La Sortie.
«Il vit enfin s'ouvrir la porte redoutable,
«Et sortir de soldats une foule innombrable.»
MILTON. _Le Paradis reconquis_.
UN profond silence régna bientôt dans la grande armée rassemblée sous
les murs de Liège. Pendant un certain temps les cris des soldats
répétant leurs signaux et cherchant à rejoindre chacun sa bannière,
retentirent comme les aboiemens de chiens égarés redemandant leurs
maîtres. Mais enfin, épuisés par les fatigues du jour, ils se
rassemblèrent sous les abris qu'ils purent trouver, et ceux qui n'en
trouvèrent aucun s'étendirent le long des murs, des haies, partout où
ils purent se faire un rempart contre les élémens; ils s'endormirent de
lassitude en attendant le retour du matin, que plusieurs d'entre eux ne
devaient jamais voir. Le sommeil ferma tous les yeux dans le camp, à la
réserve de ceux des gardes qui étaient de faction devant le
quartier-général du roi et celui du duc.
Les dangers et les espérances du lendemain, les projets même de gloire
que beaucoup de jeunes seigneurs formaient en songeant au prix splendide
proposé à celui qui vengerait la mort de l'évêque de Liège, cédèrent à
la fatigue et au sommeil. Il n'en fut pas ainsi à l'égard de Quentin
Durward. La certitude qu'il possédait seul les moyens de distinguer de
la Marck dans la mêlée; le présage favorable qu'il pouvait tirer de la
manière dont Isabelle l'en avait instruit; la pensée que la fortune
l'avait glacé dans une crise périlleuse, mais dont le résultat, quoique
incertain, pouvait être pour lui le plus beau triomphe, éloignèrent de
lui toute envie de dormir, et l'armèrent d'une vigueur infatigable.
Placé, par ordre exprès du roi, au poste le plus avancé entre le camp et
la ville, sur la droite du faubourg dont nous avons déjà parlé, il
aurait voulu percer de ses yeux les ténèbres qui lui dérobaient la vue
des murs de Liège, et ses oreilles étaient tout attention pour entendre
le moindre bruit qui pourrait annoncer quelque mouvement dans la ville
assiégée. Mais les horloges de la ville avaient successivement sonné
trois heures après minuit, et tout était encore tranquille et silencieux
comme le tombeau.
Enfin, à l'instant où il commençait à croire que la sortie projetée
n'aurait lieu qu'au point du jour, et qu'il songeait avec joie qu'il
pourrait plus facilement reconnaître la barre d'illégitimité traversant
les fleurs de lis des armoiries de Dunois, il crut entendre dans la
ville un bruit semblable au bourdonnement d'abeilles troublées dans leur
ruche, qui se préparent à se défendre. Il redoubla d'attention: le bruit
continuait, mais toujours si sourd et si vague, que ce pouvait être le
murmure du vent agitant les branches des arbres d'un petit bois situé à
quelque distance, ou celui des eaux, de quelque ruisseau gonflé par la
pluie de la soirée précédente, et qui se jetait dans la Meuse avec plus
d'impétuosité que de coutume. Ces réflexions empêchèrent Quentin de
donner l'alarme, car c'eût été une grande faute, s'il l'eût donnée
inconsidérément. Mais le bruit augmentant peu à peu, et semblant
s'approcher du faubourg et du poste qu'il occupait, il jugea qu'il était
de son devoir de se replier sur le petit corps d'archers destinés à le
soutenir, et commandés par son oncle. En moins d'une seconde, tous
furent sur pied aussi silencieusement que possible, et un instant après
lord Crawford était à leur tête. Il dépêcha un archer pour donner
l'alarme au roi et à sa maison, et se retira avec son petit
détachement à quelque distance du feu qu'on avait allumé, afin que la
clarté qu'il répandait ne les fit pas apercevoir. Enfin l'espèce de
bruit confus qu'ils avaient entendu jusqu'alors, et qui semblait
approcher d'eux, cessa tout à coup, et fit place à un autre qui
annonçait évidemment la marche plus éloignée d'une troupe nombreuse
s'avançant vers le faubourg.
--Ces paresseux de Bourguignons sont endormis à leur poste, dit Crawford
à voix basse; courez au faubourg, Cunningham, et éveillez ces bœufs
stupides.
--Faites un détour en arrière pour vous y rendre, dit Quentin; car, ou
mes oreilles m'ont étrangement trompé, ou le premier corps que nous
avons entendu s'est avancé entre nous et le faubourg.
--Bien parlé, Quentin, bien parlé, mon brave, dit Crawford, tu es
meilleur soldat que ne le comporte ton âge. Les premiers ne se sont
arrêtés que pour attendre les autres; je voudrais savoir plus
précisément où ils sont.
--Je vais tâcher de les reconnaître, milord, et je viendrai vous en
faire rapport.
--Va, mon enfant, va; tu as de bonnes oreilles, de bons yeux et de la
bonne volonté; mais sois prudent; je ne voudrais pas te perdre pour
trois placks[82].
Quentin, son arquebuse en avant, et prêt à faire feu, s'avança avec
précaution sur un terrain qu'il avait reconnu la veille pendant le
crépuscule, et s'assura non-seulement qu'un corps de troupes
très-considérable s'avançait entre le faubourg et le quartier-général du
roi, mais qu'il était précédé d'un détachement peu nombreux qui avait
fait halte, et dont il était assez près pour entendre les hommes qui le
composaient causer à voix basse, comme s'ils se fussent consultés sur ce
qu'ils devaient faire. Enfin deux ou trois enfans perdus de cette troupe
avancée s'approchèrent à très-peu de distance de lui. Voyant qu'il ne
pouvait faire retraite sans courir le risque d'être aperçu, Quentin cria
à voix haute:_--Qui vive_?
--_Vive--Li--è--ge! c'est-à-dire, vive France_! répondit un soldat,
corrigeant à l'instant sa première réponse.
Durward fit feu de son arquebuse; il entendit un homme tomber; et au
milieu du bruit d'une décharge irrégulière de coups de mousquet tirés au
hasard, mais qui prouvait que cette première troupe était plus nombreuse
qu'il ne l'avait d'abord supposé, il se replia sur son poste, et y
arriva sans être blessé.
--Admirablement! mon brave, dit Crawford; et maintenant qu'on se rabatte
sur le quartier-général. Nous ne sommes pas en force suffisante pour
tenir contre eux en rase campagne.
Ils rentrèrent dans la maison où était logé le roi, et y trouvèrent tout
dans le plus grand ordre, les diverses troupes étant déjà formées, tant
dans la cour que dans le jardin. Louis lui-même était prêt à monter à
cheval.
--Où allez-vous, Sire? lui demanda Crawford. Vous êtes en sûreté ici au
milieu de vos soldats.
--Non pas, répondit Louis, il faut que j'aille sur-le-champ trouver le
duc, et qu'il soit convaincu de notre bonne foi dans ce moment critique;
sans quoi nous allons avoir sur nous en même temps les Liégeois et les
Bourguignons.
À ces mots, montant à cheval, il ordonna à Dunois de prendre le
commandement des troupes françaises hors de la maison, et à Crawford
d'en garder l'intérieur avec ses archers. Il fit avancer quatre pièces
de campagne laissées à un demi-mille en arrière, et recommanda aux
soldats de tenir ferme à ce poste; mais il défendit qu'on marchât en
avant, quelque succès qu'on pût obtenir. Après avoir donné ces ordres,
Louis partit pour se rendre au quartier-général du duc de Bourgogne.
Le délai qui permit de faire toutes ces dispositions fut dû à un heureux
hasard. Quentin, en tirant son coup d'arquebuse, avait tué le
propriétaire de la maison de campagne où se trouvait le roi. Il servait
de guide à la colonne destinée à l'attaquer, et sans cet événement
l'attaque aurait probablement réussi.
Durward, d'après les ordres du roi, le suivit chez le duc. Ils le
trouvèrent livré à des transports de fureur qui le mettaient presque
hors d'état de s'acquitter des devoirs de général: et cependant
l'occasion était pressante; car indépendamment d'un combat furieux qui
se livrait dans le faubourg, sur la gauche de l'armée; outre l'attaque
dirigée contre le quartier-général du roi, au centre, et qui était
soutenue avec courage, une troisième colonne de Liégeois, supérieure en
nombre aux deux autres, sortie de la ville par une brèche plus éloignée,
et arrivée par des sentiers de traverse et des chemins qui leur étaient
bien connus, venait de tomber sur l'aile droite de l'armée
bourguignonne, qui, alarmée par leurs cris de _vive la France! Montjoie
Saint-Denis!_ mêlés à ceux de _Liège! Sanglier-Rouge!_ et soupçonnant
quelque trahison de la part de l'armée française confédérée, ne fit
qu'une résistance faible et imparfaite, tandis que le duc, l'écume à la
bouche, jurant et maudissant son seigneur suzerain et tout ce qui lui
appartenait, criait qu'on tirât indistinctement sur tous les Français,
noirs ou blancs, faisant allusion aux écharpes blanches dont les soldats
du roi s'étaient entouré le bras, conformément à ses ordres.
L'arrivée du roi, accompagné seulement d'une douzaine d'archers, dont
Quentin et le Balafré faisaient partie, fit rendre plus de justice à la
loyauté des Français. D'Hymbercourt, Crèvecœur, et d'autres seigneurs
bourguignons dont le nom était célèbre dans le métier des armes, se
chargèrent de donner au combat une forme plus régulière; et tandis que
les uns faisaient avancer des troupes plus éloignées que la terreur
panique n'avait pas encore atteintes, les autres, se jetant dans la
mêlée, ranimèrent l'instinct de la discipline, et le duc lui-même se
montrait au premier rang comme un simple homme d'armes. Le roi, de son
côté, agissait en général plein de sang-froid, de calme et de sagacité,
qui ne cherche ni ne fuit le danger; il montra tant de sagesse et de
prudence, que les chefs bourguignons eux-mêmes n'hésitaient pas à
exécuter tous les ordres qu'il donnait. Enfin peu à peu on rangea
l'armée en bataille, et les assaillans se trouvèrent fort incommodés par
le feu de l'artillerie.
Le combat était devenu une scène d'horreur. Sur l'aile gauche, le
faubourg, après avoir été vivement disputé, avait été livré aux flammes,
et l'épouvantable incendie n'empêchait pas qu'on ne se disputât encore
la possession des ruines embrasées. Au centre, les troupes françaises,
quoique pressées par des forces très-supérieures, maintenaient un feu si
constant et si bien nourri, que la _lust-haus_ semblait entourée de
rayons de lumière comme la couronne d'un martyr. Sur la gauche, la
victoire était contestée avec acharnement, et les deux partis gagnaient
ou perdaient successivement du terrain, suivant qu'il arrivait aux
Liégeois des renforts de la ville, ou aux Bourguignons des corps de
réserve.
On se battit ainsi avec une fureur sans relâche pendant trois mortelles
heures qui amenèrent enfin, le lever de l'aurore, tant désiré par les
assiégeans. Les efforts de l'ennemi, au centre et sur la droite,
semblaient alors se ralentir, et l'on entendit plusieurs décharges
d'artillerie partir du quartier-général du roi.
--Bénie soit la sainte Vierge! s'écria Louis dès que ce bruit frappa ses
oreilles. Les pièces de campagne sont arrivées, et il n'y a rien à
craindre pour la _lust-haus_. Se tournant alors vers Quentin et le
Balafré:--Allez dire à Dunois, leur dit-il, de se porter avec tous nos
hommes d'armes, à l'exception de ceux qui sont nécessaires à la défense
de la maison, entre l'aile droite et la ville, afin d'empêcher la sortie
des renforts que ces obstinés Liégeois envoient à chaque instant à
l'armée.
L'oncle et le neveu partirent au galop, et allèrent joindre Dunois et
Crawford, qui, impatiens et las d'être restés sur la défensive, obéirent
avec joie. À la tête d'environ deux cents gentilshommes français, suivis
d'écuyers et d'hommes d'armes, et d'une partie des archers de la garde
écossaise, ils traversèrent le champ de bataille, foulant aux pieds les
morts et les blessés, et arrivèrent sur les flancs du corps principal
des Liégeois, qui attaquait la droite de l'armée bourguignonne avec une
fureur sans égale. Le jour qui commençait à paraître leur fit voir que
de nouvelles forces sortaient encore de la ville, soit pour continuer la
bataille sur ce point, soit pour protéger la retraite des troupes déjà
dans la mêlée.
--De par le ciel! dit le vieux Crawford à Dunois, si je n'étais sûr
que vous êtes à mon côté, je croirais vous voir au milieu de ces
bourgeois et de ces bandits, les rangeant en ordre, votre bâton de
commandement à la main. Seulement, si c'est vous qui êtes là-bas, vous
êtes plus gros que de coutume. Êtes-vous bien sûr que ce soldat n'est
pas votre apparition[83], votre homme double, comme disent les
Flamands?
--Mon apparition! répondit Dunois; je ne sais ce que vous voulez
dire[84]; mais il est certain que je vois un coquin qui ose porter mes
armoiries sur son écu et sur son cimier, et je le punirai de cette
insolence.
--Au nom du ciel! monseigneur, s'écria Quentin, daignez me laisser le
soin de votre vengeance.
--À toi, jeune homme! répondit Dunois; c'est vraiment une demande
modeste. Non, non; c'est un cas qui n'admet pas de substitution; et se
tournant vers ceux qui le suivaient:--Gentilshommes français,
s'écria-t-il, formez vos rangs, la lance en avant; ouvrons au soleil
levant un passage à travers ces pourceaux de Liège et ces sanglier des
Ardennes, qui font une mascarade de nos anciennes armoiries.
On lui répondit par de grands cris:--Dunois! Dunois! Vive le fils du
brave bâtard! Orléans, à la rescousse! et suivant leur chef, ils
chargèrent au grand galop. Ils n'avaient pas affaire à de timides
ennemis. Le corps nombreux qu'ils chargeaient consistait entièrement en
infanterie, à l'exception de quelques officiers à cheval. Le premier
rang de ces soldats fléchit un genou seulement, et le troisième resta
debout; de manière que les premiers fixaient à leurs pieds le bois de
leurs lances, et les derniers présentaient la pointe des leurs au-dessus
de la tête des autres, pour offrir à la charge des hommes d'armes la
même défense que le hérisson oppose à son ennemi. Peu d'entre eux
réussirent d'abord à se frayer un chemin à travers ce mur de fer; mais
Dunois fut de ce nombre. Donnant un coup d'éperon à son cheval de
bataille, il fit franchir à ce noble animal un espace de plus de douze
pieds; et d'un seul bond, il se trouva, au milieu de la phalange
ennemie. Il chercha alors à joindre l'objet de son animosité, et ne fut
pas peu surpris de voir Quentin Durward combattant au premier rang à
côté de lui: la jeunesse, le courage, l'amour, la ferme détermination de
vaincre ou de mourir, avaient maintenu le jeune Écossais sur la même
ligne que le meilleur chevalier de toute l'Europe; car Dunois jouissait
de cette réputation, qui était méritée.
Leurs lances furent bientôt rompues; mais les lansquenets n'étaient pas
en état de résister au tranchant de leurs épées longues et pesantes,
tandis que les leurs ne faisaient que peu d'impression sur l'armure
complète d'acier dont étaient couverts les deux chevaliers et leurs
chevaux. Ils s'efforçaient encore, à l'égal l'un de l'autre, de percer
les rangs pour arriver à celui où le guerrier qui avait usurpé les
armoiries de Dunois remplissait les devoirs d'un chef habile et
intrépide, quand Dunois remarquant d'un autre côté un homme d'armes dont
la tête était couverte de la peau de sanglier qui distinguait
ordinairement de la Marck, dit à Quentin:--Tu es digne de venger
l'insulte faite aux armes d'Orléans, et je t'en laisse le soin. Balafré,
soutiens ton neveu. Mais que personne n'ose disputer à Dunois la chasse
du Sanglier.
On ne peut douter que Quentin Durward acceptât avec grande joie la part
qui lui était attribuée dans cette division de travaux, et chacun d'eux
s'empressa de se frayer un chemin vers l'objet qu'il voulait atteindre,
suivi et soutenu par ceux qui purent se maintenir près de leur personne.
Mais en ce moment la colonne que de la Marck se proposait de soutenir
quand il s'était vu lui-même arrêté par la charge de Dunois, avait perdu
tous ses avantages gagnés pendant la nuit; et les Bourguignons, au
retour du jour, avaient reconquis ceux de la supériorité de la
discipline. La grande masse des Liégeois, forcée à faire retraite, prit
bientôt la fuite, et vint retomber sur ceux qui combattaient les
Français. Le champ de bataille n'offrit plus qu'une mêlée confuse de
soldats combattans, fuyans, poursuivans: torrent qui se dirigeait vers
les murs de la ville, et qui aboutit à la principale brèche par où les
Liégeois avaient fait leur sortie.
Durward fit des efforts plus qu'humains pour atteindre l'objet spécial
de sa poursuite, qui, par ses cris et son exemple, s'efforçait de
renouveler le combat, et qui était vaillamment secondé par une troupe de
lansquenets d'élite. Le Balafré et quelques-uns de ses camarades
suivaient Quentin pas à pas, et admiraient la valeur extraordinaire que
montrait un soldat si jeune. Sur la brèche, de la Marck, car c'était
lui-même, réussit à rallier un moment les fuyards, et à arrêter ceux qui
les poursuivaient de plus près. Il tenait en main une espèce de massue
en fer qui terrassait tout ce qu'elle touchait; il était tellement
couvert de sang, qu'il devenait presque impossible de distinguer sur son
écu aucune trace des armoiries qui avaient tellement irrité Dunois.
Durward ne trouva alors que peu de difficulté à approcher de lui, car la
situation avantageuse qu'il avait prise sur la brèche, et l'usage qu'il
faisait de sa terrible massue, engageaient la plupart des assaillans à
chercher quelque point d'attaque moins dangereux que celui qui était
défendu par un si redoutable antagoniste. Mais Quentin, qui connaissait
mieux l'importance de la victoire à remporter sur cet ennemi formidable,
mit pied à terre au bas de la brèche, et laissant son coursier, noble
don qu'il avait reçu du duc d'Orléans, il s'élança au hasard dans la
mêlée, et se mit à gravir les décombres pour se mesurer avec le Sanglier
des Ardennes.
De la Marck, comme s'il eût deviné son intention, se tourna vers lui la
massue levée; et ils étaient sur le point de se rencontrer, quand de
grands cris, des cris tumultueux de triomphe et de désespoir,
annoncèrent que les assiégeans entraient dans la ville, d'un autre côté,
en arrière de ceux qui défendaient la brèche. À ces cris de terreur, de
la Marck abandonna la brèche, et appelant de la voix et par le son de
son cor ceux qui voulaient se rallier à sa fortune désespérée, il
chercha à effectuer sa retraite vers une partie de la ville d'où il
pourrait gagner l'autre rive de la Meuse. Ceux qui le suivirent
formaient un corps de soldats bien disciplinés, mais qui, n'ayant jamais
accordé quartier à personne, étaient résolus à ne pas le demander; en ce
moment de désespoir, ils se mirent en si bon ordre, que leur ligne de
bataille occupait toute la largeur d'une rue. Ils ne craignaient pas de
s'arrêter de temps en temps pour faire face à ceux qui les
poursuivaient, et dont un certain nombre commençaient à chercher une
occupation moins dangereuse, en forçant les portes des maisons pour se
livrer au pillage.
Caché par son déguisement aux yeux de tous ceux qui se promettaient de
gagner des honneurs et des richesses en faisant tomber sa tête, il est
probable que de la Marck aurait pu s'échapper, sans la poursuite
infatigable de Quentin Durward, du Balafré, et de quelques-uns de ses
camarades. À chaque pause que faisaient les lansquenets, un combat
furieux s'engageait entre eux et les archers, et dans chaque mêlée
Quentin cherchait à joindre de la Marck; mais celui-ci, dont l'unique
but était alors d'effectuer sa retraite, semblait vouloir éviter un
combat singulier. La confusion était générale. Les cris des femmes, ceux
des habitans exposés à la licence d'une soldatesque effrénée, formaient
un tumulte non moins épouvantable que celui de la bataille. C'était la
douleur et le désespoir se disputant avec la violence et la fureur à qui
élèverait plus haut la voix.
À l'instant où de la Marck, continuant sa retraite au milieu de cette
scène d'horreur, venait de passer devant la porte d'une petite chapelle
à laquelle on attachait une idée de sainteté particulière, de nouveaux
cris:--France! France! Bourgogne! Bourgogne! lui apprirent qu'un corps
nombreux d'assiégeans entrait par l'autre extrémité de la rue, et que
par conséquent sa retraite était coupée.
--Conrard, dit-il à son lieutenant, prenez avec vous tous ces braves
gens; chargez ces drôles avec vigueur, et tâchez de vous frayer un
passage à travers leurs rangs. Quant à moi, tout est dit, le Sanglier
est aux abois; mais je me sens encore la force d'envoyer aux enfers
avant moi quelques-uns de ces vagabonds écossais.
Conrard obéit; et se mettant à la tête des lansquenets qui restaient, il
marcha au pas de charge contre les ennemis qui s'avançaient, dans le
dessein de périr ou de s'ouvrir un chemin au milieu d'eux. Il ne resta
près du chef que cinq à six de ses meilleurs soldats, déterminés à périr
avec leur maître, et ils firent face aux archers, qui n'étaient guère
plus nombreux.
--Sanglier! Sanglier! s'écria de la Marck d'une voix de tonnerre en
brandissant sa massue. Holà! messieurs les Écossais, qui de vous veut
gagner une couronne de comte? Qui veut avoir la tête du Sanglier? Vous
semblez en avoir envie, jeune homme; mais il faut mériter la récompense
avant de l'obtenir.
Quentin n'entendit ces paroles que fort imparfaitement, à travers la
visière du casque de Guillaume, mais il ne put se méprendre sur ses
intentions, car à peine eut-il eu le temps de crier à son oncle et à ses
camarades de se tenir en arrière, s'ils étaient hommes d'honneur, que de
la Marck s'élança contre lui avec le bond d'un tigre, brandissant sa
massue pour la lui laisser tomber sur la tête à l'instant où ses pieds
toucheraient la terre. Mais Durward, dont le pied était aussi léger que
l'œil vif, fît un saut de côté, et évita un coup qui lui eût été fatal.
Ils combattirent alors corps à corps, comme le loup avec le chien de
berger qui l'attaque, leurs compagnons restant de chaque côté
spectateurs immobiles du combat, car le Balafré criait de toutes ses
forces;--Armes égales! armes égales! Fût-il aussi redoutable que
Wallace, je ne craindrais pas pour mon neveu.
Sa confiance fut justifiée: quoique les coups du brigand tombassent sur
le jeune archer comme ceux du marteau sur l'enclume, la vivacité des
mouvemens de Durward et sa dextérité faisaient qu'il les évitait, et
qu'il lui en portait d'autres avec la pointe d'une arme moins bruyante,
mais qui produisait plus d'effet, car le terrain était tout couvert du
sang de son antagoniste, dont la force extraordinaire commençait à céder
à la fatigue. Cependant, soutenu par le courage et la colère, il
combattait toujours avec la même énergie, et la victoire de Quentin
paraissait encore douteuse et éloignée, quand la voix d'une femme se fit
entendre derrière lui en l'appelant par son nom, et en s'écriant:--Au
secours! au secours! pour l'amour de la sainte Vierge!
Il tourna la tête un instant, et il lui suffit d'un coup d'œil pour
reconnaître Gertrude Pavillon. Sa mante avait été déchirée, et elle
était entraînée par un soldat français, entré avec plusieurs autres dans
la petite chapelle où s'étaient réfugiées des femmes épouvantées, qu'ils
avaient saisies comme leur proie.
--Attends-moi seulement un instant, cria-t-il à de la Marck; et il
courut délivrer sa bienfaitrice d'une situation qu'il regardait avec
raison comme fort dangereuse pour elle.
--Je n'attends le bon plaisir de personne, dit de la Marck en
brandissant sa massue, et il commençait à battre en retraite, n'étant
sans doute pas fâché d'être débarrassé d'un si formidable adversaire.
--Vous attendrez pourtant le mien, s'il vous plaît, s'écria le Balafré.
Je ne veux pas que la besogne de mon neveu reste à moitié faite. Et
tirant son épée à double tranchant, il attaqua de la Marck à l'instant.
Cependant la tâche qu'avait entreprise Quentin de délivrer Gertrude ne
se trouva pas aussi facile qu'il se l'était imaginé. Celui qui s'en
était emparé refusa de renoncer à sa prise; quelques-uns de ses
camarades le soutinrent; Durward fut obligé d'appeler à son aide deux ou
trois de ses compagnons pour accomplir sa bonne œuvre, et pendant ce
temps la fortune lui ravit l'occasion qu'elle lui avait présentée.
Lorsqu'il eut enfin réussi à délivrer Gertrude, la rue était déserte; il
s'y trouvait seul avec elle. Oubliant alors la situation de sa compagne
restée sans défense, il allait se mettre à la recherche du Sanglier des
Ardennes, comme le lévrier suit le lièvre à la piste; mais Gertrude au
désespoir, s'attachant à ses vêtemens, s'écria:--Par l'honneur de votre
mère, ne me laissez pas ici! Si vous êtes homme d'honneur, protégez-moi,
conduisez-moi chez mon père, dans la maison qui vous a servi d'asile
ainsi qu'à la comtesse Isabelle. Pour l'amour d'elle, ne m'abandonnez
pas!
Cet appel était désespérant, mais irrésistible; disant adieu, avec une
amertume de cœur inexprimable, aux espérances qui l'avaient soutenu
pendant toute la bataille, et qui avaient été un instant sur le point de
se réaliser, Quentin, comme un esprit qui obéit malgré lui à un
talisman, conduisit Gertrude chez son père, et y arriva fort à propos
pour protéger le syndic Pavillon et sa maison contre la fureur de la
soldatesque.
Cependant le roi et le duc entrèrent à cheval dans la ville par une
brèche. Tous deux étaient armés de toutes pièces; mais Charles, couvert
de sang depuis son panache jusqu'à ses éperons, gravit la brèche au
grand galop, tandis que Louis s'avança du pas majestueux d'un pontife en
tête d'une procession. Ils envoyèrent des ordres pour arrêter le sac de
la ville, qui avait déjà commencé, et pour réunir les troupes. Ils se
rendirent ensuite dans la grande église, tant pour protéger les
principaux habitans, qui s'y étaient réfugiés, que pour y tenir une
sorte de conseil militaire après avoir entendu une messe solennelle.
Occupé, comme l'étaient les autres officiers de son rang, à réunir ceux
qui servaient sous leurs ordres, lord Crawford, au détour d'une rue
conduisant à la Meuse, rencontra le Balafré. Celui-ci marchait gravement
vers la rivière, portant à la main la tête d'un homme, qu'il tenait par
ses cheveux ensanglantés, avec autant d'indifférence qu'un chasseur
porte une gibecière.
--Eh bien! Ludovic, lui dit son commandant, que voulez-vous donc faire
de ce morceau de charogne?
--C'est une petite besogne que mon neveu a faite aux trois quarts,
répondit le Balafré, et à laquelle j'ai mis la dernière main. Un pauvre
diable que j'ai dépêché là-bas, et qui m'a prié de jeter sa tête dans la
Meuse. Il y a des gens qui ont de singulières fantaisies, quand le vieux
Petit-Dos[85] leur met la griffe dessus; mais nous avons beau faire, il
faut qu'il nous fasse danser tous, chacun à notre tour.
--Et vous allez jeter cette tête dans la Meuse? dit Crawford en
considérant avec plus d'attention ce hideux trophée de la mort.
--Oui, sur ma foi, répondit Ludovic; si l'on refuse à un mourant sa
dernière demande, on risque d'être tourmenté par son esprit; et j'aime à
dormir la nuit bien tranquillement.
--Il faut que vous couriez le risque de voir l'esprit, dit lord
Crawford. Cette tête est plus précieuse que vous ne vous l'imaginez.
Venez avec moi; pas de réplique, suivez-moi.
--Il est bien vrai que je ne lui ai rien promis, répondit le Balafré:
car je crois que je lui avais déjà coupé la tête avant que sa langue eût
fini de me faire cette demande. D'ailleurs, par saint Martin de Tours!
il ne m'a pas fait peur pendant sa vie, et je ne le crains pas davantage
après sa mort. Et puis, en cas de besoin, mon compère, le petit père
Boniface de Saint-Martin, me donnera un pot d'eau bénite.
Lorsqu'une messe solennelle eut été célébrée dans l'église cathédrale de
Liège, et qu'on eut rétabli un peu d'ordre dans la ville épouvantée,
Louis et Charles, entourés de leurs pairs, se disposèrent à entendre la
relation des hauts faits qui avaient eu lieu pendant l'action, afin de
les récompenser suivant le mérite de chacun. Comme de raison, on appela
d'abord celui qui pouvait avoir droit à réclamer la main de la belle
comtesse de Croye et ses riches domaines; mais, à la surprise générale,
on vit se présenter plusieurs prétendans, et chacun d'eux fut encore
plus surpris de trouver des rivaux, quand il se croyait sur d'avoir
mérité le prix. Cette circonstance jeta un doute mystérieux sur leurs
prétentions. Crèvecœur produisit une peau de sanglier semblable à celle
que de la Marck portait ordinairement; Dunois montra un bouclier criblé
de coups, avec les armoiries du Sanglier des Ardennes; plusieurs autres
réclamèrent également le mérite d'avoir vengé le meurtre de l'évêque, et
en rapportèrent des preuves semblables, la riche récompense promise au
vainqueur de de la Marck ayant attiré la mort sur tous ceux qui avaient
pris son costume et des armes semblables aux siennes.
Le bruit et les contestations continuaient parmi les compétiteurs, et
Charles, qui regrettait intérieurement la promesse inconsidérée qui
avait confié au hasard le soin de disposer de la main et de la fortune
de sa belle vassale, commençait à espérer qu'au milieu de ce conflit de
réclamations il pourrait trouver quelque moyen de les éluder toutes,
quand lord Crawford fendit le cercle, traînant après lui le Balafré;
celui-ci s'avançait d'un air gauche et honteux, à peu près comme un
mâtin suit malgré lui celui qui le tient en lesse:--Débarrassez-nous de
vos cuirs et de vos morceaux de fer peints, s'écria-t-il; celui-là seul
a tué le Sanglier, qui peut en montrer les défenses.
À ces mots, il jeta sur le carreau la tête sanglante, reconnaissable à
la conformation singulière de ses mâchoires, qui avaient véritablement
une sorte d'analogie avec celles de l'animal dont de la Marck portait le
nom, et tous ceux qui l'avaient vu la reconnurent sur-le-champ.
--Crawford, dit Louis tandis que Charles gardait le silence avec un air
de surprise et de mécontentement; j'espère que c'est un de mes fidèles
Écossais qui a remporté ce prix.
--Oui, Sire, répondit le vieux commandant; c'est Ludovic Lesly, surnommé
le Balafré.
--Mais quelle est sa naissance? demanda le duc. Est-il de sang noble?
C'est une condition attachée à notre promesse.
--Je conviens qu'il est fait d'un bois assez mal taillé, répondit
Crawford en regardant l'archer qui se redressait de toute sa hauteur,
d'un air gauche et emprunté; mais je vous garantis qu'il n'en est pas
moins de bon bois. C'est un rejeton sorti de la souche des Rothes, et
les Rothes sont aussi nobles qu'aucune famille de France ou de
Bourgogne, depuis qu'on a dit du fondateur de leur maison:
Entre Less-Lee et la prairie
Il laissa son homme sans vie.
--Il n'y a donc pas d'objection, dit le duc; et il faut que la plus
belle et la plus riche héritière de toute la Bourgogne devienne l'épouse
d'un soldat mercenaire et grossier comme celui-ci, ou meure dans un
couvent!... la fille unique de notre fidèle Reinold de Croye! Je me suis
trop pressé!
Un sombre nuage couvrit le front du duc, à la grande surprise de tous
ses conseillers, qui le voyaient rarement donner le moindre signe de
regret d'une résolution qu'il avait une fois prise.
--Que Votre Altesse ait un moment de patience, dit lord Crawford, et
elle reconnaîtra que l'affaire n'est pas aussi fâcheuse qu'elle se
l'imagine. Ayez seulement la bonté d'écouter ce que ce cavalier veut
vous dire. Eh bien! ajouta-t-il en se tournant vers le Balafré, parle
donc, ou que la peste t'étouffe!
Mais le vieux soldat, quoique habitué à parler assez intelligiblement au
roi Louis, à la familiarité duquel il était accoutumé, se trouva hors
d'état d'exprimer sa résolution devant une assemblée si imposante.
Tournant une épaule du côté des deux princes, et préludant par un
sourire qui ressemblait à une grimace et par deux ou trois contorsions
des moins gracieuses, les seuls mots qu'il put prononcer
furent:--Saunders Souplesaw..., et le reste de son discours s'arrêta
dans son gosier.
--Sous le bon plaisir de Votre Majesté et de Votre Altesse, dit
Crawford, ce sera moi qui parlerai pour mon concitoyen. Il faut que vous
sachiez qu'un devin lui a prédit, dans son pays, que la fortune de sa
maison se ferait par un mariage. Mais comme, de même que moi, il n'est
plus dans la première fleur de sa jeunesse, qu'il préfère le cabaret au
boudoir d'une belle dame, en un mot, qu'il a certains goûts de caserne
qui font que le rang et les grandeurs ne serviraient qu'à l'embarrasser,
il suit l'avis que je lui ai donné, et cède toutes les prétentions que
lui assure la mort de Guillaume de la Marck, à celui qui peut être
regardé comme le véritable vainqueur du Sanglier des Ardennes, puisqu'il
l'avait préalablement mis aux abois,--il les cède à son neveu, au fils
de sa sœur.
--Je me rends garant de la prudence et des loyaux services de ce jeune
homme, dit le roi, très-charmé de voir que le destin eût accordé un si
beau prix à quelqu'un sur qui il pouvait espérer d'avoir quelque
influence: sans sa vigilance et sa fidélité, cette nuit nous eût été
fatale. C'est lui qui est venu nous avertir de la sortie projetée.
--En ce cas, dit le duc Charles, je lui dois une réparation pour avoir
douté de sa véracité.
--Et je puis attester sa bravoure comme homme d'armes, ajouta Dunois.
--Mais, s'écria Crèvecœur, quoique l'oncle soit un _gentillâtre_
écossais, cela ne prouve pas que son neveu, le fils de sa sœur, soit
issu de bonne race.
--Il est de la maison de Durward, dit Crawford, descendue de cet Allan
Durward qui fut grand intendant d'Écosse.
--Ah! si c'est le jeune Durward, s'écria Crèvecœur, je n'ai plus rien à
dire. La fortune se prononce trop décidément en sa faveur pour que je
veuille lutter plus long-temps contre cette divinité capricieuse.
--Il nous reste à savoir, dit le duc d'un air pensif, quels pourront
être les sentimens de la belle comtesse à l'égard de cet heureux
aventurier.
--De par la messe! répondit Crèvecœur, je n'ai que trop de raisons pour
pouvoir assurer Votre Altesse qu'elle la trouvera, en cette occasion,
beaucoup plus docile à votre autorité qu'elle ne l'a été
jusqu'ici.--Mais pourquoi l'avancement de ce jeune homme me donnerait-il
de l'humeur? J'aurais grand tort, puisque c'est à l'esprit, au courage
et à la fermeté qu'il doit la BEAUTÉ, le RANG et la RICHESSE.