«Et un homme qui a fait des pertes.--Allez!»
SHAKSPEARE. _Beaucoup de bruit pour rien_.
QUAND l'honnête Dogberry[1] récapitule tous ses titres à la
considération, qui, à son avis, auraient dû le mettre à l'abri de
l'apostrophe injurieuse que lui adresse _Monsieur le gentilhomme
Conrade_, il est remarquable qu'il ne parle pas avec plus d'emphase même
de _ses deux robes_ (chose assez importante dans certaine ci-devant
capitale que je connais[2]), ni de ce qu'il est _un aussi joli morceau
de chair que qui ce soit dans Messine_, ni même de l'argument conclusif
qu'il est _un camarade assez riche_, que de ce qu'il est _un homme
qui a fait des pertes_.
Dans le fait, j'ai toujours observé que les enfans de la prospérité,
soit pour ne pas éblouir de tout l'éclat de leur splendeur ceux que le
destin a traités moins favorablement, soit parce qu'ils pensent qu'il
est aussi honorable pour eux de s'être élevés en dépit des calamités,
qu'il l'est pour une forteresse d'avoir soutenu un siège; j'ai toujours
observé, dis-je, que ces gens-là ne manquent jamais de vous entretenir
des pertes que leur occasionne la dureté des temps. Vous dînez rarement à
une table bien servie, sans que les intervalles entre le champagne, le
bourgogne et le vin du Rhin soient remplis, si votre Amphitryon est un
capitaliste, par des plaintes sur la baisse de l'intérêt de l'argent, et
sur la difficulté de trouver à placer celui qui reste improductif entre
ses mains; ou, si c'est un propriétaire, par de tristes commentaires sur
l'arriéré des rentes et la diminution des loyers. Cela produit son
effet. Les convives soupirent, et secouent la tête en cadence avec leur
hôte, regardent le buffet chargé d'argenterie, savourent de nouveau les
excellens vins qui circulent rapidement autour de la table, et pensent à
la noble bienveillance qui, ainsi lésée, fait un usage hospitalier de ce
qui lui reste; ou, ce qui est encore plus flatteur, ils s'étonnent de la
nature de cette richesse qui, nullement diminuée malgré ces pertes,
continue, comme le trésor inépuisable du généreux Aboulcasem, à fournir
des distributions copieuses sans qu'il y paraisse. Cette manie de
doléances a pourtant ses bornes, de même que les plaintes des
valétudinaires, qui, comme ils le savent tous, sont le passe-temps le
plus agréable, tant qu'ils ne sont affectés que de maladies chroniques.
Mais je n'ai jamais entendu un homme dont le crédit va véritablement en
baissant, parler de la diminution de ses fonds; et mon médecin, homme
aussi humain qu'habile, m'assure qu'il est fort rare que ceux qui sont
attaqués d'une bonne fièvre, ou de quelque autre de ces maladies aiguës
Dont la crise mortelle aussi-bien que prochaine
Pronostique la fin de la machine humaine,
trouvent dans leurs souffrances un sujet de conversation amusante.
Ayant bien posé toutes ces choses, je ne puis plus cacher, à mes
lecteurs que je ne suis ni assez oublié, ni assez bas en finances pour
ne pas avoir ma part de la détresse qui afflige en ce moment les
capitalistes et les propriétaires des trois-royaumes. Vos auteurs qui
dînent avec une côtelette de mouton, peuvent être charmés que le prix en
soit tombé à trois pence la livre, et se féliciter, s'ils ont des
enfans, de ce que le pain de quatre livres ne leur coûte plus que six
pence; mais nous qui appartenons à cette classe que la paix et
l'abondance ruinent,--nous qui avons des terres et des bœufs, et qui
vendons ce que ces pauvres glaneurs sont obligés d'acheter,--nous sommes
réduits au désespoir précisément par les mêmes causes qui feraient
illuminer tous les greniers de Grub-Street[3], si Grub-Street avait
jamais des bouts de chandelle de reste. Je mets donc en avant, avec
fierté, mon droit de partager les calamités qui ne tombent que sur les
riches; je me déclare, comme Dogberry, _un camarade assez riche_, et
cependant _un homme qui a fait des pertes_.
Avec le même esprit de généreuse émulation, j'ai eu recours récemment au
remède universel contre le mal de _l'impécuniosité_[4] pendant un court
séjour dans un climat méridional; par-là, non-seulement j'ai épargné
plusieurs voitures de charbon, mais j'ai eu aussi le plaisir d'exciter
une compassion générale pour la décadence de ma fortune parmi ceux qui,
si j'eusse continué à dépenser mes revenus au milieu d'eux, auraient pu
me voir pendre sans que cela les inquiétât beaucoup: ainsi, tandis que
je bois mon _vin ordinaire_, mon brasseur trouve que le débit de sa
petite bière diminue. Tandis que je vide mon flacon à _cinq francs_, ma
portion quotidienne de Porto[5] reste au comptoir de mon marchand de
vin. Tandis que ma _côtelette à la Maintenon_ fume sur mon assiette, le
formidable aloyau reste accroché à une cheville dans la boutique de mon
ami à tablier bleu, le boucher du village. En un mot, tout ce que je
dépense ici forme un déficit aux lieux de mon domicile habituel.
Jusqu'aux petits sous que gagne _le garçon perruquier_, et même la
croûte de pain que je donne à son petit chien au derrière tondu et aux
yeux rouges, c'est encore _autant de perdu_ pour mon ancien ami le
barbier et pour l'honnête Trusty, gros mâtin qui est dans ma cour. C'est
ainsi que j'ai le bonheur de savoir à chaque instant du jour que mon
absence est sentie et regrettée par ceux qui s'inquiéteraient fort peu
de moi, s'ils me voyaient dans mon cercueil, pourvu qu'ils pussent
compter sur la pratique de mes héritiers. J'excepte pourtant
solennellement de cette accusation d'égoïsme et d'indifférence le fidèle
Trusty, mon chien de cour, dont j'ai raison de croire que les politesses
à mon égard avaient des principes plus désintéressés que celles d'aucune
des personnes qui m'aident à dépenser les revenus que je dois a la
libéralité du public.
Hélas! à l'avantage d'exciter cette sympathie chez soi sont attachés de
grands inconvéniens personnels.
Veux-tu me voir pleurer? pleure d'abord toi-même,
dit Horace; et véritablement je pleurerais quelquefois quand je songe
que mes jouissances domestiques, devenues des besoins par l'habitude,
ont été échangées pour les équivalens étrangers que le caprice et
l'amour de la nouveauté ont mis à la mode. Je ne puis m'empêcher
d'avouer que mon estomac, conservant ses goûts nationaux, soupire après
la bonne tranche de bœuf, apprêtée à la manière de Dolly, servie toute
chaude en sortant du gril, brune à l'extérieur, et devenant écarlate au
premier coup de couteau. Tous les mets délicats inscrits sur la _carte_
de Véry, et ses mille manières d'orthographier ses _bifsteks de mouton_
ne peuvent y suppléer. Ensuite le fils de ma mère n'a aucun goût pour
les libations claires; et aujourd'hui qu'on peut avoir la drèche presque
pour rien, je suis convaincu qu'une double mesure de John Barley-Corn[6]
doit avoir changé cette _pauvre créature domestique, la petite
bière_, en une liqueur vingt fois plus généreuse que ce breuvage acide et
sans force qu'on honore ici du nom de vin, quoique sa substance et ses
qualités la rendent plutôt semblable, à l'eau de la Seine. Les vins
français de première qualité sont assez bons; il n'y a rien à dire
contre le château-margot et le sillery; et cependant je ne puis oublier
la qualité généreuse de mon excellent vin vieux d'Oporto. Enfin,
jusqu'au garçon et à son chien, quoique ce soient tous deux des animaux
assez divertissans, et qu'ils fassent mille singeries qui ne laissent
pas d'amuser, cependant il y avait plus de franche gaieté dans le
clignement d'œil avec lequel notre vieux Packwood avait coutume
d'annoncer au village les nouvelles de la matinée, que toutes les
gambades d'Antoine ne pourraient en exprimer dans le cours d'une
semaine; et dans le mouvement de queue du vieux Trusty, il y avait plus
de sympathie humaine et canine, que dans la patience de son rival
Toutou, se fût-il tenu sur ses pattes de derrière pendant toute une
année.
Ces signes de repentir viennent peut-être un peu tard, et je conviens
(car je dois une franchise sans réserve à mon cher ami le public) qu'ils
ont été un peu accélérés par la conversion de ma nièce Christy à
l'ancienne foi papale, grâce à un certain prêtre madré de notre
voisinage; et par le mariage de ma tante Dorothée à un capitaine de
cavalerie à _demi-solde_, ci-devant membre de la Légion-d'Honneur, qui,
à ce qu'il nous assure, serait aujourd'hui officier-général, si notre
ancien ami Buonaparte avait continué à vivre et à triompher. Quant à
Christy, je dois avouer que la tête lui avait tellement tourné à
Édimbourg, en courant jusqu'à cinq routs[7] par nuit, que, quoique je me
méfiasse un peu des causes et des moyens de sa conversion, je ne fus pas
fâché de voir qu'elle commençait à envisager les choses sous un aspect
sérieux, n'importe de quelle manière. D'ailleurs la perte ne fut pas
très-grande pour moi, car le couvent m'en a débarrassé pour une pension
fort raisonnable. Mais le mariage terrestre de ma tante Dorothée était
une chose toute différente des épousailles spirituelles de ma nièce:
d'abord elle avait 2000 livres sterling, placées dans les trois pour
cent, et qui sont aussi-bien perdues pour ma famille que si l'on avait
fait un biffage général sur le grand livre de la dette publique; car qui
aurait cru que ma tante Dorothée se fût mariée? Bien plus, qui aurait
jamais pensé qu'une femme, ayant cinquante ans d'expérience, aurait
épousé un squelette français, dont les bras et les jambes, offrant les
mêmes dimensions, semblaient deux compas entr'ouverts, placés
perpendiculairement l'un sur l'autre, et tournant sur un pivot commun
tout juste assez fort pour figurer un corps? Tout le reste n'était que
moustaches, pelisses et pantalons. Elle aurait pu acheter un polk de
véritables cosaques en 1815, pour la moitié de la fortune qu'elle a
abandonnée à cet épouvantail militaire. Mais il est inutile d'en dire
davantage sur ce sujet, d'autant plus qu'elle en était venue au point de
citer Rousseau pour le sentiment:--qu'il n'en soit plus question.
Ayant ainsi expectoré ma bile contre un pays qui n'en est pas moins un
pays fort agréable, et auquel je n'ai nul reproche à faire, puisque
c'est moi qui l'ai cherché, et non lui qui m'a cherché, j'en viens au
but plus direct de cette Introduction. Si je ne compte pas trop, mon
cher public, sur la continuation de vos bonnes grâces (quoique, pour
dire la vérité, la constance et l'uniformité de goût soient des qualités
sur lesquelles ceux qui courtisent vos faveurs doivent à peine compter),
ce but pourra peut-être me dédommager des pertes et dommages que j'ai
essuyés en amenant ma tante Dorothée dans le pays des beaux sentimens,
des moustaches noires, des jambes fines, des gros mollets et des membres
sans corps; car je vous assure que le drôle, comme le disait mon ami
L***, est un vrai pâté d'abatis, tout ailerons et pattes. Si elle avait
choisi sur le contrôle de la demi-paie un montagnard écossais à grandes
phrases, ou un fils élégant de la verte Erin[8] je n'aurais pas dit un
seul mot; mais, de la manière dont l'affaire s'est arrangée, il est bien
difficile de se garantir d'un mouvement de rancune en voyant ma tante
dépouiller si gratuitement ses héritiers légitimes. Mais...--silence, ma
mauvaise humeur,--et offrons à notre cher public un sujet plus agréable
pour nous et plus intéressant pour les autres.
À force de boire le breuvage acide dont j'ai déjà parlé, et de fumer des
cigares, art dans lequel je ne suis pas novice, je parvins peu à peu,
tout en buvant et en fumant, à faire une sorte de connaissance avec _un
homme comme il faut_. Je veux dire qu'il était du petit nombre de ces
vieux échantillons de noblesse qu'on trouve encore en France, et qui,
comme ces statues antiques et mutilées, objets d'un culte suranné et
oublié, commandent encore un certain respect et une certaine estime,
même à ceux qui ne leur accordent volontairement ni l'un ni l'autre.
En fréquentant le café du village, je fus d'abord frappé de l'air
singulier de dignité et de gravité de ce vieux gentilhomme, de son
attachement constant pour les bas et les souliers, au mépris des
demi-bottes et des pantalons. Je remarquai la _croix de Saint-Louis_ à
sa boutonnière, et la petite cocarde blanche de son chapeau à bras. Il y
avait en lui quelque chose d'intéressant; et, d'ailleurs, sa gravité
semblait d'autant plus piquante au milieu de la vivacité de tous ceux
qui l'entouraient, comme l'ombre d'un arbre touffu frappe davantage les
regards dans un paysage éclairé par les rayons ardens du soleil. Je fis,
pour lier connaissance avec lui, les avances que le lieu, les
circonstances et les mœurs du pays autorisaient: c'est-à-dire, je me
plaçai près de lui; et, tout en fumant mon cigare d'un air calme et de
manière que chaque bouffée intermittente de fumée était presque
imperceptible, je lui adressai ce petit nombre de questions que partout,
et surtout en France, le savoir-vivre autorise un étranger à faire, sans
l'exposer au reproche d'impertinence. Le marquis de Haut-Lieu, car
c'était un marquis, fut aussi laconique et aussi sentencieux que la
politesse française le permettait; il répondit à toutes mes questions,
mais ne m'en fit aucune, et ne m'encouragea nullement à lui en adresser
d'autres.
La vérité était que, n'étant pas très-accessible pour les étrangers de
quelque nation qu'ils fussent, ni même pour ceux de ses compatriotes
qu'il ne connaissait pas, le marquis avait surtout une réserve toute
particulière à l'égard des Anglais. Ce sentiment pouvait être un reste
de l'ancien préjugé national; peut-être aussi venait-il de l'idée qu'il
avait conçue que l'Anglais est un peuple hautin, fier de sa bourse, et
pour qui le rang, joint à une fortune bornée, est un objet de dérision
autant que de pitié; ou peut-être enfin qu'en réfléchissant sur certains
événemens récens, il éprouvait, comme Français, quelque mortification,
même des succès qui avaient rétabli son Maître sur le trône, et qui lui
avaient rendu à lui-même des propriétés forts diminuées, d'ailleurs, et
un château dilapidé. Son aversion pourtant n'allait jamais au-delà de
cet éloignement pour la société des Anglais. Lorsque les affaires de
quelque étranger exigeaient l'intervention de son crédit, il l'accordait
toujours avec toute la courtoisie d'un gentilhomme français qui sait ce
qu'il se doit à lui-même et ce qu'il doit à l'hospitalité nationale.
Enfin, par quelque hasard, le marquis découvrit que l'individu qui
fréquentait depuis peu le même café que lui était Écossais, circonstance
qui milita puissamment en ma faveur. Il m'informa que quelques-uns de
ses ancêtres étaient d'origine écossaise; et il croyait même que sa
maison avait encore quelques parens dans ce qu'il lui plaisait d'appeler
la province de _Hanguisse_ en Écosse. La parenté avait été reconnue de
part et d'autre au commencement du siècle dernier; et, pendant son exil,
car on peut bien penser que le marquis avait joint les rangs de l'armée
de Condé et partagé les privations et les infortunes de l'émigration, il
avait eu l'envie une fois d'aller renouer connaissance avec ses parens
d'Écosse, et réclamer leur protection:--Mais, tout bien réfléchi, me
dit-il, il ne s'était pas soucié de se présenter à eux dans une
situation qui n'aurait pu leur faire que peu d'honneur, ou qu'ils
auraient pu regarder comme leur imposant quelque fardeau et leur faisant
même quelque honte; il avait donc cru que le mieux était de s'en
rapporter à la Providence, et de se tirer d'affaire comme il le
pourrait. Qu'avait-il fait pour cela? c'est ce que je n'ai pu savoir,
mais jamais rien, j'en suis sûr, capable de compromettre la loyauté de
cet excellent vieillard, qui soutint ses opinions et conserva sa loyauté
contre vent et marée, jusqu'à ce que le temps l'eût ramené, vieux et
indigent, dans un pays qu'il avait quitté à la fleur de l'âge, riche
alors et animé par un ressentiment qui se promettait une prompte
vengeance. J'aurais pu rire de quelques traits du caractère du marquis,
particulièrement de ses préjugés relativement à la noblesse et à la
politique, si je l'avais connu dans des circonstances plus prospères;
mais dans la position où il était, quand même ses préjugés n'auraient
pas eu une base honorable, quand ils n'auraient pas été purs de tout
motif bas et intéressé, on devait le respecter comme nous respectons le
confesseur et le martyr d'une religion qui n'est pas tout-à-fait la
nôtre.
Peu à peu, devenus bons amis, nous bûmes notre café, fumâmes notre
cigare, et prîmes notre _bavaroise_ ensemble pendant plus de six
semaines; des deux côtés, les affaires ne mirent pas grande interruption
à ce commerce. Ayant, non sans difficulté, trouvé la clef de ses
questions relativement à l'Écosse, grâce à une heureuse conjecture que
la province de Hanguisse ne pouvait être que notre comté d'Angus, je fus
en état de répondre d'une manière plus ou moins satisfaisante à tout ce
qu'il demanda sur les alliances qu'il avait dans ce pays: à ma grande
surprise, le marquis connaissait la généalogie de quelques-unes des
familles les plus distinguées de ce comté, beaucoup mieux que je
n'aurais pu m'y attendre.
De son côté, il éprouva tant de satisfaction de notre liaison, qu'il en
vint jusqu'à prendre la résolution de m'inviter à dîner au château de
Haut-Lieu, château très digne de ce nom, puisqu'il est situé sur une
hauteur qui commande les bords de la Loire. Cet édifice est à environ
trois milles du village où j'avais fixé mon domicile temporaire; et,
quand je le vis pour la première fois, je pardonnai aisément la
mortification qu'éprouvait le propriétaire en recevant un hôte dans
l'asile qu'il s'était formé au milieu des ruines du palais de ses
ancêtres. Avec une gaieté qui couvrait évidemment un sentiment plus
profond, il m'avait préparé peu à peu à la vue du lieu que je devais
visiter. Il en eut même tout le temps le jour qu'il me conduisit à cette
antique demeure, dans son petit cabriolet traîné par un grand cheval
normand.
Les restes du château de Haut-Lieu sont situés sur une belle colline qui
domine les bords de la Loire, et qui conduisait, divisée en diverses
terrasses, par des degrés en pierre, ornés de statues et d'autres
embellissemens artificiels, jusqu'au fleuve même. Toute cette décoration
architecturale, les parterres de fleurs odoriférantes et les bosquets
d'arbres exotiques avaient disparu depuis bien des années pour faire
place aux travaux plus profitables du vigneron. Cependant les terrasses
nivelées et les pentes artificielles, travaux exécutés trop solidement
pour pouvoir être détruits, subsistent encore, et prouvent combien l'art
avait été judicieusement employé pour embellir la nature.
Il est peu de ces maisons de plaisance parfaitement conservées
aujourd'hui; car l'inconstance de la mode a effectué en Angleterre le
changement total que la dévastation et la fureur populaire ont accompli
de l'autre côté du détroit. Quant à moi, je me contente de souscrire à
l'opinion du meilleur juge de notre temps[9], qui pense que nous avons
poussé à l'excès notre goût pour la simplicité, et que le voisinage
d'une habitation imposante exige des embellissemens plus recherchés que
ceux qu'on doit au gazon et aux sentiers sablés. Une situation
éminemment pittoresque serait peut-être dégradée par une tentative pour
y introduire des décorations artificielles; mais combien de sites où
l'intervention de plus d'ornemens d'architecture qu'il n'est d'usage
d'en employer aujourd'hui me semblerait indispensable pour racheter la
nudité uniforme d'une grande maison s'élevant solitairement au milieu
d'une pelouse de verdure, et qui ne paraît pas plus en rapport avec tout
ce qui l'environne, que si elle était sortie de la ville pour aller
prendre l'air.
Comment le goût vint à changer si subitement et si complètement, c'est
une circonstance assez singulière; et l'on ne peut l'expliquer que par
le principe d'après lequel, dans une comédie de Molière, les trois amis
du père lui recommandent un remède pour guérir la mélancolie de sa
fille, et qui est de remplir son appartement de tableaux, de tapisseries
ou de porcelaines, suivant le commerce différent que fait chacun de ces
donneurs de conseil[10]. En faisant l'application de ces motifs secrets
au cas dont il s'agit, nous découvrirons peut-être qu'autrefois
l'architecte traçait lui-même les jardins et les parterres qui
entouraient une maison; naturellement il déployait son art en y plaçant
des vases et des statues, en y distribuant des terrasses et des
escaliers garnis de balustrades ornées, tandis que le jardinier, placé à
un rang subordonné, faisait en sorte que le règne végétal se conformât
au goût dominant: pour y réussir, il taillait ses haies vives en
remparts avec des tours et des créneaux, et ses arbustes isolés comme
l'aurait fait un statuaire. Mais, depuis ce temps, la roue a tourné: le
jardinier décorateur, comme on l'appelle, est presque au niveau de
l'architecte; et de là vient l'usage libéral et excessif que le premier
fait de la pioche et de la hache, et l'ostentation avec laquelle le
second ne vise qu'à faire une _ferme ornée_, aussi conforme à la
simplicité que déploie la nature dans la contrée environnante, que cela
peut s'accorder avec l'agrément et la propreté nécessaires dans les
avenues de la résidence d'un riche propriétaire.
La célérité du cabriolet de monsieur le marquis avait été grandement
retardée par l'embonpoint de Jean-Roastbeef[11] que le cheval normand
maudissait probablement d'aussi bon cœur que son compatriote exécrait
autrefois l'obésité d'un stupide serf saxon; mais la digression que je
viens de terminer lui a donné le temps de gravir la colline par une
chaussée tournante, maintenant en fort mauvais état. Nous aperçûmes
enfin une longue file de bâtimens découverts et tombant en ruines, qui
tenaient à l'extrémité occidentale du château.
--M'adressant à un Anglais, me dit alors le marquis, je dois justifier
le goût de mes ancêtres, qui ont joint à leur château cette rangée
d'écuries; car je sais que, dans votre pays, on a coutume de les placer
à quelque distance. Mais ma famille mettait un orgueil héréditaire à ses
chevaux; et, comme mes aïeux aimaient à les aller voir fréquemment, ils
n'auraient pu le faire si commodément, s'ils les avaient éloignés
davantage. Avant la révolution, j'avais trente beaux chevaux dans ces
bâtimens ruinés.
Ce souvenir d'une magnificence passée lui échappa par hasard; car, en
général, il faisait très-rarement allusion à son ancienne opulence. Il
fit cette réflexion tout simplement, sans avoir l'air d'attacher de
l'importance à la fortune qu'il avait possédée autrefois, ou de demander
qu'on le plaignît de l'avoir perdue. Elle éveilla pourtant quelques
idées tristes, et nous gardâmes tous deux le silence pendant le peu de
temps que dura encore notre voyage.
En arrivant à la porte du château, je vis sortir d'une sorte de masure,
qui n'était qu'une partie de l'ancienne loge du portier, une paysanne
pleine de vivacité, dont les yeux étaient noirs comme du jais et
brillans comme des diamans. Elle vint à nous avec un sourire qui
laissait apercevoir des dents assez belles pour faire envie à bien des
duchesses, et elle tint la bride du cheval pendant que nous
descendions de cabriolet.
--Il faut que Madelon exerce aujourd'hui le métier de palefrenier, dit
le marquis en lui faisant un signe de tête gracieux, en retour de la
révérence profonde qu'elle avait adressée à monseigneur. Son mari est
allé au marché; et, quant à La Jeunesse, il a tant d'occupations, qu'il
en perd presque l'esprit.--Madelon était la filleule de mon épouse, et
destinée à être la femme de chambre de ma fille, continua le marquis
pendant que nous passions sous la porte principale, dont le cintre était
surmonté des armoiries mutilées des anciens seigneurs de Haut-Lieu et à
moitié cachées sous la mousse et le gramen, sans compter les branches de
quelques arbrisseaux sortis des fentes du mur.
Cette dernière phrase, qui me fit comprendre, en passant, que je voyais
en lui un époux, un père, privé de son épouse et de sa fille, augmenta
mon respect pour un infortuné vieillard que tout ce qui avait rapport à
sa situation actuelle devait, sans aucun doute, entretenir dans ses
réflexions mélancoliques. Après une pause d'un instant il continua d'un
ton plus gai.
--Mon pauvre La Jeunesse vous amusera, dit-il; et, soit dit en passant,
il a dix ans de plus que moi (le marquis en a plus de soixante), il me
rappelle un acteur du Roman comique, qui jouait lui seul dans toute une
pièce. Il prétend remplir à la fois les rôles de maître-d'hôtel, de chef
de cuisine, de sommelier, de valet de chambre, et de tous les
domestiques à la fois. Il me rappelle aussi quelquefois un personnage de
_la Bride_[12] _de Lammermoor_. Vous devez avoir lu ce roman, car c'est
l'ouvrage d'un de vos _gens de lettres qu'on appelle, je crois, le
chevalier Scott_.
--Oui, précisément; lui-même.--J'oublie toujours les mots qui commencent
par _cette lettre impossible_[13].
Cette observation écarta des souvenirs plus pénibles, car j'avais à
redresser mon ami français sur deux points. Je n'eus raison qu'avec
peine pour le premier; car le marquis, avec toute sa répugnance pour les
Anglais, ayant passé trois mois à Londres, prétendait que notre langue
n'offrait aucune difficulté qui pût l'arrêter un instant, et il en
appela à tous les dictionnaires, depuis le plus ancien jusqu'au plus
nouveau, pour prouver que _bride_ signifiait la bride d'un cheval. Son
scepticisme sur cette question de philologie était tel, que, lorsque je
me hasardai à lui dire que, dans tout le roman, il n'était pas une seule
fois question de bride, il rejeta gravement la faute de cette
inconséquence sur le malheureux auteur. J'eus ensuite la franchise de
l'informer, d'après des motifs que personne ne pouvait connaître comme
moi, que l'homme de lettres, mon compatriote, dont je parlerai toujours
avec le respect que méritent ses talens, n'était pas responsable des
ouvrages frivoles qu'il plaisait au public de lui attribuer avec trop de
générosité et de précipitation. Surpris par l'impulsion du moment,
j'aurais peut-être été plus loin, et confirmé ma dénégation par une
preuve positive, en lui disant que personne ne pouvait avoir écrit des
ouvrages dont j'étais l'auteur; mais le marquis m'épargna le désagrément
de me trahir ainsi, en me répliquant, avec beaucoup de sang-froid, qu'il
était charmé d'apprendre que de pareilles bagatelles n'avaient pas été
écrites par un homme de condition.
--Nous les lisons, ajouta-t-il, comme nous écoutons les plaisanteries
débitées par un comédien, ou comme nos ancêtres écoutaient celles d'un
bouffon de profession, dont ils s'amusaient, quoiqu'ils eussent été bien
fâchés de les entendre sortir de la bouche d'un homme qui aurait eu de
meilleurs droits pour être admis dans leur société.
Cette déclaration me rappela complètement à ma prudence ordinaire; et je
craignis tellement de me laisser surprendre, que je n'osai pas même
expliquer au digne aristocrate, mon ami, que l'individu qu'il avait
nommé devait son avancement, à ce que j'avais entendu dire, à certains
ouvrages qu'on pouvait, sans lui faire injure, comparer à des romans en
vers.
La vérité est qu'indépendamment de quelques autres préjugés injustes
auxquels j'ai déjà fait allusion, le marquis avait contracté une horreur
mêlée de mépris pour toute espèce d'écrivains, à l'exception peut-être
de ceux qui composent un volume in-folio sur la jurisprudence ou la
théologie; et il regardait l'auteur d'un roman, d'une nouvelle, d'un
poème, ou d'un ouvrage de critique, comme on regarde un reptile
venimeux, c'est-à-dire avec crainte et dégoût.--L'abus de la presse,
disait-il, surtout dans ses productions, les plus légères, a empoisonné
en Europe toutes les sources de la morale, et regagne encore peu à peu
une influence nouvelle après avoir été réduite au silence par le bruit
de la guerre.--Il regardait tous les écrivains, excepté ceux du plus
gros et du plus lourd calibre, comme dévoués à la mauvaise cause, depuis
Rousseau et Voltaire, jusqu'à Pigault-Lebrun et l'auteur des romans
écossais, quoiqu'il convînt qu'il les lisait pour passer le temps;
cependant, comme Pistol mangeant son poireau[14], il ne dévorait
l'histoire qu'en exécrant la tendance de l'ouvrage qui l'occupait. Cette
observation me fit reculer le franc aveu que ma vanité avait projeté de
faire, et j'amenai le marquis à de nouvelles remarques sur le château de
ses ancêtres.--Ici, me dit-il, était le théâtre sur lequel mon père
obtint plus d'une fois un ordre pour faire paraître quelques-uns des
principaux acteurs de la Comédie-Française, quand le roi et madame de
Pompadour venaient l'y voir, ce qui lui arriva plus d'une fois. Là-bas,
plus au centre, était la salle baronniale, où le seigneur exerçait sa
juridiction féodale, quand son bailli avait quelque criminel à juger,
car nous avions, comme vos anciens nobles écossais, le droit de haute et
basse justice, _fossa cum furcâ_, comme le disent les juristes. En
dessous est la chambre de la question, c'est-à-dire où l'on donnait la
torture; et véritablement je suis fâché qu'un droit si sujet à abus ait
jamais été accordé à personne. Mais, ajouta-t-il avec un air de dignité
que semblait même augmenter le souvenir des atrocités que ses ancêtres
avaient commises dans le souterrain dont il me montrait les soupiraux
grillés,--tel est l'effet de la superstition, que même encore
aujourd'hui, les paysans n'osent approcher de ces cachots dans lesquels
on dit que le courroux de mes aïeux commit plus d'un acte de cruauté.
Comme nous approchions de la fenêtre, et que je montrais quelque
curiosité de voir ce séjour de terreur, nous entendîmes sortir des
éclats de rire de cet abîme souterrain, et nous découvrîmes aisément
qu'ils partaient d'un groupe d'enfans qui s'étaient emparés de ce caveau
abandonné, pour y jouer à Colin-Maillard.
Le marquis fut un peu déconcerté, et il eut recours à sa tabatière; mais
il se remit sur-le-champ.--Ce sont les enfans de Madelon, dit-il, et ils
se sont familiarisés avec ces voûtes qui inspirent la terreur au reste
des habitans. D'ailleurs, pour vous dire la vérité, ces pauvres enfans
sont nés depuis l'époque des prétendues lumières qui ont banni la
superstition et la religion en même temps; cela me fait penser à vous
dire que c'est aujourd'hui _un jour maigre_. Je n'ai d'autres convives
que vous et le _curé_ de ma paroisse, et je ne blesserais pas volontiers
ses opinions. D'ailleurs, ajouta-t-il d'un ton plus ferme et perdant
toute contrainte: l'adversité m'a donné sur ce sujet d'autres idées que
celles qu'inspire la prospérité; et je remercie le ciel de ne pas rougir
en vous avouant que je suis les commandemens de mon Église.
Je me hâtai de lui répondre que, quoiqu'ils pussent différer de ceux de
la mienne, j'avais tout le respect convenable pour les réglemens
religieux de chaque communion chrétienne, sachant que nous nous
adressions au même Dieu, adoré d'après le même principe de la
rédemption, quoique sous des formes différentes; et que, s'il avait plu
au Tout-Puissant de ne pas permettre cette variété de cultes, nos
devoirs nous auraient été prescrits aussi distinctement qu'ils l'étaient
sous la loi de Moïse.
Le marquis n'avait pas l'habitude de secouer la main[15], mais en cette
occasion il saisit la mienne et la secoua cordialement. C'était
peut-être la seule manière qu'un zélé catholique pût ou dût employer
pour me faire sentir qu'il acquiesçait à mes sentimens.
Ces explications, ces remarques et celles auxquelles donnèrent encore
lieu les ruines étendues du château, nous occupèrent pendant deux ou
trois tours que nous fîmes sur la longue terrasse, et pendant un quart
d'heure que nous restâmes dans un petit pavillon, dont le toit en voûte
était encore en assez bon état, quoique le ciment fût détaché sur les
côtés.
--C'est ici, dit-il en reprenant le ton de la première partie de notre
entretien, que j'aime à venir m'asseoir à midi pour y trouver un abri
contre la chaleur, ou le soir pour voir les rayons du soleil couchant
s'éteindre dans les belles eaux de la Loire. C'est ici que, comme le dit
votre grand poète, avec lequel, quoique Français, je suis plus familier
que bien des Anglais, j'aime à m'asseoir,
Montrant le code d'une imagination douce et amère[16].
J'eus grand soin de ne pas protester contre cette variante d'un passage
bien connu de Shakspeare, car je présume que notre grand poète aurait
perdu quelque chose dans l'opinion d'un juge aussi délicat que le
marquis, si je lui avais prouvé que, suivant toutes les autres
autorités, il a écrit:
Ruminant les pensées d'une imagination douce et amère[17].
D'ailleurs notre première discussion littéraire me suffisait, étant
convaincu depuis long-temps (quoique je ne l'aie été que dix ans après
être sorti du collège d'Édimbourg) que l'art de la conversation ne
consiste pas à montrer des connaissances supérieures dans des objets de
peu d'importance, mais à augmenter, à corriger, à perfectionner ce qu'on
peut savoir, en profitant de ce que savent les autres... Je laissai donc
le marquis _montrer son code_ suivant son bon plaisir, et j'en fus
récompensé par une dissertation savante et bien raisonnée qu'il entama
sur le style fleuri d'architecture introduit en France pendant le
dix-septième siècle. Il en démontra le mérite et les défauts avec
beaucoup de goût; et après avoir ainsi parlé de sujets semblables à
celui qui m'a fait faire une digression quelques pages plus haut, il fit
en leur faveur un appel d'un autre genre, fondé sur les idées que leur
vue faisait naître.
--Qui pourrait détruire sans remords les terrasses du château de Sully?
me dit-il. Pouvons-nous les fouler aux pieds sans nous rappeler cet
homme d'état aussi distingué par une intégrité sévère que par la force
et l'infaillible sagacité de son jugement? Si elles étaient moins
larges, moins massives, ou si l'uniformité solennelle en était
dénaturée, pourrions-nous supposer qu'elles furent le théâtre de ses
méditations, patriotiques? Pouvons-nous nous figurer le duc sur un
fauteuil, la duchesse sur un _tabouret_, dans un salon moderne, donnant
des leçons de courage et de loyauté à leurs fils, de modestie et de
soumission à leurs filles, celles d'une morale rigide aux uns et aux
autres, tandis qu'un cercle de jeune noblesse les écoute avec attention,
les yeux modestement baissés, sans parler, sans s'asseoir, à moins de
l'ordre exprès donné par Sully lui-même? Non, monsieur, détruisez le
pavillon royal dans lequel cette édifiante scène de famille se passait,
et vous éloignez de l'esprit la vraisemblance et la vraie couleur d'un
tel tableau. Pouvez-vous vous figurer ce pair, ce patriote distingué, se
promenant dans un jardin à l'anglaise? Autant vaudrait vous le
représenter en frac bleu et en gilet blanc, et non avec son habit à la
Henri IV et _son chapeau à plumes_. Comment aurait-il pu se mouvoir dans
le labyrinthe tortueux de ce que vous avez appelé une _ferme ornée_, au
milieu de son cortège ordinaire de deux files de gardes suisses? En vous
rappelant sa figure, sa barbe, ses _haut-de-chausses à canon_, attachés
à son justaucorps par mille _aiguillettes_ et nœuds de rubans, si votre
imagination se le représente dans un jardin moderne, en quoi le
distinguerez-vous d'un vieillard en démence qui a la fantaisie de porter
le costume de son trisaïeul, et qu'un détachement de gendarmes conduit à
une _maison de fous_? Mais, si elle existe encore, contemplez la longue
et magnifique terrasse où le loyal, le grand Sully, avait coutume de se
promener solitairement deux fois par jour, en méditant sur les plans que
son patriotisme lui inspirait pour la gloire de la France, ou lorsqu'à
une époque plus avancée et plus triste de sa vie, il rêvait
douloureusement au souvenir de son maître assassiné, et au destin de son
pays déchiré par des factions; jetez sur ce noble arrière-plan d'arcades
des vases, des urnes, des statues, tout ce qui peut annoncer la
proximité d'un palais ducal, et le tableau sera d'accord dans toutes ses
parties avec la noble figure du grand homme. Les factionnaires portant
l'arquebuse, placés aux extrémités de cette longue terrasse bien
nivelée, annoncent la présence du souverain féodal; sa garde d'honneur
le précède et le suit avec la hallebarde haute, l'air martial et
imposant, comme si l'ennemi était en présence; tous semblent animés de
la même âme que leur noble chef, mesurant leurs pas sur les siens,
marchant quand il marche, s'arrêtant quand il s'arrête, observant même
ses légères irrégularités de marche et ses haltes d'un instant,
occasionnées par ses réflexions; tous exécutant avec une précision
militaire les évolutions requises devant et derrière celui qui semble le
centre et le ressort de leurs rangs, comme le cœur donne la vie et
l'énergie au corps humain. Si vous riez d'une promenade si peu conforme
à la liberté frivole des mœurs modernes, ajouta le marquis en me
regardant comme s'il eût voulu lire dans le fond de mes pensées,
pourriez-vous vous décider à détruire cette autre terrasse que foula aux
pieds la séduisante marquise de Sévigné, et au souvenir de laquelle
s'unissent tant de souvenirs éveillés par de nombreux passages de ses
lettres délicieuses?
Un peu fatigué de la longue tirade du marquis, dont le but était
certainement de faire valoir les beautés naturelles de sa propre
terrasse, qui, malgré son état de dilapidation, n'avait pas besoin d'une
recommandation si solennelle, j'informai mon ami que je venais de
recevoir d'Angleterre le journal d'un voyage fait dans le midi de la
France par un jeune étudiant d'Oxford, mon ami, poète, dessinateur, et
fort instruit, dans lequel il donne une description intéressante et
animée du château de Grignan, demeure de la fille chérie de madame de
Sévigné, et où elle résidait elle-même fréquemment. J'ajoutai que
quiconque lirait cette relation, et ne serait qu'à quarante milles de
cet endroit, ne pourrait se dispenser d'y faire un pèlerinage. Le
marquis sourit, parut très-content, me demanda le titre de cet ouvrage,
et écrivit sous ma dictée: _Itinéraire d'un voyage fait en Provence et
sur les bords du Rhône, en_ 1819, par John Hughes, maître ès-arts du
collège Oriel, à Oxford. Il ajouta qu'il ne pouvait maintenant acheter
des livres pour le château, mais qu'il en recommanderait l'achat au
libraire chez lequel il était abonné dans la ville voisine.--Mais,
ajouta-t-il, voici le curé qui arrive pour couper court à notre
discussion, et je vois La Jeunesse tourner autour du vieux portique, sur
la terrasse, pour aller sonner la cloche du dîner, cérémonie assez
inutile pour appeler trois personnes; mais je crois que le brave
vieillard mourrait de chagrin si je lui disais de s'en dispenser. Ne
faites pas attention à lui en ce moment, attendu qu'il désire
s'acquitter incognito du service des départemens inférieurs; quand il
aura sonné la cloche, il paraîtra dans tout son éclat en qualité de
majordome.
Tandis que le marquis parlait ainsi, nous avancions vers la partie
orientale du château, seule partie de cet édifice qui fût encore
habitable.
--_La bande-noire_, me dit-il, en dévastant le reste du château pour en
prendre le plomb, le bois et les autres matériaux, m'a rendu un service
sans le vouloir; celui de le réduire à des dimensions plus convenables à
la fortune du propriétaire actuel. La chenille a encore trouvé de quoi
placer sa chrysalide dans la feuille: peu lui importe quels sont les
insectes qui ont dévoré le reste du buisson.
À ces mots nous arrivâmes à la porte. La Jeunesse nous y attendait avec
un air respectueux et empressé, et sa figure, quoique sillonnée de mille
rides, était prête à répondre par un sourire à chaque mot que son maître
lui adressait avec bonté; ses lèvres laissaient voir alors deux rangs
entiers de dents blanches qui avaient résisté à l'âge et aux maladies.
Ses bas de soie bien propres, si souvent lavés qu'ils en avaient pris
une teinte jaunâtre, sa queue nouée avec une rosette, les deux boucles
de cheveux blancs qui accompagnaient ses joues maigres, son habit
couleur de perle, sans collet; le solitaire qu'il avait au doigt, son
jabot, ses manchettes, et son _chapeau à bras_, tout annonçait que La
Jeunesse avait regardé l'arrivée d'un convive au château comme un
événement extraordinaire et qui exigeait qu'il déployât lui-même toute
la magnificence et tout l'éclat de son service.
En considérant ce bizarre mais fidèle serviteur du marquis, des préjugés
duquel il héritait sans doute comme de ses vieux habits, je ne pus
m'empêcher de reconnaître la ressemblance qui existait, ainsi que
l'avait dit son maître, entre lui et mon Caleb, le fidèle écuyer du
maître de Ravenswood. Mais un Français, un vrai Jean-fait-tout par
nature, peut seul se charger d'une multitude de fonctions et y suffire
avec plus d'aisance et de souplesse qu'on ne pourrait l'attendre de la
lenteur imperturbable d'un Écossais. Supérieur à Caleb par la dextérité,
sinon par le zèle, La Jeunesse semblait se multiplier suivant
l'occasion, et il s'acquittait de ses divers emplois avec tant
d'exactitude et de célérité, qu'un domestique de plus aurait été
complètement superflu.
Le dîner surtout fut exquis. La soupe, quoique maigre, épithète que les
Anglais emploient avec dérision[18], avait un goût délicieux, et la
matelote de brochet et d'anguille me réconcilia, quoique Écossais, avec
ce dernier poisson. Il y avait même un petit bouilli pour _l'hérétique_,
et la viande était cuite si à propos, qu'elle conservait tout son jus et
était aussi tendre que délicate. Deux autres petits plats non moins bien
apprêtés servaient d'accompagnement au potage; mais ce que le vieux
maître d'hôtel regardait comme _le nec plus ultra_ de son savoir-faire,
et qu'il plaça sur la table d'un air satisfait de lui-même et en me
regardant avec un sourire, comme pour jouir de ma surprise, ce fut un
énorme plat d'épinards, ne formant pas une surface plane comme ceux qui
sortent des mains sans expérience de nos cuisiniers anglais[19], mais
offrant à l'œil des coteaux et des vallées où l'on découvrait un noble
cerf poursuivi par une meute de chiens et par des cavaliers portant des
cors, des fouets, et armés de couteaux de chasse; cerf, chiens,
chasseurs, tout était fait de pain artistement taillé, puis grillé et
frit dans du beurre. Jouissant des éloges que je ne manquai pas de
donner à ce chef-d'œuvre, le vieux La Jeunesse avoua qu'il lui avait
coûté près de deux jours de travail pour le porter à sa perfection; et
voulant en donner l'honneur à qui de droit, il ajouta qu'une conception
aussi brillante ne lui appartenait pas en entier; que Monseigneur avait
eu la bonté de lui donner quelques idées fort heureuses, et avait même
daigné l'aider à les mettre à exécution, en taillant de ses propres
mains quelques-unes des principales figures.
Le marquis rougit un peu de cet éclaircissement, dont il aurait
probablement dispensé volontiers son majordome; mais il avoua qu'il
avait voulu me surprendre en me mettant sous les yeux une scène tirée
d'un poème qui avait eu du succès dans mon pays, _milady Lac_[20]. Je
lui répondis qu'un cortège si splendide retraçait une grande chasse de
Louis XIV, plutôt que celle d'un pauvre roi d'Écosse, et que le paysage
en épinards ressemblait à la forêt de Fontainebleau, plutôt qu'aux
montagnes sauvages de Callender. Il me fit une gracieuse inclination de
tête en réponse à ce compliment, et reconnut que le souvenir de
l'ancienne cour de France, quand elle était dans toute sa splendeur,
pouvait bien avoir égaré son imagination. La conversation tomba bientôt
sur d'autres objets.
Le dessert était excellent. Le fromage, les fruits, les olives, les
cerneaux et le délicieux vin blanc étaient _impayables_ chacun dans son
genre: aussi le bon marquis remarqua, avec un air de satisfaction
sincère, que son convive y faisait honneur très-cordialement.
--Après tout, me dit-il, et cependant ce n'est qu'avouer une faiblesse
presque ridicule, je ne puis m'empêcher d'être charmé de pouvoir encore
offrir à un étranger une sorte d'hospitalité qui lui semble agréable.
Croyez-moi, ce n'est pas tout-à-fait par orgueil que nous autres,
_pauvres revenans_, nous menons une vie si retirée, et voyons si peu de
monde. Il est vrai qu'on n'en voit que trop parmi nous qui errent dans
les châteaux de leurs pères, et qu'on prendrait plutôt pour les esprits
des anciens propriétaires que pour des êtres vivans rétablis dans leurs
possessions. Cependant c'est pour vous-mêmes, plutôt que pour épargner
notre susceptibilité, que nous ne recherchons pas la société des
voyageurs de votre pays. Nous nous sommes mis dans l'idée que votre
nation opulente tient particulièrement _au faste et_ à la _grande chère;_
que vous aimez à avoir toutes vos aises, toutes les jouissances
possibles; or, les moyens qui nous restent pour vous bien accueillir
sont généralement si limités, que nous sentons que toute dépense et
toute ostentation nous sont interdites. Personne ne se soucie d'offrir
ce qu'il a de mieux, quand il a raison de croire que ce mieux ne fera
pas plaisir; et, comme beaucoup de vos voyageurs publient le journal de
leur voyage, on n'aime guère à voir le pauvre dîner qu'on a pu donner à
quelque milord anglais figurer éternellement dans un livre.
J'interrompis le marquis pour l'assurer que, si jamais je publiais une
relation de mon voyage, et que j'y parlasse du dîner qu'il venait de me
donner, ce ne serait que pour le citer comme un des meilleurs repas que
j'eusse faits de ma vie. Il me remercia de ce compliment par une
nouvelle inclination de tête, et dit qu'il fallait que je ne partageasse
guère le goût national, ou que ce qu'on en disait fût grandement
exagéré; il me remerciait de lui avoir montré la valeur des possessions
qui lui restaient; _l'utile_ avait sans doute survécu au _somptueux_ à
Haut-Lieu comme ailleurs; les grottes, les statues, la serre chaude,
l'orangerie, le temple, la tour, avaient disparu; mais les vignobles, le
potager, le verger, l'étang, existaient encore, et il était charmé de
voir que leurs productions réunies eussent suffi à composer un repas
trouvé passable par un Anglais. J'espère seulement, ajouta-t-il, que
vous me prouverez que vos complimens sont sincères, en acceptant
l'hospitalité au château de Haut-Lieu, toutes les fois que vous n'aurez
pas d'engagemens préférables pendant votre séjour dans ces environs.
Je me rendis bien volontiers à une invitation faite d'une manière si
gracieuse, qu'il semblait qu'en l'acceptant j'obligeasse celui qui la
faisait.
La conversation tomba alors sur l'histoire du château et de ses
environs; sujet qui plaçait le marquis sur son terrain, quoiqu'il ne fût
ni grand antiquaire, ni même très-profond historien dès qu'il ne
s'agissait plus de sa propriété. Mais le curé était l'un et l'autre,
homme aimable, de plus causant fort bien, plein de prévenance, et
mettant dans ses communications cette politesse aisée qui m'a paru être
le caractère distinctif des membres du clergé catholique, quel que soit
leur degré d'instruction. Ce fut de lui que j'appris qu'il existait
encore au château de Haut-Lieu le reste d'une fort belle bibliothèque.
Le marquis leva les épaules, tandis que le curé parlait ainsi, porta les
yeux de côté et d'autre, et parut éprouver de nouveau ce léger embarras
qu'il avait montré involontairement quand La Jeunesse avait jasé de
l'intervention de son maître dans les arrangemens de la cuisine.
--Je vous ferais voir mes livres bien volontiers, me dit-il; mais ils
sont en si mauvais état, et dans un tel désordre, que je rougis de les
montrer à qui que ce soit.
--Pardon, monsieur le marquis, dit le curé; mais vous savez que vous
avez permis au docteur Dibdin, le célèbre bibliomane anglais, d'examiner
ces précieux restes, et vous n'oubliez pas quel éloge il en a fait.
--Pouvais-je en agir autrement, mon cher ami? répondit le marquis: on
avait fait au docteur des rapports exagérés sur le mérite des restes de
ce qui avait été autrefois une bibliothèque. Il s'était établi dans
l'auberge voisine du château, déterminé à emporter sa pointe, ou à
mourir sous les murailles. J'avais même ouï dire qu'il avait mesuré
trigonométriquement la hauteur de la petite tour, afin de se pourvoir
d'échelles pour l'escalader. Vous n'auriez pas voulu que je réduisisse
un respectable docteur en théologie, quoique membre d'une communion
différente de la nôtre, à commettre cet acte de violence; ma conscience
en aurait été chargée.
--Mais vous savez aussi, monsieur le marquis, reprit le curé, que le
docteur Dibdin fut si courroucé de la dilapidation que votre
bibliothèque avait soufferte, qu'il avoua qu'il aurait voulu être armé
des pouvoirs de notre Église pour lancer un anathème contre ceux qui en
avaient été coupables.
--Je présume, répliqua notre hôte, que son ressentiment était
proportionné à son désappointement.
--Pas du tout! s'écria le curé; car il parlait avec tant d'enthousiasme
de la valeur de ce qui vous reste, que je suis convaincu que, s'il
n'avait cru devoir céder à vos instantes prières, le château de
Haut-Lieu aurait occupé au moins vingt pages dans le bel ouvrage dont il
nous a envoyé un exemplaire, et qui sera un monument durable de son zèle
et de son érudition[21].
--Le docteur Dibdin est la politesse même, dit le marquis; et, quand
nous aurons pris notre café (le voici qui arrive), nous nous rendrons à
la petite tour. Comme monsieur n'a pas méprisé mon humble dîner,
j'espère qu'il aura la même indulgence pour une bibliothèque en
désordre; et je m'estimerai heureux s'il y trouve quelque chose qui
puisse l'amuser. D'ailleurs, mon cher curé, vous avez tous les droits
possibles sur ces livres, puisque, sans votre intervention, leur
propriétaire ne les aurait jamais revus.
Quoique ce dernier acte de politesse lui eût été en quelque sorte
arraché malgré lui par le curé, et que le désir de cacher la nudité de
son domaine et l'étendue de ses pertes parussent toujours lutter contre
sa disposition naturelle à obliger, il me fut impossible de prendre sur
moi de ne pas accepter une offre que les règles strictes de la civilité
auraient peut-être dû me faire refuser. Mais renoncer à voir les restes
d'une collection assez curieuse pour avoir inspiré au docteur Dibdin le
projet de recourir à une escalade, c'eût été un acte d'abnégation dont
je ne me sentis pas la force.
Cependant La Jeunesse avait apporté le café tel qu'on n'en boit que sur
le continent[22], sur un plateau couvert d'une serviette, afin qu'on pût
croire qu'il était d'argent, _et du pousse-café_ de la Martinique dans
un porte-liqueurs qui était certainement de ce métal. Notre repas ainsi
terminé, le marquis me fit monter par un escalier dérobé. Je fus
introduit dans une grande galerie, de forme régulière, et qui avait près
de cent pieds de longueur, mais tellement dilapidée et ruinée, que je
tins constamment mes yeux fixés sur le plancher, de crainte que mon hôte
ne se crût obligé de faire une apologie pour tous les tableaux délabrés,
les tapisseries tombant en lambeaux, et, ce qui était encore pire, les
fenêtres brisées par le vent.
--Nous avons tâché de rendre la petite tour un peu plus habitable, me
dit le marquis en traversant à la hâte ce séjour de désolation. C'était
ici autrefois la galerie de tableaux; et dans le boudoir qui est à
l'autre bout, et qui sert à présent de bibliothèque, nous conservions
quelques tableaux précieux de chevalet, dont la dimension exigeait qu'on
les considérât de plus près.
En parlant ainsi, il écarta un pan de la tapisserie déjà mentionnée, et
nous entrâmes dans l'appartement dont il venait de parler.
C'était une salle octogone, répondant à la forme extérieure de la petite
tour dont elle occupait l'intérieur. Quatre des côtés étaient percés de
croisées garnies de petits vitraux semblables à ceux qu'on voit dans les
églises, et chacune de ces fenêtres offrait un point de vue magnifique
sur la Loire et sur toute la contrée à travers laquelle serpente ce
fleuve majestueux. Les vitraux étaient peints; et les rayons du soleil
couchant, qui brillaient de tout leur éclat à travers deux de ces
croisées, montraient un assemblage d'emblèmes religieux et d'armoiries
féodales qu'il était presque impossible de regarder sans être ébloui.
Mais les deux autres fenêtres, n'étant plus exposées à l'influence de
cet astre, pouvaient être contemplées avec plus de facilité; on devinait
qu'elles étaient garnies de vitraux qui, dans l'origine, ne leur avaient
pas été destinés. J'appris ensuite qu'ils avaient appartenu à la
chapelle du château, avant qu'elle eût été profanée et pillée. Le
marquis s'était amusé, pendant plusieurs mois, à accomplir ce
_rifacimento_ avec l'aide du curé et de l'universel La Jeunesse; et,
quoiqu'ils n'eussent fait qu'assembler des fragmens souvent fort petits,
cependant les vitraux peints, à moins, qu'on ne les examinât de
très-près et d'un œil d'antiquaire, produisaient un effet fort
agréable.
Les côtés de l'appartement qui n'avaient pas de fenêtres étaient, à
l'exception de l'espace nécessaire pour la petite porte, garnis
d'armoires à tablettes, en bois de noyer parfaitement sculpté, et à qui
le temps avait donné une couleur foncée de châtaigne mûre. Quelques-unes
étaient en bois blanc, et elles avaient été faites récemment pour
suppléer au déficit occasionné par la dévastation. Sur ces tablettes
étaient déposés les restes précieux échappés au naufrage d'une
magnifique bibliothèque.
Le père du marquis avait été un homme instruit, et son aïeul s'était
rendu célèbre par l'étendue de ses connaissances, même à la cour de
Louis XIV, où la littérature était, en quelque sorte, regardée comme un
objet à la mode. Ces deux seigneurs, dont la fortune était considérable,
et qui s'étaient libéralement livrés à leur goût, avaient fait de telles
augmentations à une ancienne bibliothèque gothique fort curieuse, qui
leur venait de leurs ancêtres, qu'il existait en France peu de
collections de livres qu'on pût comparer à celle du château de
Haut-Lieu. Elle avait été complètement dispersée par suite d'une
tentative mal avisée faite par le marquis actuel, en 1790, pour dissiper
un rassemblement révolutionnaire. Heureusement le curé, qui par sa
conduite charitable et modérée, et par ses vertus évangéliques, avait
beaucoup de crédit sur l'esprit des paysans du voisinage, obtint de
plusieurs d'entre eux, pour quelques sous, et souvent même pour un petit
verre d'eau-de-vie, des ouvrages qui avaient coûté des sommes
considérables, et dont les coquins qui avaient pillé le château
s'étaient emparés uniquement par envie de mal faire. Ce digne
ecclésiastique avait ainsi racheté un aussi grand nombre de livres de
son seigneur, que sa petite fortune le lui permettait; et c'était grâce
à ce soin généreux qu'ils étaient retournés dans la petite tour où je
les trouvai. On ne peut donc pas être surpris qu'il fût fier et charmé
de montrer aux étrangers la collection dont il était le restaurateur.
En dépit des volumes dépareillés et mutilés, et de toutes les autres
mortifications qu'un amateur éprouve quand il visite une bibliothèque
mal tenue, il se trouvait dans celle de Haut-Lieu beaucoup d'ouvrages
faits, comme le dit Bayes[23], pour surprendre et enchanter le
bibliomane; et, comme le docteur Ferrier le dit avec toute la
sensibilité d'un amateur, on y voyait un grand nombre de ces ouvrages
rares et curieux,
De ces petits formats jadis dorés sur tranche,
des missels richement enluminés, des manuscrits de 1380, de 1320, ou
même de plus ancienne date; enfin, des ouvrages imprimés en caractères,
gothiques pendant le quinzième et le seizième siècle. Mais j'ai dessein
d'en rendre un compte plus détaillé, si je puis en obtenir la permission
du marquis.
En attendant, il me suffira de dire qu'enchanté du jour que j'avais
passé à Haut-Lieu, j'y fis de fréquentes visites, et que la clef de la
tour octogone était toujours à ma disposition. Ce fut alors que je me
pris d'une belle passion pour une partie de l'histoire de France que je
n'avais jamais suffisamment étudiée, malgré l'importance de ses rapports
avec celle de l'Europe en général, et quoique traitée par un ancien
historien inimitable[24]. En même temps, pour satisfaire les désirs de
mon digne hôte, je m'occupai de temps en temps de quelques mémoires de
sa famille qui avaient été heureusement conservés, et contenant des
détails curieux sur l'alliance de cette maison avec une famille
écossaise, alliance à laquelle j'avais dû, dans l'origine, les bonnes
grâces du marquis de Haut-Lieu.
Je méditai sur cet objet, _more meo_, jusqu'à l'instant où je quittai la
France pour aller retrouver le roasbeef et le feu de houille de la
Grande-Bretagne; ce qui n'eut lieu qu'après que j'eus mis en ordre ces
réminiscences gauloises. Enfin le résultat de mes méditations prit la
forme dont mes lecteurs pourront juger dans un instant, si cette préface
ne les épouvante pas.
Que le public accueille cet ouvrage avec bonté, et je ne regretterai pas
mon absence momentanée de mon pays.