CHAPITRE PREMIER

De la Philosophie.

On a voulu jeter, depuis quelque temps, une grande défaveur sur le mot

de philosophie. Il en est ainsi de tous ceux dont l’acception est très

étendue; ils sont l’objet des bénédictions ou des malédictions de

l’espèce humaine, suivant qu’on les emploie à des époques heureuses ou

malheureuses; mais, malgré les injures et les louanges accidentelles des

individus et des nations, la philosophie, la liberté, la religion ne

changent jamais de valeur. L’homme a maudit le soleil, l’amour et la

vie; il a souffert, il s’est senti consumé par ces flambeaux de la

nature; mais voudrait-il pour cela les éteindre?

Tout ce qui tend à comprimer nos facultés est toujours une doctrine

avilissante, il faut les diriger vers le but sublime de l’existence, le

perfectionnement moral; mais ce n’est point par le suicide partiel de

telle ou telle puissance de notre être que nous nous rendrons capables

de nous élever vers ce but; nous n’avons pas trop de tous nos moyens

pour nous en rapprocher; et si le ciel avait accordé à l’homme plus de

génie, il en aurait d’autant plus de vertu.

Parmi les différentes branches de la philosophie, celle qui a

particulièrement occupé les Allemands, c’est la métaphysique. Les objets

qu’elle embrasse peuvent être divisés en trois classes. La première se

rapporte au mystère de la création, c’est-à-dire à l’infini en toutes

choses, la seconde à la formation des idées dans l’esprit humain, et la

troisième à l’exercice de nos facultés, sans remonter à leur source.

La première de ces études, celle qui s’attache à connaître le secret de

l’univers, a été cultivée chez les Grecs comme elle l’est maintenant

chez les Allemands. On ne peut nier qu’une telle recherche, quelque

sublime qu’elle soit dans son principe, ne nous fasse sentir à chaque

pas notre impuissance, et le découragement suit les efforts qui ne

peuvent atteindre à un résultat. L’utilité de la troisième classe des

observations métaphysiques, celle qui se renferme dans la connaissance

des actes de notre entendement, ne saurait être contestée; mais cette

utilité se borne aux cercles des expériences journalières. Les

méditations philosophiques de la seconde classe, celles qui se dirigent

sur la nature de notre âme et sur l’origine de nos idées, me paraissent

de toutes les plus intéressantes. Il n’est pas probable que nous

puissions jamais connaître les vérités éternelles qui expliquent

l’existence de ce monde: le désir que nous en éprouvons est au nombre

des nobles pensées qui nous attirent vers une autre vie; mais ce n’est

pas pour rien que la faculté de nous examiner nous-mêmes nous a été

donnée. Sans doute, c’est déjà se servir de cette faculté que d’observer

la marche de notre esprit, tel qu’il est; toutefois en s’élevant plus

haut, en cherchant à savoir si cet esprit agit spontanément, ou s’il ne

peut penser que provoqué par les objets extérieurs, nous aurons des

lumières de plus sur le libre arbitre de l’homme, et par conséquent sur

le vice et la vertu.

Une foule de questions morales et religieuses dépendent de la manière

dont on considère l’origine de la formation de nos idées. C’est surtout

la diversité des systèmes à cet égard qui sépare les philosophes

allemands des philosophes français. Il est aisé de concevoir que si la

différence est à la source, elle doit se manifester dans tout ce qui en

dérive; il est donc impossible de faire connaître l’Allemagne, sans

indiquer la marche de la philosophie, qui depuis Leibnitz jusqu’à nos

jours n’a cessé d’exercer un si grand empire sur la république des

lettres.

Il y a deux manières d’envisager la métaphysique de l’entendement

humain, ou dans sa théorie, ou dans ses résultats. L’examen de la

théorie exige une capacité qui m’est étrangère; mais il est facile

d’observer l’influence qu’exerce telle ou telle opinion métaphysique sur

le développement de l’esprit et de l’âme. L’Évangile nous dit _qu’il

faut juger les prophètes par leurs œuvres_: cette maxime peut aussi nous

guider entre les différentes philosophies; car tout ce qui tend à

l’immortalité n’est jamais qu’un sophisme. Cette vie n’a quelque prix

que si elle sert à l’éducation religieuse de notre cœur, que si elle

nous prépare à une destinée plus haute, par le choix libre de la vertu

sur la terre. La métaphysique, les institutions sociales, les arts, les

sciences, tout doit être apprécié d’après le perfectionnement moral de

l’homme; c’est la pierre de touche qui est donnée à l’ignorant comme au

savant. Car, si la connaissance des moyens n’appartient qu’aux initiés,

les résultats sont à la portée de tout le monde.

Il faut avoir l’habitude de la méthode de raisonnement dont on se sert

en géométrie, pour bien comprendre la métaphysique. Dans cette science,

comme dans celle du calcul, le moindre chaînon sauté détruit toute la

liaison qui conduit à l’évidence. Les raisonnements métaphysiques sont

plus abstraits et non moins précis que ceux des mathématiques, et

cependant leur objet est vague. L’on a besoin de réunir en métaphysique

les deux facultés les plus opposées, l’imagination et le calcul: c’est

un nuage qu’il faut mesurer avec la même exactitude qu’un terrain, et

nulle étude n’exige une aussi grande intensité d’intention; néanmoins

dans les questions les plus hautes il y a toujours un point de vue à la

portée de tout le monde, et c’est celui-là que je me propose de saisir

et de présenter.

Je demandais un jour à Fichte, l’une des plus fortes têtes pensantes de

l’Allemagne, s’il ne pouvait pas me dire sa morale, plutôt que sa

métaphysique?--L’une dépend de l’autre, me répondit-il.--Et ce mot était

plein de profondeur: il renferme tous les motifs de l’intérêt qu’on peut

prendre à la philosophie.

On s’est accoutumé à la considérer comme destructive de toutes les

croyances du cœur; elle serait alors la véritable ennemie de l’homme;

mais il n’en est point ainsi de la doctrine de Platon, ni de celle des

Allemands; ils regardent le sentiment comme un fait, comme le fait

primitif de l’âme, et la raison philosophique comme destinée seulement à

rechercher la signification de ce fait.

L’énigme de l’univers a été l’objet des méditations perdues d’un grand

nombre d’hommes, dignes aussi d’admiration, puisqu’ils se sentaient

appelés à quelque chose de mieux que ce monde. Les esprits d’une haute

lignée errent sans cesse autour de l’abîme des pensées sans fin; mais

néanmoins il faut s’en détourner, car l’esprit se fatigue en vain dans

ces efforts pour escalader le ciel.

L’origine de la pensée a occupé tous les véritables philosophes. Y

a-t-il deux natures dans l’homme? S’il n’y en a qu’une, est-ce l’âme ou

la matière? S’il y en a deux, les idées viennent-elles par les sens, ou

naissent-elles dans notre âme, ou bien sont-elles un mélange de l’action

des objets extérieurs sur nous et des facultés intérieures que nous

possédons?

A ces trois questions, qui ont divisé de tout temps le monde

philosophique, est attaché l’examen qui touche le plus immédiatement à

la vertu: savoir si la fatalité ou le libre arbitre décide des

résolutions des hommes.

Chez les anciens, la fatalité venait de la volonté des dieux; chez les

modernes, on l’attribue au cours des choses. La fatalité, chez les

anciens, faisait ressortir le libre arbitre, car la volonté de l’homme

luttait contre l’événement, et la résistance morale était invincible; le

fatalisme des modernes, au contraire, détruit nécessairement la croyance

au libre arbitre; si les circonstances nous créent ce que nous sommes,

nous ne pouvons pas nous opposer à leur ascendant; si les objets

extérieurs sont la cause de tout ce qui se passe dans notre âme, quelle

pensée indépendante nous affranchirait de leur influence? La fatalité

qui descendait du ciel remplissait l’âme d’une sainte terreur, tandis

que celle qui nous lie à la terre ne fait que nous dégrader. A quoi bon

toutes ces questions, dira-t-on? A quoi bon ce qui n’est pas cela?

pourrait-on répondre. Car qu’y a-t-il de plus important pour l’homme,

que de savoir s’il a vraiment la responsabilité de ses actions, et dans

quel rapport est la puissance de la volonté avec l’empire des

circonstances sur elle? Que serait la conscience, si nos habitudes

seules l’avaient fait naître, si elle n’était rien que le produit des

couleurs, des sons, des parfums, enfin des circonstances de tout genre

dont nous aurions été environnés pendant notre enfance?

La métaphysique, qui s’applique à découvrir quelle est la source de nos

idées, influe puissamment par ses conséquences sur la nature et la force

de notre volonté; cette métaphysique est à la fois la plus haute et la

plus nécessaire de nos connaissances, et les partisans de l’utilité

suprême, de l’utilité morale, ne peuvent la dédaigner.

De l'Allemagne; t. 2 · 第 21 / 59 题