La Prisonnière.[67]

«Qu'on me secoure ou non, je me rends, chevalier;

«Captive, j'en appelle à votre courtoisie.

«Songez que quelque jour la fortune ennemie

«Peut aussi, comme moi, vous rendre prisonnier.»

_Anonyme_.

L'ESCARMOUCHE entre les schwartzreiters et les hommes, d'armes de

Crèvecœur dura à peine cinq minutes, tant les premiers furent

promptement mis en déroute par les Bourguignons, qui avaient sur eux la

supériorité des armes, des chevaux et de la valeur impétueuse. En moins

de temps que nous ne venons de le dire, le comte, essuyant son épée

sanglante sur la crinière de son cheval avant de la remettre dans le

fourreau, revint sur la lisière de la forêt, où Isabelle était restée

spectatrice du combat. Une partie de ses gens le suivaient, tandis que

les autres étaient à la poursuite des fuyards.

--C'est une honte, dit-il, que les armes de gentilshommes et de

chevaliers soient souillées du sang de ces vils pourceaux.

À ces mots il remit son épée dans le fourreau, et ajouta:--C'est un

accueil un peu rude pour votre retour dans votre pays, ma jolie cousine;

mais les princesses errantes doivent s'attendre à de pareilles

aventures. Il n'est pas malheureux que je sois arrivé à temps;

permettez-moi de vous assurer que les troupes noires n'ont pas plus de

respect pour la couronne d'une comtesse que pour la coiffe d'une

paysanne; et il me semble que vous n'aviez pas une longue résistance à

espérer de votre suite.

--Avant tout, monseigneur le comte, répondit Isabelle, apprenez-moi si

je suis prisonnière, et où vous allez me conduire.

--Vous savez bien, folle enfant, répondit Crèvecœur, comment je

voudrais répondre à cette question. Mais vous et votre extravagante de

tante, avec ses projets de mariage, vous avez fait depuis peu un tel

usage de vos ailes, que je crains que vous ne deviez vous résigner à ne

les déployer d'ici à quelque temps que dans une cage. Quant à moi, mon

devoir, et c'en est un pénible, sera terminé quand je vous aurai

conduite à la cour du duc, à Péronne; et c'est pourquoi je juge à propos

de laisser le commandement, de ce détachement à mon neveu, le comte

Étienne, tandis que je vous accompagnerai; car je pense que vous pourrez

avoir besoin d'un intercesseur. J'espère que ce jeune étourdi

s'acquittera de ses devoirs avec prudence.

--Avec votre permission, bel oncle, dit le comte Étienne, si vous doutez

que je sois en état de commander vos hommes d'armes, vous pouvez rester

avec eux, et je me chargerai d'être le serviteur et le gardien de la

comtesse Isabelle de Croye.

--Sans doute, beau neveu, lui répondit son oncle, c'est renchérir sur

mon projet; mais je l'aime autant tel que je l'ai conçu. Faites donc

bien attention que votre affaire ici n'est pas de donner la chasse à ces

pourceaux noirs, occupation pour laquelle vous paraissiez tout a l'heure

avoir une vocation spéciale, mais de me rapporter des nouvelles

certaines de ce qui se passe dans le pays de Liège, afin que nous

sachions ce qu'il faut penser de tous les bruits qu'on fait courir. Que

dix de nos lances me suivent; les autres resteront sous ma bannière, et

vous en prendrez le commandement.

--Un instant, cousin Crèvecœur, dit la comtesse; en me rendant

prisonnière, permettez-moi de stipuler la sûreté de ceux qui m'ont

protégée dans mes infortunes. Qu'il soit permis à ce brave jeune homme,

mon guide fidèle, de retourner librement dans sa ville de Liège.

Les yeux pénétrans de Crèvecœur se fixèrent un instant sur la figure

honnête et paisible de Glover.--Ce brave garçon, dit-il alors, ne paraît

pas avoir des dispositions redoutables. Il accompagnera mon neveu aussi

loin qu'il s'avancera sur le territoire de Liège, et sera ensuite libre

d'aller où il voudra.

--Ne manquez pas de me rappeler au souvenir de la bonne Gertrude, dit la

comtesse à son guide; et priez-la, ajoutât-elle en détachant de son cou

un collier de perles, de porter ceci en mémoire de sa malheureuse amie.

Le bon Glover prit le collier, et baisa assez gauchement, mais avec une

sincère affection, la belle main qui avait trouvé ce moyen délicat de

récompenser la peine qu'il avait prise et les dangers auxquels il

s'était exposé.

--Oui-da! des signes et des gages! dit le comte.--Avez-vous quelque

autre demande à me faire, belle cousine? il est temps que nous partions.

--Il ne me reste qu'à vous prier, répondit Isabelle en faisant un effort

pour parler, d'être favorable à... à ce jeune gentilhomme.

--Oui-da! dit Crèvecœur en jetant sur Quentin le même regard pénétrant

qu'il avait d'abord fixé sur Glover, mais, à ce qu'il parut, avec un

résultat moins satisfaisant.--Oui-da! répéta-t-il en imitant, mais sans

chercher à l'insulter, l'embarras d'Isabelle; eh! mais ce n'est pas une

lame de la même trempe... S'il vous plaît, belle cousine, qu'a donc fait

ce... ce vraiment jeune gentilhomme, pour mériter une telle intercession

de votre part?

--Il m'a sauvé la vie et l'honneur, répondit la comtesse en rougissant

de honte et de ressentiment.

Quentin rougit aussi, mais la prudence lui fit sentir qu'il ne ferait

qu'empirer les choses en s'abandonnant à l'indignation qu'il éprouvait.

--Oui-da! répéta encore le comte. La vie et l'honneur! Il me semble,

belle cousine, qu'il aurait autant valu que vous ne vous fussiez pas

mise dans le cas d'avoir de telles obligations à un si jeune

gentilhomme. Mais n'importe, le jeune gentilhomme peut nous accompagner,

si sa qualité le lui permet; et j'aurai soin qu'il n'ait à souffrir

aucune injure. Seulement c'est moi qui désormais me chargerai de

protéger votre vie et votre honneur, et je lui trouverai peut-être une

occupation plus convenable que celle d'écuyer de damoiselles errantes.

--Comte, dit Durward, incapable de garder le silence plus

long-temps,--de peur que vous ne parliez d'un étranger plus légèrement

que vous n'auriez voulu, permettez-moi de vous apprendre que je me nomme

Quentin Durward, et que je suis archer de la garde écossaise du roi de

France, corps dans lequel on ne reçoit, comme vous devez le savoir, que

des gentilshommes, des hommes d'honneur.

--Je vous remercie de cette information, et je vous baise les mains,

monsieur l'archer, répondit Crèvecœur sur le même ton de raillerie.

Ayez la bonté de marcher à côté de moi en tête du détachement.

Quentin obéit aux ordres du comte, qui avait alors, sinon le droit, du

moins le pouvoir de lui en donner. Il remarqua qu'Isabelle suivait tous

ses mouvemens avec un air d'intérêt timide et inquiet qui allait presque

jusqu'à la tendresse, et cette vue lui fit venir une larme aux yeux.

Mais il se rappela qu'il devait se comporter en homme devant Crèvecœur,

qui, de tous les chevaliers de France et de Bourgogne, était peut-être

le plus disposé à ne faire que rire d'une confidence de peines d'amour.

Il résolut donc de ne pas attendre plus long-temps pour lui parler, et

d'entrer en conversation avec lui d'un ton qui prouvât le droit qu'il

avait d'être bien traité, et d'obtenir plus d'égards que le comte ne

semblait disposé à lui en accorder, peut-être parce qu'il était offensé

de voir qu'un homme de si peu d'importance avait mérité tant de

confiance de sa riche et noble cousine.

--Seigneur comte de Crèvecœur, lui dit-il avec politesse, mais d'une

voix ferme,--avant d'aller plus loin, puis-je vous demander si je suis

libre, ou si je dois me regarder comme votre prisonnier?

--La question est insidieuse; mais en ce moment je ne puis y répondre

que par une autre. Croyez-vous que la France et la Bourgogne soient en

paix ou en guerre?

--Vous devez certainement le savoir mieux que moi, monseigneur. Il y a

déjà quelque temps que j'ai quitté la cour de France, et je n'en ai reçu

aucune nouvelle depuis mon départ.

--Eh bien! vous voyez combien il est aisé de faire des questions, et

combien il est difficile d'y répondre. Moi-même qui ai passé une semaine

et plus à Péronne avec le duc, je ne suis pas en état de résoudre ce

problème plus que vous. Et cependant, sire écuyer, c'est de la solution

de cette question que dépend celle de savoir si vous êtes libre ou

prisonnier; et quant à présent je dois vous considérer en cette dernière

qualité; seulement, si vous avez été réellement et honorablement utile à

ma parente, et que vous répondiez franchement à mes questions, vous ne

vous en trouverez pas plus mal.

--C'est à la comtesse de Croye à juger si je lui ai rendu quelque

service, et je vous renvoie à elle à cet égard. Vous jugerez vous-même

de mes réponses lorsque vous m'aurez questionné.

--Oui-da! murmura Crèvecœur à demi-voix; voilà assez de hauteur! c'est

ainsi que doit parler un homme qui porte à son chapeau le gage d'une

dame, et qui croit pouvoir lever le ton en honneur de ce précieux

ruban.--Eh bien! monsieur, pouvez-vous me dire, sans déroger à votre

dignité, depuis combien de temps vous êtes attaché à la personne de la

comtesse Isabelle de Croye?

--Comte de Crèvecœur, si je réponds à des questions qui me sont faites

d'un ton qui approche de l'insulte, c'est uniquement de crainte que mon

silence ne soit interprété d'une manière injurieuse pour une dame que

nous devons tous deux également honorer. J'ai servi d'escorte à la

comtesse Isabelle depuis qu'elle a quitté la France pour se retirer en

Flandre.

--Ah! ah! c'est-à-dire depuis qu'elle s'est enfuie du Plessis-les-Tours!

et comme vous êtes archer dans la garde écossaise, vous l'avez sans

doute accompagnée par les ordres exprès du roi Louis?

Quelque peu redevable que Quentin crût être au roi de France, qui, en

cherchant à faire surprendre la comtesse Isabelle par Guillaume de la

Marck, avait probablement calculé que le jeune écuyer serait tué en la

défendant, il ne se regarda pas comme dispensé d'être fidèle à la

confiance que Louis lui avait accordée, ou du moins avait paru lui

accorder. Il répondit donc au comte qu'il lui suffisait, pour agir, de

recevoir les ordres de son officier supérieur, et qu'il ne remontait pas

plus haut.

--Sans doute, sans doute, cela doit suffire; mais nous savons que le roi

ne permet pas à ses officiers d'envoyer les archers de sa garde courir

le monde, comme des paladins, à la suite de quelque princesse errante,

sans qu'il ait quelque motif politique pour agir ainsi. Il sera

difficile au roi Louis de continuer à soutenir si hardiment qu'il

n'était pas instruit de la fuite de France des comtesses de Croye,

puisqu'elles étaient accompagnées d'un archer de sa garde. Et sur quel

point dirigiez-vous votre retraite, messire archer?

--Sur Liège, monseigneur; ces dames désirant se mettre sous la

protection du dernier évêque de cette ville.

--Du dernier évêque! s'écria Crèvecœur; Louis de Bourbon est-il donc

mort? Le duc n'a pas même appris qu'il fût malade. Et de quoi est-il

mort?

--Il repose dans une tombe sanglante, monsieur le comte, si ses

meurtriers en ont accordé une à ses restes.

--Ses meurtriers! Sainte mère de Dieu! jeune homme, cela est impossible!

--J'ai vu le crime de mes propres yeux, et mainte autre scène d'horreur.

--Tu l'as vu! et tu n'as pas secouru le bon prélat! Et tu n'as pas

soulevé tout le château contre ses assassins! Sais-tu bien qu'être

témoin d'un pareil forfait, sans chercher à l'empêcher, c'est une

profanation et un sacrilège?

--Pour être bref, monseigneur, avant que ce forfait se commît, le

château avait été pris d'assaut par le sanguinaire Guillaume de la

Marck, avec l'aide des Liégeois insurgés.

--Je suis atterré, dit Crèvecœur! Liège en insurrection!

Schonwaldt pris! L'évêque assassiné! Messager de malheur, jamais on

n'annonça tant de mauvaises nouvelles à la fois! Parle, rends-moi compte

de cette insurrection, de cet assaut, de ce meurtre. Parle, tu es un des

archers de confiance de Louis, et c'est sa main qui a dirigé ce trait

cruel. Parle, te dis-je, ou je te fais tirer à quatre chevaux.

--Et quand vous le feriez, comte de Crèvecœur, vous n'arracheriez de

moi rien dont un gentilhomme écossais pût rougir. Je suis aussi étranger

que vous à toutes ces scélératesses. J'ai été si loin de prendre part à

ces horreurs, que je m'y serais opposé de toutes mes forces, si mes

forces avaient égalé la vingtième partie de mes désirs. Mais que

pouvais-je faire? ils étaient des centaines, et je me trouvais seul. Mon

unique soin fut de sauver la comtesse Isabelle, et j'eus le bonheur d'y

réussir. Et cependant, si j'avais été assez près quand ce vénérable

vieillard fut assassiné, j'aurais sauvé ses cheveux blancs ou je les

aurais vengés, et l'horreur que m'inspirait ce forfait s'exprima même

assez haut pour prévenir de nouveaux crimes.

--Je te crois, jeune homme; tu n'es pas d'un âge, et tu ne parais pas

d'un caractère à être chargé d'œuvres si sanguinaires, quelque habile

que tu puisses être comme écuyer d'une dame. Mais, hélas! faut-il que ce

bon et généreux prélat ait été assassiné dans le lieu même où il avait

si souvent accueilli l'étranger avec la charité d'un chrétien, avec

l'hospitalité d'un prince! assassiné! et par un misérable, par un

monstre de sang et de cruauté, élevé sous le toit même qui l'a vu se

souiller les mains du sang de son bienfaiteur! Mais je ne connaîtrais

pas Charles de Bourgogne, je douterais même de la justice du ciel, si la

vengeance n'était aussi prompte, aussi sévère, aussi complète, que la

scélératesse a été atroce et sans égale.

Ici il arrêta son cheval, lâcha la bride, frappa avec force sa cuirasse

de ses deux mains couvertes de gantelets; et les levant ensuite vers le

ciel, il dit d'un ton solennel:--Et si nul autre ne se chargeait de

poursuivre le meurtrier, moi, moi, Philippe Crèvecœur des Cordes, je

fais vœu à Dieu, à saint Lambert et aux trois rois de Cologne, de ne

plus songer à toute autre affaire terrestre, jusqu'à ce que j'aie tiré

pleine vengeance des assassins du bon Louis de Bourbon, dans la forêt ou

sur le champ de bataille, en ville ou en campagne, sur la montagne ou

dans la plaine, dans la cour du roi ou dans l'église de Dieu; et j'y

engage mes terres et mes biens, mes amis et mes vassaux, ma vie et mon

honneur. Ainsi me soient en aide Dieu, saint Lambert de Liège et les

trois rois de Cologne!

Après avoir fait ce vœu, le comte de Crèvecœur parut un peu soulagé de

l'accablement dans lequel l'avaient plongé la surprise et la douleur

dont il avait été saisi en apprenant la nouvelle de la fatale tragédie

jouée à Schonwaldt, et il demanda à Quentin un récit plus circonstancié

de toute cette affaire. Le jeune Écossais était loin de vouloir calmer

la soif de vengeance que le comte nourrissait contre Guillaume de la

Marck, et il lui donna tous les détails qu'il désirait, sans en rien

omettre.

--Ces misérables Liégeois, s'écria le comte, ces brutes inconstantes et

sans foi! s'être ligués ainsi avec un infâme brigand, un impitoyable

meurtrier, pour mettre à mort leur prince légitime!

Durward informa ici le Bourguignon indigné que les Liégeois ou du moins

ceux d'entre eux qui s'élevaient au-dessus de la populace, quoique ayant

témérairement pris part à la rébellion contre l'évêque, n'avaient

pourtant, à ce qu'il lui avait paru, aucun dessein d'aider de la Marck

dans son exécrable projet, mais qu'au contraire ils l'auraient empêché

de l'accomplir, s'ils en avaient eu les moyens, et qu'ils n'avaient pu

en être témoins sans horreur.--Ne me parlez pas de cette misérable

canaille plébéienne, dit le comte. Quand ils prirent les armes contre un

prince qui n'avait d'autre défaut que d'être trop bon maître pour une

race ingrate et parjure; quand ils se révoltèrent contre lui; quand ils

l'attaquèrent dans sa maison paisible, que pouvaient-ils avoir en vue,

si ce n'est le meurtre? Quand ils se liguèrent avec le Sanglier des

Ardennes, le plus féroce assassin qui soit dans toute la Flandre, quel

projet pouvaient-ils lui supposer, si ce n'est un projet de meurtre,

puisque c'est le métier qui le fait vivre? Et d'après ce que vous venez

de me dire, celui dont la main a commis le crime n'appartenait-il pas à

cette vile canaille? J'espère, à la lueur de leurs maisons embrasées,

voir le sang couler dans leurs canaux. Quel noble et généreux prince ils

ont assassiné! On a vu se révolter des vassaux accablés d'impôts,

mourant de besoin; mais ces Liégeois, c'est l'insolence de leurs trop

grandes richesses qui les a poussés!

Il abandonna une seconde fois les rênes de son cheval, et fit le geste

de se tordre les mains, malgré les gantelets dont elles étaient

couvertes. Quentin vit aisément que son chagrin était rendu encore plus

vif par le souvenir amer de l'amitié qui l'avait uni avec le défunt. Il

garda donc le silence, respectant une douleur qu'il ne voulait pas

aggraver, et qu'il sentait en même temps qu'il lui était impossible

d'adoucir.

Mais le comte de Crèvecœur revint à plusieurs reprises sur le même

sujet, multiplia ses questions sur la prise de Schonwaldt et sur les

détails de la mort de l'évêque; puis tout à coup, comme s'il se fût

rappelé quelque chose qui lui était échappé de la mémoire, il lui

demanda ce qu'était devenue la comtesse Hameline, et pourquoi elle

n'était pas avec sa nièce.

--Ce n'est pas, ajouta-t-il avec un air de mépris, que je regarde son

absence comme une grande perte pour la comtesse Isabelle; car

quoiqu'elle fut sa tante, et au total qu'elle eût de bonnes intentions,

cependant la cour de Cocagne n'a jamais produit une semblable folle, et

je tiens pour certain que sa nièce, que j'ai toujours regardée comme une

jeune personne sage et modeste, a été entraînée dans la folie absurde de

s'enfuir de Bourgogne pour courir en France, par cette vieille folle à

esprit romanesque, qui ne songe qu'a marier les autres et à se marier

elle-même.

Quel discours pour les oreilles d'un amant lui-même assez romanesque, et

dans un moment où il aurait été ridicule à lui d'essayer ce qui était

pour lui l'impossible, c'est-à-dire de convaincre le comte, par la force

des armes, qu'il faisait la plus grande injustice à la jeune comtesse,

perle d'esprit comme de beauté, en la désignant comme _une jeune

personne sage et modeste_! Un tel éloge aurait pu convenir à la fille

hâlée d'un bon paysan, dont l'occupation aurait été d'aiguillonner les

bœufs tandis que son père conduisait la charrue. Et puis supposer

qu'elle se laissait guider et dominer par une tante folle et romanesque!

c'était une calomnie qu'il eût fallu, faire rentrer dans la gorge du

blasphémateur. Le comte en imposait à Quentin malgré lui, par sa

physionomie pleine de franchise, quoique sévère, et son mépris pour tous

les sentimens qui dominaient dans le cœur du jeune homme. Quant à la

renommée que Crèvecœur avait acquise dans les armes, elle n'aurait fait

qu'augmenter le désir qu'il aurait eu de lui proposer un cartel, s'il

n'eût été retenu par la crainte du ridicule, celle de toutes les armes

que redoutent le plus les enthousiastes de tous les genres, et qui,

d'après l'influence qu'elle exerce sur leurs esprits, réprime souvent en

eus des idées absurdes, mais en étouffe quelquefois d'autres qui ne sont

pas sans noblesse.

Maîtrisé par la crainte de devenir un objet de dédain plutôt que de

ressentiment, Durward se borna, quoique non sans difficulté, à dire en

termes généraux, et d'une manière assez confuse, que la comtesse

Hameline avait réussi à se sauver du château à l'instant où l'assaut

commençait. Il n'aurait pu lui donner des détails plus circonstanciés

sans jeter quelque ridicule sur la tante d'Isabelle, et peut-être sans

s'y exposer lui-même, comme ayant été l'objet de ses spéculations

matrimoniales. Il ajouta à cette narration un peu vague, qu'il courait

un bruit, quoique rien n'en constatât la vérité, que la comtesse

Hameline était retombée entre les mains de Guillaume de la Marck.

--J'espère que saint Lambert permettra qu'il l'épouse, dit Crèvecœur;

et véritablement il me paraît probable qu'il le fera par amour pour ses

sacs d'argent, et qu'il l'assommera quand il s'en sera assuré la

possession, ou plus tard quand il les aura vidés.

Le comte fit alors tant de questions à Quentin sur la manière dont les

deux dames s'étaient conduites pendant leur voyage, sur le degré

d'intimité auquel elles l'avaient admis, et sur d'autres points assez

délicats, que le jeune homme, contrarié, confus et irrité, eut peine à

cacher son embarras au vieux soldat courtisan, qui ne manquait ni

d'expérience ni de pénétration, et qui prit congé de lui tout à coup, en

s'écriant:--Oui-da! je vois ce que c'est; c'est ce que je pensais, d'un

côté du moins; j'espère que je trouverai plus de bon sens de l'autre.

Allons, sire écuyer, un coup d'éperon, et formez l'avant-garde; j'ai

quelques mots à dire à la comtesse Isabelle. Je pense que vous m'en avez

assez appris maintenant pour que je puisse lui parler de tout ce qui

s'est passé malheureusement, sans alarmer sa délicatesse, quoique j'aie

un peu blessé la vôtre; mais un moment, jeune homme, un mot avant que

vous vous éloigniez. Vous avez fait un heureux voyage, à ce que je

m'imagine, dans le pays de féerie, rempli d'aventures héroïques, de

hautes espérances, de flatteuses illusions, comme les jardins de la fée

Morgane. Oubliez tout cela, jeune soldat, ajouta-t-il en lui frappant

sur l'épaule, ne vous rappelez cette jeune dame que comme l'honorable

comtesse de Croye, oubliez la demoiselle errante et aventureuse; ses

amis (je puis vous répondre d'un) ne se souviendront que des services

que vous lui avez rendus, et oublieront la récompense déraisonnable que

vous avez eu la hardiesse d'envisager.

Dépité de n'avoir pu cacher au clairvoyant Crèvecœur des sentimens que

le comte semblait ne regarder que comme un objet de ridicule, Quentin

lui répliqua avec indignation:--Monseigneur comte, quand j'aurai besoin

de vos avis, je vous les demanderai; quand j'implorerai votre

assistance, il sera assez temps de me la refuser; quand j'attacherai une

valeur particulière à l'opinion que vous pouvez avoir de moi, il ne sera

pas trop tard pour l'exprimer.

--Oui-da! dit le comte. Me voici entre Amadis et Oriane, et il faut sans

doute que je m'attende à un défi.

--Vous parlez comme si c'était une chose impossible. Quand j'ai rompu

une lance avec le duc d'Orléans, j'avais pour adversaire un homme dans

les veines duquel coule un sang plus noble que celui de Crèvecœur.

Quand j'ai mesuré mon épée avec celle de Dunois, j'avais affaire à un

guerrier plus illustre.

--Que le ciel t'accorde du jugement, mon bon jeune homme. Si tu dis la

vérité, la fortune t'a singulièrement favorisé dans ce monde; et en

vérité, s'il plaît à la Providence de te soumettre à de pareilles

épreuves avant que tu aies de la barbe au menton, la vanité te rendra

fou avant que tu puisses te dire un homme. Tu peux me faire rire, mais

non me mettre en colère. Crois-moi, quoique par un de ces coups de

fortune qu'on voit arriver quelquefois, tu aies combattu contre des

princes, et aies été le champion d'une comtesse, tu ne deviens pas pour

cela l'égal de ceux dont le hasard t'a rendu l'adversaire, et dont un

plus grand hasard t'a fait devenir le compagnon. Je puis te permettre,

comme à un jeune homme qui a lu des romans jusqu'à se croire un paladin,

de te livrer pendant quelque temps à un rêve flatteur; mais il ne faut

pas te fâcher contre un ami qui te veut du bien, quand il te secoue un

peu rudement par les épaules pour t'éveiller.

--Ma famille, monseigneur comte...

--Ce n'est pas tout-à-fait de ta famille que je parle; je parle de rang,

de fortune, d'élévation, de tout ce qui met une distance entre les

degrés et les classes. Quant à la naissance, nous sommes tous descendans

d'Adam et d'Ève.

--Mes ancêtres, monseigneur comte, les Durwards de Glen-Houlakin...

--Ah! si vous prétendez faire remonter leur généalogie au-delà d'Adam,

je n'ai plus rien à dire. Au revoir, jeune homme.

Le comte arrêta son cheval, et attendit la comtesse, à qui ses

insinuations et ses avis, quoique donnés dans de bonnes intentions,

furent, s'il est possible, encore plus désagréables qu'à Durward.

Celui-ci, tout en marchant en avant, murmurait à demi-voix: Froid

railleur, fat impertinent; je voudrais que le premier archer écossais

qui aura son arquebuse pointée sur toi ne te laissât pas échapper si

facilement que je l'ai fait!--Ils arrivèrent dans la soirée à la ville

de Charleroi, sur la Sambre, où le comte de Crèvecœur avait résolu de

laisser Isabelle, que la terreur et la fatigue de la veille, une course

de cinquante milles dans la journée, et toutes les sensations

douloureuses auxquelles elle avait été en proie, avaient rendue

incapable d'aller plus loin sans danger pour sa santé. Le comte la

confia, dans un état de grand épuisement, aux soins de l'abbesse d'un

couvent de l'ordre de Cîteaux, dame de noble naissance, parente des deux

familles de Crèvecœur et de Croye, et à la prudence et à l'amitié de

laquelle il pouvait accorder toute sa confiance.

Crèvecœur ne s'arrêta dans la ville que pour recommander les plus

grandes précautions au commandant d'une petite garnison bourguignonne

qui occupait cette place, et le requérir de donner une garde d'honneur

au couvent tant que la comtesse Isabelle de Croye y séjournerait, en

apparence pour veiller à sa sûreté, mais en réalité peut-être pour

prévenir toute tentative d'évasion. Le comte invita la garnison à se

tenir sur ses gardes, et en donna pour cause un bruit vague qui était

arrivé jusqu'à lui de troubles survenus dans l'évêché de Liège. Mais il

avait résolu d'être le premier qui porterait au duc Charles les

formidables nouvelles de l'insurrection de Liège et du meurtre de

l'évêque, dans toute leur horrible réalité. En conséquence, s'étant

procuré des chevaux frais pour lui et pour sa suite, il se prépara à

aller jusqu'à Péronne sans s'arrêter; avertissant Durward qu'il fallait

qu'il l'accompagnât, il lui fit d'un ton goguenard les excuses de le

séparer de si belle compagnie, et ajouta qu'il espérait qu'un écuyer si

dévoué aux dames trouverait plus agréable de voyager au clair de lune,

que de céder lâchement au sommeil comme un mortel ordinaire.

Quentin, déjà assez affligé d'apprendre qu'il allait être séparé

d'Isabelle, brûlait d'envie de répondre à cette raillerie par un défi;

mais convaincu que le comte ne ferait que rire de sa colère et

mépriserait son cartel, il résolut d'attendre du temps l'occasion où il

lui serait possible d'obtenir satisfaction de ce fier chevalier, qui lui

était devenu quoique pour des raisons bien différentes, presque aussi

odieux que le Sanglier des Ardennes lui-même. Il consentit donc à suivre

Crèvecœur, puisqu'il n'avait pas le pouvoir de le refuser, et ils

firent de compagnie et avec la plus grande célérité le chemin de

Charleroi à Péronne.

Quentin Durward(#18825) · 第 35 / 52 题