L'Homme d'armes.
«Barbu comme un chat-pard, jurant comme un démon,
«Et prêt à défier la bouche d'un canon
«Pour cette bulle d'air qu'on appelle la gloire»
SHAKSPEARE. _Comme vous voudrez_.
LE cavalier qui attendait Quentin Durward dans l'appartement où il avait
déjeuné, était un de ceux dont Louis XI avait dit depuis long-temps
qu'ils tenaient entre leurs mains la fortune de la France, parce que
c'était à eux qu'il avait confié la garde de sa personne royale.
Ce corps célèbre, qu'on nommait les archers de la garde écossaise, avait
été formé par Charles VI, avec plus de raison qu'on ne peut en alléguer
généralement pour entourer le trône d'une troupe de soldats mercenaires.
Les dissensions qui avaient arraché à ce monarque plus de la moitié de
son royaume, et la fidélité douteuse et chancelante de la noblesse qui
défendait encore sa cause, rendaient imprudent et impolitique de confier
à ses sujets le soin de sa sûreté personnelle. Les Écossais étaient les
ennemis héréditaires de l'Angleterre, les anciens amis, et, à ce qu'il
semblait, les alliés naturels de la France. Ils étaient pauvres,
courageux et fidèles. La population surabondante de l'Écosse, le pays de
l'Europe qui voyait partir le plus grand nombre de hardis aventuriers,
fournissait toujours de quoi ruter leurs rangs. Leurs prétentions à une
antique noblesse leur donnaient en outre le droit d'approcher de la
personne d'un monarque de plus près que toute autre troupe, tandis que
leur petit nombre empêchait qu'ils ne pussent se mutiner, et s'ériger en
maîtres là où ils devaient obéir.
D'une autre part, les monarques français s'étaient fait une politique de
se concilier l'affection de ce corps d'élite, en leur accordant des
privilèges honorifiques et une paie considérable, que la plupart d'entre
eux dépensaient avec une profusion vraiment militaire, pour soutenir
leur rang. Chacun d'eux avait le grade et les honneurs de gentilhomme,
et leurs fonctions, en les approchant de la personne du roi, leur
donnaient de l'importance à leurs propres yeux, comme à ceux de tous les
Français. Ils étaient armés, équipés et montés somptueusement, et chacun
d'eux avait le droit d'entretenir un écuyer, un page, un varlet, et deux
serviteurs dont l'un était nommé _le coutelier_, d'après le grand
couteau qu'il portait pour dépêcher ceux que son maître avait renversés
dans la mêlée. Avec cette suite, et un équipage qui y répondait, un
archer de la garde écossaise était un homme de qualité et d'importance;
et comme les places vacantes étaient ordinairement accordées à ceux qui
avaient appris le service en qualité de pages ou de varlets, on envoyait
souvent les cadets des meilleures familles d'Écosse servir sous quelque
ami ou quelque parent, jusqu'à ce qu'il se présentât une chance
d'avancement.
Le coutelier et son compagnon n'étant pas nobles, et par conséquent ne
pouvant prétendre à cette promotion, se recrutaient parmi des gens de
qualité inférieure; mais comme ils avaient une bonne paie, leurs maîtres
trouvaient aisément parmi leurs concitoyens errans des hommes aussi
braves que pleins de force pour les servir en cette qualité.
Ludovic Lesly, ou, comme nous l'appellerons plus fréquemment, le
Balafré, car c'était sous ce nom qu'il était généralement connu en
France, était un homme de près de six pieds, robuste; les traits déjà
peu gracieux de son visage semblaient encore plus durs par suite d'une
énorme cicatrice qui partait du haut du front, passait tout à côté de
l'œil droit, traversait la joue, et se terminait au bas de l'oreille.
Cette suture profonde, tantôt écarlate, tantôt pourpre, quelquefois
presque noire, était toujours hideuse, par le contraste qu'elle formait
avec la couleur de son visage agité ou calme, enflammé par un mouvement
de passion, ou offrant habituellement la couleur sombre de son teint
hâlé par le soleil.
Son costume et ses armes étaient splendides. Il portait la toque
écossaise, surmontée d'un panache, avec une Vierge d'argent en guise
d'agrafe. Cet ornement avait été donné par le roi à la garde écossaise,
parce que dans un de ses accès de piété superstitieuse, il avait
consacré les épées de sa garde au service de la sainte Vierge. Il avait
même été, suivant quelques historiens, jusqu'à en nommer Notre-Dame le
capitaine-général, et à en signer le brevet pour elle. Le hausse-col du
Balafré, ses brassards et ses gantelets étaient du plus bel acier
damasquiné en argent; et son haubert, ou sa cotte de mailles, brillait
comme la gelée d'une matinée d'hiver sur la bruyère. Il portait un
surtout flottant, ou casaque de velours blanc, ouvert sur les côtés
comme l'habit d'un héraut, et ayant par devant et par derrière une
grande croix blanche brodée en argent. Ses cuissards et ses genouillères
étaient aussi de mailles, et ses souliers étaient couverts en acier. Un
poignard à lame large et bien affilée, qu'on nommait _la merci de Dieu_,
était attaché à son côté droit; un baudrier richement brodé, passé sur
son épaule, soutenait un grand sabre; mais, pour plus de commodité, il
tenait à la main en ce moment cette arme pesante, que les règles de son
service ne lui permettaient jamais de quitter.
Quoique Durward, de même que tous les jeunes Écossais de ce temps, eût
été habitué de bonne heure aux armes et à la guerre, il pensa qu'il
n'avait jamais vu un homme d'armes d'un air plus martial et plus
complètement équipé que celui qui l'embrassa en ce moment; et c'était le
frère de sa mère, Ludovic Lesly-le-Balafré. Cependant l'expression d'une
physionomie qui n'était rien moins que prévenante pensa presque le faire
reculer, tandis que son cher oncle, lui caressant ses deux joues l'une
après l'autre avec ses moustaches rudes, félicitait son neveu de son
arrivée en France et lui demandait en même temps quelles nouvelles il
apportait d'Écosse.
--Rien de bon, mon cher oncle, répondit Durward; mais je suis charmé de
voir que vous m'ayez reconnu si aisément.
--Je t'aurais reconnu, mon garçon, dit le Balafré, quand je t'aurais
rencontré dans les landes de Bordeaux, monté sur des échasses, comme une
cigogne. Mais assieds-toi, assieds-toi: et si tu as de mauvaises
nouvelles à m'apprendre, nous aurons du vin pour nous aider à les
supporter. Holà, hé! Petite Mesure, notre bon hôte! Du vin, du meilleur,
et à l'instant.
L'accent écossais était aussi familier alors dans les tavernes des
environs du Plessis, que l'est aujourd'hui l'accent suisse dans les
guinguettes modernes de Paris, et dès qu'on l'entendit, on obéit avec
une promptitude sans égale et la précipitation de la crainte. Un flacon
de vin de Champagne fut bientôt placé entre l'oncle et le neveu. L'oncle
s'en versa un grand verre, tandis que le neveu n'en prit que la moitié
d'un, pour répondre à la politesse de son parent, en lui faisant
observer qu'il avait déjà bu du vin le matin.
--Cette excuse serait bonne dans la bouche de ta sœur, mon neveu, dit
le Balafré; il ne faut pas craindre ainsi la bouteille, si tu veux avoir
de la barbe au menton et devenir bon soldat. Mais voyons,
déboutonnez-vous; que dit le courrier d'Écosse? donnez-moi les nouvelles
de Glen-Houlakin. Comment se porte ma sœur?
--Elle est morte, mon oncle, répondit Quentin douloureusement.
--Morte! répéta son oncle, d'un ton qui annonçait plus de surprise que
d'affliction; comment diable! Elle était de cinq ans plus jeune que moi,
et je ne me suis jamais mieux porté. Morte! cela est impossible! je n'ai
jamais eu même un mal de tête, si ce n'est après deux ou trois jours de
ripaille avec les confrères de la joyeuse science. Ainsi donc ma pauvre
sœur est morte! Et votre père, mon neveu, est-il remarié?
Avant que son neveu eût eu le temps de lui répondre, il lut sa réponse
dans la surprise que lui causa cette question, et ajouta:--Il ne l'est
pas? J'aurais juré qu'Allan Durward n'était pas homme à vivre sans
femme. Il aimait à voir sa maison en bon ordre. Il aimait à regarder une
jolie femme, et cependant il était austère dans ses principes. Le
mariage lui procurait tout cela. Quant à moi, je m'en soucie fort peu,
et je puis regarder une jolie femme sans penser au sacrement; je ne suis
pas assez saint pour cela.
--Hélas! mon cher oncle, il y avait près d'un an que ma mère était veuve
quand elle mourut. Lorsque Glen-Houlakin fut attaqué par les Ogilvies,
mon père, mes deux oncles, mes deux frères aînés, sept de nos parens, le
ménestrel, l'intendant et six autres de nos gens, furent tués en
défendant le château. Il ne reste pas un seul foyer, ni pierre sur
pierre dans tout Glen-Houlakin.
--Par la croix de saint André[32]! c'est ce que j'appelle un véritable
sac. Oui, ces Ogilvies ont toujours été de fâcheux voisins pour
Glen-Houlakin. C'est une mauvaise chance, mais c'est le destin de la
guerre. Le destin de la guerre...! Et quand ce désastre arriva-t-il,
beau neveu?
En faisant cette question, il avala un grand verre de vin; et il secoua
la tête d'un air solennel, quand son neveu lui répondit qu'il y avait eu
un an à la Saint-Jude que toute sa famille avait péri.
--Voyez, dit le Balafré, ne vous disais-je pas que c'était la chance de
la guerre? C'est ce jour-là même que j'ai emporté d'assaut, avec vingt
de mes camarades, le château de Roche-Noire, appartenant à Amaury
Bras-de-fer, capitaine des Francs-Lanciers, dont vous avez dû entendre
parler. Je le tuai sur le seuil de sa porte; et je gagnai assez d'or
dans cette affaire pour en faire cette belle chaîne, qui avait autrefois
le double de la longueur que vous lui voyez. Et cela me fait penser
qu'il faut que j'en consacre une partie à une destination
religieuse,--André! holà! André.
André entra sur-le-champ. C'était le coutelier du Balafré. Il était, en
général, équipé de même que son maître, si ce n'est qu'il n'avait
d'autre armure défensive qu'une cuirasse plus grossièrement fabriquée,
que sa toque était sans panache, et surtout d'un drap commun au lieu
d'être de velours. Ôtant de son cou sa chaîne d'or, le Balafré en
arracha avec les dents environ la longueur de quatre pouces à l'un des
bouts, et remit ce fragment à André.
--Portez ceci de ma part, lui dit-il, à mon joyeux compère le père
Boniface, moine de Saint-Martin. Saluez-le de ma part en lui rappelant
qu'il ne pouvait pas dire Dieu vous aide, la dernière fois que nous nous
quittâmes à minuit. Dites-lui que mon frère, ma sœur et plusieurs
autres de mes parens sont morts et partis pour l'autre monde, et que je
le prie de dire des messes pour le salut de leurs âmes autant qu'il en
pourra dire pour ce bout de chaîne d'or; et s'il faut quelque chose de
plus pour les tirer du purgatoire, qu'il le fasse à crédit. Et
écoutez-moi; comme c'étaient des gens vivant bien, et n'étant souillés
par aucune hérésie, il peut se faire qu'ils aient déjà un pied hors du
purgatoire; et en ce cas, voyez-vous, je désire qu'il emploie cet or en
malédictions contre une race appelée les Ogilvies, et en malédictions
des meilleures qu'ait l'Église pour les atteindre. Vous me comprenez
bien?
André répondit par un signe de tête affirmatif.
--Mais prends bien garde, continua le Balafré, qu'aucun de ces chaînons
ne trouve le chemin d'un cabaret avant que le moine y ait touché; car si
cela t'arrive j'userai sur ton dos tant de sangles et de courroies qu'il
ne te restera pas plus de peau qu'à saint Barthélémy. Attends, je vois
que tu couves des yeux ce flacon de vin, eh bien! tu ne partiras pas
sans y avoir goûté.
À ces mots il lui en versa une rasade, et le coutelier, après avoir bu,
partit pour exécuter ses ordres.
--Et maintenant, mon neveu; dites-moi ce que vous devîntes dans cette
fâcheuse affaire.
--Je combattis avec ceux qui étaient plus âgés et plus vigoureux que
moi, jusqu'à ce qu'ils eussent tous succombé, et je reçus une cruelle
blessure.
--Pas pire que celle que je reçus il y a dix ans, à ce qu'il me semble.
Regardez cette cicatrice. Jamais la lame d'un Ogilvie n'a creusé un
sillon si profond.
--Ceux qu'ils creusèrent en cette occasion ne l'étaient que trop,
répondît Durward douloureusement; mais ils finirent par se lasser du
carnage, et quand on remarqua qu'il me restait un souffle de vie, ma
mère obtint, à force de prières, qu'on ne me le ravirait pas. Un savant
moine d'Aberbrothock[33] qui était par hasard au château lors de
l'attaque, et qui pensa périr lui-même dans la mêlée, obtint la
permission de bander ma blessure, et de me faire transporter en lieu de
sûreté; mais ce ne fut que sur la parole que ma mère et lui donnèrent
que je me ferais moine.
--Moine! s'écria son oncle, par saint André! c'est ce qui ne m'est
jamais arrivé. Personne, depuis mon enfance jusqu'à ce jour, n'a
seulement rêvé de me faire moine. Et cependant j'en suis surpris quand
j'y pense; car excepté la lecture et l'écriture, que je n'ai jamais pu
apprendre; la psalmodie, qui m'a toujours été insupportable; le costume,
qui rend les bons pères semblables à des fous et à des mendians,
Notre-Dame me pardonne! (ici il fit un signe de croix) et leurs jeûnes,
qui ne conviennent pas à mon appétit, je ne vois pas ce qui m'aurait
manqué pour faire un aussi bon moine que mon petit compère de
Saint-Martin. Mais, je ne sais pas pourquoi, personne ne me l'a jamais
proposé. Ainsi donc, beau neveu, vous deviez être moine! Et pourquoi,
s'il vous plaît?
--Pour que la maison de mon père s'éteignît dans le cloître ou dans la
tombe.
--Je vois, je comprends; rusés coquins! oui, très-rusés! Ils auraient pu
se tromper dans leurs calculs pourtant; car, voyez-vous, beau neveu, je
me souviens du chanoine Robersart, qui avait prononcé ses vœux, et qui
sortit ensuite du cloître et devint capitaine de troupes franches. Il
avait une maîtresse, la plus jolie fille que j'aie jamais vue, et trois
enfans charmans. Il ne faut pas se fier aux moines, beau neveu; il ne
faut pas s'y fier. Ils peuvent devenir soldats et pères quand vous vous
y attendez le moins. Mais continuez votre histoire.
--J'ai peu de choses à y ajouter, si ce n'est que, regardant ma pauvre
mère comme en quelque sorte responsable pour moi, je pris l'habit de
novice, je me soumis aux règles du cloître, et j'appris même à lire et à
écrire.
--À lire et à écrire! s'écria-t-il; je ne puis le croire;--jamais un
Durward, que je sache, ne put écrire son nom, et un Lesly pas davantage.
C'est du moins ce que je puis garantir pour un de ces derniers; je ne
suis pas plus en état d'écrire que de voler dans les airs. Mais au nom
de saint Louis, comment vous ont-ils appris tout cela?
--Ce qui me paraissait d'abord difficile, est devenu plus aisé avec le
temps. Ma blessure et la grande perte de sang qui en avait été la suite
m'avaient affaibli; je désirais faire plaisir à mon libérateur, le père
Pierre, de sorte que je m'appliquai de bon cœur à ma tâche; mais après
avoir langui plusieurs mois, ma bonne mère mourut; et comme ma santé
était alors parfaitement rétablie, je communiquai à mon bienfaiteur, qui
était le sous-prieur du couvent, ma répugnance à prononcer les vœux, il
fut alors décidé entre nous que, puisque ma vocation ne m'appelait pas
au cloître, j'irais chercher fortune dans le monde; mais que, pour
mettre le sous-prieur à l'abri du courroux des Ogilvies, mon départ
aurait l'air d'une fuite: pour y donner plus de vraisemblance,
j'emportai avec moi un faucon de l'abbé; mais je reçus une permission
régulière de départ, écrite et signée par lui, comme je puis en
justifier.
--Voilà qui est bien! parfaitement bien. Notre roi s'inquiétera fort peu
que tu aies volé un faucon; mais il a en horreur tout ce qui ressemble à
un moine qui a jeté le froc aux orties. Et je présume que le trésor que
tu portes avec toi ne te gêne pas pour marcher?
--Seulement quelques pièces d'argent, bel oncle; car je dois être franc
avec vous.
--Diable! c'est là le pire! Mais, quoique je ne fasse jamais de grandes
épargnes sur ma paie, parce que, dans ces temps dangereux, ce serait
être mal avisé de garder beaucoup d'argent sur soi, j'ai toujours
quelque bijou en or que je porte pour l'ornement de ma personne, une
chaîne, par exemple, parce qu'au besoin on peut en détacher quelques
chaînons. Mais vous me demanderez, beau neveu, comment je puis me
procurer des babioles de cette espèce, ajouta le Balafré en secouant sa
chaîne d'un air de triomphe; on ne les trouve pas suspendues à tous les
buissons; elles ne croissent pas dans les champs comme ces graines de
narcisse avec lesquelles les enfans font des colliers; mais vous pouvez
en gagner de semblables de la même manière que j'ai gagné celle-ci, au
service du bon roi de France, où il y a toujours une fortune à trouver,
pourvu qu'on ait l'esprit de la chercher. Il ne s'agit pour cela que de
risquer sa vie ou ses membres.
--J'ai entendu dire, répondit Quentin, qui voulait éviter de prendre une
détermination avant d'être mieux instruit, que le duc de Bourgogne tient
un plus grand état de maison que le roi de France, et qu'il y a plus
d'honneur à gagner sous ses bannières; qu'on y frappe d'estoc et de
taille, et qu'on y voit de hauts faits d'armes; tandis que le roi
très-chrétien n'emploie pour gagner ses victoires que la langue de ses
ambassadeurs.
--Vous parlez comme un jeune insensé, beau neveu; et pourtant je crois
que lors de mon arrivée ici j'étais aussi simple que vous. Je ne pouvais
me représenter un roi que comme un homme assis sous un dais magnifique,
faisant bonne chère avec ses grands vassaux et ses paladins, se
nourrissant de blanc-manger, avec une grande couronne d'or sur le front,
ou chargeant à la tête de ses troupes, comme Charlemagne dans les
romans, ou comme Robert Bruce et William Wallace dans notre histoire.
Mais un mot à l'oreille, mon garçon. Ce n'est là que l'image de la lune
dans un seau: c'est la politique, la politique qui fait tout. Notre roi
a trouvé le secret de se battre avec les épées des autres, et de prendre
dans leur bourse de quoi payer ses soldats. Ah! jamais prince plus sage
n'endossa la pourpre. Et cependant il n'en use guère, car je le vois
souvent plus simplement vêtu qu'il ne me conviendrait de l'être.
--Mais vous ne répondez pas à mon objection, bel oncle. Puisqu'il faut
que je serve en pays étranger, je voudrais servir quelque part où une
action d'éclat, si j'avais le bonheur d'en faire une, pût me faire
distinguer.
--Je vous comprends, beau neveu, je vous comprends assez bien; mais vous
n'êtes pas mûr pour cette sorte d'affaire. Le duc de Bourgogne est une
tête chaude, un homme impétueux, un cœur doublé de fer: il charge à la
tête de ses nobles et de ses chevaliers de l'Artois et du Hainault;
pensez-vous que, si vous étiez là ou que j'y fusse moi-même, nous irions
plus en avant que le duc et toute la brave noblesse de son pays? Si nous
ne les suivions pas d'assez près, nous aurions la chance d'être livrés
entre les mains du grand prévôt de l'armée comme traîneurs; si nous
étions sur le même rang, on dirait que nous ne faisons que notre devoir
et gagner notre paie; mais si le hasard voulait que je me trouvasse de
la longueur d'une pique en avant des autres, ce qui est difficile et
dangereux dans une telle mêlée où chacun fait de son mieux, eh bien! le
duc crierait dans son jargon flamand, comme quand il voit porter un bon
coup: Ah! _gut getroffen_! une bonne lance; un bon Écossais, qu'on lui
donne un florin pour boire à notre santé: mais ni rang, ni terres, ni
argent n'arrivent à l'étranger dans un tel service; tout est pour les
enfans du sol.
--Et, au nom du ciel! qui peut y avoir plus de droits, bel oncle?
--Celui qui protège les enfans du sol, répondit le Balafré en se
redressant de toute sa hauteur. Voici comme parle le roi Louis:
--«Mon bon paysan, songez à votre charrue, à votre houe, à votre herse,
à votre serpette, à tous vos instrumens de culture; voici un brave
Écossais qui se battra pour vous, et vous n'aurez que la peine de le
payer. Et vous, sérénissime duc, illustre comte, très-puissant marquis,
enchaînez votre courage bouillant jusqu'à ce qu'on en ait besoin, car il
est sujet à se tromper de chemin et à vous nuire à vous-même; voici mes
compagnies franches, mes gardes françaises, voici par-dessus tous mes
archers écossais et mon brave Ludovic-le-Balafré; ils se battront
aussi-bien et mieux que vous dont la valeur indisciplinée fit perdre à
vos pères les batailles de Crécy et d'Azincourt.»
--Or, ne voyez-vous pas, beau neveu, dans lequel de ces deux États un
cavalier de fortune doit tenir le plus haut rang et parvenir au plus
haut degré d'honneur?
--Je crois que je vous entends, bel oncle; mais, à mon avis, il ne peut
y avoir d'honneur à gagner où il n'y a pas de risque à courir. Je vous
demande pardon: mais il me semble que c'est une vie d'indolent et de
paresseux, que de monter la garde autour d'un vieillard à qui personne
ne songe à nuire, et de passer les jours d'été et les nuits d'hiver sur
le haut des murailles, enfermé dans une cage de fer, de peur que vous ne
désertiez de votre poste. Mon oncle! mon oncle! c'est rester sur le
perchoir comme le faucon qu'on ne mène jamais en chasse.
--Par saint Martin de Tours! le jeune homme a du feu; on reconnaît en
lui le sang des Leslys. C'est moi trait pour trait, avec un grain de
folie de plus. Écoutez-moi, mon neveu: vive le roi de France! à peine se
passe-t-il un jour sans qu'il ait à donner à quelqu'un de nous quelque
commission qui peut lui rapporter honneur et profit. Ne croyez pas que
toutes les actions les plus braves et les plus dangereuses se fassent à
la lumière du jour. Je pourrais vous citer quelques faits d'armes, tels
que des châteaux pris d'assaut, des prisonniers enlevés, et d'autres
semblables, pour lesquels quelqu'un dont je tairai le nom a couru plus
de dangers et gagné plus de faveurs qu'aucun des enragés qui suivent
l'enragé duc de Bourgogne. Et pendant qu'on est ainsi occupé, s'il plaît
à Sa Majesté de se tenir à l'écart et dans le lointain, qu'importe? Il
n'en a que plus de liberté d'esprit pour apprécier les aventuriers qu'il
emploie, et les récompenser dignement. Il juge mieux leurs dangers et
leurs faits d'armes que s'il y avait pris part personnellement. Oh!
c'est un monarque politique et plein de sagacité!
Quentin garda le silence quelques instans, et lui dit ensuite en
baissant la voix, mais d'un ton expressif:--Le bon père Pierre avait
coutume de dire qu'il pouvait y avoir beaucoup de danger dans les
actions par lesquelles on n'acquiert que peu de gloire. Je n'ai pas
besoin de vous dire, bel oncle, que je suppose toutes ces commissions
honorables.
--Pour qui me prenez-vous, beau neveu? s'écria le Balafré d'un ton un
peu sévère. Il est vrai que je n'ai pas été élevé dans un cloître, et
que je ne sais ni lire ni écrire; mais je suis le frère de votre mère,
je suis un loyal Lesly. Pensez-vous que je sois homme à vous engager à
faire quelque chose indigne de vous? Le meilleur chevalier de toute la
France, Duguesclin lui-même, s'il vivait encore, se ferait honneur de
compter mes hauts faits parmi les siens.
--Je ne doute nullement de ce que vous me dites, bel oncle; mon
malheureux destin ne m'a laissé que vous dont je puisse recevoir des
avis. Mais est-il vrai, comme on le dit, que le roi tient ici, dans son
château du Plessis, une cour bien maigre? Point de nobles ni de
courtisans à sa suite; point de grands feudataires ni de grands
officiers de la couronne près de lui: quelques amusemens presque
solitaires, que partagent seulement les officiers de sa maison; des
conseils secrets, auxquels n'assistent que des hommes d'une origine
basse et obscure; la noblesse et le rang mis à l'écart; des gens sortis
de la lie du peuple admis à la faveur royale: tout cela paraît
irrégulier, et ne ressemble guère à la conduite de son père, le noble
Charles, qui arracha des ongles du lion anglais plus de la moitié du
royaume de France.
--Vous parlez comme un enfant sans cervelle; et comme un enfant, vous ne
faites que produire toujours les mêmes sons en frappant sur une nouvelle
corde. Faites bien attention. Si le roi emploie Olivier le Dain, son
barbier, pour ce qu'Olivier peut faire mieux qu'aucun pair du royaume,
le royaume n'y gagne-t-il pas? S'il ordonne à son vigoureux grand-prévôt
Tristan d'arrêter tel ou tel bourgeois séditieux, de le débarrasser de
tel ou tel noble turbulent, l'affaire est faite, et l'on n'y pense plus;
au lieu que, s'il confiait cette commission à un duc ou à un pair de
France, celui-ci lui enverrait peut-être en réponse un message pour le
braver. De même, s'il plaît au roi de confier à Ludovic-le-Balafré, qui
n'a pas d'autre titre, une mission qu'il exécutera, au lieu d'en charger
le grand connétable qui le trahirait peut-être, n'est-ce pas une preuve
de sagesse? Par-dessus tout, un monarque de ce caractère n'est-il pas le
prince qu'il faut à des cavaliers de fortune, qui doivent aller où leurs
services sont le plus recherchés et le mieux appréciés? Oui, oui, jeune
homme, je vous dis que Louis sait choisir ses confidens, connaître leur
capacité, et proportionner la charge aux épaules de chacun, comme on
dit. Il ne ressemble pas au roi de Castille, qui mourait de soif parce
que le grand échanson n'était pas derrière lui pour lui présenter sa
coupe. Mais j'entends la cloche de Saint-Martin; il faut que je retourne
au château. Adieu, passez le temps joyeusement, et demain à huit heures
présentez-vous au pont-levis, et demandez-moi à la sentinelle. Ayez bien
soin de ne pas vous écarter du droit chemin, du sentier battu; car il
pourrait vous en coûter un membre, et vous le regretteriez sans doute.
Vous verrez le roi, et vous apprendrez à le juger par vous-même. Adieu!
À ces mots le Balafré partit à la hâte, oubliant, dans sa précipitation,
de payer le vin qu'il avait demandé; défaut de mémoire auquel sont
sujets les hommes de son caractère, et que l'aubergiste ne crut pas
devoir relever, sans doute à cause du respect que lui inspiraient son
panache flottant et sa grande lame à double poignée.
On pourrait supposer que Durward, resté seul, se serait retiré dans sa
tourelle, dans l'espoir d'y entendre de nouveau les sons enchanteurs qui
lui avaient procuré dans la matinée une rêverie délicieuse: mais cet
incident était un chapitre de roman, et la conversation qu'il venait
d'avoir avec son oncle lui avait ouvert une page de l'histoire véritable
de la vie. Le sujet n'en était pas fort agréable; les réflexions et les
souvenirs qu'il faisait naître devaient écarter toute autre idée, et
surtout les idées tendres et riantes.
Il prit le parti d'aller faire une promenade solitaire sur les bords du
Cher au cours rapide, après avoir eu soin de demander à l'hôte quel
chemin il pouvait suivre sans avoir à craindre que des trappes et des
pièges apportassent à sa marche une interruption désagréable. Là il
s'efforça de rappeler le calme dans son esprit agité, et de réfléchir au
parti qu'il devait prendre, son entretien avec son oncle lui ayant
encore laissé quelque incertitude à cet égard.