Considérations générales sur la religion en Allemagne.
Les nations de race germanique sont toutes naturellement religieuses; et
le zèle de ce sentiment a fait naître plusieurs guerres dans leur sein.
Cependant, en Allemagne surtout, l’on est plus porté à l’enthousiasme
qu’au fanatisme. L’esprit de secte doit se manifester sous diverses
formes, dans un pays où l’activité de la pensée est la première de
toutes; mais d’ordinaire l’on n’y mêle pas les discussions théologiques
aux passions humaines; et les diverses opinions, en fait de religion, ne
sortent pas de ce monde idéal où règne une paix sublime.
Pendant longtemps on s’est occupé, comme je le montrerai dans le
chapitre suivant, de l’examen des dogmes du christianisme; mais depuis
vingt ans, depuis que les écrits de Kant ont fortement influé sur les
esprits, il s’est établi dans la manière de concevoir la religion une
liberté et une grandeur qui n’exigent ni ne rejettent aucune forme de
culte en particulier, mais qui font des choses célestes le principe
dominant de l’existence.
Plusieurs personnes trouvent que la religion des Allemands est trop
vague, et qu’il vaut mieux se rallier sous l’étendard d’un culte plus
positif et plus sévère. Lessing dit, dans son _Essai sur l’éducation du
genre humain_, que les révélations religieuses ont toujours été
proportionnées aux lumières qui existaient à l’époque où ces révélations
ont paru. L’ancien Testament, l’Évangile, et, sous plusieurs rapports,
la réformation, étaient, selon leur temps, parfaitement en harmonie avec
les progrès des esprits; et peut-être sommes-nous à la veille d’un
développement du christianisme, qui rassemblera dans un même foyer tous
les rayons épars, et qui nous fera trouver dans la religion plus que la
morale, plus que le bonheur, plus que la philosophie, plus que le
sentiment même, puisque chacun de ces biens sera multiplié par sa
réunion avec les autres.
Quoi qu’il en soit, il est peut-être intéressant de connaître sous quel
point de vue la religion est considérée en Allemagne, et comment on a
trouvé le moyen d’y rattacher tout le système littéraire et
philosophique dont j’ai tracé l’esquisse. C’est une chose imposante que
cet ensemble de pensées qui développe à nos yeux l’ordre moral tout
entier et donne à cet édifice sublime le dévouement pour base, et la
Divinité pour faîte.
C’est au sentiment de l’infini que la plupart des écrivains allemands
rapportent toutes les idées religieuses. L’on demande s’il est possible
de concevoir l’infini; cependant, ne le conçoit-on pas, au moins d’une
manière négative, lorsque, dans les mathématiques, on ne peut supposer
aucun terme à la durée ni à l’étendue? Cet infini consiste dans
l’absence des bornes; mais le sentiment de l’infini, tel que
l’imagination et le cœur l’éprouvent, est positif et créateur.
L’enthousiasme que le beau idéal nous fait éprouver, cette émotion
pleine de trouble et de pureté tout ensemble, c’est le sentiment de
l’infini qui l’excite. Nous nous sentons comme dégagés, par
l’admiration, des entraves de la destinée humaine, et il nous semble
qu’on nous révèle des secrets merveilleux, pour affranchir l’âme à
jamais de la langueur et du déclin. Quand nous contemplons le ciel
étoilé, où des étincelles de lumière sont des univers comme le nôtre, où
la poussière brillante de la voie lactée trace avec des mondes une route
dans le firmament, notre pensée se perd dans l’infini, notre cœur bat
pour l’inconnu, pour l’immense, et nous sentons que ce n’est qu’au delà
des expériences terrestres que notre véritable vie doit commencer.
Enfin, les émotions religieuses, plus que toutes les autres encore,
réveillent en nous le sentiment de l’infini; mais, en le réveillant,
elles le satisfont; et c’est pour cela sans doute qu’un homme d’un grand
esprit disait: «Que la créature pensante n’était heureuse que quand
l’idée de l’infini était devenue pour elle une jouissance, au lieu
d’être un poids».
En effet, quand nous nous livrons en entier aux réflexions, aux images,
aux désirs qui dépassent les limites de l’expérience, c’est alors
seulement que nous respirons. Quand on veut s’en tenir aux intérêts, aux
convenances, aux lois de ce monde, le génie, la sensibilité,
l’enthousiasme, agitent péniblement notre âme; mais ils l’inondent de
délices quand on les consacre à ce souvenir, à cette attente de l’infini
qui se présente, dans la métaphysique, sous la forme des dispositions
innées; dans la vertu, sous celle du dévouement; dans les arts, sous
celle de l’idéal, et dans la religion elle-même, sous celle de l’amour
divin.
Le sentiment de l’infini est le véritable attribut de l’âme: tout ce qui
est beau dans tous les genres excite en nous l’espoir et le désir d’un
avenir éternel et d’une existence sublime; on ne peut entendre ni le
vent dans la forêt, ni les accords délicieux des voix humaines; on ne
peut éprouver l’enchantement de l’éloquence ou de la poésie; enfin,
surtout, enfin on ne peut aimer avec innocence, avec profondeur, sans
être pénétré de religion et d’immortalité.
Tous les sacrifices de l’intérêt personnel viennent du besoin de se
mettre en harmonie avec ce sentiment de l’infini dont on éprouve tout le
charme, quoiqu’on ne puisse l’exprimer. Si la puissance du devoir était
renfermée dans le court espace de cette vie, comment donc aurait-elle
plus d’empire que les passions sur notre âme? qui sacrifierait des
bornes à des bornes? _Tout ce qui finit est si court!_ dit Saint
Augustin; les instants de jouissance que peuvent valoir les penchants
terrestres, et les jours de paix qu’assure une conduite morale,
différeraient de bien peu, si des émotions sans limite et sans terme ne
s’élevaient pas au fond du cœur de l’homme qui se dévoue à la vertu.
Beaucoup de gens nieront ce sentiment de l’infini; et, certes, ils sont
sur un excellent terrain pour le nier, car il est impossible de le leur
expliquer; ce n’est pas quelques mots de plus qui réussiront à leur
faire comprendre ce que l’univers ne leur a pas dit. La nature a revêtu
l’infini des divers symboles qui peuvent le faire arriver jusqu’à nous:
la lumière et les ténèbres, l’orage et le silence, le plaisir et la
douleur, tout inspire à l’homme cette religion universelle dont son cœur
est le sanctuaire.
Un homme dont j’ai déjà eu l’occasion de parler, M. Ancillon, vient de
faire paraître un ouvrage sur la nouvelle philosophie de l’Allemagne,
qui réunit la lucidité de l’esprit français à la profondeur du génie
allemand. M. Ancillon s’est déjà acquis un nom célèbre comme historien;
il est incontestablement ce qu’on a coutume d’appeler en France une
bonne tête; son esprit même est positif et méthodique, et c’est par son
âme qu’il a saisi tout ce que la pensée de l’infini peut présenter de
plus vaste et de plus élevé. Ce qu’il a écrit sur ce sujet porte un
caractère tout à fait original; c’est, pour ainsi dire, le sublime mis à
la portée de la logique: il trace avec précision la ligne où les
connaissances expérimentales s’arrêtent, soit dans les arts, soit dans
la philosophie, soit dans la religion; il montre que le sentiment va
beaucoup plus loin que les connaissances, et que, par delà les preuves
démonstratives, il y a l’évidence naturelle; par delà l’analyse,
l’inspiration; par delà les mots, les idées; par delà les idées, les
émotions, et que le sentiment de l’infini est un fait de l’âme, un fait
primitif, sans lequel il n’y aurait rien dans l’homme que de l’instinct
physique et du calcul.
Il est difficile d’être religieux à la manière introduite par les
esprits secs, ou par les hommes de bonne volonté qui voudraient faire
arriver la religion aux honneurs de la démonstration scientifique. Ce
qui touche si intimement au mystère de l’existence ne peut être exprimé
par les formes régulières de la parole. Le raisonnement dans de tels
sujets sert à montrer où finit le raisonnement, et là où il finit
commence la véritable certitude; car les vérités de sentiment ont une
force d’intensité qui appelle tout notre être à leur appui. L’infini
agit sur l’âme pour l’élever et la dégager du temps. L’œuvre de la vie,
c’est de sacrifier les intérêts de notre existence passagère à cette
immortalité qui commence pour nous dès à présent, si nous en sommes déjà
dignes; et non seulement la plupart des religions ont ce même but, mais
les beaux-arts, la poésie, la gloire et l’amour, sont des religions dans
lesquelles il entre plus ou moins d’alliage.
Cette expression: _c’est divin_, qui est passée en usage pour vanter les
beautés de la nature et de l’art, cette expression est une croyance
parmi les Allemands; ce n’est point par indifférence qu’ils sont
tolérants, c’est parce qu’ils ont de l’universalité dans leur manière de
sentir et de concevoir la religion. En effet, chaque homme peut trouver
dans une des merveilles de l’univers celle qui parle plus puissamment à
son âme: l’un admire la Divinité dans les traits d’un père; l’autre,
dans l’innocence d’un enfant; l’autre, dans le céleste regard des
vierges de Raphaël, dans la musique, dans la poésie, dans la nature,
n’importe: car tous s’entendent, si tous sont animés par le principe
religieux, génie du monde et de chaque homme.
Des esprits supérieurs ont élevé des doutes sur tel ou tel dogme; et
c’était un grand malheur que la subtilité de la dialectique ou les
prétentions de l’amour-propre pussent troubler et refroidir le sentiment
de la foi. Souvent aussi la réflexion se trouvait à l’étroit dans ces
religions intolérantes dont on avait fait, pour ainsi dire, un code
pénal, et qui donnaient à la théologie toutes les formes d’un
gouvernement despotique. Mais qu’il est sublime, ce culte qui nous fait
ressentir une jouissance céleste dans l’inspiration du génie, comme dans
la vertu la plus obscure; dans les affections les plus tendres, comme
dans les peines les plus amères; dans la tempête, comme dans les beaux
jours; dans la fleur, comme dans le chêne; dans tout, hors le calcul,
hors le froid mortel de l’égoïsme, qui nous sépare de la nature
bienfaisante, et nous donne la vanité seule pour mobile, la vanité dont
la racine est toujours venimeuse! qu’elle est belle, la religion qui
consacre le monde entier à son auteur, et se sert de toutes nos facultés
pour célébrer les rites saints du merveilleux univers!
Loin qu’une telle croyance interdise les lettres ni les sciences, la
théorie de toutes les idées et le secret de tous les talents lui
appartiennent; il faudrait que la nature et la Divinité fussent en
contradiction, si la piété sincère défendait aux hommes de se servir de
leurs facultés, et de goûter les plaisirs qu’elles donnent. Il y a de la
religion dans toutes les œuvres du génie; il y a du génie dans toutes
les pensées religieuses. L’esprit est d’une moins illustre origine, il
sert à contester; mais le génie est créateur. La source inépuisable des
talents et des vertus, c’est le sentiment de l’infini, qui a sa part
dans toutes les actions généreuses et dans toutes les conceptions
profondes.
La religion n’est rien si elle n’est pas tout, si l’existence n’en est
pas remplie, si l’on n’entretient pas sans cesse dans l’âme cette foi à
l’invisible, ce dévouement, cette élévation de désirs, qui doivent
triompher des penchants vulgaires auxquels notre nature nous expose.
Néanmoins, comment la religion pourrait-elle nous être sans cesse
présente, si nous ne la rattachions pas à tout ce qui doit occuper une
belle vie, les affections dévouées, les méditations philosophiques et
les plaisirs de l’imagination? Un grand nombre de pratiques sont
recommandées aux fidèles, afin qu’à tous les moments du jour la religion
leur soit rappelée par les obligations qu’elle impose; mais si la vie
entière pouvait être naturellement et sans effort un culte de tous les
instants, ne serait-ce pas mieux encore? puisque l’admiration pour le
beau se rapporte toujours à la Divinité, et que l’élan même des pensées
fortes nous fait remonter vers notre origine, pourquoi donc la puissance
d’aimer, la poésie, la philosophie, ne seraient-elles pas les colonnes
du temple de la foi?