CHAPITRE XXXVII.

La Sortie.

«Il vit enfin s'ouvrir la porte redoutable,

«Et sortir de soldats une foule innombrable.»

MILTON. _Le Paradis reconquis_.

UN profond silence régna bientôt dans la grande armée rassemblée sous

les murs de Liège. Pendant un certain temps les cris des soldats

répétant leurs signaux et cherchant à rejoindre chacun sa bannière,

retentirent comme les aboiemens de chiens égarés redemandant leurs

maîtres. Mais enfin, épuisés par les fatigues du jour, ils se

rassemblèrent sous les abris qu'ils purent trouver, et ceux qui n'en

trouvèrent aucun s'étendirent le long des murs, des haies, partout où

ils purent se faire un rempart contre les élémens; ils s'endormirent de

lassitude en attendant le retour du matin, que plusieurs d'entre eux ne

devaient jamais voir. Le sommeil ferma tous les yeux dans le camp, à la

réserve de ceux des gardes qui étaient de faction devant le

quartier-général du roi et celui du duc.

Les dangers et les espérances du lendemain, les projets même de gloire

que beaucoup de jeunes seigneurs formaient en songeant au prix splendide

proposé à celui qui vengerait la mort de l'évêque de Liège, cédèrent à

la fatigue et au sommeil. Il n'en fut pas ainsi à l'égard de Quentin

Durward. La certitude qu'il possédait seul les moyens de distinguer de

la Marck dans la mêlée; le présage favorable qu'il pouvait tirer de la

manière dont Isabelle l'en avait instruit; la pensée que la fortune

l'avait glacé dans une crise périlleuse, mais dont le résultat, quoique

incertain, pouvait être pour lui le plus beau triomphe, éloignèrent de

lui toute envie de dormir, et l'armèrent d'une vigueur infatigable.

Placé, par ordre exprès du roi, au poste le plus avancé entre le camp et

la ville, sur la droite du faubourg dont nous avons déjà parlé, il

aurait voulu percer de ses yeux les ténèbres qui lui dérobaient la vue

des murs de Liège, et ses oreilles étaient tout attention pour entendre

le moindre bruit qui pourrait annoncer quelque mouvement dans la ville

assiégée. Mais les horloges de la ville avaient successivement sonné

trois heures après minuit, et tout était encore tranquille et silencieux

comme le tombeau.

Enfin, à l'instant où il commençait à croire que la sortie projetée

n'aurait lieu qu'au point du jour, et qu'il songeait avec joie qu'il

pourrait plus facilement reconnaître la barre d'illégitimité traversant

les fleurs de lis des armoiries de Dunois, il crut entendre dans la

ville un bruit semblable au bourdonnement d'abeilles troublées dans leur

ruche, qui se préparent à se défendre. Il redoubla d'attention: le bruit

continuait, mais toujours si sourd et si vague, que ce pouvait être le

murmure du vent agitant les branches des arbres d'un petit bois situé à

quelque distance, ou celui des eaux, de quelque ruisseau gonflé par la

pluie de la soirée précédente, et qui se jetait dans la Meuse avec plus

d'impétuosité que de coutume. Ces réflexions empêchèrent Quentin de

donner l'alarme, car c'eût été une grande faute, s'il l'eût donnée

inconsidérément. Mais le bruit augmentant peu à peu, et semblant

s'approcher du faubourg et du poste qu'il occupait, il jugea qu'il était

de son devoir de se replier sur le petit corps d'archers destinés à le

soutenir, et commandés par son oncle. En moins d'une seconde, tous

furent sur pied aussi silencieusement que possible, et un instant après

lord Crawford était à leur tête. Il dépêcha un archer pour donner

l'alarme au roi et à sa maison, et se retira avec son petit

détachement à quelque distance du feu qu'on avait allumé, afin que la

clarté qu'il répandait ne les fit pas apercevoir. Enfin l'espèce de

bruit confus qu'ils avaient entendu jusqu'alors, et qui semblait

approcher d'eux, cessa tout à coup, et fit place à un autre qui

annonçait évidemment la marche plus éloignée d'une troupe nombreuse

s'avançant vers le faubourg.

--Ces paresseux de Bourguignons sont endormis à leur poste, dit Crawford

à voix basse; courez au faubourg, Cunningham, et éveillez ces bœufs

stupides.

--Faites un détour en arrière pour vous y rendre, dit Quentin; car, ou

mes oreilles m'ont étrangement trompé, ou le premier corps que nous

avons entendu s'est avancé entre nous et le faubourg.

--Bien parlé, Quentin, bien parlé, mon brave, dit Crawford, tu es

meilleur soldat que ne le comporte ton âge. Les premiers ne se sont

arrêtés que pour attendre les autres; je voudrais savoir plus

précisément où ils sont.

--Je vais tâcher de les reconnaître, milord, et je viendrai vous en

faire rapport.

--Va, mon enfant, va; tu as de bonnes oreilles, de bons yeux et de la

bonne volonté; mais sois prudent; je ne voudrais pas te perdre pour

trois placks[82].

Quentin, son arquebuse en avant, et prêt à faire feu, s'avança avec

précaution sur un terrain qu'il avait reconnu la veille pendant le

crépuscule, et s'assura non-seulement qu'un corps de troupes

très-considérable s'avançait entre le faubourg et le quartier-général du

roi, mais qu'il était précédé d'un détachement peu nombreux qui avait

fait halte, et dont il était assez près pour entendre les hommes qui le

composaient causer à voix basse, comme s'ils se fussent consultés sur ce

qu'ils devaient faire. Enfin deux ou trois enfans perdus de cette troupe

avancée s'approchèrent à très-peu de distance de lui. Voyant qu'il ne

pouvait faire retraite sans courir le risque d'être aperçu, Quentin cria

à voix haute:_--Qui vive_?

--_Vive--Li--è--ge! c'est-à-dire, vive France_! répondit un soldat,

corrigeant à l'instant sa première réponse.

Durward fit feu de son arquebuse; il entendit un homme tomber; et au

milieu du bruit d'une décharge irrégulière de coups de mousquet tirés au

hasard, mais qui prouvait que cette première troupe était plus nombreuse

qu'il ne l'avait d'abord supposé, il se replia sur son poste, et y

arriva sans être blessé.

--Admirablement! mon brave, dit Crawford; et maintenant qu'on se rabatte

sur le quartier-général. Nous ne sommes pas en force suffisante pour

tenir contre eux en rase campagne.

Ils rentrèrent dans la maison où était logé le roi, et y trouvèrent tout

dans le plus grand ordre, les diverses troupes étant déjà formées, tant

dans la cour que dans le jardin. Louis lui-même était prêt à monter à

cheval.

--Où allez-vous, Sire? lui demanda Crawford. Vous êtes en sûreté ici au

milieu de vos soldats.

--Non pas, répondit Louis, il faut que j'aille sur-le-champ trouver le

duc, et qu'il soit convaincu de notre bonne foi dans ce moment critique;

sans quoi nous allons avoir sur nous en même temps les Liégeois et les

Bourguignons.

À ces mots, montant à cheval, il ordonna à Dunois de prendre le

commandement des troupes françaises hors de la maison, et à Crawford

d'en garder l'intérieur avec ses archers. Il fit avancer quatre pièces

de campagne laissées à un demi-mille en arrière, et recommanda aux

soldats de tenir ferme à ce poste; mais il défendit qu'on marchât en

avant, quelque succès qu'on pût obtenir. Après avoir donné ces ordres,

Louis partit pour se rendre au quartier-général du duc de Bourgogne.

Le délai qui permit de faire toutes ces dispositions fut dû à un heureux

hasard. Quentin, en tirant son coup d'arquebuse, avait tué le

propriétaire de la maison de campagne où se trouvait le roi. Il servait

de guide à la colonne destinée à l'attaquer, et sans cet événement

l'attaque aurait probablement réussi.

Durward, d'après les ordres du roi, le suivit chez le duc. Ils le

trouvèrent livré à des transports de fureur qui le mettaient presque

hors d'état de s'acquitter des devoirs de général: et cependant

l'occasion était pressante; car indépendamment d'un combat furieux qui

se livrait dans le faubourg, sur la gauche de l'armée; outre l'attaque

dirigée contre le quartier-général du roi, au centre, et qui était

soutenue avec courage, une troisième colonne de Liégeois, supérieure en

nombre aux deux autres, sortie de la ville par une brèche plus éloignée,

et arrivée par des sentiers de traverse et des chemins qui leur étaient

bien connus, venait de tomber sur l'aile droite de l'armée

bourguignonne, qui, alarmée par leurs cris de _vive la France! Montjoie

Saint-Denis!_ mêlés à ceux de _Liège! Sanglier-Rouge!_ et soupçonnant

quelque trahison de la part de l'armée française confédérée, ne fit

qu'une résistance faible et imparfaite, tandis que le duc, l'écume à la

bouche, jurant et maudissant son seigneur suzerain et tout ce qui lui

appartenait, criait qu'on tirât indistinctement sur tous les Français,

noirs ou blancs, faisant allusion aux écharpes blanches dont les soldats

du roi s'étaient entouré le bras, conformément à ses ordres.

L'arrivée du roi, accompagné seulement d'une douzaine d'archers, dont

Quentin et le Balafré faisaient partie, fit rendre plus de justice à la

loyauté des Français. D'Hymbercourt, Crèvecœur, et d'autres seigneurs

bourguignons dont le nom était célèbre dans le métier des armes, se

chargèrent de donner au combat une forme plus régulière; et tandis que

les uns faisaient avancer des troupes plus éloignées que la terreur

panique n'avait pas encore atteintes, les autres, se jetant dans la

mêlée, ranimèrent l'instinct de la discipline, et le duc lui-même se

montrait au premier rang comme un simple homme d'armes. Le roi, de son

côté, agissait en général plein de sang-froid, de calme et de sagacité,

qui ne cherche ni ne fuit le danger; il montra tant de sagesse et de

prudence, que les chefs bourguignons eux-mêmes n'hésitaient pas à

exécuter tous les ordres qu'il donnait. Enfin peu à peu on rangea

l'armée en bataille, et les assaillans se trouvèrent fort incommodés par

le feu de l'artillerie.

Le combat était devenu une scène d'horreur. Sur l'aile gauche, le

faubourg, après avoir été vivement disputé, avait été livré aux flammes,

et l'épouvantable incendie n'empêchait pas qu'on ne se disputât encore

la possession des ruines embrasées. Au centre, les troupes françaises,

quoique pressées par des forces très-supérieures, maintenaient un feu si

constant et si bien nourri, que la _lust-haus_ semblait entourée de

rayons de lumière comme la couronne d'un martyr. Sur la gauche, la

victoire était contestée avec acharnement, et les deux partis gagnaient

ou perdaient successivement du terrain, suivant qu'il arrivait aux

Liégeois des renforts de la ville, ou aux Bourguignons des corps de

réserve.

On se battit ainsi avec une fureur sans relâche pendant trois mortelles

heures qui amenèrent enfin, le lever de l'aurore, tant désiré par les

assiégeans. Les efforts de l'ennemi, au centre et sur la droite,

semblaient alors se ralentir, et l'on entendit plusieurs décharges

d'artillerie partir du quartier-général du roi.

--Bénie soit la sainte Vierge! s'écria Louis dès que ce bruit frappa ses

oreilles. Les pièces de campagne sont arrivées, et il n'y a rien à

craindre pour la _lust-haus_. Se tournant alors vers Quentin et le

Balafré:--Allez dire à Dunois, leur dit-il, de se porter avec tous nos

hommes d'armes, à l'exception de ceux qui sont nécessaires à la défense

de la maison, entre l'aile droite et la ville, afin d'empêcher la sortie

des renforts que ces obstinés Liégeois envoient à chaque instant à

l'armée.

L'oncle et le neveu partirent au galop, et allèrent joindre Dunois et

Crawford, qui, impatiens et las d'être restés sur la défensive, obéirent

avec joie. À la tête d'environ deux cents gentilshommes français, suivis

d'écuyers et d'hommes d'armes, et d'une partie des archers de la garde

écossaise, ils traversèrent le champ de bataille, foulant aux pieds les

morts et les blessés, et arrivèrent sur les flancs du corps principal

des Liégeois, qui attaquait la droite de l'armée bourguignonne avec une

fureur sans égale. Le jour qui commençait à paraître leur fit voir que

de nouvelles forces sortaient encore de la ville, soit pour continuer la

bataille sur ce point, soit pour protéger la retraite des troupes déjà

dans la mêlée.

--De par le ciel! dit le vieux Crawford à Dunois, si je n'étais sûr

que vous êtes à mon côté, je croirais vous voir au milieu de ces

bourgeois et de ces bandits, les rangeant en ordre, votre bâton de

commandement à la main. Seulement, si c'est vous qui êtes là-bas, vous

êtes plus gros que de coutume. Êtes-vous bien sûr que ce soldat n'est

pas votre apparition[83], votre homme double, comme disent les

Flamands?

--Mon apparition! répondit Dunois; je ne sais ce que vous voulez

dire[84]; mais il est certain que je vois un coquin qui ose porter mes

armoiries sur son écu et sur son cimier, et je le punirai de cette

insolence.

--Au nom du ciel! monseigneur, s'écria Quentin, daignez me laisser le

soin de votre vengeance.

--À toi, jeune homme! répondit Dunois; c'est vraiment une demande

modeste. Non, non; c'est un cas qui n'admet pas de substitution; et se

tournant vers ceux qui le suivaient:--Gentilshommes français,

s'écria-t-il, formez vos rangs, la lance en avant; ouvrons au soleil

levant un passage à travers ces pourceaux de Liège et ces sanglier des

Ardennes, qui font une mascarade de nos anciennes armoiries.

On lui répondit par de grands cris:--Dunois! Dunois! Vive le fils du

brave bâtard! Orléans, à la rescousse! et suivant leur chef, ils

chargèrent au grand galop. Ils n'avaient pas affaire à de timides

ennemis. Le corps nombreux qu'ils chargeaient consistait entièrement en

infanterie, à l'exception de quelques officiers à cheval. Le premier

rang de ces soldats fléchit un genou seulement, et le troisième resta

debout; de manière que les premiers fixaient à leurs pieds le bois de

leurs lances, et les derniers présentaient la pointe des leurs au-dessus

de la tête des autres, pour offrir à la charge des hommes d'armes la

même défense que le hérisson oppose à son ennemi. Peu d'entre eux

réussirent d'abord à se frayer un chemin à travers ce mur de fer; mais

Dunois fut de ce nombre. Donnant un coup d'éperon à son cheval de

bataille, il fit franchir à ce noble animal un espace de plus de douze

pieds; et d'un seul bond, il se trouva, au milieu de la phalange

ennemie. Il chercha alors à joindre l'objet de son animosité, et ne fut

pas peu surpris de voir Quentin Durward combattant au premier rang à

côté de lui: la jeunesse, le courage, l'amour, la ferme détermination de

vaincre ou de mourir, avaient maintenu le jeune Écossais sur la même

ligne que le meilleur chevalier de toute l'Europe; car Dunois jouissait

de cette réputation, qui était méritée.

Leurs lances furent bientôt rompues; mais les lansquenets n'étaient pas

en état de résister au tranchant de leurs épées longues et pesantes,

tandis que les leurs ne faisaient que peu d'impression sur l'armure

complète d'acier dont étaient couverts les deux chevaliers et leurs

chevaux. Ils s'efforçaient encore, à l'égal l'un de l'autre, de percer

les rangs pour arriver à celui où le guerrier qui avait usurpé les

armoiries de Dunois remplissait les devoirs d'un chef habile et

intrépide, quand Dunois remarquant d'un autre côté un homme d'armes dont

la tête était couverte de la peau de sanglier qui distinguait

ordinairement de la Marck, dit à Quentin:--Tu es digne de venger

l'insulte faite aux armes d'Orléans, et je t'en laisse le soin. Balafré,

soutiens ton neveu. Mais que personne n'ose disputer à Dunois la chasse

du Sanglier.

On ne peut douter que Quentin Durward acceptât avec grande joie la part

qui lui était attribuée dans cette division de travaux, et chacun d'eux

s'empressa de se frayer un chemin vers l'objet qu'il voulait atteindre,

suivi et soutenu par ceux qui purent se maintenir près de leur personne.

Mais en ce moment la colonne que de la Marck se proposait de soutenir

quand il s'était vu lui-même arrêté par la charge de Dunois, avait perdu

tous ses avantages gagnés pendant la nuit; et les Bourguignons, au

retour du jour, avaient reconquis ceux de la supériorité de la

discipline. La grande masse des Liégeois, forcée à faire retraite, prit

bientôt la fuite, et vint retomber sur ceux qui combattaient les

Français. Le champ de bataille n'offrit plus qu'une mêlée confuse de

soldats combattans, fuyans, poursuivans: torrent qui se dirigeait vers

les murs de la ville, et qui aboutit à la principale brèche par où les

Liégeois avaient fait leur sortie.

Durward fit des efforts plus qu'humains pour atteindre l'objet spécial

de sa poursuite, qui, par ses cris et son exemple, s'efforçait de

renouveler le combat, et qui était vaillamment secondé par une troupe de

lansquenets d'élite. Le Balafré et quelques-uns de ses camarades

suivaient Quentin pas à pas, et admiraient la valeur extraordinaire que

montrait un soldat si jeune. Sur la brèche, de la Marck, car c'était

lui-même, réussit à rallier un moment les fuyards, et à arrêter ceux qui

les poursuivaient de plus près. Il tenait en main une espèce de massue

en fer qui terrassait tout ce qu'elle touchait; il était tellement

couvert de sang, qu'il devenait presque impossible de distinguer sur son

écu aucune trace des armoiries qui avaient tellement irrité Dunois.

Durward ne trouva alors que peu de difficulté à approcher de lui, car la

situation avantageuse qu'il avait prise sur la brèche, et l'usage qu'il

faisait de sa terrible massue, engageaient la plupart des assaillans à

chercher quelque point d'attaque moins dangereux que celui qui était

défendu par un si redoutable antagoniste. Mais Quentin, qui connaissait

mieux l'importance de la victoire à remporter sur cet ennemi formidable,

mit pied à terre au bas de la brèche, et laissant son coursier, noble

don qu'il avait reçu du duc d'Orléans, il s'élança au hasard dans la

mêlée, et se mit à gravir les décombres pour se mesurer avec le Sanglier

des Ardennes.

De la Marck, comme s'il eût deviné son intention, se tourna vers lui la

massue levée; et ils étaient sur le point de se rencontrer, quand de

grands cris, des cris tumultueux de triomphe et de désespoir,

annoncèrent que les assiégeans entraient dans la ville, d'un autre côté,

en arrière de ceux qui défendaient la brèche. À ces cris de terreur, de

la Marck abandonna la brèche, et appelant de la voix et par le son de

son cor ceux qui voulaient se rallier à sa fortune désespérée, il

chercha à effectuer sa retraite vers une partie de la ville d'où il

pourrait gagner l'autre rive de la Meuse. Ceux qui le suivirent

formaient un corps de soldats bien disciplinés, mais qui, n'ayant jamais

accordé quartier à personne, étaient résolus à ne pas le demander; en ce

moment de désespoir, ils se mirent en si bon ordre, que leur ligne de

bataille occupait toute la largeur d'une rue. Ils ne craignaient pas de

s'arrêter de temps en temps pour faire face à ceux qui les

poursuivaient, et dont un certain nombre commençaient à chercher une

occupation moins dangereuse, en forçant les portes des maisons pour se

livrer au pillage.

Caché par son déguisement aux yeux de tous ceux qui se promettaient de

gagner des honneurs et des richesses en faisant tomber sa tête, il est

probable que de la Marck aurait pu s'échapper, sans la poursuite

infatigable de Quentin Durward, du Balafré, et de quelques-uns de ses

camarades. À chaque pause que faisaient les lansquenets, un combat

furieux s'engageait entre eux et les archers, et dans chaque mêlée

Quentin cherchait à joindre de la Marck; mais celui-ci, dont l'unique

but était alors d'effectuer sa retraite, semblait vouloir éviter un

combat singulier. La confusion était générale. Les cris des femmes, ceux

des habitans exposés à la licence d'une soldatesque effrénée, formaient

un tumulte non moins épouvantable que celui de la bataille. C'était la

douleur et le désespoir se disputant avec la violence et la fureur à qui

élèverait plus haut la voix.

À l'instant où de la Marck, continuant sa retraite au milieu de cette

scène d'horreur, venait de passer devant la porte d'une petite chapelle

à laquelle on attachait une idée de sainteté particulière, de nouveaux

cris:--France! France! Bourgogne! Bourgogne! lui apprirent qu'un corps

nombreux d'assiégeans entrait par l'autre extrémité de la rue, et que

par conséquent sa retraite était coupée.

--Conrard, dit-il à son lieutenant, prenez avec vous tous ces braves

gens; chargez ces drôles avec vigueur, et tâchez de vous frayer un

passage à travers leurs rangs. Quant à moi, tout est dit, le Sanglier

est aux abois; mais je me sens encore la force d'envoyer aux enfers

avant moi quelques-uns de ces vagabonds écossais.

Conrard obéit; et se mettant à la tête des lansquenets qui restaient, il

marcha au pas de charge contre les ennemis qui s'avançaient, dans le

dessein de périr ou de s'ouvrir un chemin au milieu d'eux. Il ne resta

près du chef que cinq à six de ses meilleurs soldats, déterminés à périr

avec leur maître, et ils firent face aux archers, qui n'étaient guère

plus nombreux.

--Sanglier! Sanglier! s'écria de la Marck d'une voix de tonnerre en

brandissant sa massue. Holà! messieurs les Écossais, qui de vous veut

gagner une couronne de comte? Qui veut avoir la tête du Sanglier? Vous

semblez en avoir envie, jeune homme; mais il faut mériter la récompense

avant de l'obtenir.

Quentin n'entendit ces paroles que fort imparfaitement, à travers la

visière du casque de Guillaume, mais il ne put se méprendre sur ses

intentions, car à peine eut-il eu le temps de crier à son oncle et à ses

camarades de se tenir en arrière, s'ils étaient hommes d'honneur, que de

la Marck s'élança contre lui avec le bond d'un tigre, brandissant sa

massue pour la lui laisser tomber sur la tête à l'instant où ses pieds

toucheraient la terre. Mais Durward, dont le pied était aussi léger que

l'œil vif, fît un saut de côté, et évita un coup qui lui eût été fatal.

Ils combattirent alors corps à corps, comme le loup avec le chien de

berger qui l'attaque, leurs compagnons restant de chaque côté

spectateurs immobiles du combat, car le Balafré criait de toutes ses

forces;--Armes égales! armes égales! Fût-il aussi redoutable que

Wallace, je ne craindrais pas pour mon neveu.

Sa confiance fut justifiée: quoique les coups du brigand tombassent sur

le jeune archer comme ceux du marteau sur l'enclume, la vivacité des

mouvemens de Durward et sa dextérité faisaient qu'il les évitait, et

qu'il lui en portait d'autres avec la pointe d'une arme moins bruyante,

mais qui produisait plus d'effet, car le terrain était tout couvert du

sang de son antagoniste, dont la force extraordinaire commençait à céder

à la fatigue. Cependant, soutenu par le courage et la colère, il

combattait toujours avec la même énergie, et la victoire de Quentin

paraissait encore douteuse et éloignée, quand la voix d'une femme se fit

entendre derrière lui en l'appelant par son nom, et en s'écriant:--Au

secours! au secours! pour l'amour de la sainte Vierge!

Il tourna la tête un instant, et il lui suffit d'un coup d'œil pour

reconnaître Gertrude Pavillon. Sa mante avait été déchirée, et elle

était entraînée par un soldat français, entré avec plusieurs autres dans

la petite chapelle où s'étaient réfugiées des femmes épouvantées, qu'ils

avaient saisies comme leur proie.

--Attends-moi seulement un instant, cria-t-il à de la Marck; et il

courut délivrer sa bienfaitrice d'une situation qu'il regardait avec

raison comme fort dangereuse pour elle.

--Je n'attends le bon plaisir de personne, dit de la Marck en

brandissant sa massue, et il commençait à battre en retraite, n'étant

sans doute pas fâché d'être débarrassé d'un si formidable adversaire.

--Vous attendrez pourtant le mien, s'il vous plaît, s'écria le Balafré.

Je ne veux pas que la besogne de mon neveu reste à moitié faite. Et

tirant son épée à double tranchant, il attaqua de la Marck à l'instant.

Cependant la tâche qu'avait entreprise Quentin de délivrer Gertrude ne

se trouva pas aussi facile qu'il se l'était imaginé. Celui qui s'en

était emparé refusa de renoncer à sa prise; quelques-uns de ses

camarades le soutinrent; Durward fut obligé d'appeler à son aide deux ou

trois de ses compagnons pour accomplir sa bonne œuvre, et pendant ce

temps la fortune lui ravit l'occasion qu'elle lui avait présentée.

Lorsqu'il eut enfin réussi à délivrer Gertrude, la rue était déserte; il

s'y trouvait seul avec elle. Oubliant alors la situation de sa compagne

restée sans défense, il allait se mettre à la recherche du Sanglier des

Ardennes, comme le lévrier suit le lièvre à la piste; mais Gertrude au

désespoir, s'attachant à ses vêtemens, s'écria:--Par l'honneur de votre

mère, ne me laissez pas ici! Si vous êtes homme d'honneur, protégez-moi,

conduisez-moi chez mon père, dans la maison qui vous a servi d'asile

ainsi qu'à la comtesse Isabelle. Pour l'amour d'elle, ne m'abandonnez

pas!

Cet appel était désespérant, mais irrésistible; disant adieu, avec une

amertume de cœur inexprimable, aux espérances qui l'avaient soutenu

pendant toute la bataille, et qui avaient été un instant sur le point de

se réaliser, Quentin, comme un esprit qui obéit malgré lui à un

talisman, conduisit Gertrude chez son père, et y arriva fort à propos

pour protéger le syndic Pavillon et sa maison contre la fureur de la

soldatesque.

Cependant le roi et le duc entrèrent à cheval dans la ville par une

brèche. Tous deux étaient armés de toutes pièces; mais Charles, couvert

de sang depuis son panache jusqu'à ses éperons, gravit la brèche au

grand galop, tandis que Louis s'avança du pas majestueux d'un pontife en

tête d'une procession. Ils envoyèrent des ordres pour arrêter le sac de

la ville, qui avait déjà commencé, et pour réunir les troupes. Ils se

rendirent ensuite dans la grande église, tant pour protéger les

principaux habitans, qui s'y étaient réfugiés, que pour y tenir une

sorte de conseil militaire après avoir entendu une messe solennelle.

Occupé, comme l'étaient les autres officiers de son rang, à réunir ceux

qui servaient sous leurs ordres, lord Crawford, au détour d'une rue

conduisant à la Meuse, rencontra le Balafré. Celui-ci marchait gravement

vers la rivière, portant à la main la tête d'un homme, qu'il tenait par

ses cheveux ensanglantés, avec autant d'indifférence qu'un chasseur

porte une gibecière.

--Eh bien! Ludovic, lui dit son commandant, que voulez-vous donc faire

de ce morceau de charogne?

--C'est une petite besogne que mon neveu a faite aux trois quarts,

répondit le Balafré, et à laquelle j'ai mis la dernière main. Un pauvre

diable que j'ai dépêché là-bas, et qui m'a prié de jeter sa tête dans la

Meuse. Il y a des gens qui ont de singulières fantaisies, quand le vieux

Petit-Dos[85] leur met la griffe dessus; mais nous avons beau faire, il

faut qu'il nous fasse danser tous, chacun à notre tour.

--Et vous allez jeter cette tête dans la Meuse? dit Crawford en

considérant avec plus d'attention ce hideux trophée de la mort.

--Oui, sur ma foi, répondit Ludovic; si l'on refuse à un mourant sa

dernière demande, on risque d'être tourmenté par son esprit; et j'aime à

dormir la nuit bien tranquillement.

--Il faut que vous couriez le risque de voir l'esprit, dit lord

Crawford. Cette tête est plus précieuse que vous ne vous l'imaginez.

Venez avec moi; pas de réplique, suivez-moi.

--Il est bien vrai que je ne lui ai rien promis, répondit le Balafré:

car je crois que je lui avais déjà coupé la tête avant que sa langue eût

fini de me faire cette demande. D'ailleurs, par saint Martin de Tours!

il ne m'a pas fait peur pendant sa vie, et je ne le crains pas davantage

après sa mort. Et puis, en cas de besoin, mon compère, le petit père

Boniface de Saint-Martin, me donnera un pot d'eau bénite.

Lorsqu'une messe solennelle eut été célébrée dans l'église cathédrale de

Liège, et qu'on eut rétabli un peu d'ordre dans la ville épouvantée,

Louis et Charles, entourés de leurs pairs, se disposèrent à entendre la

relation des hauts faits qui avaient eu lieu pendant l'action, afin de

les récompenser suivant le mérite de chacun. Comme de raison, on appela

d'abord celui qui pouvait avoir droit à réclamer la main de la belle

comtesse de Croye et ses riches domaines; mais, à la surprise générale,

on vit se présenter plusieurs prétendans, et chacun d'eux fut encore

plus surpris de trouver des rivaux, quand il se croyait sur d'avoir

mérité le prix. Cette circonstance jeta un doute mystérieux sur leurs

prétentions. Crèvecœur produisit une peau de sanglier semblable à celle

que de la Marck portait ordinairement; Dunois montra un bouclier criblé

de coups, avec les armoiries du Sanglier des Ardennes; plusieurs autres

réclamèrent également le mérite d'avoir vengé le meurtre de l'évêque, et

en rapportèrent des preuves semblables, la riche récompense promise au

vainqueur de de la Marck ayant attiré la mort sur tous ceux qui avaient

pris son costume et des armes semblables aux siennes.

Le bruit et les contestations continuaient parmi les compétiteurs, et

Charles, qui regrettait intérieurement la promesse inconsidérée qui

avait confié au hasard le soin de disposer de la main et de la fortune

de sa belle vassale, commençait à espérer qu'au milieu de ce conflit de

réclamations il pourrait trouver quelque moyen de les éluder toutes,

quand lord Crawford fendit le cercle, traînant après lui le Balafré;

celui-ci s'avançait d'un air gauche et honteux, à peu près comme un

mâtin suit malgré lui celui qui le tient en lesse:--Débarrassez-nous de

vos cuirs et de vos morceaux de fer peints, s'écria-t-il; celui-là seul

a tué le Sanglier, qui peut en montrer les défenses.

À ces mots, il jeta sur le carreau la tête sanglante, reconnaissable à

la conformation singulière de ses mâchoires, qui avaient véritablement

une sorte d'analogie avec celles de l'animal dont de la Marck portait le

nom, et tous ceux qui l'avaient vu la reconnurent sur-le-champ.

--Crawford, dit Louis tandis que Charles gardait le silence avec un air

de surprise et de mécontentement; j'espère que c'est un de mes fidèles

Écossais qui a remporté ce prix.

--Oui, Sire, répondit le vieux commandant; c'est Ludovic Lesly, surnommé

le Balafré.

--Mais quelle est sa naissance? demanda le duc. Est-il de sang noble?

C'est une condition attachée à notre promesse.

--Je conviens qu'il est fait d'un bois assez mal taillé, répondit

Crawford en regardant l'archer qui se redressait de toute sa hauteur,

d'un air gauche et emprunté; mais je vous garantis qu'il n'en est pas

moins de bon bois. C'est un rejeton sorti de la souche des Rothes, et

les Rothes sont aussi nobles qu'aucune famille de France ou de

Bourgogne, depuis qu'on a dit du fondateur de leur maison:

Entre Less-Lee et la prairie

Il laissa son homme sans vie.

--Il n'y a donc pas d'objection, dit le duc; et il faut que la plus

belle et la plus riche héritière de toute la Bourgogne devienne l'épouse

d'un soldat mercenaire et grossier comme celui-ci, ou meure dans un

couvent!... la fille unique de notre fidèle Reinold de Croye! Je me suis

trop pressé!

Un sombre nuage couvrit le front du duc, à la grande surprise de tous

ses conseillers, qui le voyaient rarement donner le moindre signe de

regret d'une résolution qu'il avait une fois prise.

--Que Votre Altesse ait un moment de patience, dit lord Crawford, et

elle reconnaîtra que l'affaire n'est pas aussi fâcheuse qu'elle se

l'imagine. Ayez seulement la bonté d'écouter ce que ce cavalier veut

vous dire. Eh bien! ajouta-t-il en se tournant vers le Balafré, parle

donc, ou que la peste t'étouffe!

Mais le vieux soldat, quoique habitué à parler assez intelligiblement au

roi Louis, à la familiarité duquel il était accoutumé, se trouva hors

d'état d'exprimer sa résolution devant une assemblée si imposante.

Tournant une épaule du côté des deux princes, et préludant par un

sourire qui ressemblait à une grimace et par deux ou trois contorsions

des moins gracieuses, les seuls mots qu'il put prononcer

furent:--Saunders Souplesaw..., et le reste de son discours s'arrêta

dans son gosier.

--Sous le bon plaisir de Votre Majesté et de Votre Altesse, dit

Crawford, ce sera moi qui parlerai pour mon concitoyen. Il faut que vous

sachiez qu'un devin lui a prédit, dans son pays, que la fortune de sa

maison se ferait par un mariage. Mais comme, de même que moi, il n'est

plus dans la première fleur de sa jeunesse, qu'il préfère le cabaret au

boudoir d'une belle dame, en un mot, qu'il a certains goûts de caserne

qui font que le rang et les grandeurs ne serviraient qu'à l'embarrasser,

il suit l'avis que je lui ai donné, et cède toutes les prétentions que

lui assure la mort de Guillaume de la Marck, à celui qui peut être

regardé comme le véritable vainqueur du Sanglier des Ardennes, puisqu'il

l'avait préalablement mis aux abois,--il les cède à son neveu, au fils

de sa sœur.

--Je me rends garant de la prudence et des loyaux services de ce jeune

homme, dit le roi, très-charmé de voir que le destin eût accordé un si

beau prix à quelqu'un sur qui il pouvait espérer d'avoir quelque

influence: sans sa vigilance et sa fidélité, cette nuit nous eût été

fatale. C'est lui qui est venu nous avertir de la sortie projetée.

--En ce cas, dit le duc Charles, je lui dois une réparation pour avoir

douté de sa véracité.

--Et je puis attester sa bravoure comme homme d'armes, ajouta Dunois.

--Mais, s'écria Crèvecœur, quoique l'oncle soit un _gentillâtre_

écossais, cela ne prouve pas que son neveu, le fils de sa sœur, soit

issu de bonne race.

--Il est de la maison de Durward, dit Crawford, descendue de cet Allan

Durward qui fut grand intendant d'Écosse.

--Ah! si c'est le jeune Durward, s'écria Crèvecœur, je n'ai plus rien à

dire. La fortune se prononce trop décidément en sa faveur pour que je

veuille lutter plus long-temps contre cette divinité capricieuse.

--Il nous reste à savoir, dit le duc d'un air pensif, quels pourront

être les sentimens de la belle comtesse à l'égard de cet heureux

aventurier.

--De par la messe! répondit Crèvecœur, je n'ai que trop de raisons pour

pouvoir assurer Votre Altesse qu'elle la trouvera, en cette occasion,

beaucoup plus docile à votre autorité qu'elle ne l'a été

jusqu'ici.--Mais pourquoi l'avancement de ce jeune homme me donnerait-il

de l'humeur? J'aurais grand tort, puisque c'est à l'esprit, au courage

et à la fermeté qu'il doit la BEAUTÉ, le RANG et la RICHESSE.

Quentin Durward(#18825) · 第 49 / 52 题