La Sentinelle

«D'où nous viennent ces sons? de la terre ou de l'air?»

SHAKSPEARE. _La_ _Tempête_.

«J'écoutais! mon oreille aussitôt fut ravie

«Par des sons qui pourraient aux morts rendre la vie.»

MILTON. _Comus_.

QUENTIN était à peine rentré dans sa petite chambre pour y faire à son

costume quelques changemens indispensables, que son digne oncle vint lui

demander des détails sur ce qui lui était arrivé pendant la chasse.

Le jeune homme, qui ne pouvait s'empêcher de penser que le bras de

Ludovic valait probablement mieux que son jugement, eut soin, en lui

répondant, de laisser le roi en pleine possession de la victoire qu'il

avait paru vouloir s'approprier exclusivement. Le Balafré lui répondit

en faisant le détail de la manière bien supérieure dont il se serait

conduit en pareilles circonstances; et il ajouta, quoique avec douceur,

quelques reproches sur le peu d'empressement qu'il avait mis pour courir

au secours du roi, lorsque sa vie pouvait être en danger. Le jeune homme

eût assez de prudence, en lui répliquant, pour ne chercher à se

justifier qu'en alléguant que, d'après toutes les règles de la chasse,

il n'était pas honnête de frapper l'animal attaqué par un autre

chasseur, à moins que celui-ci ne demandât assistance. Cette discussion

était à peine finie, que Quentin eut lieu de s'applaudir de sa réserve.

On frappa légèrement à la porte; elle fut ouverte, et Olivier le Dain,

ou le Mauvais, ou le Diable, car il était connu sous ces trois noms,

entra dans l'appartement.

Nous avons déjà fait, du moins quant à l'extérieur, la description de

cet homme habile, mais sans principes. Son allure et ses manières

pouvaient être assez heureusement comparées à celles du chat domestique,

qui, couché et en apparence endormi, ou traversant l'appartement à pas

lents, furtifs et timides, n'en est pas moins occupé à guetter le trou

de quelque malheureuse souris, et, se frottant avec un air de confiance

contre ceux dont il désire que la main le flatte, saute sur sa proie un

moment après, et égratigne peut-être celui-là même qu'il vient de

caresser.

Olivier entra, arrondissant les épaules d'un air humble et modeste, et

salua le Balafré avec tant de civilité, que tout témoin de cette

entrevue n'aurait pu s'empêcher d'en conclure qu'il venait solliciter

une faveur de l'archer écossais. Il félicita Lesly sur l'excellente

conduite de son neveu pendant la chasse, et ajouta qu'elle avait attiré

l'attention particulière du roi. Il fit une pause à ces mots, et resta

les yeux baissés, les soulevant seulement de temps en temps pour jeter

un regard à la dérobée sur Quentin, tandis que le Balafré disait que le

roi avait été fort malheureux de ne pas l'avoir près de lui au lieu de

son neveu, attendu qu'il aurait incontestablement percé le sanglier d'un

bon coup d'épieu, tandis qu'il apprenait, autant qu'il en pouvait juger,

que Quentin en avait laissé tout l'embarras à Sa Majesté:--Mais,

ajouta-t-il, cela servira de leçon à Sa Majesté pour tout le reste de sa

vie, et lui apprendra à monter un homme de ma taille sur un meilleur

coursier. Comment mon cheval flamand, espèce de montagne, aurait-il pu

suivre le coursier normand de Sa Majesté? et cependant ce n'était pas

faute de lui labourer les flancs à coups d'éperons. Cela est fort mal

vu, monsieur Olivier, et vous devriez faire une représentation à ce

sujet à Sa Majesté.

M. Olivier ne répondit à cette observation qu'en adressant à l'intrépide

archer un de ces regards lents et équivoques, qui, accompagnés d'un

léger mouvement de la main d'un côté, et de la tête de l'autre, peuvent

être interprétés, soit comme un assentiment à ce qu'on vient d'entendre,

soit comme une invitation à ne pas en dire davantage sur ce sujet. Le

coup d'œil qu'il jeta ensuite sur le jeune écuyer était plus vif, plus

observateur, et il lui dit avec un sourire dont l'expression était

difficile à interpréter:--Ainsi donc, jeune homme, c'est l'usage en

Écosse de laisser vos princes en danger, faute de secours, dans les

occasions comme celle qui s'est présentée ce matin?

--Notre usage, répondit Quentin, déterminé à ne pas jeter plus de jour

sur cet objet, est de ne pas intervenir mal à propos dans les honorables

amusemens de nos rois, quand ils peuvent se tirer d'affaire sans notre

aide. Nous pensons qu'un prince à la chasse doit courir la même chance

que tout autre, et qu'il n'y va que pour cela. Que serait la chasse sans

fatigue et sans danger?

--Vous entendez ce jeune fou! dit son oncle; il est toujours le même. Il

a toujours une réponse prête, une raison à donner pour tout ce qu'il

fait. Je ne sais où il a pêché ce talent; car, quant à moi, je n'ai

jamais pu rendre raison d'aucune action de ma vie, si ce n'est de celle

de manger quand j'ai faim, de faire l'appel de ma troupe, et d'autres

devoirs semblables.

--Et je vous prie, mon digne monsieur, dit le barbier royal en soulevant

à demi ses paupières pour le regarder, quelle raison donnez-vous pour

faire l'appel de votre troupe?

--L'ordre de mon capitaine, répondit le Balafré. Par saint Gilles! je

n'en connais pas d'autre raison. S'il le donnait à Tyrie ou à

Cunningham, il faudrait qu'ils le fissent de même.

--C'est une cause finale tout-à-fait militaire, dit Olivier. Mais,

monsieur Lesly, vous serez sans doute charmé d'apprendre que Sa Majesté

est si loin d'avoir le moindre mécontentement de la manière dont votre

neveu s'est conduit ce matin, qu'elle l'a choisi pour lui donner

aujourd'hui un devoir à remplir.

--L'a choisi! s'écria le Balafré du ton de la plus grande surprise; vous

voulez dire m'a choisi?

--Je veux dire précisément ce que je dis, répliqua le barbier avec

beaucoup de douceur, mais d'un ton positif. Le roi a des ordres à donner

à votre neveu.

--Comment! s'écria le Balafré, pourquoi? comment se fait-il? par quelle

raison Sa Majesté choisit-elle un enfant de préférence à moi?

--Je ne puis vous donner de meilleures raisons, monsieur Lesly, répondit

Olivier, que celle que vous m'alléguiez vous-même tout à l'heure: tel

est l'ordre de Sa Majesté. Mais si je puis me permettre de faire une

conjecture, c'est peut-être que Sa Majesté a une mission à donner qui

convient mieux à un jeune homme comme votre neveu, qu'à un guerrier

expérimenté comme vous l'êtes. En conséquence, jeune homme, préparez vos

armes et suivez-moi. Prenez une arquebuse, car vous allez remplir les

fonctions de sentinelle.

--De sentinelle! répéta l'oncle. Êtes-vous bien sûr que vous ne vous

trompez pas, monsieur Olivier? La garde des postes de l'intérieur n'a

jamais été confiée qu'à ceux qui, comme moi, ont servi douze ans dans

notre honorable corps.

--Je suis tout-à-fait certain des intentions de Sa Majesté, répondit

Olivier; et je ne dois pas tarder plus long-temps à les remplir. Ayez la

bonté d'aider votre neveu à se préparer pour son service.

Le Balafré, qui n'était ni envieux ni jaloux, s'empressa d'aider Quentin

à s'équiper et à s'armer; et il lui donnait en même temps des

instructions sur la manière dont il devait se conduire quand il serait

sous les armes, s'interrompant de temps en temps pour mêler à ses leçons

une interjection de surprise sur ce qu'une telle bonne fortune arrivait

si promptement à un si jeune homme.

--Jamais on n'a vu pareille chose dans la garde écossaise, dit-il, pas

même en ma faveur; mais il va sans doute être en faction près des paons

et des perroquets des Indes dont l'ambassadeur de Venise a fait présent

au roi tout récemment. Ce ne peut être autre chose; et ce service ne

pouvant convenir qu'à un jeune homme sans barbe, ajouta-t-il, en

relevant ses moustaches, je suis charmé que le choix de Sa Majesté soit

tombé sur mon beau neveu.

Doué d'un esprit vif et subtil, et d'une imagination ardente, Quentin

attacha beaucoup plus d'importance à l'ordre qu'il venait de recevoir,

et son cœur battit de joie à l'idée d'une distinction qui lui

promettait un avancement rapide. Il résolut d'épier avec soin les

discours et jusqu'aux gestes de son conducteur; car il soupçonnait qu'en

certain cas, du moins, il fallait les interpréter par les contraires,

comme on dit que les devins expliquent les songes. Il ne pouvait que se

féliciter d'avoir gardé le plus profond secret sur les événemens de la

matinée; et il prit une détermination qui, vu son âge, annonçait

beaucoup de prudence: c'était d'enchaîner ses pensées dans son cœur, et

de tenir sa langue dans un assujettissement complet, tant qu'il

respirerait l'air dans cette cour mystérieuse. Son équipement fut

bientôt terminé, et suivant Olivier le Dain, il sortit de la caserne,

l'arquebuse sur l'épaule; car quoique la garde écossaise conservât le

nom d'archers, elle avait substitué de bonne heure les armes à feu à

l'arc, qui n'avait jamais été l'arme favorite de l'Écosse.

Son oncle le suivit long-temps des yeux, d'un air qui annonçait un

mélange d'étonnement et de curiosité; et quoique ni l'envie ni les

sentimens honteux qu'elle engendre n'eussent part à ses réflexions, il

lui semblait que la faveur accordée à son neveu, dès le premier jour de

son service, offensait un peu sa propre importance, et cette idée ne

laissait pas de diminuer le plaisir qu'il en ressentait.

Il branla gravement la tête, ouvrit un buffet, y prit une grande

_bottrine_ de vin vieux, la secoua pour s'assurer si le contenu ne

commençait pas à baisser, en remplit un verre, le vida d'un seul trait,

et s'assit, le dos bien appuyé, dans un grand fauteuil en bois de chêne.

Ayant alors branlé la tête une seconde fois, il paraît qu'il trouva un

tel soulagement dans ce mouvement d'oscillation, semblable à celui du

jouet d'enfant qu'on nomme un mandarin, qu'il le continua jusqu'à ce

qu'il tombât dans un assoupissement dont il ne fut tiré que par le

signal ordinaire du dîner.

Ayant laissé son oncle libre de se livrer à ses sublimes méditations,

Quentin Durward suivit son guide Olivier le Dain, qui, sans traverser

aucune cour, le conduisit par des passages, les uns voûtés, les autres

exposés en plein air, par des escaliers, des galeries et des corridors,

tous communiquant les uns aux autres au moyen de portes secrètes,

placées aux endroits où on les aurait le moins soupçonnées. De là, il le

fît entrer dans une grande et spacieuse galerie, décorée d'une

tapisserie plus antique que belle, et de quelques tableaux de ce style

de peinture dur et froid appartenant à l'époque qui précéda

immédiatement celle où les arts brillèrent tout à coup d'un éclat si

grand. Ils étaient censés représenter les paladins de Charlemagne, qui

figurent d'une manière si distinguée dans l'histoire romanesque de la

France; et comme le célèbre Roland, avec sa stature de géant, en était

le personnage le plus remarquable, on avait nommé cet appartement la

galerie de Roland.

--Vous allez rester ici en sentinelle, dit Olivier à voix basse, comme

s'il eût pensé que les monarques et les guerriers représentés autour de

lui pourraient armer d'une expression de courroux leurs traits austères

en l'entendant élever la voix, ou comme s'il eût craint d'éveiller les

échos qui sommeillaient dans les voûtes sculptées et les ornemens

gothiques de ce vaste et sombre appartement.

--Quelle est ma consigne? Quel est le mot d'ordre? demanda Durward sans

élever la voix plus haut que ne l'avait fait Olivier.

--Votre arquebuse est-elle chargée? lui demanda le barbier sans répondre

à ses questions.

--Cela sera bientôt fait, répondit Quentin; et ayant chargé son arme, il

alluma la mèche aux restes d'un feu presque éteint, dans une immense

cheminée d'une telle dimension, qu'on aurait pu la prendre pour un

cabinet ou une chapelle gothique dépendant de cette galerie.

Pendant ce temps, Olivier lui dit qu'il ne connaissait pas encore un des

principaux privilèges du corps dans lequel il servait, et qui était de

recevoir des ordres directs du roi ou du grand connétable, sans qu'ils

fussent transmis par la bouche des officiers.--Vous êtes placé ici,

jeune homme, ajouta-t-il, par ordre de Sa Majesté, et vous ne tarderez

pas à savoir pourquoi vous y avez été appelé. En attendant, vous allez

vous mettre en faction dans cette galerie. Vous pouvez vous promener ou

rester en place, comme bon vous semblera; mais vous ne devez ni vous

asseoir ni quitter un instant votre arme. Il ne vous est permis ni de

siffler, ni de chanter; mais vous pouvez, si vous le voulez, murmurer

quelques prières de l'Église, ou même fredonner quelques chansons

décentes, pourvu que ce soit à voix basse. Adieu, et soyez attentif à

tout surveiller.

--À tout surveiller! pensa le jeune soldat pendant que son guide

s'éloignait sans bruit, de ce pas furtif qui lui était habituel, et en

le voyant disparaître par une porte latérale, cachée sous la

tapisserie.--Et sur qui, sur quoi dois-je exercer ma surveillance? Je ne

vois pas d'apparence que je trouve ici d'autres ennemis à combattre que

quelque rat et quelque chauve-souris, à moins que ces sombres et

antiques portraits ne s'animent pour venir me troubler dans ma faction.

N'importe, c'est mon devoir, à ce qu'il paraît, et il faut l'exécuter.

Ayant ainsi formé l'énergique résolution de remplir son devoir à la

rigueur, il essaya d'abréger le temps en chantant à voix basse

quelques-unes des hymnes qu'il avait apprises dans le couvent où il

avait trouvé un asile après la mort de son père, reconnaissant en même

temps que, sauf le changement du froc de novice en un bel uniforme

militaire, tel que celui qu'il portait alors, sa promenade dans une

galerie d'un château royal de France ressemblait beaucoup à celle dont

il s'était dégoûté dans la solitude monastique d'Aberbrothock.

Bientôt, comme pour se convaincre qu'il n'appartenait plus au cloître,

mais au monde, il se mit à chanter, assez bas pour ne pas excéder la

permission qui lui avait été donnée, quelques-unes des anciennes

ballades que lui avait apprises le vieux joueur de harpe de sa famille:

telles que la Défaite des Danois à Aberlemno et à Forres; le Meurtre du

roi Duffus à Forfar, et d'autres lais ou sonnets énergiques relatifs à

l'histoire de son pays, et particulièrement à celle du canton qui

l'avait vu naître. Il passa ainsi un temps assez considérable, et il

était plus de deux heures après midi quand l'appétit de Quentin lui

rappela que, si les bons pères d'Aberbrothock exigeaient strictement sa

présence aux heures des offices de l'église, ils n'étaient pas moins

ponctuels à l'avertir de celles des réfections; au lieu que, dans

l'intérieur d'un château royal, après avoir passé la matinée à la

chasse, et être resté trois ou quatre heures en faction, il lui semblait

que personne ne songeait qu'il devait naturellement être pressé de

dîner.

Il existe pourtant dans les sons harmonieux un charme qui peut calmer le

sentiment d'impatience que Quentin éprouvait en ce moment. Aux deux

extrémités opposées de la galerie étaient deux grandes portes ornées de

lourdes architraves qui donnaient probablement entrée dans différentes

suites d'appartemens auxquels la galerie servait de communication.

Tandis que notre héros se promenait solitairement d'une de ces portes à

l'autre, limite de sa faction, il fut surpris par les sons d'une musique

délicieuse qui se firent entendre tout à coup, et qui, du moins dans son

imagination, parurent produits par le même luth et par la même voix qui

l'avaient enchanté la veille. Tous ses rêves du jour précédent, et dont

le souvenir s'était affaibli par suite des événemens plus que sérieux

qui lui étaient arrivés ensuite, se présentèrent à son esprit plus

vivement que jamais, et prenant en quelque sorte racine sur la place

d'où son oreille pouvait le plus facilement s'enivrer de ces accens

mélodieux, l'arquebuse sur l'épaule, la bouche à demi ouverte, et dans

l'attitude de l'attention la plus vive, il semblait la statue d'une

sentinelle plutôt qu'un être animé, et n'avait plus d'autre idée que

celle de saisir chaque son au passage. Ces sons délicieux ne se

faisaient entendre que par intervalles. Ils languissaient, se

ralentissaient, cessaient entièrement, et se renouvelaient de temps en

temps après un silence dont la durée était irrégulière. Mais la musique,

de même que la beauté, n'en est souvent que plus séduisante, ou du moins

plus intéressante à l'imagination, quand elle ne déploie ses charmes que

par intervalles, et qu'elle laisse à la pensée le soin de remplir le

vide occasionné par la distance; d'ailleurs Quentin, pendant les

intervalles de l'enchantement qu'il éprouvait, avait encore de quoi se

livrer à ses rêveries. D'après le rapport des camarades de son oncle, et

la scène qui s'était passée dans la salle d'audience, il ne pouvait plus

douter que la sirène qui avait ainsi charmé ses, oreilles ne fut, non la

fille ou la parente d'un vil _cabaretier_, comme il l'avait profanement

supposé, mais l'infortunée comtesse déguisée, pour la cause de laquelle

les rois et les princes étaient sur le point de prendre les armes et de

lever la lance. Cent idées bizarres, auxquelles se livrait aisément un

jeune homme entreprenant et romanesque, dans un siècle romanesque et

entreprenant, effacèrent à ses yeux la scène réelle où il figurait, et y

substituèrent leurs propres illusions; mais elles se dissipèrent tout à

coup lorsqu'il sentit une main saisir brusquement son arme; une voix

dure lui cria en même temps à l'oreille:--Pâques-Dieu! sire écuyer, il

me semble que vous montez votre garde en dormant!

C'était la voix monotone, mais imposante et ironique, de maître Pierre;

et Quentin, rappelé soudainement à lui-même, fut saisi de honte et de

crainte en voyant qu'il avait été tellement absorbé dans sa rêverie

qu'il ne s'était pas aperçu que le roi, entré probablement sans bruit

par une porte secrète, et se glissant le long du mur, ou derrière la

tapisserie, s'était assez approché de lui pour s'emparer de son arme.

Dans sa surprise, son premier mouvement avait été de dégager son

arquebuse par une secousse violente, qui fit reculer le roi de quelques

pas. À ce mouvement irréfléchi succéda la crainte qu'en cédant à cet

instinct, comme on peut l'appeler, qui porte un homme brave à résister à

une tentative qu'on fait pour le désarmer, il n'eût aggravé, en luttant

ainsi contre le roi, le mécontentement que Louis devait avoir conçu en

voyant la négligence avec laquelle il montait sa garde. Plein de cette

idée, il reprit son arquebuse, presque sans savoir ce qu'il faisait; et

l'appuyant sur son épaule, il resta immobile devant le monarque, qu'il

avait lieu de croire mortellement offensé.

Louis, dont les dispositions tyranniques prenaient leur source moins

dans une férocité naturelle et dans un caractère cruel, que dans une

politique jalouse et soupçonneuse, avait pourtant sa bonne part de cette

sévérité caustique qui aurait fait de lui un despote dans la

conversation, s'il n'eût été qu'un particulier, et il semblait toujours

jouir des inquiétudes qu'il causait dans des occasions semblables. Il ne

poussa pourtant pas son triomphe trop loin, car il se contenta de dire à

Durward:--Le service que tu nous as rendu ce matin est plus que

suffisant pour faire excuser une négligence dans un si jeune soldat.

As-tu dîné?

Quentin, qui s'attendait à être envoyé au grand prévôt plutôt qu'à

recevoir un tel compliment, répondit négativement avec humilité.

--Pauvre garçon! dit Louis d'un ton plus doux que de coutume, c'est la

faim qui l'a assoupi. Je sais que ton appétit est un loup,

continua-t-il, et je te sauverai d'une bête féroce, comme tu m'as sauvé

d'une autre. Tu as été discret dans cette affaire, et je t'en sais bon

gré. Peux-tu tenir encore une heure sans manger?

--Vingt-quatre, Sire, répondit Durward, ou je ne serais pas un véritable

Écossais.

--Je ne voudrais pas pour un autre royaume, répliqua le roi, être le

pâté que tu rencontrerais après un tel jeûne. Mais il s'agit en ce

moment, non de ton dîner, mais du mien. J'admets à ma table aujourd'hui,

et tout-à-fait en particulier, le cardinal de La Balue, et cet envoyé

bourguignon, ce comte de Crèvecœur, et,... il pourrait se faire que...

Le diable a fort à faire quand des ennemis se réunissent sur le pied de

l'amitié.

Il s'interrompit, garda le silence d'un air sombre et pensif.

Comme le roi ne semblait pas se disposer à reprendre la parole, Quentin

se hasarda enfin à lui demander quels devoirs il aurait à remplir en

cette circonstance.

--Rester en faction au buffet avec ton arquebuse chargée, répondit le

roi, et s'il y a quelque trahison, faire feu sur le traître.

--Quelque trahison, Sire! s'écria Durward, dans un château si bien

gardé!

--Tu le crois impossible, dit le roi sans paraître offensé de sa

franchise; mais notre histoire a prouvé que la trahison peut

s'introduire par le trou que fait une vrille.--La trahison prévenue par

des gardes?--Jeune insensé! _Sed quis custodiat ipsos custodes_? Qui me

garantira contre la trahison de ces mêmes gardes?

--L'honneur écossais, Sire, répondit Quentin avec hardiesse.

--Tu as raison. Cette réponse me plaît. Elle est vraie, dit Louis avec

un ton d'enjouement; l'honneur écossais ne s'est jamais démenti, et

c'est pourquoi j'y mets ma confiance. Mais la trahison... Et reprenant

son air sombre, il se promena dans l'appartement, d'un pas irrégulier,

et ajouta:--Elle s'assied a nos banquets; elle brille dans nos coupes;

elle porte la barbe de nos conseillers; elle affecte le sourire de nos

courtisans et la gaieté maligne de nos bouffons: par-dessus tout, elle se

cache sous l'air amical d'un ennemi réconcilié. Louis d'Orléans se fia à

Jean de Bourgogne; il fut assassiné dans la rue Barbette. Jean de

Bourgogne se fia au parti d'Orléans; il fut assassiné sur le pont de

Montereau. Je ne me fierai à personne, à personne: Écoute-moi, j'aurai

l'œil sur cet insolent Bourguignon, et aussi sur ce cardinal, que je ne

crois pas trop fidèle sujet. Si je dis: _Écosse, en avant_! fais feu sur

Crèvecœur, et qu'il meure sur la place!

--C'est mon devoir, dit Quentin, la vie de Votre Majesté se trouvant en

danger.

--Certainement, ajouta le roi, je ne l'entends pas autrement. Quel fruit

retirerais-je de la mort d'un insolent soldat? Si c'était le connétable

de Saint-Pol... Il fit une nouvelle pause comme s'il eût craint d'avoir

dit un mot de trop, et reprit ensuite la parole en souriant:--Notre

beau-frère, Jacques d'Écosse, Durward, votre roi Jacques, poignarda

Douglas pendant qu'il lui donnait l'hospitalité dans son château royal

de Skirling[43].

--De Stirling, s'il plaît à Votre Majesté, répondit Quentin; et ce fut

un acte dont il ne résulta pas grand bien.

--Appelez-vous ce château Stirling? dit le roi sans vouloir paraître

faire attention à ce que Quentin avait ajouté. Stirling soit; le nom n'y

fait rien. Au surplus, je ne veux aucun mal à ces gens-ci: je n'y

trouverais aucun avantage. Mais ils peuvent avoir à mon égard des

projets moins innocens, et, en ce cas, je compte sur ton arquebuse.

--Je serai prompt au signal, Sire, mais cependant...

--Vous hésitez! Parlez! je vous le permets. Des gens comme vous peuvent

quelquefois donner un avis utile.

--Je voulais seulement prendre la liberté de dire que, Votre Majesté

ayant lieu de se méfier de ce Bourguignon, je suis surpris que vous

l'admettiez si près de votre personne, et tellement en particulier.

--Soyez tranquille, sire écuyer, il y a des dangers qui s'évanouissent

quand on les brave, et qui deviennent certains et inévitables quand on

laisse voir qu'on les craint. Quand je m'avance hardiment vers un chien

qui gronde, et que je le caresse, il y a dix à parier contre un que je

lui rendrai sa bonne humeur; mais si je lui montre qu'il me fait peur,

il s'élancera sur moi et me mordra. Je serai franc avec toi, Quentin: il

m'importe de ne pas renvoyer cet homme à son maître impétueux, avec le

ressentiment dans l'âme; et je consens à courir quelque risque, parce

que je n'ai jamais craint d'exposer ma vie pour le bien de mon royaume.

Suis-moi.

Louis fit passer le jeune écuyer, pour lequel il semblait avoir conçu

une affection toute particulière, par la porte dérobée, et dit en la lui

montrant:--Celui qui veut réussir à la cour a besoin de connaître les

guichets et les escaliers secrets, même les trappes et les pièges des

palais des rois, aussi-bien que les grandes entrées et les portes à deux

battans.

Après avoir parcouru un long labyrinthe de passages et de corridors, le

roi entra dans une petite salle voûtée où une table à trois couverts

était préparée pour le dîner. L'ameublement en était si simple, qu'il

pouvait passer pour mesquin. Un buffet sur lequel étaient placées

quelques pièces de vaisselle d'or et d'argent, était la seule chose qui

annonçât qu'on était dans le palais d'un roi, Louis assigna à Durward

son poste derrière ce meuble, qui le cachait entièrement; et après

s'être assuré, en se plaçant dans diverses parties de la salle, qu'on ne

pouvait l'apercevoir, il lui donna ses dernières instructions.

Souviens-toi des mots _Écosse, en avant_! Dès que je les prononcerai,

renverse le buffet, ne t'inquiète ni des coupes ni des gobelets, et fais

feu sur Crèvecœur d'une main sûre. Si tu manques ton coup, tombe sur

lui le couteau à la main. Olivier et moi nous nous chargerons du

cardinal. À ces mots il donna un coup de sifflet, et ce signal fit

paraître Olivier, qui était premier valet de chambre aussi-bien que

barbier du roi, et qui, dans le fait, remplissait près de ce prince

toutes les fonctions qui concernaient immédiatement sa personne. Il

arriva, suivi de deux hommes âgés, seuls domestiques qui servirent à

table. Dès que le roi se fut assis, les deux convives furent admis, et

Quentin, quoique invisible pour eux, était placé de manière à ne perdre

aucun des détails de cette entrevue.

Louis les reçut avec une cordialité que Durward eut beaucoup de

difficulté à concilier avec les ordres qui lui avaient été donnés et

avec le motif qui l'avait fait placer en sentinelle derrière ce buffet

avec une arme de mort. Non-seulement le roi paraissait étranger à toute

espèce de crainte, mais on aurait même pu supposer que les deux

individus auxquels il avait fait l'honneur d'accorder une place à sa

table, étaient ceux à qui il pouvait le plus justement accorder une

confiance sans réserve, et à qui il voulait témoigner le plus d'estime.

Il y avait dans ses manières une extrême dignité, et en même temps

beaucoup de courtoisie. Si tout ce qui l'entourait, et même ses

vêtemens, offrait moins de luxe que les plus petits princes du royaume

n'en déployaient dans les solennités, ses discours et ses gestes

annonçaient un puissant monarque dans un moment de condescendance.

Quentin était tenté de supposer, ou que la conversation qu'il avait eue

auparavant avec Louis était un rêve, ou que le respect et la soumission

du cardinal, et l'air franc, ouvert et loyal du brave Bourguignon,

avaient entièrement dissipé les soupçons de ce prince.

Mais tandis que les deux convives, obéissant aux ordres de Sa Majesté,

prenaient les places qui leur étaient destinées à sa table, le roi jeta

sur eux un coup d'œil prompt comme un éclair, et porta ensuite un

regard vers le buffet derrière lequel Quentin était posté. Ce fut

l'affaire d'un instant; mais ce regard était animé par une telle

expression de haine et de méfiance contre ses deux hôtes, il semblait

porter à Durward une injonction si précise de veiller avec soin, et

d'exécuter promptement ses ordres, qu'il ne put lui rester aucun doute

que les craintes et les dispositions de Louis ne fussent toujours les

mêmes. Il fut donc plus surpris que jamais du voile épais dont ce

monarque était en état de couvrir les mouvemens de sa méfiance.

Semblant avoir entièrement oublié le langage que Crèvecœur lui avait

tenu en face de toute sa cour, le roi causa avec lui des anciens temps,

et des événemens qui s'étaient passés pendant qu'il était lui-même en

exil en Bourgogne; il lui fit des questions sur tous les nobles qu'il

avait connus alors, comme si cette époque avait été la plus heureuse de

sa vie, et comme s'il avait conservé pour tous ceux qui avaient

contribué à adoucir le temps de son exil les plus tendres sentimens de

reconnaissance et d'amitié.

--S'il s'était agi d'un ambassadeur d'une autre nation, lui dit-il,

j'aurais mis plus de pompe et d'appareil dans sa réception; mais à un

ancien ami qui a mangé à ma table au château de Génappes, j'ai voulu me

montrer tel que j'aime à être, le vieux Louis de Valois, aussi simple et

aussi uni qu'aucun de ses _badauds_ de Paris. Cependant, j'ai ordonné

qu'on nous fît meilleure chère que de coutume, sire comte; car je

connais votre proverbe bourguignon, _mieux vault bon repas que bel

habit_, et j'ai recommandé qu'on nous servit un bon dîner. Quant au vin,

vous savez que c'est le sujet d'une ancienne émulation entre la France

et la Bourgogne; mais nous arrangerons les choses de manière à contenter

les deux pays. Je boirai à votre santé du vin de Bourgogne, et vous me

ferez raison avec du vin de Champagne. Olivier, donnez-moi un verre de

vin d'Auxerre. Et en même temps il entonna gaiement une chanson alors fort

connue:

Auxerre est la boisson des rois.

--Sire comte, continua-t-il, je bois à la santé de notre bon et cher

cousin, le noble duc de Bourgogne. Olivier, emplissez cette coupe d'or

de vin de Reims, et offrez-la au comte, à genoux: il représente ici

notre frère. Monsieur le cardinal, nous remplirons nous-mêmes votre

coupe.

--La voilà pleine, Sire, jusqu'à verser, dit le cardinal avec l'air vil

d'un favori parlant à un maître indulgent.

--Nous savons que Votre Éminence est en état de la tenir d'une main

ferme, répondit le roi. Mais quel parti épouserez-vous dans notre grande

controverse? Sillery ou Auxerre? France ou Bourgogne?

--Je resterai neutre, Sire, répondit le cardinal, et je remplirai ma

coupe de vin d'Auvergne.

--La neutralité est un rôle dangereux, répliqua le roi. Mais voyant que

le cardinal rougissait un peu, il changea de sujet, et ajouta:--Vous

préférez le vin d'Auvergne, parce qu'il est si généreux qu'il ne

supporte pas l'eau. Eh bien! sire comte, vous hésitez à vider votre

coupe? j'espère que vous n'y trouvez pas d'amertume nationale.

--Je voudrais, Sire, répondit le comte de Crèvecœur, que toutes les

querelles nationales pussent se terminer aussi agréablement que la

rivalité de nos vignobles.

--Avec le temps, sire comte, avec le temps, dit le roi; autant qu'il

vous en a fallu pour boire ce Champagne; et maintenant qu'il est bu,

faites-moi le plaisir de mettre cette coupe dans votre sein, et de la

garder comme un gage de notre estime. C'est un présent que je ne ferais

pas au premier venu. Elle a appartenu à la terreur de la France, à Henri

V, roi d'Angleterre. Elle fut prise à la réduction de Rouen, quand ces

insulaires furent chassés de Normandie par les armes réunies de

Bourgogne et de France. Je ne puis donner un plus digne maître à cette

coupe qu'un noble et vaillant Bourguignon, qui sait que ce n'est que par

l'union de ces deux nations que le continent peut demeurer libre du joug

de l'Angleterre.

Le comte fît la réponse que la circonstance exigeait; et Louis se livra

sans contrainte à la gaieté satirique qui jetait quelquefois un éclair

de lumière sur son humeur naturellement sombre. Tenant le dé dans la

conversation, comme cela était naturel, il faisait des remarques

toujours fines et caustiques, souvent spirituelles, mais qui semblaient

rarement partir d'un bon cœur; et les anecdotes qu'il y entre-mêlait

brillaient ordinairement par la gaieté plus que par la délicatesse. Mais

pas un mot, pas une syllabe, pas une lettre ne trahissait la situation

d'un homme qui, craignant d'être assassiné, avait dans son appartement

un militaire armé d'une arquebuse chargée, pour prévenir ou anticiper ce

forfait.

Le comte de Crèvecœur fit chorus avec franchise à la gaieté du roi,

tandis que le prélat, d'une humeur plus flexible, éclatait de rire à

chaque plaisanterie, et renchérissait sur chaque quolibet qui échappait

au roi, sans être effarouché le moins du monde d'expressions qui

faisaient rougir le jeune Écossais dans l'endroit où il était caché. Au

bout d'une heure et demie on se leva de table, et le roi, prenant congé

de ses hôtes avec courtoisie, leur fit entendre qu'il désirait être

seul.

Dès qu'ils furent partis, et qu'Olivier lui-même se fut retiré, il

appela Quentin, en lui disant qu'il pouvait se montrer; mais ce fut

d'une voix si faible que le jeune homme put à peine croire que c'était

la même qui venait d'animer la gaieté du festin par ses plaisanteries.

En approchant, il vit que la physionomie du roi avait subi un pareil

changement.

Le feu d'une vivacité forcée s'était éteint dans ses yeux, le sourire

avait abandonné ses lèvres, et tous ses traits montraient la même

fatigue que celle qu'éprouve un acteur célèbre quand il vient d'épuiser

ses forces pour jouer un rôle dans lequel il voulait entraîner tous les

suffrages.

--Tu n'es pas encore relevé de garde, dit Louis à Durward; mais prends

quelques rafraîchissemens; cette table t'en offre les moyens. Ce n'est

qu'en suite que je t'instruirai de ce qui te reste à faire, car je sais

que ventre affamé n'a point d'oreilles.

Il s'assit de nouveau sur son fauteuil, s'appuya le front sur la main,

et, garda le silence.

Quentin Durward(#18825) · 第 19 / 52 题