Plusieurs autres bâtiments, selon toute vraisemblance, s'y s

LES BEAUX VOYAGES

[Illustration]

EN ALSACE

_LE LIVRE EN COULEURS_

COLLECTIONS DES LIVRES EN COULEURS POUR LA JEUNESSE

_Reliés et Ornés de nombreuses Planches artistiques en Couleurs_

_Volumes in 8º (20 × 14 ½), Reliés Toile, Illustrés de 12 Planches en

Couleurs, photographiées directement_

“LES BEAUX VOYAGES”

EN CHINE

LE MAROC

AUX INDES

EGYPTE

AU JAPON

LA RUSSIE

INDO-CHINE

ESPAGNE

_Énormes Volumes, Riche Reliure, Tranches Dorées, Illustrés de 12

Planches en Couleurs et de nombreuses Planches en Noir_

“CONTES ET NOUVELLES”

LA GUERRE AUX FAUVES

LES PETITS AVENTURIERS EN AMERIQUE

LA CASE DE L'ONCLE TOM (EN 2 VOLUMES)

UN TOUR EN MÉLANÉSIE

ROMANS DU FOND DE LA MER

VOYAGES DE GULLIVER (EN 2 VOLUMES)

ÉRIC

_LES ARTS GRAPHIQUES, 3 RUE DIDEROT, VINCENNES_

[Illustration: STRASBOURG.]

LES BEAUX VOYAGES

EN ALSACE

PAR

ANDRÉ LICHTENBERGER

Orné de douze planches

en couleurs et une carte

LES ARTS GRAPHIQUES

Éditeurs

3 RUE DIDEROT, VINCENNES

1912

[Illustration: CARTE D'ALSACE]

AVANT-PROPOS

L'automne dernier un capitaine posait cette question à cinquante

conscrits: “Qu'est-ce que l'Alsace?” Trente-huit répondirent à peu près

convenablement. Douze, c'est-à-dire le quart, ignoraient de quoi il

s'agissait. Peut-être que cette ignorance est regrettable à toutes

sortes d'égards et même un peu déshonorante.

Puisse ce petit livre dénué de toute autre ambition faire revivre à ceux

qui connaissent l'Alsace quelques-unes de leurs impressions; puisse-t-il

donner aux autres une idée sommaire de ce qu'elle nous suggère, faire

entrevoir au moins le charme si particulier de cette région qui nous

tient de si près par tant de liens.

S'il y réussit tant soit peu, c'est peut-être à cause de tout ce que les

voix multiples qui montent de cette terre ajoutent à celle de l'auteur.

Il tient aussi à associer dans sa reconnaissance tant d'écrivains, sans

cesse plus nombreux, qui chacun pour sa part nous ont rendu plus proches

l'âme et la vie de l'Alsace. Grâces soient rendues aux vivants et aux

morts: aux historiens et aux érudits tels que MM. Charles Grad, Rodolphe

Reuss, Georges Delahache, Charles Gérard; aux purs littérateurs tels que

MM. Maurice Barrès, Edouard Schuré, Georges Ducrocq, Paul Acker, Carlos

Fischer; à tant d'écrivains, de connaisseurs, d'amateurs pieux, de

lettrés délicats dont les travaux ou les conseils m'ont facilité la

tâche: Mesdames Marie Diémer, Gévin-Cassal, E. Herrmann, Röhrich, E.

Wust, MM. Bucher, Dollinger, Maurice Engelhardt, Florent-Matter, H.

Haug, Kaufmann, Laugel, Stœber, etc. Et je ne veux pas oublier ces deux

périodiques admirables entre tous: _La Revue Alsacienne Illustrée_ et

_Les Marches de l'Est_.

C'est à ces sources, à bien d'autres encore que j'ai puisé; c'est à

elles que ce petit livre doit ce qu'il peut avoir de bon.

A. L.

EN ALSACE

CHAPITRE I

L'ALSACE: UN COUP D'ŒIL DANS L'HISTOIRE

Vous importe-t-il énormément de savoir l'origine exacte du mot Alsace?

J'espère que non, car il me faut vous avouer qu'elle est encore

douteuse. Pour certains “Ellsass” signifie pays de l'Ill; pour d'autres

les appellations Alesacianes, Alisâzas, Elisâsun, étaient employées par

les Alamans pour désigner la région et les peuplades de la rive gauche

du Rhin. Dans le doute, évitons de nous prononcer. Si nous ne

connaissons pas le mot, nous connaissons au moins la chose:

approximativement, l'Alsace est comprise entre la ligne des Vosges et le

Rhin, la trouée de Belfort et le cours de la Lauter. Sa superficie est

d'environ 800,000 hectares.

La légende, qui se souvient sans doute de la géologie, nous affirme

qu'elle fut d'abord un lac où s'épanouissait une vie mystérieuse. Il

s'écoula. Dans le sol fertile et dans les vallées, les hommes se

multiplièrent. Avaient-ils ou non le crâne allongé? Grave question qui

passionne d'autres que les anthropologues. De là dépend, paraît-il, si

les populations premières de l'Alsace sont d'origine celte ou

germanique.

Ce qui est vraisemblable, c'est que ces “murs païens,” ces monuments

cyclopéens de grosses pierres non cimentées, dont aujourd'hui encore

nous trouvons les traces dans les Vosges, furent bâtis par les

autochtones pour se défendre contre les barbares de l'Est. Les premiers

textes historiques où il est question de l'Alsace nous la montrent ce

qu'elle demeurera: le point de contact, c'est-à-dire souvent le champ de

bataille entre la civilisation celto-latine et la Germanie. En 58 avant

Jésus-Christ, Jules César, appelé par les indigènes, y défait Arioviste

près de Rougemont sur les bords de la rivière de Saint-Nicolas. La voici

province romaine; elle le restera quatre cents ans: la multiplicité des

noms de lieu et des ruines atteste la profondeur de l'empreinte reçue.

En 403, les Romains évacuèrent l'Alsace. Ce fut l'invasion des Alamans.

Les Francs les soumirent. Pendant plusieurs siècles, le duché d'Alsace

se rattacha à l'Austrasie, c'est-à-dire à la monarchie mérovingienne. A

la fin du IXe siècle elle échoit à Louis Germanique, et, pour longtemps,

elle est entraînée dans l'orbe du St. Empire romain germanique.

Le moyen-âge est pour l'Alsace une période troublée et féconde. Sous la

suzeraineté plus ou moins nominale de l'empereur qui est loin, une vie

locale active, sinon toujours pacifique, s'y développe. Des châteaux

fortifiés, des donjons, des monastères, des églises se dressent de

toutes parts. La population des villes profite des querelles des grands

pour revendiquer ses droits. En vain de fréquentes invasions, en vain

des luttes intestines bouleversent sans cesse le pays. Une race solide

s'y constitue avec une civilisation originale, un développement de

richesse matérielle et artistique qui est bien à elle. Favorablement

accueilli à Mulhouse et à Strasbourg, le protestantisme y accroît

l'esprit démocratique. Des relations amicales relient les villes libres

de la plaine de l'Ill aux républiques suisses; une anecdote célèbre les

symbolise: celle de la bouillie chaude envoyée par la municipalité de

Zurich à celle de Strasbourg et mangée tiède encore à son arrivée, tant

la distance était brève et rapides les communications.

Au début du XVIIe siècle, la guerre de Trente ans est l'occasion de

ravages atroces. Aussi l'hostilité grandit contre la domination

autrichienne, et l'Alsace adhère en majeure partie à cette coalition des

petits États protestants qui font bloc avec la France et la Suède contre

la monarchie des Habsbourg.

Est-il exact qu'au lit de mort du père Joseph le cardinal de Richelieu

se soit précipité pour encore annoncer à son “Éminence grise” la

nouvelle si ardemment souhaitée: “Père Joseph, Brisach est à nous!”

L'histoire le nie; mais l'instant était proche où l'Alsace allait être

absorbée dans la monarchie française.

Le traité de Westphalie (1648) transporte à Louis XIV les droits

complexes que l'empereur avait sur elle. Avec une activité habile et

tenace, laissant subsister une vie locale indépendante, ses intendants

transforment ce lien assez vague en une incorporation effective.

L'annexion de Strasbourg en 1681, celle de Mulhouse au siècle suivant

marquent des étapes décisives. L'assimilation est rapide, presque

instantanée. Strasbourg fait à Louis XV durant la guerre de la

succession d'Autriche un accueil enthousiaste et célèbre avec pompe en

1781 le centenaire de sa réunion à la France. La Révolution de 1789

cimente l'union d'une manière définitive. Dès ses débuts l'Alsace

l'acclame. Une grande fête assemble à Strasbourg les gardes nationales

de la région. Le maire Frédéric de Diétrich les reçoit sur la plateforme

de la cathédrale et y fait arborer les premiers drapeaux tricolores: “Ce

spectacle, dit le procès-verbal officiel, vu des rives opposées du Rhin,

apprit à l'Allemagne que l'empire de la liberté était fondé en France.”

Deux années plus tard, au moment de la déclaration de guerre contre

l'Autriche, ce même Diétrich réunit à sa table quelques officiers et,

interpellant l'un d'eux qui se piquait de talent musical, le sommait

d'inventer un hymne nouveau capable de galvaniser les jeunes armées

républicaines. Le lendemain, après une nuit blanche, Rouget de l'Isle

revenait, et, accompagné au piano par une nièce du magistrat, entonnait

son “Chant de Guerre de l'armée du Rhin,” plus connu bientôt sous ce

nom: “La Marseillaise.”

Fidèle à la République, l'Alsace offrit à ses armées et à celles de

l'Empire les meilleurs de ses fils: Kléber le gamin de Strasbourg,

Lefebvre le meunier de Rouffach, Rapp le fils du concierge de Colmar.

Faut-il d'autres noms?

Ils furent des milliers à verser leur sang sur tous les champs de

bataille de l'Europe. Presque tous les officiers de la cavalerie qui

poursuivit les vaincus d'Iéna étaient Alsaciens. Une petite ville comme

Phalsbourg a donné trente-trois généraux à la France.

Après Waterloo, il y eut un fait divers, fantastique, qui dépasse la

légende: la défense d'Huningue, par Barbanègre et cent trente-cinq

hommes, contre l'archiduc Jean, vingt-cinq mille Autrichiens et cent

trente bouches à feu. Au bout de quinze jours de bombardement, une

capitulation honorable permit à la garnison de la dernière place forte

alsacienne de rejoindre l'armée de la Loire avec tous les honneurs de la

guerre. Tambour battant, cinquante loqueteux défilèrent devant

l'archiduc Jean qui serra leur chef sur sa poitrine.

La Restauration vit l'Alsace frondeuse et libérale: “Un Koechlin par

département et la France serait sauvée,” s'écriait La Fayette, louant

aussi bien l'esprit d'entreprise que l'ardeur civique du monde

industriel mulhousien.

A l'annonce de la Révolution de 1830, on hissa les trois couleurs sur la

cathédrale; le 2 août, à six heures du soir, tout le pays était pavoisé

et chantait “La Marseillaise.”

La monarchie de juillet, à qui l'Alsace donna deux ministres, fut pour

elle une époque d'énorme développement matériel et intellectuel. Il se

poursuivit, s'accrut encore, sous le second empire, bien accueilli en

général à cause des souvenirs glorieux qui dataient du premier: les

romans d'Erckmann-Chatrian montrent, dans une forme familière et

émouvante, l'évolution du sentiment alsacien, jusqu'au moment où la

guerre de 1870-71 bouleversa la destinée.

L'Alsace fut la rançon de la France vaincue.

En dépit de la protestation solennelle des députés alsaciens, le traité

de Francfort la faisait passer, à l'exception du territoire de Belfort,

sous la domination de l'Allemagne victorieuse.

CHAPITRE II

L'ALSACE, “LE JARDIN DE LA FRANCE”

Lorsque dans l'été de 1673, Louis XIV et sa suite pénétrèrent en Alsace

par Saint-Dié et Sainte-Marie aux Mines, Mademoiselle de Montpensier, la

Grande Mademoiselle, goûta médiocrement le voyage. “Nous passâmes,

écrit-elle, par des chemins épouvantables dans des bois où il y a des

chemins étroits sur le bord des précipices où il passe des torrents. On

a peine à y voir le ciel: ce sont des arbres d'un vert si noir et si

mélancolique qu'il faisait peur... Sainte-Marie est une grande rue entre

deux montagnes fort tristes et fort couvertes d'arbres...”

L'impression du souverain fut différente. Lorsque pour la première fois

il aperçut la plaine d'Alsace ensoleillée et plantureuse, il s'écria:

“Mais c'est le jardin de la France!”

Une région montagneuse, moins grandiose que les Alpes ou les Pyrénées

mais d'un charme pittoresque et personnel,--des vallées sinueuses et

boisées qui en descendent--une plaine fertile et richement cultivée,

jonchée de villages cossus et de villes célèbres, telle est l'Alsace.

*

* *

Que le chemin de fer vous conduise en Alsace par la trouée de Belfort et

celle de Saverne, tout de suite ses paysages vous conquièrent. Mais

j'aimerais mieux que, quittant un matin de bonne heure quelque station

du versant français, vous la découvriez vous-même peu à peu au cours

d'une promenade à pied dans les Vosges.

Au départ, des brumes flottent encore entre les fûts rigides des sapins.

Une humidité frissonnante enveloppe le sous-bois. Il y demeure de la

nuit emprisonnée. Mais voici que l'ombre craque et se disjoint. Des

fuseaux de lumière argentée pénètrent, où tressaillent toutes les

couleurs du prisme. Le brouillard s'effiloche, se déchire en longs

voiles de gaze, s'envole pareil à des formes de fées. Des coins de ciel

bleu se mettent à rire. Le soleil l'emporte. A peine des flocons de

nuage sommeillent encore dans quelques fonds vaporeux. Et le panorama se

déroule, se diversifie.

Ce sont les plateaux herbeux, tachés de champs, de fermes, de bouquets

d'arbres; les pentes sylvestres couvertes d'aiguilles de pin, de gazon

maigre, de myrtilles et de bruyères; les sentes creuses qui serpentent à

l'aveuglette sous la futaie des hêtres; un petit lac bleu avec une

maison forestière assoupie; un vallon avec une rivière parmi les

cadavres des arbres; une cascatelle fuyante; une chapelle, une tombe;

une carrière abandonnée où, tout rouge, le sol saigne; un amas de

pierres énormes, abruptes ou polies, bizarres, évoquant des jeux de

Titans; des taillis maigres où perce un soleil qui pique; et puis la

montée nue que le vent rafraîchit; le “chaume” gazonné,--le

sommet,--d'où maintenant le regard embrasse l'infini: la houle

irrégulière des crêtes boisées, moirées de verdures diverses; la vallée

lorraine; la plaine d'Alsace, tout en bas, avec ses petits villages

laborieux groupés compacts, noirauds et rougeâtres, autour des flèches

des églises pointées vers le ciel. Au loin, perdue dans la brume, c'est

la Forêt-Noire. Là-bas, le Jura. Quelque chose scintille: peut-être les

Alpes. Simples, exquises, les sensations intimes alternent,

s'harmonisent. Le sol soyeux caresse le pied du marcheur. Les digitales

hautaines se dressent. Mélancolique, le coucou chante. La résine et le

foin coupé embaument. Écoutez: c'est le long murmure de la brise à

travers les feuillages, le bruissement, doux comme une bénédiction,

d'une averse légère qui les caresse. Puis de nouveau voici le soleil.

Étonnamment variées et découpées, les Vosges offrent au promeneur des

sites et des vues sans cesse renouvelés. Les ruines dont elles sont

jonchées, les légendes gracieuses qui s'y rattachent y incorporent une

âme.

“Comme un lis blanc dressé parmi les œillets rouges et les pensées

violettes, la noble et douce figure de Sainte Odile domine le champ

fleuri et bigarré des légendes d'Alsace” (Schuré).

Ainsi, sur le haut de sa montagne, le couvent de Ste. Odile, “petite

couronne de vieilles pierres sur la cime des futaies” (Barrès), domine

la plaine où, par le temps clair, on distingue plus de cent villages.

C'est là qu'à travers les siècles l'Alsace est venue prier. C'est là que

vous la verrez encore aujourd'hui s'acheminer chaque dimanche en

pélerinage. Demeurez jusqu'au coucher du soleil. Et malgré le

grouillement des touristes et le mugissement des autos sur les routes

vous subirez la majesté du lieu. Il redeviendra pour vous “la montagne

de la foi et du silence, le plus noble de ces grands sommets religieux

qui veillent sur l'Alsace” (Paul Acker).

*

* *

Par l'une de ces vallées abruptes ou sinueuses qui se font chemin entre

deux contre-forts, vous dégringolez le long des murailles sévères des

hêtres et des sapins. Selon les lacets, à chaque minute le paysage

change. Ici c'est le roc, là le précipice. Surgies soudain, les cimes

lointaines étincellent. Une échappée laisse entrevoir la plaine

souriante. Tout se resserre. Il y a un tournant. Dans sa grâce rustique,

voici le village alsacien.

“Il nous montre d'un air accueillant ses maisons peintes à la chaux où

les grosses poutres de la charpente forment des croix de Saint André,

ses pignons aigus, ses toits hauts et profonds où s'accumulent pour

l'hiver les mille ressources d'un pays plantureux, ses escaliers de bois

sculpté noircis par les années, sa fontaine où s'épanche dans les auges

de pierre, tombes mérovingiennes, une onde de cristal, sa vieille église

couronnée d'un nid de cigogne, ses treilles, ses jardins, dômes de

feuilles de vigne que l'automne éclaircit, ses glycines et ses roses

grimpantes, qui montent jusqu'au toit.

“Par les carreaux étroits, de vieux visages où la sagesse de la vie est

inscrite en plis volontaires enveloppent d'un long regard curieux celui

qui passe. Les enfants bien éveillés se plantent devant lui, les mains

derrière le dos, pour mieux considérer son étrangeté. Des femmes

échangent quelques paroles joviales avec l'accent doux et traînant

d'Alsace, l'accent qui pèse sur les mots comme la cognée du bûcheron.

Quelques patriarches en bonnet de laine secouent leur longue mèche d'un

air grave” (Georges Ducrocq).

*

* *

Et maintenant nous voici tout en bas. Entre le Rhin invisible et la

dentelle bleue des Vosges, c'est l'Alsace laborieuse et luxuriante. A

perte de vue s'étendent les prés récemment fauchés couverts de meules,

parsemés de bouquets d'arbres, les vignobles ensoleillés, les

houblonnières en pleine croissance, les rectangles multicolores des

cultures maraîchères, les champs de blé et de seigle éclatants de

bleuets et de coquelicots. Là s'étale la richesse dorée de la moisson

prochaine. Ici la récolte est déjà faite, les gerbes s'amoncellent et de

nouveau toute nue apparaît la terre rouge. Les vergers escortent la

route. Des corbeaux croassent. Çà et là pointent des cheminées d'usines,

des lignes de peupliers. Il y a de gentils et gais petits cimetières

carrés, verts, noirs et blancs, où les morts assoupis continuent d'être

tout près des vivants. Solidement accroupies sous le capuchon des toits

énormes, rapiécés de rose, les fermes ne sont point isolées. Il est bon

d'être réunis pour peiner et se réjouir ensemble. Aussi se sont-elles

groupées en villages. Elles surveillent de loin, l'œil indulgent, le

rythme des travaux agrestes.

Par les fenêtres vous entrevoyez “les vieux intérieurs de l'Alsace avec

leurs chaises sculptées et leurs tonneaux solides.” Des troupeaux d'oies

se pavanent dans les prés. Juchées sur quatre roues égales, de longues

carrioles étroites sont attelées de vaches bien nourries, harnachées

comme des poneys, ou de chevaux massifs, l'air raisonnable et un peu

crâneur sous le bonnet rouge ou bleu qui leur encapuchonne les oreilles.

* * * * *

Chaque petite ville a sa physionomie. Un vieux pont en dos d'âne, une

chapelle gothique, une vierge naïve, un puits délabré, mille ornements

de pierre ou de bois sculpté rappellent le lien qui subsiste avec les

siècles évanouis. Chacune sollicite l'attention du touriste. Chacune,

l'ayant retenue, lui laisse quelque chose de plus que l'impression de la

curiosité satisfaite: “Je n'ai jamais quitté une petite ville d'Alsace,

me disait un ami, sans avoir le désir de lui donner une poignée de

main.” Je lui ai répondu: “Vous avez raison.” Et ces vers

d'Erckmann-Chatrian chantaient dans ma mémoire:

Dis-moi! quel est ton pays?

Est-ce la France ou l'Allemagne?--

--C'est un pays de plaine et de montagne;

Une terre où les blonds épis

En été couvrent la campagne;

Où l'étranger voit, tout surpris,

Les grands houblons en longues lignes

Pousser joyeux aux pieds des vignes

Qui couvrent les vieux côteaux gris!

La terre où vit la forte race

Qui regarde toujours les yeux en face...

C'est la vieille et loyale Alsace!

[Illustration: RIBEAUVILLÉ (VOSGES).]

CHAPITRE III

STRASBOURG

La Cathédrale--Le Musée alsacien--La Chambre d'Oberlin

En Alsace il y a Colmar et Mulhouse. Colmar est exquise; Mulhouse pleine

d'activité. Mais au dessus d'elles il y a Strasbourg.

On vous dira: “N'y allez pas. Strasbourg n'est plus Strasbourg. Depuis

quarante ans une ville neuve, toute en style ‘colossal,’ a pierre à

pierre rongé la vieille ville médiévale, qui nous tenait au cœur, a fini

par l'engloutir sous ses bâtisses.”

C'est faux. Sans doute Strasbourg n'offre plus son unité de jadis. Des

quartiers nouveaux sont nés avec des palais, des casernes, des

entrepôts, des fabriques, des villas modern-style et tout le reste. Et

de même que dans les rues, plus souvent que les anciens costumes, vous

rencontrez des uniformes, de même presqu'au cœur de l'antique

Strateburgum, vous êtes choqués par des monuments disparates: brasseries

ahurissantes avec des façades vert d'eau ou violet suave; cages de fer

démesurées aux membrures contournées; magasins agressifs, dépositaires

de “galanterie waaren”; “conditoreien” gênantes; boutiques regorgeant de

toutes les sortes de “delicatessen”; (n'oubliez pas qu'outre Rhin

“galanterie waaren” signifie modes et “delicatessen” charcuterie).

N'importe: un coin tourné tout cela cesse d'exister. Ici, c'est la vie

fluviale, la “vieille France,” les “ponts couverts.” Là, au hasard des

venelles étroites, toutes les merveilles des demeures vétustes aux

pignons pointus, pittoresquement dentelés et découpés. A travers les

toits immenses étrangement cabossés, expressifs comme d'anciens visages,

les rangées des lucarnes veillent et clignent de l'œil. Ce sont, à

profusion, des ornements de pierre et de bois, des balcons, des porches,

des figurines, des balustres, tout le legs émouvant presque intact des

artistes du moyen âge et de la Renaissance. Dans son tombeau de l'Église

St. Thomas, Maurice de Saxe demeure endormi. Kléber étend toujours son

geste héroïque sur la petite place ensoleillée en face des bonnes

vieilles maisons bourgeoises assoupies. A l'angle d'une ruelle, la

statue enluminée de l'Homme de fer monte la garde.

Et puis il y a la cathédrale.

*

* *

De quelque côté que vous arriviez à Strasbourg, la cathédrale, le

“Münster” célèbre d'Erwin de Steinbach, érige au dessus des toits sa

tour unique, symbole traditionnel de la cité, symbole de l'Alsace.

Majestueuse, elle domine la ville agenouillée, relique de dentelle et de

corail rose ourlée par les doigts minutieux des siècles.

Ses origines se rattachent aux légendes obscures qui unissent l'âme

païenne au moyen-âge. “Si sa flèche touche aux étoiles, si haute que les

anges devaient l'effleurer du bout de leurs ailes, ses fondements

plongent dans un lac mystérieux où des monstres aveugles erraient

confusément” (Marie Diémer). Aujourd'hui encore, “quand le silence s'est

fait dans les rues, le passant attardé peut, nous dit Maurice

Engelhardt, entendre le bruit des flots se brisant contre les piliers de

la voûte souterraine. Il distingue le clapotement produit par les rames

de la barque qui sillonne le lac, conduite par les âmes des trépassés.”

L'entrée du lac, nous est-il affirmé, se trouvait dans les caves d'une

maison située en face de la cathédrale. Plus d'une fois on tenta de

l'explorer: “Chaque fois un tourbillon de vent sortait de l'orifice

béant et éteignait les lumières de ceux qui voulaient s'aventurer dans

le gouffre. Et quand on essayait de sonder avec des perches la

profondeur de l'excavation, il apparaissait à l'ouverture des serpents,

des crapauds, des salamandres énormes et tout un fourmillement de bêtes

indescriptibles. Pour éviter des malheurs, l'ouverture fut murée et

couverte de décombres, et aujourd'hui l'on ne sait plus où fut l'entrée

de la caverne infernale.”

Sur l'emplacement actuel de la cathédrale trois hêtres géants abritaient

jadis, selon la tradition, l'autel où les Triboques sacrifiaient au dieu

de la guerre et le puits où ils lavaient les victimes. Sous la

domination romaine un temple de Mars lui succéda. Une église de bois

dédiée à la Vierge remplaça le temple à l'avènement du christianisme. Et

ce serait l'eau purifiée du vieux puits païen qui aurait servi à

baptiser les premiers chrétiens et le roi Clovis lui-même.

Plusieurs autres bâtiments, selon toute vraisemblance, s'y succédèrent.

C'est du XIIe siècle que datent les parties romanes les plus anciennes

de l'édifice actuel. Au siècle suivant, il prit son essor dans le style

gothique. Le jour de la Chandeleur de l'année 1276, après avoir célébré

la messe dans le chœur déjà construit, l'évêque Conrad de Lichtenberg se

rendit solennellement sur la grande place, bénit la nombreuse assistance

et donna le premier coup de pelle des fondations de la façade principale

projetée par le grand architecte Erwin de Steinbach. En 1439 fut

terminée la Tour du Nord, la seule qui ait été achevée, dont la flèche

s'élève à une hauteur de 143 mètres.

Vous trouverez l'historique exact et la description détaillée de tout ce

qui se rapporte à la cathédrale dans le petit livre excellent que lui a

consacré Georges Delahache. Elle a vécu, nous dit-il, “toute la vie de

la cité. Au centre de Strasbourg et de l'Alsace, ‘comme un écho sonore,’

elle a répercuté toutes les vicissitudes d'une histoire mouvementée.

Elle a grandi avec les évêques, puis avec la bourgeoisie; la Réforme y a

passé, ennemie des images, ‘servante de Dieu seul;’ et la majesté de

Louis XIV, irrespectueux du gothique; et les enthousiasmes et les

colères de la Révolution; et, plus près de nous, les obus qui l'ont

enlevée à la France. Elle demeure; elle continue de vivre, dominant tous

les villages de la plaine dont les noms chantent mélancoliquement au

souvenir de ceux qui sont partis et faisant trembler d'une émotion un

peu fébrile, dès qu'ils la devinent dans le lointain, le regard de ceux

qui reviennent.”

*

* *

Toute l'âme historique et légendaire de l'Alsace est enclose dans la

cathédrale et les vieilles maisons qui l'environnent. Voulez-vous

revivre sa vie locale, si pittoresque et variée à travers les siècles:

allez au Musée alsacien.

Fondé en 1902 par un groupe de jeunes gens enthousiastes de leur pays et

de son passé, il a eu pour but de réunir tous les objets se rapportant à

l'art et à la tradition populaires de l'Alsace. Installé au cœur du

vieux Strasbourg 23, Quai St. Nicolas, dans une ravissante maison

ancienne qui lui appartient, il conquiert dès l'abord le visiteur, dont

s'accroissent l'admiration et l'émoi pieux au fur et à mesure qu'il en

pénètre, qu'il en détaille tous les trésors: la cour aux galeries

superposées, les salles boisées, les sculptures populaires, le

laboratoire d'alchimie, la chambre juive, les costumes de paysans et de

paysannes des temps passés, les nombreux objets, meubles, ustensiles,

etc., qui participèrent à la vie des siècles évanouis. Une série

d'entreprises annexes permettent à qui le désire d'en emporter mieux que

les souvenirs immatériels: le musée édite des publications illustrées

artistiques, fournit des costumes authentiques, conformes à la tradition

jusque dans les étoffes et les moindres accessoires, fabrique des

poupées irréprochables au point de vue documentaire, des jouets

alsaciens scrupuleusement exacts, etc.

Chaque année il s'enrichit de dons qui lui arrivent de toutes les

parties du pays. Chaque année il ouvre une ou plusieurs salles

nouvelles.

Peut-être que, dans sa simplicité, l'une des plus curieuses est la

chambre d'Oberlin, le célèbre pasteur du Ban-de-la-Roche. Fidèlement

copiée sur le “poële” que l'on peut voir encore dans les anciennes

chaumières de Waldersbach ou de Belmont, elle a été reconstituée avec

son plafond à poutrelles, ses portes basses et son fourneau en fonte. Un

escalier en bois monte à l'étage supérieur. Les murs où règne un banc

rustique, crépis et blanchis à la chaux, sont ornés de gravures et de

nombreux portraits d'Oberlin. Une foule d'objets lui ayant appartenu ont

été offerts par ses descendants: sa table de travail, ses collections

d'histoire naturelle dans leur armoire, son fauteuil, la harpe de Mme

Oberlin, un grand nombre d'autographes, de documents, de portraits et

d'objets usuels. Au milieu de ce cadre intime, s'évoque dans sa candeur

savoureuse une des physionomies les plus expressives de la vieille

Alsace, l'une de celles où se résument de la façon la plus touchante sa

ténacité ingénieuse, son esprit démocratique et libéral, sa religion à

la fois pratique, mystique, active et tolérante.[1]

[1] Nous empruntons les détails qui suivent à l'excellente brochure de

Mme E. Röhrich, MM. Rauscher et H. Haug: _Jean-Frédéric Oberlin_

éditée par _La Revue Alsacienne Illustrée_ en 1910.

*

* *

Jean Frédéric Oberlin--“papa Oberlin,” comme l'appelèrent plus tard ses

paroissiens--naquit à Strasbourg le 31 août 1740 d'une famille de bonne

bourgeoisie dont la culture était à la fois française et allemande: “Je

suis Germain et Français tout ensemble,” écrira-t-il plus tard. Il

prononcera ses sermons dans les deux langues et rédigera ses _Annales_

alternativement dans l'une et l'autre.

Enfant plein de vivacité, il faillit se faire soldat: “J'étais soldat

dès mon enfance. Mon goût se portait aux armes et à l'art de la guerre.

Si je n'ai pas embrassé ce métier, c'est qu'on ne combattait pas alors

contre la tyrannie et que je vis au contraire que dans l'état de pasteur

à la campagne je pouvais faire infiniment de bien.”

C'est en 1767 qu'il fut nommé pasteur au Ban-de-la-Roche. C'est là qu'il

déploya pendant soixante ans, jusqu'à sa mort, une activité

merveilleuse.

Petit canton de langue française de la Haute Alsace, le Ban-de-la-Roche

était depuis l'époque de la guerre de Trente Ans retombé dans une

sauvagerie de mœurs incroyable. L'ignorance y était crasse et

universelle: le défaut de voies de communication maintenait en effet la

population dans un isolement presque complet. On passait les ruisseaux

sur des troncs d'arbres. Un voyage à Strasbourg était un exploit. Mme

Witz-Oberlin, fille du saint homme, écrit dans ses souvenirs: “Lorsque

ma mère, pour cause de santé, était obligée de se rendre à Strasbourg,

son excellent époux l'accompagnait à pied avec tous les instituteurs de

la paroisse et quelques hommes jeunes, forts et de bonne volonté...

Chacun était armé d'une longue perche afin de pouvoir soulever la

voiture aux passages dangereux.”

[Illustration: TURCKHEIM.]

Oberlin conçut son devoir à la façon d'un cerveau encyclopédique du

XVIIIe siècle. Il serait injuste de dire que son apostolat fut la

moindre de ses préoccupations. Son éloquence familière et persuasive ne

fut point dépourvue de valeur. Mais il estima que l'exemple serait la

meilleure prédication, et qu'une fois que les paroissiens seraient

devenus des hommes civilisés, ils seraient bien près d'être en même

temps des chrétiens.

Pour leur apprendre l'agriculture, il se fait paysan, leur enseigne

l'art des semailles et celui d'élever les bestiaux. De même, il devient

architecte, ingénieur, agent-voyer, industriel, et manœuvre chaque fois

qu'il le faut. Sur son impulsion, on perce des routes et neuf ponts sont

construits. Lui-même défonce la terre le premier ou casse les cailloux.

Par ailleurs il publie des circulaires, crée des caisses d'emprunt et de

liquidation des dettes, une société populaire, une société des fours,

une société des amis de l'humanité. Il remplace l'industrie minière en

décadence par le filage et la fabrication de rubans de coton. Il forme

des compagnies de pompiers, réorganise l'apprentissage...

L'instruction est son domaine particulier. Il ne consent à laisser

restaurer le presbytère délabré de Waldersbach--sa “ratière”--que quand

maîtres et élèves sont confortablement logés dans l'école communale.

Conformément aux idées de Rousseau, il s'ingénie à multiplier les

“leçons de choses,” stimule l'émulation autant parmi les maîtres que

parmi les élèves au moyen de concours et de récompenses. Des écoles

populaires--on les intitule “poëles à tricoter”--sont créées pour les

tout petits: entre la couture et le tricot les maîtresses y enseignent

l'histoire sainte, la récitation, le calcul mental, un peu d'histoire

naturelle et la botanique. Lui-même prend plaisir à composer des

herbiers qui nous ont été conservés, et, “pour éviter toute cruauté,” on

observe les insectes vivants et on les relâche à la fin de la leçon.

Des familles bourgeoises mettent leurs enfants en pension chez le

pasteur. Moyennant neuf francs par semaine--et souvent il y a des

réductions!--ils reçoivent une instruction étendue et pratique. En même

temps qu'on leur fait étudier les meilleurs auteurs, ils apprennent à

faire du filet, des lacets, des souliers de lisière, des cartonnages,

des ouvrages en crin et en paille, des gants, des mitaines. Les jeunes

filles reçoivent un enseignement ménager complet: elles s'en retournent

chez elles sachant cuisiner, lessiver, repasser, filer, faire leurs

achats de ménage et conserver leurs provisions.

Le jeu n'est pas moins nécessaire que la science. Oberlin s'y montre

aussi inventif qu'en pédagogie; une multitude d'objets,--petits étuis,

collections de cartonnages, découpages, silhouettes, imprimerie--sont

façonnés de ses mains. Souvent en été la journée de travail se termine

par une promenade qui est en même temps l'occasion d'une leçon

d'astronomie.

Ayant une teinture de tout ce qui s'enseigne, langues mortes, sciences

théologiques, métaphysique, logique, géométrie, trigonométrie,

géographie ancienne et moderne, histoire universelle, physique, histoire

naturelle, histoire de la philosophie, droit naturel, antiquités

égyptiennes, hébraïques, grecques et romaines, le bon pasteur est aussi

préoccupé des besoins du corps que de ceux de l'esprit. Il propage des

notions de médecine et de chirurgie, invente un “thé naturel” et

plusieurs tisanes. Et comme l'instrument de Pourceaugnac est encore

inconnu au Ban-de-la-Roche, il l'y importe; et c'est de ses propres

mains que, jusqu'à ce que son usage soit vulgarisé, il l'administre à

ses paroissiens.

La période révolutionnaire n'est pas sans lui amener quelques

difficultés. Enthousiaste des nouveaux principes, il abhorre les excès

et les violences, les déplore quand ils se produisent et témoigne de sa

sincérité en donnant asile à des proscrits. Mais, respectueux des

autorités, il s'efforce autant qu'il lui est possible de se mettre en

règle avec les prescriptions nouvelles. Au nom d'église, il substitue

celui de “temple de la raison,” observe le décadi au lieu du dimanche,

célèbre le culte sous le nom de “club,” intercale des sujets temporels

entre les chants, les prières et le sermon, et achève de républicaniser

l'allure de ses offices en se faisant adjoindre un citoyen greffier et

en nommant un président à chaque séance. L'usage des cloches étant

interdit, on appelle au culte par un roulement de tambour. Des prières

sont dites régulièrement pour les États-Généraux, l'Assemblée

législative, la Convention nationale, pour “nos soldats” et pour le

Premier Consul.

Quand la patrie est en danger, Oberlin lui donne plusieurs de ses

enfants. En 1795, Charles-Conservé est nommé chirurgien militaire à

Strasbourg; Henri-Gottfried part comme conscrit le 26 novembre 1799;

Frédéric-Jérémie est tué à l'ennemi.

L'ardeur de ses convictions, la pureté de sa conduite n'empêchent pas

Oberlin d'être arrêté en décembre 1793. Il est remis en liberté après le

9 Thermidor. A peine libéré, il témoigne de son zèle civique de la

manière la plus utile en luttant contre la dépréciation des assignats

qui menace de ruiner la République. Sa propagande judicieuse et

infatigable vaut aux habitants du Ban-de-la-Roche de se voir décerner

une mention honorable par la Convention dans sa séance du 19 Frimaire An

II.

On multiplierait indéfiniment les témoignages de cette activité où tout

l'idéalisme alsacien se combine avec le sens pratique le plus avisé.

L'influence d'Oberlin s'étendait et s'affermissait sur tous ceux qui

l'approchaient. Avant la Révolution le baron de Diétrich, sous l'Empire

le préfet Lezay-Marnézia sollicitaient ses conseils; Paul Merlin, fils

du conventionnel Merlin de Thionville, lui voua une telle admiration que

son vœu suprême--d'ailleurs exaucé--fut d'être enterré auprès de lui.

A mesure qu'il avançait en âge, son autorité croissait comme celle d'un

patriarche à cheveux blancs: “Sa vue seule, dit un contemporain,

inspirait le respect et la déférence. Sa présence, un moment d'entretien

avec lui vous détachait en quelque sorte des choses de ce monde: vous

éprouviez des sentiments délicieux.”

Il garda jusqu'au bout son activité. A soixante-dix ans, quand un

incendie éclatait, il était le premier sur les lieux: et c'était plaisir

de le voir s'élancer à cheval avec un aplomb que plus d'un jeune

cavalier lui eût envié.

Octogénaire, il disait quelquefois: “Je ne suis plus bon à rien...

L'esprit a toujours sa vivacité, mais le corps n'en veut plus et refuse

son service.” Pourtant il trouvait encore moyen, en passant devant la

fontaine, d'aider une vieille à charger un seau d'eau et de ramasser des

brindilles de bois pour allumer le feu d'une pauvresse infirme.

“Aussi, quand, le 28 mai 1826, le glas funèbre annonça la fin de cette

longue et belle carrière, les habitants du Ban-de-la-Roche se

sentirent-ils ‘tous orphelins’ et prirent-ils spontanément le deuil pour

trois mois. On fit au défunt de grandioses funérailles auxquelles

participèrent non seulement ses paroissiens et ses amis, mais encore

beaucoup de gens venus du dehors et les catholiques des villages

environnants.”

Dans la petite chambre du Musée alsacien, feuilletant les cahiers de

notes, les herbiers, ou les découpures du pasteur citoyen, vous sentirez

le passé renaître et vivrez de douces minutes.

CHAPITRE IV

LES CIGOGNES

Les nations ont presque toutes leurs animaux symboliques. Il y a l'aigle

allemande, le léopard britannique, le coq gaulois. Il y a la cigogne

alsacienne. Sa longue silhouette dégingandée, cocasse, et familière est

aussi inséparable de l'Alsace que le nœud aux larges ailes, l'accent de

Kobus ou la flèche de la cathédrale. C'est elle qui apporte dans son bec

les petits enfants dont l'arrivée est si mystérieuse. C'est elle dont le

voisinage s'acoquine aux vieux toits grimaçants et aux hautes cheminées.

Il y a longtemps que Pline l'Ancien a noté les habitudes migratoires des

cigognes. Dans son _Histoire de la Nature_, il écrit: “De quel lieu

viennent les cigognes, en quel lieu se retirent-elles? C'est encore un

problème. Nul doute qu'elles ne viennent de loin, de même que les grues.

Celles-ci voyagent l'été, la cigogne l'hiver. Avant que de partir, elles

se réunissent dans un lieu déterminé. Nulle ne manque au rendez-vous à

moins qu'elle ne soit esclave ou prisonnière. Elles s'éloignent toutes à

la fois comme si le jour était fixé par une loi. Jamais personne ne les

a vues partir, quoique partout elles annoncent leur départ d'une manière

sensible. Nous nous apercevons bien qu'elles sont venues, mais jamais

nous ne les voyons venir. Le départ et l'arrivée ont toujours lieu la

nuit.”

La description de Pline est toujours exacte en majeure partie. Mais nous

savons maintenant d'où arrivent les cigognes. C'est d'Égypte, d'Arabie,

de Grèce et de toutes les régions de l'Afrique jusqu'au cap de

Bonne-Espérance. “On montre à Bâle, dit Toussenel, dans une salle de

l'hôtel de Ville, une cigogne empaillée dont le corps est traversé de

part en part d'une flèche africaine des environs du Cap.” Un gentilhomme

polonais avait mis au cou d'une cigogne familière de son toit un anneau

de fer muni de l'inscription suivante: _hæc ciconia ex Polonia_ (cette

cigogne vient de Pologne). Elle revint l'été suivant portant un collier

d'or où l'on lut: _India cum donis remittit ciconiam Polonis_ (l'Inde

renvoie la cigogne aux Polonais avec des présents). Il semble que la

vallée du Rhin attire l'espèce d'une manière particulière.

C'est au printemps que “fendant les airs, les pieds allongés, le bec

droit, les cigognes arrivent.” Elles s'abattent sur quelque colline,

discutent bruyamment entre elles, reconnaissent les lieux, puis se

séparent par couples et vont reprendre les mêmes nids qu'elles

occupaient quelques mois plus tôt. Dans plusieurs villes d'Allemagne,

leur retour est célébré par des fanfares. Elles sont assez sociables.

Juvénal nous apprend que sur le temple de la Concorde, à Rome, il y en

avait un nid malgré le tumulte du Capitole. En Alsace elles s'installent

le plus volontiers sur les cheminées larges et hautes, couplées à trois

ou à quatre, où une plate-forme est ménagée et les abrite contre la

fumée. Quelquefois aussi on dispose pour les attirer une vieille roue à

plat sur le haut d'un mât. Elles y façonnent une corbeille d'où la

paille déborde et où elles pondent leurs œufs. Ils sont au nombre de

trois ou quatre, d'un blanc tirant sur le vert, d'un grain fin, un peu

plus allongés et moins gros que ceux de l'oie. La mère couve un mois, et

pendant ce temps elle est nourrie par son mâle. Tous deux montrent pour

leurs petits la plus grande sollicitude, s'ingénient à rendre leur

couche plus douillette et surveillent anxieusement leurs premiers ébats.

A l'occasion, le dévouement des parents va plus loin. A la bataille de

Friedland, le feu fut mis par des obus à une ferme; il gagna un arbre

desséché où nichaient deux cigognes. Elles s'envolèrent d'abord, mais,

comme leurs petits ne purent les suivre, vinrent les rejoindre et

finalement furent étouffées. De même, à Utrecht, dans un incendie, on

vit une femelle revenir se faire brûler sur ses cigogneaux.

De bonne heure les mœurs particulières de la cigogne et son aspect

frappèrent l'attention des hommes. Elle est représentée sur des

médailles du temps d'Adrien comme sur beaucoup d'armoiries hollandaises

et allemandes du moyen âge. Dans l'antique Égypte, on lui voua un culte.

En Thessalie, on punissait de mort son meurtrier. En Grèce, on appela

loi Cigogne la loi qui obligea les enfants à nourrir leurs vieux

parents: exemple, disait-on, invariablement donné par ces oiseaux

eux-mêmes. Ils fournirent à Aristophane le sujet d'une comédie,

aujourd'hui perdue, où, probablement, était célébrée la piété filiale.

[Illustration: UN VIEIL ALSACIEN.]

Quelque chose de ce respect traditionnel survit aujourd'hui encore en

Orient et aussi en Alsace. On est reconnaissant à juste titre à la

cigogne de détruire les reptiles, les mulots et toute sorte de vermine.

C'est un spectacle pittoresque de la voir parfois suivre une charrue et

derrière elle picorer les larves et les insectes dans le sillon.

Ajoutons qu'heureusement pour elle sa chair est détestable: voilà sans

doute ce qui consolide l'immunité dont elle jouit.

Mais on lui attribue volontiers de bien autres mérites. Dans _L'Évangile

des Quenouilles_, imprimé à Bruges en 1475, on lit: “Quand une cigogne

fait son nid dans une cheminée, c'est signe que le seigneur de l'hôtel

sera riche et vivra longtemps.” D'autres estiment qu'elle protège la

maison contre la foudre. Dans tous les cas, elle porte bonheur. Les plus

sceptiques n'en doutent pas. On nous rapporte qu'un brave industriel de

la vallée de St. Amarin, un peu esprit fort, vit, il y a quelques

années, au mois de mars, un couple de cigognes venir faire leur nid sur

la cheminée momentanément inactive de son usine. Plutôt que de déranger

les oiseaux familiers, il dépensa plusieurs milliers de francs à la

construction d'une autre cheminée. Inutile d'ajouter que ses affaires

prospérèrent par la suite d'une manière inouïe.

Les jeunes filles qui aperçoivent une cigogne ne manquent pas de guetter

ses gestes avec une émotion compréhensible: si l'oiseau fait quelques

pas à leur rencontre, c'est signe de mariage.

Mais surtout la collaboration de ces échassiers est précieuse au moment

de la naissance des petits enfants. Une antique légende les considère

comme incarnant certaines survivances des trépassés: à elles revient

naturellement la mission d'aller, au fond des puits obscurs, chercher

l'âme destinée au petit être qui fait sa première apparition sur la

terre. De nos jours les choses se sont simplifiées. Quand Jobely et

Freneli s'obstinent à demander d'où vient le nouveau petit frère ou la

petite sœur, la réponse est toute prête: c'est la cigogne qui,

l'abritant bien soigneusement sous son aile, l'a déposé dans le berceau

tout blanc. L'image popularise ses exploits. En découpures, en bois, en

papier mâché, en sucre, en chocolat, elle participe à toutes les fêtes

où l'on échange des bons vœux et des cadeaux.

J'ai vu assez souvent des cigognes errer gravement à travers les champs.

Et l'an dernier à Turckheim nous admirions les évolutions aériennes d'un

couple et les débuts de leur jeune couvée. Pourtant il paraît que ce

sont des exceptions. On lisait récemment dans _Le Journal officiel de la

Société des Chasseurs de France_:

“Le nombre des cigognes alsaciennes diminue beaucoup. Jadis, les

voyageurs qui allaient de Colmar à Mulhouse pouvaient voir des douzaines

de cigognes dans les prairies marécageuses qui bordent la Lauch et la

Thur. Aujourd'hui, dans les mêmes régions, on ne voit plus que des

échantillons isolés. Par suite des travaux de régularisation de l'Ill et

de ses affluents, les prairies ont été asséchées et les échassiers

migrateurs n'y trouvent plus leur nourriture aussi facilement

qu'autrefois.

“A Colmar même, où l'on comptait encore 32 nids en 1870, il n'en reste

plus actuellement que 4. Il paraît que les réseaux aériens du télégraphe

et du téléphone ont aussi contribué à écarter les cigognes. Dans les

villes, la vie est devenue plus agitée et plus bruyante, et, enfin, les

propriétaires des maisons dont les toits étaient surmontés de nids n'ont

pas pourvu à leur entretien comme il eût convenu.”

Peut-être qu'elles ont encore un autre motif de mécontentement:

l'annexion. Car la cigogne est un oiseau Welche. Ses longs

bavardages--clap, clap, clap--imitent à s'y méprendre (du moins on

l'estime outre Rhin) la langue française. Ce n'est pas une raison pour

qu'elle soit moins bien accueillie en Alsace.

Les petits enfants ne manquent pas, quand ils l'aperçoivent, d'entonner

le vieux refrain traditionnel:

Storch, Storch, langi Bein,

Trag mi uf em Sessel heim.

Wohin? wohin?

Ins liewe Elsass nîne.

“Cigogne, Cigogne, longues jambes--porte-moi à la maison comme sur un

fauteuil. Où donc? où donc? dans la chère Alsace.”

Mais souvent, nous apprend Mme Gévin-Cassal, on introduit une variante.

Ce n'est plus dans la “liewe Elsass,” c'est dans la “liewe Frankreich,”

dans la “chère France,” que les petits enfants d'aujourd'hui adjurent

l'oiseau familier de les transporter.

CHAPITRE V

LE CARACTÈRE ALSACIEN

Les cigognes peuvent disparaître. Sous les vieux toits qu'elles

délaissent, l'Alsacien demeure le même, identique à ce qu'il fut à

travers les siècles. Peu de races ont une personnalité plus robuste et

plus savoureuse. Elle est caractérisée par la fusion d'un idéalisme

convaincu et d'un tempérament exceptionnellement bien équilibré.

*

* *

Si haut que l'on remonte dans l'histoire, l'Alsace eut l'instinct

religieux. De gracieux récits nous montrent comment le christianisme y

succéda aux dieux païens.

Un jour, conte la légende dorée, rapportée par Mlle Diémer, trois

voyageurs rencontrèrent des légionnaires qui rayaient une route romaine

à travers la montagne. Le centurion qui commandait la troupe les

interrogea: d'où venaient-ils?

--De Rome.

--Où allaient-ils?

--Là-bas, de l'autre côté de la montagne.

Le centurion leur donna un guide. Pendant une heure ils marchèrent. Tout

à coup, dans le soleil couchant, à leurs yeux la plaine se découvrit.

Alors le plus âgé des voyageurs se tourna vers ses compagnons. Son geste

montra la terre d'Alsace fertile et baignée de lumière: “Frères bien

aimés, dit-il, préparez vos javelles, car voici la moisson que le

Seigneur vous donne.”

S'étant assis, ils prirent un frugal repas et puis, avant de se remettre

en route, lièrent ensemble deux rameaux en forme de croix. Puis, à la

pointe du couteau, l'un d'eux traça des signes sur le grès.

Quelques jours après un passant s'arrêta et lut:

“Au nom de Dieu et de Notre Seigneur Jésus, moi, Materne, disciple de

Pierre, j'ai pris possession du pays.”

En Alsace · 第 1 / 5 段