L'Entrevue des deux Amans.
«Jeune et vaillant soldat, songe à garder ta foi!
«Et toi, jeune beauté, garde aussi ta promesse:
«Laissez la politique à la froide vieillesse;
«Montrez-vous aussi purs que le ciel azuré
«Avant que de midi le soleil ait pompé
«Les humides vapeurs qui forment les nuages.»
_L'Épreuve_.
PENDANT la matinée importante et périlleuse qui précéda l'entrevue des
deux princes dans le château de Péronne, Olivier le Dain servit son
maître en agent aussi vif qu'habile, prodiguant partout les présens et
les promesses, pour lui procurer des partisans, afin que, lorsque la
fureur du duc éclaterait, chacun se trouvât intéressé à étouffer
l'incendie plutôt qu'à l'accroître. Il se glissa comme la nuit de tente
en tente et de maison en maison, se faisant des amis partout, non dans
le sens de l'apôtre, mais avec le Mammon d'iniquité. Comme on l'a dit
d'un autre agent politique non moins actif,--il avait le doigt dans la
main, et la bouche dans l'oreille de chacun; et par diverses raisons,
dont nous avons déjà fait connaître plusieurs, il s'assura des bons
offices d'un grand nombre de seigneurs bourguignons qui avaient quelque
chose à espérer ou à craindre de la France, ou qui pensaient que si
l'autorité de Louis se trouvait trop réduite, le duc en marcherait d'un
pas plus ferme et plus assuré vers le despotisme, pour lequel il avait
un penchant bien décidé.
Quand il s'agissait de gagner quelqu'un près de qui il craignait que ni
sa présence ni ses argumens ne pussent réussir, il employait l'entremise
de quelque autre serviteur du roi; et ce fut ainsi qu'il obtint du comte
de Crèvecœur la permission pour lord Crawford et le Balafré, d'avoir
une entrevue avec Quentin Durward, qui, depuis son arrivée à Péronne,
était gardé au secret, mais traité honorablement. Des affaires
particulières furent alléguées comme la cause de cette demande; mais il
est probable que Crèvecœur, qui craignait que les passions impétueuses
de son maître ne le portassent à se déshonorer par quelque acte de
violence envers Louis, ne fut pas fâché de fournir à Crawford l'occasion
de donner au jeune archer quelques avis qui pussent être utiles au roi
de France.
L'entrevue des trois compatriotes fut cordiale et même touchante.
--Tu es un singulier jeune homme, dit lord Crawford à Durward en lui
frappant doucement sur la tête, comme un aïeul le ferait à son
petit-fils; certes la fortune t'a favorisé comme si tu étais né coiffé.
--Tout cela vient de ce qu'il a obtenu si jeune une place d'archer, dit
le Balafré: on n'a jamais tant parlé de moi, beau neveu, parce que
j'avais vingt-cinq ans avant d'être _hors de page_.
--Et tu faisais un page passablement grotesque, mon brave montagnard,
dit le commandant, avec ta barbe large comme une pelle de boulanger, et
un dos comme celui du vieux Wallace Wight.
--Je crois, dit Quentin en baissant les yeux, que je ne porterai que peu
de temps ce titre distingué, car j'ai dessein de quitter le service des
archers de la garde.
Le Balafré resta muet de surprise, et les traits du vieux Crawford
exprimèrent le mécontentement. Enfin le premier, recouvrant la parole,
s'écria:--Quitter le service! Renoncer à votre place dans les archers de
la garde écossaise! a-t-on jamais ouï parler d'un tel rêve? Je ne
donnerais pas la mienne pour celle de grand connétable de France.
--Paix donc, Ludovic, dit lord Crawford; ne vois-tu pas que ce jeune
homme sait suivre le vent mieux que nous, pauvres gens de l'ancien
temps? Son voyage lui a fourni quelques jolis contes à faire sur le roi
Louis; et il va se faire Bourguignon afin de trouver quelque petit
profit à les raconter au duc Charles.
--Si je le croyais, dit le Balafré, je lui couperais la gorge de mes
propres mains, fut-il cinquante fois le fils de ma sœur.
--Mais avant tout, bel oncle, dit Quentin, vous vous informeriez si j'ai
mérité d'être traité ainsi? Quant à vous, milord, sachez que je ne suis
pas un rapporteur de contes, et que ni la question ni les tortures
n'arracheraient de moi, au préjudice du roi Louis, un seul mot de tout
ce que j'ai pu apprendre pendant que j'étais à son service. Mon devoir
m'impose le silence à cet égard; mais je ne resterai pas dans un service
où, indépendamment des périls que je puis courir en combattant
honorablement mes ennemis, je suis exposé à des embuscades dressées par
mes propres amis.
--Si les embuscades ne lui plaisent pas, dit le Balafré en regardant
douloureusement lord Crawford, j'en suis fâché, mais tout est dit pour
lui. J'ai donné dans trente embuscades, et moi-même j'y ai été placé,
car c'est une des ruses de guerre favorites de notre roi.
--C'est la vérité, Ludovic, dit lord Crawford; et cependant taisez-vous,
car je crois que je comprends cette affaire mieux que vous.
--Je prie Notre-Dame que vous la compreniez, milord, répondît le
Balafré; mais je souffre jusque dans la moelle des os, en pensant que le
fils de ma sœur a peur d'une embuscade.
--Jeune homme, dit Crawford, je devine en partie ce que vous voulez
dire. Vous avez éprouvé quelque trahison dans le voyage que vous venez
de faire par ordre du roi, et vous avez lieu de le soupçonner d'en être
l'auteur.
--J'ai été sur le point d'en éprouver une en m'acquittant des ordres du
roi, répondit Quentin; mais j'ai eu le bonheur de la déjouer. Que Sa
Majesté en soit innocente ou coupable, c'est ce que je laisse à Dieu et
à sa conscience. Le roi m'a nourri quand j'avais faim; il m'a accueilli
quand j'étais errant et étranger, je ne le chargerai jamais, dans
l'adversité, d'accusations qui peuvent être injustes, puisque je ne les
ai entendues sortir que des bouches les plus impures.
--Mon cher enfant! mon brave garçon, s'écria Crawford en le serrant dans
ses bras, c'est penser et parler en Écossais. Vous êtes Écossais
jusqu'au bout des ongles. Vous parlez en homme qui, voyant un ami le dos
déjà tourné à la muraille, oublie la cause de querelle qu'il lui avait
donnée, et ne se souvient que des services qu'il en a reçus.
--Puisque mon capitaine a embrassé mon neveu, dit le Balafré, je puis en
faire autant. Je voudrais pourtant qu'il apprît qu'il est aussi
nécessaire à un bon soldat de bien entendre le service d'une embuscade,
qu'il l'est à un prêtre de savoir lire son bréviaire.
--Silence, Ludovic, dit Crawford; vous êtes un âne, mon ami, et vous ne
sentez pas tout ce que vous devez au ciel pour en avoir reçu un tel
neveu. Et maintenant, Quentin, mon cher ami, dites-moi si le roi a
connaissance de la brave, noble et chrétienne résolution que vous avez
prise? car dans la crise où il se trouve, le pauvre monarque a grand
besoin de savoir sur qui il peut compter. S'il avait amené avec lui
toute la brigade de ses gardes... Mais que la volonté du ciel
s'accomplisse! Eh bien! dites-moi, le roi est-il instruit?
--Je ne puis trop vous le dire, répondit Quentin, cependant j'ai assuré
son savant astrologue, Martius Galeotti, que je suis déterminé à garder
le silence sur tout ce qui pourrait nuire au roi dans l'esprit du duc de
Bourgogne. Je vous prie de m'excuser si je n'entre à cet égard dans
aucun détail; et vous pouvez bien juger que j'ai été encore bien moins
disposé à en donner à l'astrologue.
--Ah! ah! dit lord Crawford, effectivement je me rappelle qu'Olivier m'a
dit que Galeotti a prophétisé très-fermement au roi la conduite que vous
tiendriez; et je suis charmé de voir qu'il avait pour le faire une
meilleure autorité que les astres.
--Lui, prophétiser? s'écria le Balafré en riant; les astres lui ont-ils
jamais dit que l'honnête Ludovic aidait une joyeuse commère, au Plessis,
à dépenser les beaux ducats que le philosophe lui jette sur son giron?
--Paix donc, Ludovic, lui dit son capitaine; paix donc, brute que tu es.
Si tu ne respectes pas mes cheveux gris, parce que je suis moi-même un
vieux routier, respecte du moins la jeunesse et l'innocence de ton
neveu, et ne nous fais plus entendre de pareilles sottises.
--Votre Honneur a le droit de dire ce que bon lui semble, répondit
Ludovic; mais, sur ma foi! la seconde vue de Saunders Souplesaw,
savetier à Glen-Houlakin, valait deux fois plus que le talent
prophétique de ce Galeotti, Galipotty, ou n'importe quel nom vous lui
donniez. Saunders a prédit d'abord que tous les enfans de ma Sœur
mourraient un jour; et il a fait cette prédiction à l'instant de la
naissance du plus jeune, qui est Quentin que voici: or, Quentin mourra
sans doute un jour, pour que la prophétie soit accomplie, et
malheureusement elle l'est déjà à peu près, car excepté lui, toute la
couvée est partie. Il m'a prédit ensuite à moi-même que je ferais ma
fortune par un mariage, ce qui arrivera sans doute aussi en temps
convenable, puisque cela n'est pas encore arrivé; mais je ne sais trop
ni quand ni comment. Enfin Saunders a prédit...
--À moins que cette prédiction ne vienne singulièrement à propos,
Ludovic, dit lord Crawford, je vous prierai de nous en faire grâce; il
faut que vous et moi nous laissions à présent votre neveu, en adressant
nos prières à Notre-Dame pour qu'elle le confirme dans ses bonnes
intentions; car c'est une affaire dans laquelle un seul mot prononcé à
la légère pourrait faire plus de mal que tout le parlement de Paris n'en
pourrait réparer. Je vous donne ma bénédiction, mon garçon; et ne vous
pressez pas tant de songer à quitter notre corps, car il y aura avant
peu de bons coups à donner en face du jour, et sans avoir d'embuscades à
craindre.
--Je vous donne aussi ma bénédiction, mon neveu, dit Ludovic, car
puisque mon noble capitaine est satisfait, je le suis aussi, comme c'est
mon devoir.
--Un instant, monseigneur, dit Quentin en tirant à part lord Crawford;
je ne dois pas oublier de vous dire qu'il existe encore dans le monde
quelqu'un qui a appris de moi des circonstances sur lesquelles la sûreté
du roi exige que le secret soit gardé, et qui, n'ayant pas à remplir
comme moi un devoir que m'imposent ma place et la reconnaissance,
pourrait croire que l'obligation du silence ne s'étend pas sur elle.
--Sur _elle_! s'écria Crawford; pour le coup, s'il y a une femme dans le
secret, que le ciel ait pitié de nous! car nous sommes encore en danger
de naufrage.
--Ne le croyez pas, seigneur, répondit Durward; mais employez votre
crédit auprès du comte de Crèvecœur pour qu'il me permette d'avoir une
entrevue avec la comtesse Isabelle de Croye. C'est elle qui est
instruite de mon secret, et je ne doute pas que je ne réussisse à la
décider à le garder comme moi-même sur tout ce qui pourrait exciter le
ressentiment du duc contre le roi Louis.
Le vieux commandant réfléchit assez long-temps, leva les yeux au
plafond, les baissa vers le plancher, secoua la tête, et dit enfin:--Il
y a dans tout cela quelque chose que je ne comprends pas. La comtesse
Isabelle de Croye! une entrevue avec une dame si distinguée par son
rang, par sa naissance, par sa fortune! Et toi, jeune Écossais n'ayant
que la cape et l'épée, si sûr d'obtenir d'elle ce que tu veux lui
demander!--Il faut que vous ayez une étrange confiance en vous-même, mon
jeune ami, ou que vous ayez bien employé le temps pendant votre voyage.
Mais, par la croix de saint André! je parlerai en votre faveur à
Crèvecœur; et comme il craint véritablement que la colère du duc ne le
porte contre le roi à quelque extrémité déshonorante pour lui et pour la
Bourgogne, je crois qu'il est assez probable qu'il consentira à votre
demande, quoique, sur mon honneur, elle soit singulière.
À ces mots, et faisant un mouvement des épaules, le vieux lord sortit de
l'appartement, suivi de Ludovic, qui, se modelant toujours sur son
chef, et quoiqu'il ignorât ce qui venait de se passer entre celui-ci
et Quentin, tâcha de prendre un air aussi important et aussi mystérieux
que Crawford lui-même.
Au bout de quelques minutes, lord Crawford revint, mais sans être
accompagné du Balafré. Le vieillard semblait dans un accès d'humeur
bizarre: il riait, et à ce qu'il paraissait, en dépit de lui-même; il
avait un air goguenard qui agitait singulièrement les rides de ses
traits naturellement rigides; il secouait en même temps la tête, et
paraissait occupé de quelque chose qu'il ne pouvait s'empêcher de
condamner, quoique cette même chose lui parut burlesque.
--Certes, mon jeune concitoyen, dit-il à Quentin, vous n'êtes pas
dégoûté! Jamais la timidité ne vous empêchera de réussir auprès d'une
belle. J'ai fait avaler votre proposition à Crèvecœur, quoiqu'elle fut
pour lui comme un verre de vinaigre, car il m'a juré par tous les saints
de la Bourgogne que, s'il ne s'agissait de l'honneur de deux princes et
de la paix de deux États, vous ne verriez jamais seulement la trace d'un
pied de la comtesse Isabelle sur le sable. S'il n'avait pas une dame, et
une belle dame, je le soupçonnerais de vouloir rompre une lance lui-même
pour cette captive. Peut-être pense-t-il à son neveu, le comte Étienne.
Une comtesse!--Vous en faut-il donc de cet aloi? Mais allons,
suivez-moi. Songez que votre entrevue avec elle doit être courte.
D'ailleurs vous savez sans doute mettre à profit les instans. Ho! ho!
ho! sur ma foi, je n'ai pas la force de te gronder de ta présomption,
tant elle me fait rire!
Les joues rouges comme de l'écarlate, offensé, déconcerté par les
insinuations un peu brusques du vieux lord, piqué de voir que sa passion
était regardée comme absurde et ridicule par quiconque avait du jugement
et de l'expérience, Durward suivit lord Crawford en silence au couvent
des Ursulines, où la jeune comtesse était logée; et en entrant dans le
parloir, ils y trouvèrent le comte de Crèvecœur.
--Eh bien! jeune homme, dit le comte à Quentin, d'un ton sévère, il
parait qu'il faut que vous voyiez encore une fois la belle compagne de
votre expédition romanesque?
--Oui, monsieur le comte, répondit Quentin; et qui plus est, il faut
que je la voie sans témoins.
--Il n'en sera rien, s'écria Crèvecœur. Je vous en fais juge, lord
Crawford. Cette jeune dame, la fille de mon ancien ami, de mon compagnon
d'armes, la plus riche héritière de la Bourgogne, a avoué une sorte
de...; qu'allais-je dire? en un mot, elle est folle, et votre jeune
archer est un fat présomptueux. Ils ne se verront pas sans témoins.
--En ce cas je ne dirai pas un seul mot à la comtesse, car je ne lui
parlerai pas en votre présence, s'écria Quentin transporté de joie.
Quelque présomptueux que je sois, ce que vous venez de m'apprendre
surpasse de beaucoup ce que j'aurais osé espérer.
--Il a raison, mon cher ami, dit Crawford au comte, et votre langue a
marché plus vite que la prudence n'aurait dû le lui permettre. Mais
puisque vous me faites juge de l'affaire, je vous dirai qu'il y a une
bonne et forte grille qui divise le parloir. Je vous conseille donc de
vous y fier, et qu'ils fassent ce qu'ils pourront avec leur langue.
Corbleu! la vie d'un roi et celle de plusieurs milliers d'hommes
doivent-elles être mises en balance avec ce que deux jeunes gens
pourront se souffler dans l'oreille l'un de l'autre pendant une couple
de minutes?
À ces mots, il entraîna Crèvecœur hors de l'appartement; et le comte,
le suivant presque malgré lui, sortit en jetant des regards courroucés
sur le jeune archer.
Ils étaient à peine partis, que la comtesse Isabelle parut de l'autre
côté de la grille. Dès qu'elle vit que Quentin était seul dans le
parloir, elle s'arrêta et resta les yeux baissés pendant quelques
secondes.
--Et pourquoi me montrerais-je ingrate, dit-elle enfin, parce que
certaines gens ont conçu des soupçons injustes? Mon protecteur! mon
sauveur! puis-je dire; au milieu de tous les dangers que j'ai courus,
mon fidèle et constant ami!
Tout en parlant ainsi, elle s'avançait vers lui, et elle lui tendit la
main à travers la grille. Elle ne fit même aucun effort pour la retirer,
tandis qu'il la couvrait de baisers et qu'il la mouillait de larmes.
Elle se borna à lui dire:--Si nous devions nous revoir encore, Durward,
je ne vous permettrais pas cette folie.
Si l'on fait attention aux périls dont Quentin, l'avait préservée; si
l'on réfléchit qu'il avait été dans le fait son unique, son fidèle et
zélé défenseur, mes lectrices, quand même il se trouverait parmi elles
de belles comtesses et de riches héritières, pardonneront à Isabelle,
cette dérogation à sa dignité.
Elle dégagea pourtant enfin sa main de celles de Durward, s'éloigna d'un
pas de la grille, et lui dit d'un ton fort embarrassé:--Eh bien!
qu'avez-vous à me demander? car vous avez une demande à me faire; je
l'ai appris du vieux lord écossais, qui est venu ici il y a quelques
instans avec mon cousin Crèvecœur. Si elle est raisonnable, si elle est
telle que la pauvre Isabelle puisse l'accorder sans manquer à son devoir
et à son honneur, vous ne devez pas craindre d'être refusé. Mais ne vous
pressez pas trop de parler, ajouta-t-elle en jetant autour d'elle un
regard craintif; songez à ne rien dire qui puisse être interprété à
notre désavantage si l'on nous entendait.
--Ne craignez rien, noble dame, répondit Quentin douloureusement: ce
n'est pas ici que je puis oublier la distance que le destin a placée
entre nous, et vous exposer à la censure de vos fiers parens comme
l'objet de l'amour le plus dévoué d'un homme plus pauvre et moins
puissant qu'ils ne le sont. Que cette idée passe, comme un rêve de la
nuit, pour tout le monde, excepté pour un cœur où, tout rêve qu'elle
est, elle tiendra la place de toutes les réalités.
--Silence! silence! s'écria Isabelle à demi-voix, par intérêt pour vous,
par égard pour moi, ne parlez pas ainsi. Dites-moi plutôt ce que vous
avez à me demander.
--Un généreux pardon pour un homme qui, dans des vues d'égoïsme, s'est
conduit envers vous en ennemi.
--Je crois que je pardonne à tous mes ennemis. Mais, ô Durward, au
milieu de quelles scènes votre fermeté et votre présence d'esprit
m'ont-elles sauvée! Cette salle ensanglantée! ce bon évêque! ce n'est
qu'hier que j'ai appris toutes les horreurs dont je fus le témoin
insensible!
--Oubliez-les, dit Quentin, qui remarqua que les vives couleurs dont les
joues d'Isabelle avaient été couvertes pendant cet entretien faisaient
place à une pâleur mortelle; ne jetez pas les yeux en arrière; regardez
en avant avec le courage que doivent avoir ceux qui voyagent sur une
route dangereuse. Écoutez-moi; vous plus que personne, vous avez le
droit de faire connaître Louis pour ce qu'il est véritablement, de le
proclamer un politique fourbe et astucieux. Mais si vous l'accusez de
vous avoir encouragée à fuir de Bourgogne, et surtout d'avoir concerté
une trahison pour vous faire tomber entre les mains de de la Marck, vous
causerez probablement le détrônement ou même la mort du roi; et, dans
tous les cas, vous occasionnerez entre la France et la Bourgogne la
guerre la plus sanglante que ces deux pays aient jamais eue à soutenir
l'un contre l'autre.
--À Dieu ne plaise que je sois cause de tels malheurs, s'il est possible
de les éviter! Quand même je pourrais me livrer à quelques idées de
vengeance, le moindre désir de votre part m'y ferait renoncer. Est-il
possible que je conserve plus de souvenir des torts de Louis que des
services inappréciables que vous m'avez rendus? Mais comment faire?
Lorsque je serai appelé devant mon souverain, le duc de Bourgogne, il
faudra que je garde le silence ou que je dise la vérité. Si je refuse de
parler, on m'accusera d'opiniâtreté, et vous ne voudriez pas me voir me
souiller d'un mensonge.
--Non certainement! mais quand vous aurez à parler, ne dites de Louis
que ce que vous savez personnellement et par vous-même être la vérité.
Si vous êtes obligée de faire mention de ce que d'autres vous ont
appris, n'en parlez que comme de rapports; quelque croyables qu'ils
puissent vous paraître, n'y donnez pas crédit en paraissant y ajouter
foi; n'assurez rien qui ne soit à votre connaissance personnelle. Le
conseil d'État de Bourgogne ne peut refuser à un monarque la justice
qu'on accorde en mon pays au dernier des accusés: on doit le regarder
comme innocent, jusqu'à ce que l'accusation portée contre lui soit
démontrée par des preuves directes et suffisantes. Or, pour prouver les
faits qui ne sont pas à votre connaissance personnelle, il faudra qu'on
rapporte d'autres preuves que des ouï-dire.
--Je crois que je vous comprends, dit la comtesse.
--Je vais m'expliquer encore plus clairement, dit Quentin; et il
commença à lui rendre ses préceptes plus intelligibles par des exemples;
mais au milieu de l'explication la cloche du couvent sonna.
--Ce signal nous avertit qu'il faut nous séparer, dit la comtesse; nous
séparer pour toujours! Mais ne m'oubliez pas, Durward; je ne vous
oublierai jamais. Vos fidèles services...
Elle ne put lui en dire davantage, mais elle lui tendit encore la main;
il la pressa de nouveau sur ses lèves, et je ne sais comment il arriva
qu'en voulant la retirer, la comtesse approcha tellement son visage de
la grille, que Quentin osa imprimer son dernier adieu sur sa bouche.
Isabelle ne le gronda pas, peut-être n'en eut-elle pas le temps, car au
même instant Crèvecœur et Crawford, qui avaient été placés dans un
réduit secret d'où ils avaient tout vu sans pouvoir rien entendre,
entrèrent à la hâte dans le parloir, le premier bouillant de colère, et
courant plutôt qu'il ne marchait; l'autre le retenant en riant.
--Dans votre chambre, jeune dame! dans votre chambre! cria le comte à
Isabelle, qui, baissant son voile, se retira avec précipitation; et vous
mériteriez qu'on vous enfermât dans une cellule, avec du pain et de
l'eau pour toute nourriture. Quant à vous, mon beau monsieur, qui êtes
si malavisé, le temps viendra où les intérêts des rois et des royaumes
n'auront rien de commun avec des gens comme vous, et l'on vous apprendra
quel châtiment mérite l'audace d'un mendiant qui ose lever les yeux
sur...
--Paix! paix! en voilà bien assez! pas un mot de plus! s'écria le vieux
lord; et vous, Quentin, silence! je vous l'ordonne, retournez dans votre
appartement. Sire comte de Crèvecœur, ne prenez pas un ton si
méprisant: Quentin Durward est aussi bon gentilhomme que le roi, comme
disent les Espagnols; seulement il n'est pas aussi riche; il est aussi
noble que moi, et je suis le chef de mon nom; ce n'est pas à nous qu'il
convient de parler de châtiment pour oser...
--Milord! milord! s'écria Crèvecœur avec impatience, l'insolence de ces
mercenaires étrangers est passée en proverbe; et vous qui êtes leur
chef, vous devez la réprimer au lieu de l'encourager.
--Il y a cinquante ans que je commande les archers de la garde, comte de
Crèvecœur, je n'ai jamais eu besoin des conseils d'aucun Français ni
d'aucun Bourguignon; et sauf votre bon plaisir, je compte m'en passer
tant que je conserverai cette place.
--Fort bien, milord, fort bien, votre rang et votre âge vous donnent des
privilèges. Quant à ces jeunes gens, je veux bien oublier le passé,
attendu que je prendrai de bonnes mesures pour qu'ils ne se revoient
jamais.
--Ne promettez pas cela sur le salut de votre âme, Crèvecœur: des
montagnes, dit-on, peuvent se rencontrer; et pourquoi des créatures
vivantes qui ont des jambes, et de l'amour pour mettre ces jambes en
mouvement, ne se rencontreraient-elles pas? Ce baiser était bien tendre,
Crèvecœur; il me semble de mauvais augure.
--Vous voulez encore mettre ma patience à l'épreuve, milord; mais je ne
vous donnerai pas cet avantage sur moi. Écoutez! j'entends la cloche du
château: elle convoque le conseil. Dieu seul peut prévoir l'issue de ce
qui va se passer.
--L'issue, comte, je puis vous la prédire. C'est que si l'on se porte à
quelque acte de violence contre la personne du roi, quoique ses amis
soient en bien petit nombre et entourés par ses ennemis, il ne
succombera ni seul, ni sans vengeance. Mon plus grand regret, c'est que
Sa Majesté m'ait expressément défendu de prendre des mesures pour me
préparer à une telle issue.
--Prévoir de tels malheurs, milord, c'est le plus sûr moyen de les
occasionner. Obéissez aux ordres de votre maître; ne donnez pas un
prétexte à la violence en vous offensant trop facilement, et vous verrez
que la journée se passera plus paisiblement que vous ne le présumez.