs et des visages nouveaux.

* * * * *

Où apparaît mieux encore la fantaisie cornouaillaise, c’est dans les

costumes éclatants et d’une diversité telle que jamais aucun pays de

France n’en sut présenter de pareille. Par là se manifeste chez la

paysanne le sentiment inné de la couleur et le goût naturel qui la porte

à emprunter au cadre de mer, de bois ou de landes qui l’enveloppe, les

principes de son élégance. Cette même harmonie de l’âme et du paysage se

retrouve dans les coiffes qui, quoique dérivant toutes de la coiffe

monastique, se diversifient à l’infini, suivant la façon d’épingler les

ailerons, de les resserrer en mentonnières ou de les laisser tomber en

volutes sur les épaules.

La Cornouaillaise, au gré de sa fantaisie, a su donner cent formes

variées à la visagère, qui n’est autre que l’ancien voile dont la femme

se couvrait, au Moyen Age, pour entrer à l’église, parce qu’elle n’était

pas faite à l’image de Dieu et que c’est par elle, au dire des vieux

liturgistes, que la prévarication a commencé sur la terre.

L’artisane, qui n’est ni campagnarde, ni tout à fait citadine, a peu à

peu, supprimé les ailerons qu’elle a jugés trop lourds; la pêcheuse de

Douarnenez et de Concarneau les a ramenés de chaque côté de sa tête

comme les nageoires argentées des sardines. D’autres, comme à Bannalec,

Rosporden, et Pont-Aven ont échancré au cou le camail qui retombait

jadis sur la nuque; ou bien, comme au Cap-Sizun, elles en ont allégé la

cape primitive.

Le capuchon a pris les mêmes formes innombrables, prolongeant jusqu’au

sommet les rides du froncis, à la façon bigoudène, ou les faisant

rayonner comme un soleil, dans le _cac’h-pod_ d’Arzano. Parfois, il

s’est surmonté d’un plus petit capuce, comme dans la _bruguerez_ de

Pont-Croix.

C’est un des plus grands charmes de la Cornouaille que cette variété de

la coiffe et du costume, traduisant les nuances de l’âme et de la terre.

Car la Cornouaille, très loin d’être une, est divisée comme l’antique

Grèce, par ses cours d’eau, ses estuaires indentés, ses chaînes de

hauteurs parfois insignifiantes, et un grand nombre de «pays» dont

chacun a son caractère, son génie propre, son individualité bien

marquée.

Franchi l’Elorn, le pays de Daoulas et la presqu’île de Crozon

s’étendent jusqu’au Faou comme une marche où Cornouaille et Léhon mêlent

leurs influences. Cette dualité s’exprime en un vieux dicton:

_Tré ar Faou hag Landerné

Né momp nag é Leon nag é Kerné_[1].

[1]

Entre le Faou et Landerneau,

Ce n’est ni Léon ni Cornouaille.

Déjà, au creux de la rivière, les verdures opulentes de La Roche et de

Pont-Christ donnent un avant-goût de la fraîcheur cornouaillaise. Le

Léhon réapparaît, quelque temps encore, avec ses dos de pays, tristes et

nus, de Dirinon et de La Martyre. Puis le plateau s’abaisse et le

paysage s’humanise. La lande, moins rugueuse, se ponctue de toits bleus

et de bouquets de pins verts. Le viaduc jette sur la Doula ses arches

blanches, comme à l’entrée d’une Terre promise.

Et soudain, d’une radieuse échappée, bordant les replis de

l’arrière-rade, la campagne de Daoulas découvre au regard son croissant

d’une éblouissante verdure.

Cette verdure est partout, dans les prés, les landes, les jardins, les

champs rares. Elle noie d’ombre les chemins, revêt de mousse et de

scolopendres les vieux murs; elle se glisse aux joints des vieilles

pierres, ourle les bas-fonds d’un liseré sinueux de trembles et de

saules, pousse son herbe saline et ses joncs marins jusqu’au chenal des

estuaires.

L’eau jaillit, de toutes parts, en sources claires. Elle descend, en

gazouillant, les pentes ajoneuses. On devine, sous le tapis des aulnes,

son murmure et ses scintillements. Daoulas, seuil vert de la

Cornouaille, est la ville des ombrages, des ruisseaux et des ponts. Elle

annonce, par delà la ligne des _rheuns_, un pays de vie plus suave, où

l’air est si doux, au dire du chroniqueur, «qu’on n’y saurait mourir».

De même, le Daoulasien annonce le Xernêvot par la vivacité et le tour

frondeur de son caractère.

Sa ville connut jadis une certaine splendeur. Assoupie l’hiver sous les

brumes de la Doula, elle s’animait au printemps d’une vie joyeuse. Les

Rohan, les Carné, les Kervern-Tréanna et d’autres familles puissantes y

possédaient leurs «maisons de dimanche», reconnaissables encore

aujourd’hui, dans les vieilles rues des Merciers et du Guermeur, à leurs

nobles façades et à leurs écus de pierre. Ils y résidaient dans

l’aimable société des moines de l’abbaye. Rosmellec et les détours de la

rivière, jusqu’au Bindy, leur offraient de calmes promenades, par des

chemins remplis d’une odeur de fraise et de violette.

Cette gaîté d’autrefois, le Daoulasien l’a conservée, mais elle se

tempère d’une pointe du sérieux et de l’esprit réfléchi du Léonard. Sur

le fond de molles collines qui masque le pays du Faou et Landévennec,

l’église, vieille de douze siècles, dresse la sévérité de ses arcades

romanes. On sent d’ailleurs, partout présente sur cette terre, la pensée

de Dieu. Elle prête une expression pathétique aux innombrables

calvaires, taillés dans la pierre de Logonna dont le ciseau des imagiers

fouillait sans effort le grain tendre et bleu, et aux Saint-Sébastien

lardés de flèches, liés aux fûts de granit des carrefours.

On la retrouve dans les édifices abbatiaux, dans le porche des Apôtres,

mi-ogival, mi-Renaissance, orné d’une profusion de Piétas, de Nativités,

de crucifixions naïves, dans les chapelles du Faou, de Sainte-Anne et du

Rosaire, dont le campanile s’est tu depuis des siècles, dans le cloître

en ruines où les statues éparses, autour de la vasque aux ablutions, ont

l’air, sous la lèpre des lichens, de fantômes figés dans un rêve d’un

autre temps.

* * * * *

Juridiquement même, Daoulas se rattache au Léon dont dépendait jadis sa

châtellenie et dont il suit toujours en grande partie, les usances et

les coutumes.

* * * * *

Mais, en s’acheminant au Sud vers le pays des rivières, on sent

s’effacer peu à peu l’influence léonarde. Une mysticité plus douce,

entre Rumengol et Ty-Bidi, plane sur le paysage. Des bourgades comme Le

Faou, mirent leurs maisons vieillottes dans l’eau tranquille des

estuaires. L’Arez projette vers Rosnoën le chaînon de Quimerc’h,

couronné de landes et de bois. La brèche du Pont-de-Buis, par où se

glisse la Doufine, ouvre au regard une échappée sur le Ménez-Hom, nimbé

de brumes, et sur le bleu pays du Porzay. Puis le val de l’Aulne

découvre, dans la ceinture onduleuse des monts, ses herbages et ses

ardoisières.

* * * * *

C’est la Cornouaille normande, d’une verdure grasse et un peu sombre,

telle qu’on se souvient de l’avoir vue ailleurs, aux lisières de la

Vallée d’Auge ou à Saint-Sauveur le Vicomte. Les fermes y ont des dehors

cossus, avec leurs portes à plein cintre encadrées de roses et leurs

aires spacieuses qu’ombragent de grands arbres. Les fermiers y portent,

sur leur personne épanouie, un air d’opulence et de dignité qui les

apparente aux «julots» de Saint-Pol.

* * * * *

Cette impression se précise comme on approche de l’Arez, en traversant

de vieux bourgs, comme Pleyben, aux rues silencieuses et aux églises

solennelles. On y sent davantage la bourgeoisie du paysan bien nourri,

fier de ses écus, de ses troupeaux et de sa terre et qui laisse percer

volontiers une pointe de dédain pour ses voisins montagnards. Ses

filles, elles-mêmes, hautes de taille, rondes de joues, ont sous leurs

jupes à plis lourds la raideur des riches héritières.

* * * * *

Le dernier éperon de la Montagne Noire, entre Gouézec et Quéméneven,

sépare la vallée de l’Aulne du pays _glazik_, qui est le pays du

_chupen_ bleu, brodé de jaune aux manches et à l’encolure. Il s’étend de

Briec et de Sainte-Marie du Ménez-Hom à Elliant et à Ploven. Quimper en

est la capitale, pleine de charme mélancolique, engourdie dans l’ombre

de ses vieilles murailles.

* * * * *

La nature est gaie alentour, fleurie de vergers, de landes et de

colzatières. La terre et la mer y mêlent leur douceur. L’Odet et ses

affluents, le Jet et le Stéïr, tracent à travers les prés, comme sur une

nappe verte, de grands méandres de lumière. L’air est vibrant de cris

d’oiseaux et de fredons d’abeilles.

Affinée par un long temps de vie facile, la race cornouaillaise, au pays

_glazik_, porte sa fleur. Sociable et pacifique, l’homme y est

équilibré, plein de finesse; la femme, blonde et d’une grâce dolente,

porte un petit hennin et serre sa longue taille dans une gaine de

velours.

Au contraire du _glazik_, le Bigouden est instable, impétueux, débordant

de passions brutales. Il est, comme le pays qu’il habite, entre

Plogastel, Pont-l’Abbé et Penmarc’h, et comme la mer qui le borde, un

mélange de rudesse et de grâce sauvage. Il inquiète et attire tout à la

fois, comme une énigme que pose, avant de finir, le vieux monde. Il

aime, avec une égale frénésie, le travail et le plaisir. Il porte dans

ses yeux un reste de barbarie primitive; ses colères sont soudaines et

violentes; ses fêtes religieuses ont un relent de bacchanal.

Il forme un parfait contraste avec le Capiste de Plogoff, dont le sépare

la ligne du Goyen. Le Cap est, en marge des pays glazik et bigouden, un

îlot de tristesse, comme un Léhon cornouaillais en proie aux brumes et à

la mer. Le vent y balaye, d’un souffle âpre, les plateaux dépouillés de

Beuzec et de Goulien; l’Océan, battant les écueils du Raz et les roches

de Bestré, y épuise en vain ses fureurs impuissantes. L’été, sur cette

pointe, connaît cependant des jours d’une aveuglante splendeur;

l’automne, qui n’y est point sans charme, s’y trempe dans un bain mauve

de bruyères où les champs de sarrasin mûrissant sèment leurs taches

sanglantes.

* * * * *

Mais les courants, entre le Raz et la Vieille, offrent par tous les

temps les mêmes périls; de grands vaisseaux s’y sont trouvés broyés par

les plus grands calmes et sans laisser aucune trace.

Le pêcheur du Cap est moins triste que résigné; la femme, brûlée par le

hâle et ployée sur les besognes trop lourdes, n’y songe point à plaire.

Ses cheveux sont strictement tirés sous la coiffe monacale. Comme au

temps des sires de Lézurec, de cruelle mémoire, elle porte un corsage à

taille courte, sans échancrure, et la jupe de gros drap, aux plis

raides, qu’on voit aux paysannes en oraison, sur les vitraux des

cathédrales.

Les Lézurec, depuis beau temps, ont disparu; de leur château ne

subsistent que quelques débris que le vent écorne. Mais le Capiste est

demeuré serf de la mer. Il vit sous sa contrainte, tenant d’elle sa

subsistance et sa loi.

Tout différent est le pays _duik_, qui va de l’estuaire de l’Odet à la

Laïta et à l’Ellé, au-delà desquelles commence la mélancolie du

Broéroc’h. Il s’étend, d’autre part, jusqu’à Gourin et le Faouët, sur

les pentes méridionales de la Montagne Noire.

De toutes les Cornouailles, c’est la plus souriante et la plus heureuse.

Dans cette Arcadie, la nature a multiplié ses enchantements. Nulle part

la Bretagne n’a plus de vergers, d’eaux vives, de moulins, ni des

rivières aux noms plus harmonieux, ni des sous-bois plus profonds, ni

une herbe plus éclatante.

C’est le pays de la collerette, dont les femmes égayent leur costume,

aussi bien à Scaër, Pont-Aven, Quimperlé qu’à Guiscriff et à Bannalec.

Leur grande affaire est d’être belles, et de poursuivre le plaisir.

Elles aiment les riches velours, les fonds de coiffes aux couleurs

tendres, les lourdes broderies d’argent et d’or.

L’homme, par contre, au pays _duik_, est uniment vêtu de noir.

Plantureux, jovial, le teint fleuri, il a sous le _chupen_ sombre et le

chapeau à boucle d’argent l’air placide d’un maître drapier ou d’un

bourgmestre de Hollande. Un Rembrandt sans mysticité ni clair-obscur.

Il sait tout le prix de la vie et du bonheur; il en jouit

voluptueusement. La nature n’a pas exigé de lui l’effort de chaque jour;

il sait lui en rendre grâces. Peu actif, peu profond, il s’abandonne

volontiers, surtout au pays heureux du «Kiz Fouën», à l’effet

assoupissant du climat et du sol, profitant dans la plus large mesure

des bienfaits dont la terre l’a comblé.

Sa nonchalance naturelle se retrouve jusque dans son langage, où

s’affadit ce que le pays _glazik_ peut avoir de provocant et d’un peu

dur.

Il est aimable, accommodant, peu entêté dans ses principes et sa foi. Il

entretint le meilleur commerce, même aux premiers temps

révolutionnaires, avec les abbés de Saint-Maurice. Lancelot, chassé de

Port-Royal, trouva chez les moines de Sainte-Croix, à Quimperlé, le plus

accueillant des asiles, et put, au milieu d’eux, persévérer dans

l’hérésie janséniste.

Toutes ces petites villes de la Cornouaille du sud semblent s’offrir

d’ailleurs comme des refuges à la méditation et au rêve blessé.

Quimperlé, dans une atmosphère monacale, a de vieilles maisons, de vieux

cloîtres, de vieilles églises, des escaliers, des ponts, des rues

étroites et grimpantes, des placettes où l’herbe pousse et un quai

fleuri de quelques voiles. Pont-Aven, dans un décor de collines, passait

pour posséder jadis «pour cinq maisons, quatre moulins». Rosporden, plus

austère, mire son église mélancolique dans un étang bordé de joncs.

* * * * *

Le massif heurté du Poher est, vers l’Est, le flanc-garde de

Cornouaille. Il n’atteint jamais quatre cents mètres, mais on ne

l’appelle pas moins, en Cornouaille, avec quelque emphase, la Montagne.

L’Arez et la Montagne Noire s’y opposent, dressant sur les deux rives de

l’Aulne leurs ménez arrondis et leurs roc’hiou. Poullaouën, Collorec et

Plouyé jettent entre les deux chaînes un isthme de grasse végétation.

Partout ailleurs, c’est un sol maigre, dur, de tourbière et de lande,

parsemé de rocs erratiques et de parcelles chétives de seigle, d’orge et

de pommes de terre.

La vie est précaire, sur les sommets jadis hantés par la terreur des

moines rouges et des loups. L’homme les déserte, pour aller chercher

ailleurs sa pitance, entre le temps de la tourbe et celui des foins. Il

porte le costume le plus ingrat de Cornouaille: un habit de drap triste,

sans revers ni basquines, un pantalon serré aux cuisses, à l’espagnole

et un chapeau arrondi en galette, tenu au menton par une ganse.

Mais il fait ressortir, par ce qu’il a de pauvre et de rude, la

délicatesse du costume féminin, rehaussé de dentelle et qui, sous le

bonnet ou la cornette, a des grâces d’un autre temps.

Tout impécunieux qu’il soit,--pâtre ou _pillaouër_--le Montagnard

lui-même n’est pas triste. Il aime les bonnes histoires, les chansons

moqueuses, les passe-pieds endiablés.

Il est vif, avantageux, frondeur; il a, de tradition, l’amour de la

liberté.

Et quel sort, à tout prendre, fut jamais plus enviable que le sien? Il

habite dans la sérénité des hauts lieux. La Bretagne lui offre, baigné

de brumes, brodé d’ajoncs et de bruyères, le plus somptueux de ses

horizons. Son rêve s’alimente aux sources de poésie les plus anciennes

de la terre. Chaque printemps lui ramène les joies de la vie errante, où

il s’en va, au hasard des routes, entendant des histoires nouvelles,

buvant du cidre rouge et lutinant de belles servantes aux auberges des

carrefours.

A chaque printemps, au cours de son périple, il retrouve chaque coin,

chaque ville de Cornouaille dans la plénitude de sa grâce et sous son

aspect attendu: Daoulas sous ses trembles et ses aulnes, Le Faou miré

dans l’eau calme de son estuaire, Quimper inclinant sur l’Odet l’ombre

verte de ses collines, Fouesnant sous ses foins odorants et ses pommiers

en fleurs.

Et il regagne à l’automne, sa Montagne, comme devant pauvre d’écus, mais

la tête emplie de rêves et de visions.

Aux jardins enchantés de Cornouaille · 第 5 / 25 题