CHAPITRE XXXIII.

Le Héraut.

_Ariel._ «Écoutez-les rugir!

_Prospero._ «Qu'on leur donne la chasse.»

SHAKSPEARE. _La Tempête_.

On s'empressa de faire place dans l'assemblée, car tous, ceux qui en

faisaient partie n'étaient pas peu curieux de voir ce héraut que les

Liégeois insurgés avaient osé envoyer à un prince aussi fier que le duc

de Bourgogne, dans un moment où il était contre eux au comble de

l'indignation. Il est bon de se rappeler qu'à cette époque les hérauts

n'étaient envoyés que d'un prince souverain à l'autre, et seulement dans

des occasions solennelles; la noblesse de second ordre n'employait que

des poursuivans d'armes, officiers d'un rang inférieur. On peut aussi

remarquer en passant que Louis XI, qui ne faisait cas que de ce qui lui

promettait une augmentation de puissance ou quelque avantage réel, avait

sur tout le plus grand mépris pour l'art héraldique et les hérauts

Rouges, bleus, verts, avec leurs friperies.

Au contraire, l'orgueil de Charles, qui était d'une nature toute

différente, n'attachait pas peu d'importance à ce cérémonial.

Le héraut introduit en ce moment devant les deux princes avait pour

vêtement un _tabard_ ou cotte d'armes avec les écussons de son maître,

dans lesquels la tête de sanglier, au jugement des experts en blason,

jouait un rôle plus brillant que conforme aux véritables règles de l'art

héraldique. Le reste de son costume, ridicule à force de magnificence,

était surchargé de galons, de broderies et d'ornemens de toute espèce,

et la plume de son panache était si haute qu'elle semblait vouloir

balayer le plafond de la salle; en un mot, tous ses vêtemens avaient

l'air d'être une caricature et une charge du brillant costume des

hérauts. Non-seulement la tête de sanglier était brodée sur toutes les

parties de ses habits, mais sa toque même en avait la forme, et était

garnie de défenses couleur de sang, ou, pour employer le langage

convenable, _gueules langués et dentés_. On pouvait remarquer en cet

homme quelque chose qui annonçait en même temps la crainte et l'audace,

comme s'il eût senti qu'il s'était chargé d'une dangereuse mission, et

qu'il ne pouvait la remplir avec sûreté qu'à force de hardiesse. Le même

mélange d'effronterie et de timidité fut visible dans la manière dont il

salua les deux princes; et il montra, en le faisant, une gaucherie

grotesque qui n'était pas ordinaire aux hérauts habitués à paraître en

présence des souverains.

--Qui es-tu, au nom du diable?--Telle fut l'exclamation par laquelle

Charles-le-Téméraire accueillit ce singulier envoyé.

--Je suis Sanglier-Rouge, répondit le héraut, officier d'armes de

Guillaume de la Marck, par la grâce de Dieu et l'élection du chapitre,

prince-évêque de Liège.

--Ah! s'écria Charles; mais réprimant son impétuosité, il lui fit signe

de continuer.

--Et du chef de son épouse, l'honorable comtesse Hameline, continua le

héraut, comte de Croye et seigneur de Braquemont.

Charles sembla rester muet par l'étonnement dont le frappa l'excès

d'audace avec lequel on osait annoncer en sa présence de semblables

titres; et le héraut, attribuant peut-être ce silence à l'impression que

l'énumération des qualités de son maître avait faite sur l'esprit du

duc, continua ainsi qu'il suit:

--_Annuncio vobis gaudium magnum_. Charles, duc de Bourgogne et comte

de Flandre, je vous fais savoir, au nom de mon maître, qu'en vertu d'une

dispense de notre saint père le pape, qu'il attend incessamment et qui

contiendra la nomination d'un substitut convenable _ad sacra_, il se

propose d'exercer les fonctions de prince-évêque de Liège, et de

maintenir ses droits comme comte de Croye.

Le duc de Bourgogne, à cette pause du discours du héraut, comme à toutes

les autres, ne fit que s'écrier de nouveau:--Ah!--ou prononcer quelque

interjection semblable, du ton d'un homme qui, quoique surpris et

irrité, veut cependant entendre tout ce qu'on a à lui dire, avant de

faire une réponse. À la grande surprise de tous ceux qui étaient

présens, il ne se permit aucun des gestes brusques et violens qui lui

étaient ordinaires; mais il serrait entre ses dents l'ongle de son

pouce, ce qui était son tic favori quand il écoutait avec attention, et

il tenait les yeux baissés, comme s'il eût craint de montrer le courroux

qu'on y aurait vu étinceler.

Sanglier-Rouge continua donc à s'acquitter de sa mission avec

audace--J'ai à vous requérir, duc Charles, au nom du prince-évêque de

Liège et comte de Croye, de vous désister de vos prétentions sur la cité

libre et impériale de Liège, et des usurpations que vous avez faites sur

ses droits, de connivence avec feu Louis de Bourbon, indigne évêque de

cette ville.

--Ah! s'écria encore le duc.

--Comme aussi de restituer les bannières de la communauté, au nombre de

trente-six, dont vous vous êtes emparé par violence;--de réparer les

brèches que vous avez faites aux murailles;--de reconstruire les

fortifications que vous avez arbitrairement démantelées;--de reconnaître

enfin mon maître, Guillaume de la Marck, comme évêque de Liège,

légalement et librement élu par le chapitre de chanoines, dont voici le

procès-verbal.

--Avez-vous fini? lui demanda le duc.

--Pas encore, lui répliqua l'envoyé: je suis chargé en outre de vous

requérir de la part du dit noble et vénérable prince-évêque et comte, de

retirer les garnisons que vous avez mises dans le château de Braquemont,

et autres places fortes du comté de Croye, soit qu'elles y aient été

placées en votre nom, en celui d'Isabelle de Croye, ou en tout autre;

jusqu'à ce qu'il ait été décidé par la diète impériale si les fiefs en

question ne doivent pas appartenir à la sœur du feu comte, la

très-gracieuse comtesse Hameline, par préférence à sa fille, en vertu

du _jus emphyteusis_.

--Votre maître est très-savant, dit le duc.

--Cependant, continua le héraut, le noble et vénérable prince-évêque et

comte est disposé, lorsqu'il n'existera plus aucun sujet de querelle

entre la Bourgogne et le pays de Liège, à assurer à sa nièce Isabelle un

apanage convenable à sa qualité.

--Il est raisonnable et généreux, dit le duc avec le même ton d'ironie.

--Sur la conscience d'un pauvre fou, dît le Glorieux à l'oreille du

comte de Crèvecœur, j'aimerais mieux être dans la peau de la plus

mauvaise vache qui soit jamais morte d'une maladie contagieuse, que sous

les habits brodés de ce drôle; il ressemble à un ivrogne qui vide les

pots sans les compter, et sans faire attention aux marques que le garçon

cabaretier trace à la craie derrière le volet.

--Avez-vous encore quelque chose à me dire? demanda le duc.

--Un seul mot de plus relativement au digne et fidèle allié de mondit

noble et vénérable maître, le roi très-chrétien.

--Ah! ah! s'écria le duc; et il fit cette exclamation d'un ton tout

différent de celui qu'il avait pris jusqu'alors en faisant les autres;

mais il se contint encore pour prêter toute son attention.

--Duquel roi très-chrétien, continua le héraut, on assure que vous,

Charles de Bourgogne, vous retenez par contrainte la personne royale en

cette ville, au mépris de vos devoirs, comme vassal de la couronne de

France, et contre la foi observée parmi les princes chrétiens. Pour

laquelle raison, mondit noble et vénérable maître vous ordonne, par ma

bouche, de mettre à l'instant en liberté son allié royal et

très-chrétien, ou de recevoir le défi que je suis chargé de vous faire

de sa part.

--Avez-vous enfin tout dit?

--Oui, et j'attends la réponse de Votre Altesse, espérant qu'elle sera

de nature à éviter l'effusion de sang chrétien.

--Eh bien! s'écria le duc, de par saint George de Bourgogne!... Mais

avant qu'il en pût dire davantage, Louis se leva, et prit la parole avec

un tel air de majesté et d'autorité que Charles se sentit dans

l'impossibilité de l'interrompre.

--Beau cousin de Bourgogne, dit le roi, avec votre permission, nous

réclamons la priorité pour répondre à cet impertinent coquin de héraut,

ou qui que tu sois, va dire au parjure, au meurtrier, au proscrit

Guillaume de la Marck, que le roi de France se trouvera incessamment

devant Liège, dans le dessein de venger le meurtre sacrilège de feu son

parent chéri, Louis de Bourbon, et qu'il se propose de faire pendre

Guillaume de la Marck avec une chaîne de fer, pour le punir d'avoir eu

l'audace de le nommer son allié, et d'avoir mis son nom royal dans la

bouche de ses vils messagers.

--Et tu ajouteras de ma part, dit Charles, tout ce qu'un prince peut

avoir à dire à un voleur et à un assassin. Va-t'en. Un moment pourtant:

jamais héraut n'a quitté la cour de Bourgogne sans avoir à crier

largesse. Qu'on l'étrille de manière à lui enlever la peau.

--Votre Altesse voudra bien faire attention, s'écrièrent en même temps

Crèvecœur et d'Hymbercourt, que c'est un héraut, un homme privilégié.

--Est-ce vous, messieurs, dit le duc, qui êtes assez oisons pour croire

que le tabard fasse le héraut? Je suis certain, par ses armoiries mêmes,

que ce drôle n'est qu'un imposteur. Que Toison-d'Or s'avance, et qu'il

le questionne en notre présence.

En dépit de son effronterie naturelle, on vit pâlir l'envoyé du Sanglier

des Ardennes, quoiqu'il eût employé quelque fard pour se peindre le

visage. Toison-d'Or, chef des hérauts du duc, comme nous l'avons déjà

dit, et roi d'armes dans ses domaines, s'avança avec la gravité d'un

homme qui savait ce qui est dû à sa place, et demanda à son prétendu

confrère dans quel collège il avait étudié la science qu'il professait.

--J'ai été poursuivant d'armes au collège héraldique de Ratisbonne,

répondit Sanglier-Rouge, et j'ai reçu le diplôme d'Ehrenhold de cette

savante confrérie.

--Vous ne pouviez puiser la science dans une source plus pure, dit

Toison-d'Or en s'inclinant plus profondément qu'il ne l'avait fait

auparavant; et si je me permets de conférer avec vous sur les mystères

de notre sublime science, par obéissance aux ordres du duc mon maître,

c'est dans l'espoir de recevoir de vous des lumières, et non de vous en

communiquer.

--Au fait, au fait! s'écria le duc d'un ton d'impatience; faites-lui

quelque question qui mette sa science à l'épreuve.

--Il serait ridicule, reprit Toison-d'Or, de demander à un disciple de

l'illustre collège de Ratisbonne s'il connaît les termes ordinaires du

blason; mais je puis, sans l'offenser, demander à Sanglier-Rouge s'il

est initié aux termes mystérieux et secrets de cette science, par

laquelle les plus savans de nous s'expliquent les uns aux autres

emblématiquement et paraboliquement ce qu'ils disent aux autres dans le

langage ordinaire; termes qui sont, en quelque sorte, les premiers

élémens de l'art héraldique?

--Je connais toutes les branches du blason aussi-bien l'une que l'autre,

répondit Sanglier-Rouge avec hardiesse; mais il est possible que nos

termes en Allemagne ne soient pas les mêmes que les vôtres en Flandre.

--Pouvez-vous parler ainsi? s'écria Toison-d'Or; notre noble science,

qui est la bannière de la noblesse et la gloire de la générosité, est la

même dans tous les pays chrétiens; elle est même connue des Maures et

des Sarrasins. Je vous prierai donc de me décrire, d'après le style

céleste, c'est-à-dire d'après les planètes, telles armoiries qu'il vous

plaira de choisir.

--Faites-en la description vous-même, si bon vous semble, répondit

Sanglier-Rouge. Je ne suis pas venu ici pour faire des tours de bouffon;

croyez-vous me faire tenir debout comme un singe, à votre volonté?

--Montrez-lui quelques armoiries, et qu'il en fasse la description à sa

manière, dit le duc; mais s'il ne réussit pas, je lui promets que son

dos sera gueules, azur et sable.

--Voici, dit le héraut bourguignon en tirant de sa poche un parchemin,

voici des armoiries que certaines considérations m'ont porté à tracer

aussi-bien que me le permettent mes faibles talens; je prie mon

confrère, s'il appartient véritablement au savant collège de Ratisbonne,

de le déchiffrer en termes convenables.

Le Glorieux, qui semblait s'amuser beaucoup de cette discussion, s'était

alors avancé près des deux hérauts.--Je vais t'aider, mon garçon, dit-il

à Sanglier-Rouge qui regardait le parchemin d'un air de

consternation;--Messeigneurs et messieurs, ceci représente un chat qui

regarde à la fenêtre d'une laiterie.

Cette saillie fit rire; et Sanglier-Rouge y trouva quelque avantage, car

Toison-d'Or, indigné qu'on interprétât son dessin de cette manière, en

donna lui-même sur-le-champ l'explication, en disant que c'était l'écu

porté par Childebert, roi de France, après qu'il eut fait prisonnier

Gondemar, roi _de_ Bourgogne, et qu'il représentait une once, ou

chat-tigre, derrière une grille, emblème du monarque captif. Il en donna

ensuite la définition en termes techniques, qu'un héraut seul pouvait

comprendre.

--Par ma marotte, dit le Glorieux, si la Bourgogne est représentée par

ce chat, il faut convenir qu'aujourd'hui du moins elle est du bon côté

de la grille.

--Vous avez raison, mon cher ami, dit Louis en riant, tandis que tous

les spectateurs et Charles lui-même semblaient décontenancés par une

plaisanterie dont l'application était si évidente; je vous dois une

pièce d'or pour avoir égayé une affaire qui a commencé sur un ton un peu

sérieux, mais qui finira, j'espère, plus joyeusement.

--Silence, le Glorieux, dit le duc. Et vous, Toison-d'Or, qui êtes trop

savant pour être intelligible, retirez-vous. Qu'on fasse avancer ce

drôle. Écoute-moi, misérable, lui dit-il en prenant son ton le plus dur:

connais-tu la différence qui existe en blason entre argent et or!

--Pour l'amour du ciel! monseigneur, ayez pitié de moi, dit le héraut

pris en défaut; noble roi Louis, intercédez pour moi.

--Parle pour toi-même, s'écria le duc; es-tu héraut ou non?

--Je ne le suis que pour cette occasion.

--De par saint George! dit le duc en jetant sur Louis un regard à la

dérobée, nous ne connaissons pas de monarque, pas de gentilhomme qui eût

voulu prostituer ainsi la noble science sur laquelle reposent la royauté

et la noblesse, si ce n'est ce roi qui envoya à Édouard d'Angleterre un

valet déguisé en héraut[78].

--Un tel stratagème, dit Louis, ne pouvait se justifier qu'à une cour où

il ne se trouvait aucun héraut en ce moment, et où la chose pressait;

mais quoiqu'il ait pu réussir à l'égard d'épais et pesans insulaires, il

fallait ne pas avoir plus de bon sens qu'un sanglier, pour penser qu'un

pareil tour ne serait pas découvert à la cour éclairée de Bourgogne.

--N'importe d'où ce prétendu héraut vienne, dit le duc avec courroux, il

n'y retournera que bien étrillé. Qu'on le traîne sur la place du marché,

et qu'on l'y batte avec des brides de chevaux et des fouets à chiens,

jusqu'à ce que son tabard tombe en lambeaux.--Sus, au Sanglier-Rouge;

ça, ça! tayau! tayau!

Quatre à cinq gros chiens, semblables à ceux qu'on voit peints sur les

tableaux de chasse auxquels Rubens et Schneiders travaillèrent en

société, entendirent les derniers mots du duc, et se mirent à aboyer

comme s'ils voyaient un sanglier sortir de sa bauge.

--Par la sainte croix! dit Louis cherchant à entrer dans l'humeur de son

dangereux cousin, puisque l'âne a mis la peau du sanglier, pourquoi ne

pas charger les chiens de la lui retirer?

--Rien de mieux! rien de mieux! s'écria le duc, dont cette idée flatta

l'humeur pour le moment: cela va se faire. Qu'on découple les chiens,

qu'on les mette sur la voie: nous le courrons depuis la porte du château

jusqu'à celle du parc du côté de l'orient.

--J'espère que Votre Altesse me traitera en bête de chasse, dit le

prétendu héraut, faisant autant que possible bonne mine à mauvais

jeu,--et qu'elle me laissera les mêmes moyens de salut.

--Tu n'es qu'une vermine[79], répondit le duc, et en cette qualité la

lettre du code des chasses ne te donne droit à aucune protection.

Cependant ne fût-ce qu'à cause de ton impudence sans égale, tu auras

cent pas en avance. Allons, messieurs, allons; il faut voir cette

chasse.

La séance du conseil fut ainsi brusquement levée. Chacun courut pour

jouir de l'agréable divertissement suggéré par le roi Louis; mais

personne n'y mit plus d'empressement que les deux princes.

Rien ne manqua au plaisir qu'ils se promettaient; car Sanglier-Rouge à

qui la terreur donnait des ailes, et qui avait à ses trousses une

dizaine de chiens de chasse animés par le son des cors et les cris des

piqueurs, courut avec la vitesse du vent; et s'il n'avait été gêné par

ses vêtemens de héraut, le plus mauvais costume possible pour un

coureur, il aurait peut-être échappé aux chiens; il évita même plus

d'une fois leur poursuite, en changeant tout à coup de direction avec

une adresse à laquelle tous les spectateurs rendirent justice. Mais

aucun d'eux, pas même Charles, ne fut aussi enchanté de cette chasse que

le roi Louis. En partie par des considérations politiques, et aussi

parce que le spectacle des souffrances humaines ne lui était nullement

désagréable quand il se présentait sous un point de vue burlesque, il

rit à en avoir les larmes aux yeux. Dans son ravissement, il saisit le

manteau d'hermine du duc, comme pour se soutenir, tandis que Charles,

dans un transport semblable, appuyait la main sur l'épaule du roi, les

deux princes montrant ainsi l'un pour l'autre une confiance et une

familiarité qu'on n'avait guère droit d'attendre, d'après ce qui venait

de se passer quelques instans auparavant.

Enfin l'agilité du faux héraut ne put le dérober plus long-temps aux

dents des ennemis qui le poursuivaient. Les chiens l'atteignirent, le

renversèrent, et ils l'auraient probablement étranglé, si le duc n'eût

crié:--Arrêtez-les! retenez-les! rappelez les chiens! Il a si bien

couru, que quoiqu'il n'ait pas fait bonne résistance aux abois, nous ne

voulons pas qu'ils en fassent curée.

On s'empressa d'arracher aux chiens la proie sur laquelle ils étaient

acharnés, on les accoupla de nouveau, et l'on poursuivit ceux qui

s'enfuyaient portant en triomphe dans leur gueule les lambeaux de la

cotte d'armes que le malheureux envoyé avait endossée dans un jour de

malheur.

En cet instant, et pendant que le duc était encore trop occupé de ce qui

se passait devant lui pour faire attention à ce qui se disait derrière,

Olivier-le-Dain s'approcha doucement du roi, et lui dit à

l'oreille:--C'est le Bohémien, c'est Hayraddin; il ne faudrait pas qu'il

parlât au duc.

--Il faut qu'il meure, lui répondit le roi du même ton, les morts ne

parlent plus.

Un moment après, Tristan-l'Ermite à qui Olivier avait fait sa leçon,

s'avança en présence du roi et du duc, et dit avec le ton bourru qui lui

était ordinaire:--Ce gibier m'appartient, et je le réclame, sauf le bon

plaisir de Votre Majesté et de Son Altesse. Il porte ma marque, une

fleur de lis sur l'épaule, comme tout le monde peut le voir. C'est un

scélérat bien connu; il a assassiné nombre de sujets de Votre Majesté,

pillé des églises, violé de saintes vierges, tué des daims dans les

parcs royaux, et...

--En voilà bien assez! dit le duc Charles; mon royal cousin a droit à

cette propriété à plus d'un titre. Que veut en faire Votre Majesté?

--S'il est laissé à ma disposition, répondit le roi, je lui ferai donner

une leçon de l'art héraldique qu'il connaît si peu; il apprendra par

expérience ce que c'est qu'une croix potencée, et l'on y joindra

l'ornement d'un nœud coulant.

--Qu'il ne portera pas, mais qui lui servira de _support_! s'écria le

duc en partant d'un grand éclat de rire occasionné par son trait

d'esprit. Qu'il prenne ses degrés sous votre compère Tristan, il est

passé maître dans cette science.

Louis partagea la gaieté du duc d'une manière si cordiale, que Charles

ne put s'empêcher de le regarder d'un air presque amical.

--Ah! Louis, Louis! lui dit-il, plût au ciel que vous fussiez un allié

aussi fidèle que vous êtes un joyeux compagnon! Je pense encore bien

souvent aux jours que nous avons passés si gaiement ensemble.

--Il ne tient qu'à vous de les faire renaître, répondit Louis. Je vous

accorderai d'aussi belles conditions que vous puisiez m'en demander dans

la situation où je me trouve, sans vous rendre la fable de la

chrétienté; et je ferai serment de les exécuter, sur la sainte relique

que j'ai le bonheur de porter sur moi, et qui est un fragment du bois de

la vraie croix.

En parlant ainsi, il tira de son sein un petit reliquaire d'or suspendu

à son cou par une chaîne du même métal, et qu'il portait entre sa

chemise et ses autres vêtemens; puis il ajouta, après l'avoir baisé

dévotement:

--Jamais faux serment n'a été prêté sur cette sainte relique sans qu'il

ait été puni dans l'année.

--Cependant, dit le duc, c'est la même sur laquelle vous m'avez juré

amitié en quittant la Bourgogne; ce qui n'a pas empêché que peu de temps

après vous n'y ayez envoyé, le bâtard de Rudempré pour m'assassiner ou

s'emparer de ma personne.

--Ah! beau cousin, voilà que vous déterrez d'anciens griefs; mais je

vous assure que vous êtes dans l'erreur à ce sujet. D'ailleurs, ce n'est

pas sur la relique que voici que je vous ai fait alors le serment dont

vous parlez; c'était sur un autre fragment du bois de la vraie croix, qui

m'avait été envoyé par le Grand-Seigneur; et il avait sans doute perdu

de sa Vertu en restant si long-temps entre les mains des infidèles. Mais

après tout, la guerre du bien public n'éclata-t-elle pas dans le cours

de cette année? Ne vis-je pas l'armée bourguignonne, appuyée de tous les

grands feudataires de France, camper à Saint-Denis? Ne fus-je pas obligé

d'abandonner la Normandie à mon frère? Que Dieu nous préserve de nous

parjurer sur une relique comme celle-ci!

--Eh bien! cousin, je crois que vous avez reçu une leçon qui vous

apprendra à être de bonne foi à l'avenir. Et à présent, franchement et

loyalement, tiendrez-vous la parole que vous m'avez donnée de marcher

avec moi contre ce meurtrier de la Marck et ces misérables Liégeois?

--Je marcherai contre eux, beau cousin, avec le ban et l'arrière-ban de

France, et l'oriflamme déployée.

--Non, non! c'est plus qu'il ne faut, plus qu'il n'est convenable. La

présence de votre garde écossaise et de quelques centaines de lances

d'élite suffira pour prouver que vous agissez librement. Une armée

considérable pourrait...

--Me rendre libre en réalité, voulez-vous dire, beau cousin? Eh bien

vous réglerez vous-même le nombre des troupes qui me suivront.

--Et pour que nous n'ayons plus rien à craindre de la belle Hélène qui a

jeté entre nous la pomme de discorde, vous consentirez que la comtesse

Isabelle de Croye épouse le duc d'Orléans.

--Beau cousin, vous mettez ma courtoisie à une rude épreuve. Le duc est

fiancé à ma fille Jeanne. Soyez généreux; n'insistez pas sur ce point,

et parlons plutôt des places sur la Somme.

--Mon conseil parlera de cet objet à Votre Majesté. Quant à moi, j'ai

moins à cœur une augmentation de territoire qu'une réparation des

injures que j'ai reçues. Vous vous êtes mêlé des affaires de mes

vassaux: vous avez voulu disposer à votre gré de la main d'une pupille

du duché de Bourgogne; eh bien! puisque vous voulez la marier, que ce

soit à un membre de votre propre famille; sans cela notre conférence est

rompue.

--Personne ne me croirait, beau cousin, si je disais que je le fais avec

plaisir. Jugez donc quel est mon désir de vous obliger, quand je vous

dis, à mon grand regret, que si les parties y consentent et peuvent

obtenir la dispense du pape, je ne m'opposerai en aucune manière au

mariage que vous proposez.

--Tout cela s'arrangera aisément par nos ministres, dit le duc; et

maintenant nous voici redevenus cousins et amis.

--Rendons-en grâce, dit Louis, à la bonté du ciel, qui, tenant entre ses

mains les cœurs des princes, les dispose miséricordieusement à la paix

et à la clémence, pour prévenir l'effusion du sang humain.

--Olivier, ajouta Louis en s'adressant à ce favori qui rôdait, toujours

autour de lui comme l'esprit familier aux ordres d'un sorcier,--écoute:

dis à Tristan d'aller vite en besogne avec ce vagabond de Bohémien.

Quentin Durward(#18825) · 第 44 / 52 题