Du culte des Frères Moraves.
Il y a peut-être trop de liberté dans le protestantisme, pour contenter
une certaine austérité religieuse, qui peut s’emparer de l’homme accablé
par de grands malheurs; quelquefois même, dans le cours habituel de la
vie, la réalité de ce monde disparaît tout à coup, et l’on se sent, au
milieu de ses intérêts, comme dans un bal dont on n’entendrait pas la
musique; le mouvement qu’on y verrait paraîtrait insensé. Une espèce
d’apathie rêveuse s’empare également du bramin et du sauvage, quand
l’un, à force de penser, et l’autre, à force d’ignorer, passent des
heures entières dans la contemplation muette de la destinée. La seule
activité dont on soit susceptible alors est celle qui a le culte divin
pour objet. On aime à faire à chaque instant quelque chose pour le ciel;
et c’est cette disposition qui inspire de l’attrait pour les couvents,
quoiqu’ils aient d’ailleurs des inconvénients très graves.
Les établissements moraves sont les couvents des protestants, et c’est
l’enthousiasme religieux du nord de l’Allemagne qui leur a donné
naissance, il y a cent années. Mais quoique cette association soit aussi
sévère qu’un couvent catholique, elle est plus libérale dans les
principes; on n’y fait point de vœu, tout y est volontaire; les hommes
et les femmes ne sont pas séparés, et le mariage n’y est point interdit.
Néanmoins la société entière est ecclésiastique, c’est-à-dire que tout
s’y fait par la religion et pour elle; c’est l’autorité de l’église qui
régit cette communauté de fidèles; mais cette église est sans prêtres,
et le sacerdoce y est exercé tour à tour par les personnes les plus
religieuses et les plus vénérables.
Les hommes et les femmes, avant d’être mariés, vivent séparément les uns
des autres dans des réunions où règne l’égalité la plus parfaite. La
journée entière est remplie par des travaux, les mêmes pour tous les
rangs; l’idée de la Providence, constamment présente, dirige toutes les
actions de la vie des Moraves.
Quand un jeune homme veut prendre une compagne, il s’adresse à la
doyenne des filles ou des veuves, et lui demande celle qu’il voudrait
épouser. L’on tire au sort à l’église, pour savoir s’il doit ou non
s’unir à la femme qu’il préfère; et si le sort est contre lui, il
renonce à sa demande. Les Moraves ont tellement l’habitude de se
résigner, qu’ils ne résistent point à cette décision; et comme ils ne
voient les femmes qu’à l’église, il leur en coûte moins pour renoncer à
leur choix. Cette manière de prononcer sur le mariage et sur beaucoup
d’autres circonstances de la vie indique l’esprit général du culte des
Moraves. Au lieu de s’en tenir à la soumission à la volonté du ciel, ils
se figurent qu’ils peuvent la connaître ou par des inspirations, ou, ce
qui est plus étrange encore, en interrogeant le hasard. Le devoir et les
événements manifestent à l’homme les voies de Dieu sur la terre; comment
peut-il se flatter de les pénétrer par d’autres moyens?
L’on observe d’ailleurs en général, chez les Moraves, les mœurs
évangéliques telles qu’elles devaient exister du temps des apôtres, dans
les communautés chrétiennes. Ni les dogmes extraordinaires, ni les
pratiques scrupuleuses ne font le lien de cette association: l’Évangile
y est interprété de la manière la plus naturelle et la plus claire; mais
on y est fidèle aux conséquences de cette doctrine, et l’on met, sous
tous les rapports, sa conduite en harmonie avec les principes religieux.
Les communautés moraves servent surtout à prouver que le protestantisme,
dans sa simplicité, peut mener au genre de vie le plus austère, et à la
religion la plus enthousiaste; la mort et l’immortalité bien comprises
suffisent pour occuper et diriger toute l’existence.
J’ai été, il y a quelque temps, à Dintendorf, petit village près
d’Erfurt, où une communauté de Moraves s’est établie. Ce village est à
trois lieues de toute grande route, il est placé entre deux montagnes,
sur le bord d’un ruisseau; des saules et des peupliers élevés
l’entourent; il y a dans l’aspect de la contrée quelque chose de calme
et de doux, qui prépare l’âme à sortir des agitations de la vie. Les
maisons et les rues sont d’une propreté parfaite; les femmes, toutes
habillées de même, cachent leurs cheveux et ceignent leur tête avec un
ruban dont les couleurs indiquent si elles sont mariées, filles ou
veuves; les hommes sont vêtus de brun, à peu près comme les quakers. Une
industrie mercantile les occupe presque tous; mais on n’entend pas le
moindre bruit dans le village. Chacun travaille avec régularité et
tranquillité; et l’action intérieure des sentiments religieux apaise
tout autre mouvement.
Les filles et les veuves habitent ensemble dans un grand dortoir, et,
pendant la nuit, une d’elles veille tour à tour pour prier, ou pour
soigner celles qui pourraient devenir malades. Les hommes non mariés
vivent de la même manière. Ainsi, il existe une grande famille pour
celui qui n’a pas la sienne, et le nom de frère et de sœur est commun à
tous les chrétiens.
A la place de cloches, des instruments à vent d’une très belle harmonie
invitent au service divin. En marchant pour aller à l’église, au son de
cette musique imposante, on se sentait enlevé à la terre; on croyait
entendre les trompettes du jugement dernier, non telles que le remords
nous les fait craindre, mais telles qu’une pieuse confiance nous les
fait espérer; il semblait que la miséricorde divine se manifestât dans
cet appel, et prononçât d’avance un pardon régénérateur.
L’église était décorée de roses blanches et de fleurs d’aubépine; les
tableaux n’étaient point bannis du temple, et la musique y était
cultivée, comme faisant partie du culte; on n’y chantait que des
psaumes; il n’y avait ni sermon, ni messe, ni raisonnement, ni
discussion théologique; c’était le culte de Dieu, en esprit et en
vérité. Les femmes, toutes en blanc, étaient rangées les unes à côté des
autres, sans aucune distinction quelconque; elles semblaient des ombres
innocentes, qui venaient comparaître devant le tribunal de la Divinité.
Le cimetière des Moraves est un jardin dont les allées sont marquées par
des pierres funéraires, à côté desquelles on a planté un arbuste à
fleurs. Toutes ces pierres sont égales; aucun de ces arbustes ne s’élève
au-dessus de l’autre, et la même épitaphe sert pour tous les morts: _Il
est né tel jour, et tel autre il est retourné dans sa patrie._ Admirable
expression pour désigner le terme de notre vie! Les anciens disaient:
_Il a vécu_, et jetaient ainsi un voile sur la tombe, pour en dérober
l’idée. Les chrétiens placent au-dessus d’elle l’étoile de l’espérance.
Le jour de Pâques, le service divin se célèbre dans le cimetière qui est
placé à côté de l’église, et la résurrection est annoncée au milieu des
tombeaux. Tous ceux qui sont présents à cet acte du culte savent quelle
est la pierre qu’on doit placer sur leur cercueil, et respirent déjà le
parfum du jeune arbre dont les feuilles et les fleurs se pencheront sur
leurs tombes. C’est ainsi qu’on a vu, dans les temps modernes, une armée
toute entière, assistant à ses propres funérailles, dire pour elle-même
le service des morts, décidée qu’elle était à conquérir
l’immortalité[18].
[18] C’est à Saragosse qu’a eu lieu l’admirable scène à laquelle je
faisais allusion, sans oser la désigner plus clairement. Un aide de
camp du général français vint proposer à la garnison de la ville de
se rendre, et le chef des troupes espagnoles le conduisit sur la
place publique; il vit sur cette place et dans l’église tendue de
noir, les soldats et les officiers à genoux, entendant le service
des morts. En effet, bien peu de ces guerriers vivent encore, et les
habitants de la ville ont aussi partagé le sort de leurs défenseurs.
La communion des Moraves ne peut point s’adapter à l’état social, tel
que les circonstances nous le commandent; mais comme on a beaucoup dit
depuis quelque temps que le catholicisme seul parlait à l’imagination,
il importe d’observer que ce qui remue vraiment l’âme, dans la religion,
est commun à toutes les églises chrétiennes. Un sépulcre et une prière
épuisent toute la puissance de l’attendrissement; et plus la croyance
est simple, plus le culte cause d’émotion.