L'Astrologue.
«Vous me parlez de rois, quelle comparaison!
«Je suis au-dessus d'eux, puisque je suis un SAGE.
«Sur tous les élémens je règne sans partage,
«Ou du moins on le croit, et sur cette croyance
«J'assieds les fondemens de ma toute-puissance.»
_Albumazar_.
SANS cesse de nouvelles occupations et de nouvelles aventures semblaient
survenir à notre jeune Écossais, comme se succèdent les flots rapides
d'un torrent; car il ne tarda pas à être mandé dans l'appartement de son
capitaine lord Crawford, où, à son grand étonnement, il trouva encore le
roi. Les premières paroles du monarque, au sujet de la preuve de
confiance dont il allait l'honorer, lui firent craindre qu'il ne fut
encore question d'une embuscade semblable à celle où il avait été placé
contre le comte de Crèvecœur, ou peut-être de quelque expédition encore
moins de son goût. Il fut non-seulement bien rassuré, mais ravi, en
apprenant que le roi le choisissait pour mettre sous ses ordres trois
hommes et un guide avec lesquels il devait escorter les dames de Croye
jusqu'à la cour de leur parent, l'évêque de Liège, de la manière la plus
sûre, la plus commode, et en même temps la plus secrète possible. Louis
lui remit des informations par écrit sur les endroits où il devait faire
halte, et qui étaient en général des villages et des couvens situés à
quelque distance des villes; son itinéraire indiquait aussi les
précautions qu'il devait prendre, surtout en approchant des frontières
de la Bourgogne. Enfin il reçut des instructions sur ce qu'il devait
faire pour jouer le rôle de maître d'hôtel de deux dames anglaises de
distinction. Il lui était recommandé de donner à croire que ces nobles
insulaires venaient de faire un pèlerinage à Saint-Martin de Tours, et
allaient en faire un autre dans la sainte ville de Cologne, dans
l'intention d'honorer les reliques des trois mages, ces sages monarques
venus de l'Orient pour adorer Jésus-Christ dans la crèche.
Sans trop pouvoir se rendre compte des motifs de son émotion, Quentin
sentit son cœur bondir de joie à la seule pensée qu'il allait
s'approcher de si près de la beauté de la tourelle, et s'en approcher à
un titre qui lui donnait droit d'obtenir une partie au moins de sa
confiance, puisque c'était à sa conduite et à son courage qu'allait être
remis en grande partie le soin de la protéger. Il ne doutait nullement
qu'il ne réussît à la conduire heureusement au terme de son voyage: la
jeunesse pense rarement aux périls; et Durward surtout, ayant respiré
dès son enfance l'air de la liberté, intrépide et plein de confiance en
lui-même, n'y pensait que pour les défier.
Il lui tardait d'être débarrassé de la contrainte que lui imposait la
présence du roi, afin de se livrer librement à sa joie secrète. Cette
joie allait jusqu'à des transports qu'il était forcé de réprimer en
pareille compagnie; mais Louis n'avait pas encore fini avec lui. Ce
monarque soupçonneux avait à consulter un conseiller d'une trempe toute
différente de celle d'Olivier-le-Diable, et qu'on regardait comme tirant
sa science des astres et des intelligences supérieures; de même qu'on
croyait en général que les conseils d'Olivier, à en juger par les
fruits, lui étaient inspirés par le diable même.
Louis ordonna donc à l'impatient Quentin de le suivre, et il le
conduisit dans une tour séparée du château du Plessis, où était installé
avec assez d'aisance et de splendeur le célèbre astrologue, poète et
philosophe Galeotti Marti, ou Martius, ou Martivalle[49], né à Narni, en
Italie, auteur du fameux Traité _De vulgo incognitis_[50], et l'objet
de l'admiration de son siècle et des éloges de Paul Jove. Il avait
long-temps fleuri à la cour de Mathias Corvin, roi de Hongrie; mais
Louis l'avait en quelque sorte leurré pour l'attirer à la sienne, jaloux
que le monarque hongrois profitât des conseils et de la société d'un
sage qui était initié à l'art de lire dans les décrets du ciel.
Martivalle n'était pas un de ces pâles ascétiques professeurs des
sciences mystiques, dont les traits se flétrissent, et dont les yeux
s'usent en veillant la nuit sur leurs creusets, et qui se macèrent le
corps à force d'examiner l'ourse polaire. Il se livrait à tous les
plaisirs du monde, et avant d'être devenu trop corpulent, il avait
excellé dans la science des armes et dans tous les exercices militaires
et gymnastiques; de sorte que Janus Pannonius a laissé une épigramme, en
vers latins, sur une lutte qui eut lieu entre Galeotti et un champion
renommé dans cet art, lutte dans laquelle l'astrologue fut complètement
victorieux[51].
Les appartemens de ce sage belliqueux et courtisan étaient beaucoup plus
somptueusement meublés qu'aucun de ceux que Quentin avait encore vus
dans le palais du roi. Les boiseries ornées et sculptées de sa
bibliothèque et la magnificence des tapisseries montraient le goût
élégant du savant Italien. De sa bibliothèque une porte conduisait dans
sa chambre à coucher, une autre à une tourelle qui lui servait
d'observatoire. Une grande table en chêne, placée au milieu de
l'appartement, était couverte d'un beau tapis de Turquie, dépouilles
prises dans la tente d'un pacha après la grande bataille de Jaiza, où
l'astrologue avait combattu à côté de Mathias Corvin, ce vaillant
champion de la chrétienté. Sur cette table on voyait un grand nombre
d'instrumens de mathématiques et d'astrologie, tous aussi précieux par
la main-d'œuvre que par la matière. L'astrolabe d'argent du sage était
un présent de l'empereur d'Allemagne, et son bâton de Jacob en ébène,
incrusté en or, était une marque d'estime du pape alors régnant[52].
Divers objets étaient rangés sur cette table, ou suspendus le long des
murs; entre autres deux armures complètes, l'une en mailles, l'autre en
acier, et qui toutes deux, par leur grandeur, semblaient désigner pour
leur maître Galeotti Martivalle, dont la taille était presque
gigantesque; une épée espagnole, une claymore d'Écosse, un cimeterre
turc, des arcs, des carquois et d'autres armes de guerre: on remarquait
aussi des instrumens de musique de plusieurs sortes, un crucifix
d'argent, un vase sépulcral antique, plusieurs de ces petits pénates de
bronze, objets du culte du paganisme, et beaucoup d'autres choses
curieuses qu'il serait difficile de décrire, et dont plusieurs, d'après
les opinions superstitieuses de ce siècle, semblaient devoir servir à
l'art magique.
La bibliothèque de cet homme étrange offrait un mélange non moins varié.
On y trouvait d'anciens manuscrits d'auteurs classiques, mêlés avec les
ouvrages volumineux des théologiens chrétiens, et ceux des sages
laborieux qui professaient les sciences chimiques, qui prétendaient
découvrir à leurs élèves les secrets les plus mystérieux de la nature,
par le moyen de la philosophie hermétique. Quelques-uns étaient écrits
en caractères orientaux; d'autres cachaient leur sens ou leur absurdité
sous le voile de caractères hiéroglyphiques ou cabalistiques.
Tout l'appartement et les divers meubles offraient aux yeux un tableau
calculé pour faire une impression dont l'effet sur l'imagination était
encore augmenté par l'air et, les manières de l'astrologue. Assis dans
un grand fauteuil, il examinait avec curiosité un spécimen de l'art tout
nouvellement inventé de l'imprimerie, qui sortait de la presse de
Francfort.
Galeotti Martivalle était un homme de grande taille, et qui, malgré son
embonpoint, avait un air de dignité. Il avait passé l'âge moyen de la
vie, et l'habitude de l'exercice qu'il avait contractée dans sa
jeunesse, et à laquelle il n'avait pas encore totalement renoncé,
n'avait pu réprimer une tendance naturelle à la corpulence, augmentée
par une vie sédentaire consacrée à l'étude, et son goût pour les
plaisirs de la table. Quoiqu'il eût de gros traits, il avait l'air noble
et majestueux, et un santon aurait pu être jaloux de la longue barbe
noire qui descendait sur sa poitrine. Il portait une robe de chambre du
plus beau velours de Gênes, à manches larges, garnie d'agrafes en or,
bordée d'hermine, et serrée sur sa taille par une ceinture de parchemin
vierge, sur lequel étaient représentés, en cramoisi, les douze signes du
zodiaque. Il se leva et salua le roi, mais avec les manières d'un homme
à qui la présence d'un personnage d'un rang si élevé n'en imposait pas,
et qui ne paraissait pas devoir compromettre la dignité qu'affectait
alors quiconque se consacrait à l'étude des sciences.
--Vous êtes occupé, mon père, lui dit le roi; et, à ce qu'il me semble,
c'est de cette nouvelle manière de multiplier les manuscrits par le
moyen d'une machine. Comment des choses si mécaniques, si terrestres,
peuvent-elles intéresser les pensées d'un homme devant qui le firmament
déroule ses volumes célestes?
--Mon frère, répondit Martivalle, car c'est ainsi que l'habitant de
cette cellule doit appeler le roi de France, quand il daigne venir le
visiter comme un disciple,--croyez qu'en réfléchissant sur les
conséquences de cette invention, j'y lis avec autant de certitude que
dans aucune combinaison des corps célestes, l'augure des changemens les
plus étonnans et les plus prodigieux. Quand je songe avec quel cours
lent et limité le fleuve de la science nous a jusqu'à présent apporté
ses eaux, combien de difficultés éprouvent à s'en procurer ceux qui en
sont le plus altérés; combien elles sont négligées par ceux qui ne
pensent qu'à leurs aises; combien elles sont exposées à être détournées
ou à se tarir, par suite des invasions de la barbarie; puis-je envisager
sans être émerveillé les destins qui attendent les générations futures
sur lesquelles les connaissances descendront, comme la première et la
seconde pluie, sans interruption et sans diminution, fertilisant
certaines contrées, en inondant quelques autres; changeant toutes les
formes de la vie sociale; établissant et renversant des religions,
érigeant et détruisant des royaumes...
--Un instant, Galeotti! s'écria Louis; tous ces changemens
arriveront-ils de notre temps?
--Non, mon frère, répondit Martivalle; cette invention peut se comparer
à un jeune arbre qui vient d'être planté, mais qui produira, dans les
générations suivantes, un fruit aussi fatal, mais aussi précieux que
celui du jardin d'Éden, c'est-à-dire la connaissance du bien et du mal.
--Que l'avenir songe à ce qui le concerne, dit Louis après une pause
d'un instant; nous vivons dans le siècle présent, et c'est à ce siècle
que nous réserverons nos soins. Chaque jour a bien assez du mal qu'il
apporte. Dites-moi, avez-vous terminé l'horoscope que je vous ai chargé
de tirer, et dont vous m'avez déjà dit quelque chose? j'ai amené ici la
partie intéressée, afin que vous puissiez employer à son égard la
chiromancie ou telle autre science qu'il vous plaira. L'affaire est
pressante.
Le sage se leva; et s'approchant du jeune soldat, il fixa sur lui ses
grands yeux noirs, pleins de vivacité, comme s'il eût été occupé
intérieurement à analyser tous les traits et linéamens de sa
physionomie. Rougissant et confus d'être l'objet d'un examen si sérieux
de la part d'un homme dont l'aspect était si vénérable et si imposant,
Quentin baissa les yeux, et ne les releva que pour obéir à l'ordre que
lui en donna l'astrologue d'une voix retentissante.
--Ne sois pas effrayé; lève les yeux, et avance ta main.
Lorsque Martivalle eut examiné la main droite de Durward, suivant toutes
les formes des arts mystiques qu'il cultivait, il tira le roi à l'écart,
et le conduisit à quelque pas.
--Mon frère royal, lui dit-il, la physionomie de ce jeune homme, et les
lignes imprimées sur sa main, confirment d'une manière merveilleuse le
rapport que je vous ai fait, d'après son horoscope, vos progrès dans
notre art sublime vous ont permis d'en porter, vous-même un jugement
semblable. Tout annonce que ce jeune homme sera brave et heureux.
--Et fidèle? dit le roi; car la fidélité n'est pas toujours compagne
inséparable de la bravoure et du bonheur.
--Et fidèle, répondit l'astrologue; car il a dans l'œil et dans le
regard une fermeté mâle, et sa _linea vitæ_ est droite et profondément
tracée, ce qui prouve qu'il sera fidèlement et loyalement attaché à ceux
qui lui feront du bien ou qui lui accorderont leur confiance; et
cependant...
--Et cependant? répéta le roi. Eh bien! père Galeotti, pourquoi ne
continuez-vous pas?
--Les oreilles des rois ressemblent au palais de ces malades délicats
qui ne peuvent supporter l'amertume des médicamens nécessaires à leur
guérison.
--Mes oreilles et mon palais ne connaissent pas une telle délicatesse.
Je puis entendre tout bon conseil, et avaler tout médicament salutaire:
je ne m'inquiète ni de la rudesse de l'un, ni de l'amertume de l'autre.
Je n'ai pas été un enfant gâté à force d'indulgence: ma jeunesse s'est
passée dans l'exil et dans les souffrances. Mes oreilles sont
accoutumées à entendre sans offense tous les conseils, quelques durs
qu'ils puissent être.
--Je vous dirai donc clairement, Sire, que s'il se trouve dans la
mission que vous projetez quelque chose... quelque chose qui... qui, en
un mot, puisse effaroucher une conscience timorée, vous ne devez pas la
confier à ce jeune homme, du moins, jusqu'à ce que quelques années
passées à votre service l'aient rendu aussi peu scrupuleux que les
autres.
--Est-ce là tout ce que vous hésitiez à dire, mon bon Galeotti? et
aviez-vous quelque crainte de m'offenser en parlant ainsi? Je sais que
vous sentez parfaitement qu'on ne peut toujours être dirigé dans le
chemin de la politique royale comme on doit l'être invariablement dans
celui de la vie privée, par les maximes abstraites de la religion et de
la morale. Pourquoi, nous autres princes de la terre, fondons-nous des
églises et des monastères, entreprenons-nous des pèlerinages, nous
imposons-nous des pénitences, et faisons-nous des actes de dévotion dont
les autres hommes peuvent se dispenser, si ce n'est que le bien public
et l'intérêt de nos royaumes nous forcent à des mesures qui peuvent
charger notre conscience comme chrétiens? Mais le ciel est
miséricordieux; l'Église a un fonds inépuisable de mérites, et
l'intercession de Notre-Dame d'Embrun et des bienheureux saints est
continuelle et toute-puissante.
À ces mots, il ôta son chapeau, le mit sur la table, et s'agenouillant
devant les images de plomb qui l'entouraient, il dit:--_Sancte Huberte,
sancte Juliane, sancte Martine, sancta Rosalia, sancti quotquot adestis,
orate pro me peccatore_[53]! Il se frappa la poitrine en se relevant,
remit son chapeau sur sa tête, et se tournant vers l'astrologue;--Soyez
assuré, mon bon père, lui dit-il, que s'il se trouve dans la mission que
nous avons en vue quelque chose de la nature de ce que vous venez de
nous donner à entendre, l'exécution n'en sera pas confiée à ce jeune
homme, et qu'il ne sera pas même instruit de cette partie de nos
projets.
--Vous agirez sagement en cela, mon frère royal. On peut aussi
appréhender quelque chose de l'impétuosité de ce jeune homme, défaut
inhérent à tous ceux dont le tempérament est sanguin. Mais, d'après
toutes les règles de l'art, cette chance ne peut entrer en balance avec
les autres qualités découvertes par son horoscope et autrement.
--Minuit sera-t-il une heure favorable pour commencer un voyage
dangereux? Tenez, voici vos éphémérides. Vous voyez la position de la
lune à l'égard de Saturne, et l'ascendant de Jupiter. Il me semble, avec
toute soumission à vos connaissances supérieures, que c'est un augure de
succès pour celui qui fait partir une expédition à cette heure.
--Oui, répondit l'astrologue après un moment de réflexion; cette
conjonction promet le succès _à celui qui fait partir_ l'expédition;
mais je pense que Saturne étant en combustion, elle menace de dangers et
d'infortunes _ceux qui partent;_ d'où je conclus que le voyage peut être
dangereux et même fatal pour ceux qui l'entreprendront à une telle
heure. Cette conjonction défavorable présage des actes de violence et
une captivité.
--Violence et captivité à l'égard de ceux qui partent, dit le roi, mais
succès pour celui qui fait partir. N'est-ce pas là ce que vous nous
dites, mon docte père?
--Précisément, répondit Martivalle.
Louis ne répliqua rien à cette prédiction, que l'astrologue avait
probablement hasardée parce qu'il voyait que l'objet sur lequel il était
consulté couvrait quelque projet dangereux. Il ne laissa même pas
entrevoir jusqu'à quel point elle s'accordait avec ses vues, qui, comme
le lecteur le sait, étaient de livrer la comtesse Isabelle de Croye
entre les mains de Guillaume de la Marck, chef distingué par son
caractère turbulent et par sa bravoure féroce.
Le roi tira alors un papier de sa poche; et avant de le remettre à
Martivalle, il lui dit d'un ton qui ressemblait à une apologie:--Savant
Galeotti, ne soyez pas surpris que, possédant en vous un oracle, un
trésor, une science supérieure à celles que possède aucun être vivant de
nos jours sans même en excepter le grand Nostradamus[54], je désire
fréquemment profiter de vos connaissances, dans mes doutes et dans ces
difficultés par lesquelles est assiégé tout prince forcé de combattre
dans ses domaines des rebelles audacieux, et au dehors des ennemis
puissans et invétérés.
--Sire, répondit le philosophe, lorsque vous m'avez invité à quitter la
cour de Bude pour celle du Plessis, je l'ai fait avec la résolution de
mettre à la disposition de mon protecteur royal tout ce que mon art peut
faire pour lui être utile.
--C'en est assez, mon bon Martivalle, dit le roi: maintenant faites donc
attention à cette question. Alors il déplia le papier qu'il tenait à la
main, et lut ce qui suit:--Un homme engagé dans une contestation
importante, qui paraît devoir être décidée, soit par les lois, soit par
la force des armes, désire chercher à arranger cette affaire par le
moyen d'une entrevue personnelle avec son antagoniste. Il demande quel
jour sera propice pour l'exécution de ce projet; quel pourra être le
succès de cette négociation; et si son adversaire répondra à cette
preuve de confiance par la reconnaissance et la franchise, ou abusera
des avantages dont une telle entrevue peut lui donner l'occasion de
profiter?
--C'est une question importante, répondit Martivalle quand le roi eut
fini sa lecture. Elle exige que je trace un planétaire, et que j'y
consacre de sérieuses et profondes réflexions.
--Faites-le, mon bon père, mon maître ès-sciences, reprit le roi; et
vous verrez ce que c'est que d'obliger un roi de France. Nous avons
résolu, si les constellations le permettent, et nos faibles
connaissances nous portent à penser qu'elles approuvent notre projet, de
hasarder quelque chose en notre propre personne, pour arrêter ces
guerres antichrétiennes.
--Puissent les saints favoriser les pieuses intentions de Votre Majesté,
répondit l'astrologue, et veiller sur votre personne sacrée!
--Je vous remercie, docte père, dit Louis: en attendant, voici quelque
chose pour augmenter votre précieuse bibliothèque.
En même temps, il glissa sous un des volumes une petite bourse d'or;
car, économe jusque dans ses superstitions, il croyait avoir
suffisamment acheté les services de l'astrologue par la pension qu'il
lui avait accordée, et pensait avoir le droit d'employer ses talens à un
prix très-modéré, même dans les occasions les plus importantes.
Louis, pour nous servir du langage du barreau, ayant ainsi payé les
honoraires de son avocat consultant, se tourna vers Durward:--Suis-moi,
lui dit-il, mon brave Écossais, suis moi comme un homme choisi par le
destin et par un monarque pour accomplir une aventure importante. Aie
soin que tout soit prêt pour que tu puisses mettre le pied sur l'étrier
à l'instant même où la cloche de Saint-Martin sonnera minuit. Une minute
plus tôt ou une minute plus tard, tu perdrais l'aspect favorable des
constellations qui sourient à ton expédition.
À ces mots, le roi sortît, suivi de son jeune garde, et ils ne furent
pas plus tôt partis, que l'astrologue se livra à des sentimens tout
différens de ceux qui avaient paru l'animer en présence du monarque.
--Le misérable avare! s'écria-t-il en pressant la bourse dans sa main;
car, ne mettant pas de bornes à ses dépenses, Galeotti avait toujours
besoin d'argent.--Le vil et sordide imbécile! la femme du maître d'un
bâtiment m'en donnerait davantage pour savoir si son mari fera une
heureuse traversée. Lui! acquérir quelque teinture des belles-lettres!
oui, quand le renard glapissant et le loup hurlant deviendront
musiciens. Lui! lire dans le glorieux blason du firmament! oui, quand la
taupe aveugle aura les yeux du lynx. _Post tot promissa_! Après m'avoir
prodigué tant de promesses pour me tirer de la cour du magnifique
Mathias, où le Hun et le Turc, le chrétien et l'infidèle, le czar de
Moscovie et le kan des Tartares, disputaient à qui me comblerait de plus
de présens! Pense-t-il que je sois homme, à rester dans ce vieux
château, comme un bouvreuil en cage, prêt à chanter dès qu'il lui plaît
de siffler? Non, sur ma foi! _Aut inveniam viam, aut faciam_. Je
découvrirai ou j'imaginerai un expédient. Le cardinal de La Balue est
politique et libéral; il verra la question que le roi vient de me
soumettre, et ce sera la faute de Son Éminence si les astres ne parlent
pas comme il souhaite.
Il reprit le présent dédaigné, et le pesa de nouveau dans sa main.--Il
est possible, dit-il, qu'il se trouve au fond de cette misérable bourse
quelque perle ou quelque joyau de prix: j'ai entendu dire qu'il peut
être généreux jusqu'à la prodigalité quand son caprice le veut ou que
son intérêt l'exige.
Il vida la bourse sur la table, et n'y trouva ni plus ni moins que dix
pièces d'or, ce qui excita son indignation au plus haut degré.
--Pense-t-il que, pour ce misérable salaire, je le ferai jouir des
fruits de cette science céleste que j'ai étudiée avec l'abbé arménien
d'Istrahoff, qui n'avait pas vu le soleil depuis quarante ans; avec le
Grec Dubravius, qu'on dit avoir ressuscité des morts, et avoir même
visité le scheik Eba-Ali dans sa grotte des déserts de la Thébaïde? Non,
de par le ciel! celui qui méprise la science périra par son ignorance.
Dix pièces d'or! je rougirais presque d'offrir cette somme à Toinette
pour s'acheter un corset.
Tout en parlant ainsi, le sage indigné n'en mit pas moins cet or méprisé
dans une grande poche qu'il portait à sa ceinture, et que Toinette et
les autres personnes qui l'aidaient dans ses dépenses extravagantes
savaient ordinairement vider plus promptement que notre astrologue, avec
toute sa science, ne trouvait le moyen de la remplir.