--Eh bien, mon amie, vous n'êtes pas encore dans le vrai; vous avez

passé d'un excès à l'autre. Hier, vous méprisiez trop l'amitié;

aujourd'hui, vous l'exaltez sans mesure. Vous ne pouvez perdre la fausse

notion que vous vous êtes faites si longtemps de ces deux sentiments,

et vous voulez toujours les rendre exclusifs l'un de l'autre; pourtant

l'union des sexes n'est vraiment idéale et parfaite que lorsqu'ils se

réunissent dans deux nobles coeurs. Qu'est-ce donc qu'un amour vrai, si

ce n'est une amitié exaltée? Oui, l'amour, c'est l'amitié portée jusqu'à

l'enthousiasme. On dit que l'amour seul est aveugle! Là où l'amitié

est clairvoyante, elle est si froide, qu'elle est bien près de mourir.

Croyez-moi, si votre faute me semblait grave et impardonnable, si un

instant de trouble et de défaillance vous rendait, à mes yeux, indigne

de connaître et de ressentir l'amour, je ne serais pas votre ami, et

vous devriez repousser mes consolations au lieu de les accepter. Dans la

jeunesse, on n'aime pas la femme qu'on ne désire plus et qu'on voit

sans jalousie dans les bras d'un autre. Le mot d'amitié est alors un

mensonge, et Dieu me préserve de vous dire que je vous aime ainsi! Oh!

laissez-moi vous confesser que je souffre mortellement de ce qui s'est

passé hier, et que je suis irrité contre vous jusqu'à être encore en

ce moment plus près de la haine que de l'amitié telle que vous la

définissez. Ce n'est pas déchue et méprisable que je vous trouve, c'est

injuste, cruelle, coupable envers moi seul, qui vous aime, et qui

méritais le bonheur que vous avez donné à un autre..

--Vous m'effrayez davantage de ma faute, dit Sabina tremblante.

Croyez-vous donc que cette pensée ne me soit pas venue, et que je ne me

reproche pas de vous avoir fait ce mal personnel? C'est à Dieu que je

m'en confesse.

--Et pourquoi n'est-ce pas à moi aussi, à moi surtout? s'écria Léonce en

saisissant avec force ses deux mains agitées. Dieu vous a déjà pardonné;

vous le savez bien; mais moi, vous ne voulez donc pas que je vous

pardonne comme ami et comme amant?

--Épargnez-moi cette souffrance, dit Sabina en voyant son orgueil réduit

aux abois. Lisez dans mon coeur, et comprenez donc quel est son plus

grand motif de douleur.

--Eh bien, humilie-toi jusque-là, reprit Léonce exalté, puisque c'est

la plus grande preuve d'amour qu'une femme telle que toi puisse donner!

Dis-moi que tu as péché envers moi; lève vers le ciel ta tête altière,

et brave-le si tu veux; peu m'importe. Je n'ai pas mission de te menacer

de sa colère; mais je sais que tu m'as brisé le coeur, et que tu me dois

d'en convenir. Si tu ne te repens pas de ce crime, c'est que tu ne veux

pas le réparer.

--Eh bien, pardonne-le-moi, Léonce, et pour me le prouver, efface à

jamais la trace de cet odieux baiser.

--Il n'y est plus, il n'y a jamais été! s'écria Léonce en la pressant

contre son coeur; et à présent, dit-il en retombant à ses pieds, marche

sur moi si tu veux, je suis ton esclave; et qu'un fer rouge brûle mes

lèvres s'il en sort jamais un reproche, une allusion à tout autre baiser

que le mien!

En ce moment, l'horloge du couvent sonna deux heures, et la porte du

préau s'ouvrit pour laisser sortir un jeune frère vêtu de l'habit blanc

des novices.

Il était seul et marchait lentement, la tête baissée sous son capuchon,

les mains croisées sur sa poitrine, et comme plongé dans un modeste

recueillement.

Léonce et Sabina se levèrent pour aller à sa rencontre, et il s'inclina

jusqu'à terre pour leur témoigner son respect et son humilité. Mais tout

à coup, se relevant de toute sa grande taille, et jetant son capuchon en

arrière, il leur montra, au lieu d'une tête rasée, la belle chevelure

noire et la figure riante de Teverino.

--Quel est ce nouveau déguisement? s'écria Léonce. Teverino, pour toute

réponse, éleva la main vers le campanille du couvent et montra le cadran

de l'horloge, qui marquait l'heure en lettres d'or sur un fond d'azur.

Puis il dit d'une voix creuse, en s'agenouillant comme un pénitent:

--L'heure est passée, ma confession va être entendue.

--Pas un mot! dit Léonce en lui mettant les deux mains sur les épaules,

et en le secouant avec une affectueuse autorité. Sur ton âme et sur ta

vie, frère, tais-toi! Me crois-tu assez lâche pour t'avoir trahi? Que

ton secret meure avec toi; il ne t'appartient pas, et ton coeur est trop

généreux pour faire la confession des autres.

--Je ne suis pas un enfant, pour ne point savoir ce que je puis taire ou

révéler, répondit le bohémien; mais il est des choses dont j'aurais la

conscience chargée si je ne m'en accusais ici; d'autant plus que, sous

ce rapport, nous voici trois qui n'avons rien à nous cacher. Écoutez

donc, noble et généreuse Signora, la plainte d'un pauvre pécheur, qui

vient demander l'absolution à vous et au seigneur Léonce.

Ce misérable, attaché à votre noble ami par les liens sacrés de

l'affection et de la reconnaissance, eut le malheur de rencontrer un

jour, au milieu d'un bois, une dame d'une naissance illustre et d'une

beauté ravissante. Il ne put la voir et l'entendre sans être fasciné par

les charmes de sa personne et de son esprit. Tout en se laissant aller

au bonheur suprême de la regarder et de l'entendre, il faillit oublier

que Léonce était éperdument épris d'elle, et que lui-même avait d'autres

affections à respecter. Il eut la sotte vanité de chanter pour la

distraire, car cette admirable dame était triste. Quelque nuage s'était

élevé entre elle et Léonce, et elle avait comme un besoin de pleurer en

pensant à lui. Le pécheur indigne était passionné pour son art, et ne

pouvait chanter sans s'émouvoir lui-même jusqu'à en perdre l'esprit. Il

arriva donc que lorsqu'il eut dit sa romance, il vit la dame attendrie,

et il eut comme une bouffée de ridicule fatuité, comme un éblouissement,

comme un accès de délire. Oubliant ses devoirs personnels, son amitié

sainte pour Léonce et le profond respect qu'il devait à la signora, il

eut l'audace de profiter de sa préoccupation douloureuse, de s'asseoir

auprès d'elle, et de chercher à surprendre une de ces pures caresses qui

ne lui étaient pas destinées. Si la noble dame irritée n'eût détourné

la tête avec horreur, il allait ravir un baiser qui n'eût pas été assez

payé de sa vie. Heureusement Léonce parut, et protégea son amie contre

l'audace d'un scélérat. Depuis ce moment, la dame ne l'a plus regardé

qu'avec mépris; et lui, sentant le remords dans son âme coupable, voyant

qu'à un grand crime il fallait une grande expiation, il a rompu le pacte

de Satan, il a renoncé au monde, et, se précipitant dans la paix du

cloître, il a pris cet habit de la pénitence que le repentir colle à ses

os, et qu'il ne quittera que pour un linceul.

--Voilà un récit très-touchant, dit Léonce, et il n'y a pas moyen d'y

résister. Sabina, vous ne pouvez refuser votre pardon à une contrition

si parfaite. Tendez la main au coupable, c'est moi qui vous en supplie,

et relevez-le de ses voeux terribles.

Sabina, satisfaite de l'explication un peu hypocrite, mais infiniment

respectueuse du marquis, lui permit de baiser sa main, et l'engagea, en

s'efforçant de sourire, de se pardonner une faute qu'elle avait déjà

complètement oubliée. Elle insista sur ces dernières paroles, de manière

à lui faire sentir qu'elle n'attachait aucune importance au ridicule

incident du baiser, et Teverino admira en lui-même, avec une bonhomie

malicieuse, l'aplomb d'une femme du monde aux prises avec de si

délicates apparences.

--Je suis d'autant plus glorieux de mon pardon, dit-il, que je vois bien

que mon crime n'a tourné qu'à ma confusion et au triomphe de l'amour

véritable.

--Maintenant, dit Léonce, veux-tu nous expliquer comment tu as dérobé à

la vigilance des bons moines cet habit de l'innocence que tu portes si

fièrement?

--Cet habit m'appartient, répondit Teverino; il est tout neuf, il me

sied, il est commode, et je compte l'user ici.

--Ah ça, trêve de plaisanteries. Je ne crois pas que le diable te tente

de prendre le froc?

--Si fait: le diable, en me suscitant cette envie, m'a dit à l'oreille

qu'il ne manquait pas ici d'orties pour m'en débarrasser. Devinez ce qui

m'arrive! Ma fortune n'est pas brillante et ne répond guère à mon titre

de marquis. Vous avez pu, sans indiscrétion, confier cette circonstance

à milady. De plus, je suis capricieux comme un artiste, paresseux comme

un moine, rêveur comme un poète. J'ai toujours aimé les couvents et rêvé

cette vie molle et béate, pourvu qu'elle ne se prolongeât pas au delà du

terme assigné par ma fantaisie. Tout à l'heure, en écoutant les novices

qui prenaient leur leçon de chant, j'ai fait au prieur quelques

remarques judicieuses sur la mauvaise méthode qu'ils suivaient. Il m'a

avoué que son maître-chantre était en mission auprès du Saint-Père,

et ne reviendrait de Rome que dans deux mois. Pendant cette absence,

l'école dépérit et la méthode se perd. J'ai chanté alors un motet à ma

manière, et ce bon prieur, qui se trouve être un enragé mélomane, ne

savait plus quelle fête me faire. «Ah! Monsieur, me disait-il quel

dommage que vous soyez un riche seigneur! quel maître de chant vous

auriez fait!--Qu'à cela ne tienne, ai-je répondu, je m'en vais donner la

leçon à vos novices sous vos yeux.»

En moins de cinq minutes, je leur ai fait comprendre qu'ils ne savaient

ni émettre ni poser la voix, et, joignant l'exemple au précepte, avec

beaucoup de douceur et de modestie, je les ai tellement charmés et

enthousiasmés, qu'ils répétaient à l'envi avec le prieur: «Quel dommage

de ne pas pouvoir nous attacher un tel maître!»

Bref, j'ai été si attendri de leurs démonstrations, et la vie du moine

musicien m'est apparue sous des couleurs si agréables, que j'ai consenti

à passer ici les deux mois qui doivent s'écouler avant le retour du

maître-chantre. Je me suis fait conduire à l'orgue, que j'ai fait

résonner de manière à enchanter mes auditeurs; et enfin me voilà moine

pour le reste de l'été: c'est-à-dire que, bien nourri et bien logé,

habillé comme me voilà dans l'intérieur du cloître, pour mon amusement

particulier, ayant six heures par jour d'une occupation qui me plaît, et

le reste du temps pour courir dans la montagne, chasser, pécher, lire,

composer ou dormir, je me trouve le plus heureux des hommes, et je

m'identifie avec mon patron Jean Kreyssler, qui se plut si bien dans son

asile monastique, qu'il y oublia, entre la grande musique et le bon vin,

ses malheurs, ses amours et toutes les choses de ce monde périssable!

--Bravo! dit Léonce, je t'approuve et compte venir te voir souvent; mais

je doute que tu restes ici deux mois entiers. Je sais que tout ce qui

est nouveau te sourit, et que tout ce qui dure te fatigue.

--C'est vrai; mais quand je prends un engagement, j'y persiste avec

scrupule. Tu dois me rendre cette justice que je ne m'engage pas sans

conditions, et que je porte dans mes conditions une certaine prévoyance.

Je sais d'avance que j'aurai ici du plaisir pour deux mois. Les élèves

sont intelligents et doux; il y a de belles voix que j'aimerai à

développer. Et puis, il y a dans le chapitre de vieux grimoires musicaux

couverts d'une vénérable poussière que je me promets de secouer. C'est

dans de telles archives que se trouvent les trésors de l'art et la

fortune des artistes.

--Soit! dit Léonce, mais j'ai encore plusieurs questions à t'adresser,

et puisque voici le prieur et le curé qui viennent saluer milady, je lui

demanderai la permission de t'entretenir en particulier.

Ils entrèrent sous les arcades du cloître, d'où l'on découvrait la

campagne, et là, Léonce prenant le bras de l'aventurier:

--Voyons! lui dit-il; tu me parais vouloir mettre un peu d'ordre et de

travail dans ta vie. Tu as des facultés naturelles extraordinaires, et

je ne doute pas qu'avec ce que tu as plutôt deviné qu'appris, tu ne

puisses en peu de temps te faire un sort brillant et acquérir de la

réputation.

--Je le sais parfaitement, répondit Teverino, mais cela ne me tente pas.

--Tu n'as donc pas de vanité? Tu mériterais d'être moine!

--J'ai de la vanité, et je ne suis pas fait pour la règle. Je ne serai

donc pas moine et je resterai voyageur sur la terre, satisfaisant ma

vanité quand il me plaira, me débarrassant d'elle quand elle voudra

m'asservir. Car la vanité est le plus despote et le plus inique des

maîtres, et je ne prendrai jamais l'engagement d'être l'esclave de mon

propre vice.

--Ne peux-tu être un artiste sérieux sans être l'esclave du public?

Allons, écoute-moi. Les commencements sont rebutants pour une fierté

sauvage comme la tienne. Tes protecteurs ont dû être jusqu'ici injustes

ou parcimonieux, puisque tu as la protection d'autrui en horreur! Mais

une amitié éclairée, délicate, digne de toi, j'ose le dire, ne peut-elle

donc t'offrir les moyens de commencer et d'établir ta fortune? L'argent

et l'appui des maîtres sont des moyens nécessaires. Accepte mes offres,

viens me trouver à Paris, où je serai dans deux mois, et je te réponds

que l'hiver ne se passera pas sans que tu sois à la place qui te

convient dans le monde.

--Merci, cher Léonce, merci, dit Teverino en lui pressant la main. Je

sais que tu parles dans la sincérité de ton coeur, mais je peux

d'autant moins accepter le moindre service de toi, que nous nous sommes

rencontrés dans des situations délicates et sur un terrain brûlant. J'ai

pu être pendant vingt-quatre heures un modèle de chevalerie, un miroir

de loyauté. Mais, quoique je ne sois pas amoureux de milady, l'épreuve

a été assez périlleuse et assez difficile pour que je ne désire pas

la recommencer. Ne prends pas ceci pour une bravade; je suis certain

qu'elle t'aime, j'en ai été sûr avant toi. J'en suis heureux; je

m'applaudis d'avoir servi de chemin à une victoire que je désirais pour

toi seul; mais nous pourrions nous rencontrer sur le bord de quelque

autre abîme, et la pensée que je suis ton obligé, c'est-à-dire ta

créature et ta propriété, me forcerait à m'abjurer et à m'effacer en

toute rencontre. Je serais ou coupable d'ingratitude ou victime de ma

vertu. Et puis, tu ne serais pas longtemps sans renoncer à arranger

convenablement l'existence de ton pauvre vagabond. Je me dégoûterais

vite de tout ce qui me serait suggéré. En mainte rencontre, je me

repentirais d'avoir cédé à la persuasion; je t'ennuierais, malgré moi,

des inévitables dégoûts semés sur ma carrière, et tu te fatiguerais à me

ramener de mes écarts. Enfin, ne fusses-tu pour rien dans tout cela,

je ne sens rien qui m'attire vers la gloire tranquille et les revenus

assurés par-devant notaire. J'ai vu de bonne heure toutes les coulisses

de toutes les scènes de la vie humaine; je pourrais être comédien sur

ces différents théâtres; mais à la porte de tous, dans le monde comme

sur les planches, il y a une armée d'exploiteurs, de critiques, de

rivaux et de claqueurs, que je ne pourrais ni tromper, ni ménager, ni

flatter, ni payer. Dieu m'a fait l'ennemi de tout mensonge sérieux et

de toute froide supercherie; je ne sais me farder que pour rire,

et bientôt, ma vigoureuse franchise prenant le dessus, j'ai besoin

d'essuyer mes joues et de me sentir un homme pour tendre la main au

faible et souffleter l'insolent. Je n'ai pas d'illusions possibles, et,

avant d'avoir vécu pour mon compte, je savais le dernier mot de ceux qui

ont vieilli dans le combat. Oh! vive ma sainte liberté! ne rougis pas de

moi, sage et noble Léonce! Ta route est toute frayée, et tu y marcheras

avec majesté; moi, je ne connais que la ligne brisée et la course à

tire-d'aile, comme ma petite Madeleine.

--Et Madeleine, à propos? Voilà où ta philosophie devient effrayante, et

ton crime imminent. Hier, tu dormais dans sa chaumière; aujourd'hui, tu

t'abrites sous la voûte du couvent; demain, tu erreras sur le pavé des

villes; et cette enfant sera brisée, si elle ne l'est déjà!

--Tenez! dit le bohémien arrêtant Léonce devant une arcade, regardez

ce torrent qui roule là-bas au fond du ravin. Regardez-le, juste à

l'endroit où un pont rustique joint le sentier qui descend d'ici et

celui qui remonte sur la montagne en face.

--Je le vois: après?

--Voyez-vous une petite prairie, verte comme l'émeraude, qui se dessine

sur le flanc de ces rochers sombres? Le sentier, qui fuit au loin, la

côtoie.

--Je vois encore la prairie. Et puis?

--Et puis, il y a un massif de sapins, et le sentier s'y perd.

--Oui, et encore?

--Et au delà des sapins, au delà du sentier, il y a un enfoncement de

terrains couverts de bruyères; et puis la cime nue de la montagne.

--Et puis le ciel? dit Léonce impatienté. Quelle métaphore prépares-tu

de si loin?

--Aucune. Vous n'avez pas bien remarqué. Entre la cime du mont et le

ciel, il y a une espèce de baraque en planches de sapin, assujetties par

des pieux et retenues par de grosses pierres. Avez-vous la vue longue?

--Je distingue parfaitement cette cabane. Je vois même les oiseaux qui

voltigent en grand nombre dans le ciel au-dessus.

--Eh bien, si vous voyez les oiseaux, vous savez quelle est cette

chaumière, et pourquoi il me plaît tant de m'établir ici, à une

demi-heure de chemin, pour qui a d'aussi bonnes jambes que Madeleine et

votre serviteur.

--C'est donc là la demeure de l'oiselière?

--Vous pouvez voir maintenant un petit mantelet écarlate, un point

rouge, que le soleil fait étinceler, et qui se meut autour de cette

misérable cahute! C'est, Madeleine, c'est mon petit ange, c'est l'enfant

de mon coeur, c'est mon âme, c'est ma vie! Je ne pouvais pas profiter

plus longtemps de l'hospitalité que cette fille et son héroïque bandit

de frère m'ont offerte, un jour que, haletant, poudreux, abîmé de

fatigue, au bout de ma dernière obole, mais insouciant et joyeux de

saluer les horizons de la France, je m'étais assis à leur porte,

demandant un peu de lait de chèvre pour étancher ma soif. Je leur ai

plu, ils ont pris confiance en moi; ils m'ont retenu, je les ai aimés,

et je n'ai pu me décider à les quitter, bien que ma conscience me fit un

devoir de ne pas ajouter ma misère à la leur. Mais maintenant, quoique

je me sois tenu dans les endroits les plus déserts, et que personne

n'ait vu de près ma figure, on a distingué de loin la forme d'un

vagabond qui s'attachait aux pas de Madeleine; et Madeleine, compromise

dans l'esprit de son curé, serait bientôt forcée de me chasser ou de

fuir avec moi. C'est ce que je ne veux pas, et c'est pourquoi, lorsque

vous m'avez rencontré au nord du lac, j'allais offrir mes services aux

moines de ce couvent, afin de trouver chez eux un abri, non loin de

mes braves amis de la montagne. C'est pourquoi aussi je vous ai amenés

aujourd'hui en ce lieu, afin d'y prendre congé de vous, et de pouvoir

vous y restituer vos beaux habits, sans demeurer nu comme vous m'avez

trouvé.

--Vous les garderez pour sortir d'ici quand il vous plaira, dit Léonce,

je l'exige, ainsi que l'or qui garnissait les poches de votre gilet.

Vous ne pouvez pas refuser le moyen d'adoucir un peu la misère de

Madeleine et de son frère.

--Il y avait de l'or dans mes poches? dit Teverino avec insouciance; je

n'y avais pas fait attention. Eh bien, si vous ne le reprenez, je le

mettrai ici dans le tronc des pauvres, et Madeleine en aura sa part; car

je n'entends rien au rôle de trésorier, et je ne veux pas qu'il soit dit

que j'aie fait le marquis pendant vingt-quatre heures pour autre chose

que pour mon plaisir. Milady a magnifiquement récompensé la petite pour

l'amusement qu'elle lui a donné; Madeleine est donc riche à cette heure,

et moi, j'aurai gagné ici, dans deux mois, de quoi subvenir pendant

longtemps à tous ses besoins.

--Mais dans deux mois, où iras-tu? que feras-tu de Madeleine?

--Je l'aime tant, et j'en suis tant aimé, que, si elle n'était pas trop

jeune pour se marier, j'en ferais ma femme; mais il faut que j'attende

au moins deux ans, et, si j'avais le malheur d'en devenir trop amoureux

auparavant, elle serait en grand danger. Il faut donc que je la quitte,

et même avant deux mois, si mon affection paternelle vient à changer de

nature.

--Étonnant jeune homme! dit Léonce; quoi, tant d'ardeur et de calme,

tant de faiblesse et de vertu, tant d'expérience et de naïveté, une

vie à la fois si orageuse et si pure, si désordonnée et si vaillamment

défendue contre les passions!

--Ne me croyez pas meilleur que je ne suis, répondit Teverino. J'ai

commis le mal dans ma fougueuse adolescence, et j'ai sur le coeur des

égarements que je ne me pardonnerai jamais; mais ce coeur n'a pu se

pervertir entièrement, et le remords l'a purifié. J'ai fait souffrir,

et ce que j'ai souffert moi-même alors, je ne saurais vous l'exprimer:

j'aime le bonheur avec passion, et la vue du malheur causé par moi

faillit me rendre fou. Désormais, j'aimerais mieux me tuer que de

souiller les objets de mon adoration, et je n'irai pas demander le

plaisir à qui possède le trésor de l'innocence.

--Mais tu oublieras cette infortunée, et quand tu la quitteras, son

coeur n'en sera pas moins déchiré.

--Si je l'oublierai, je n'en sais rien, dit Teverino d'un air sérieux.

Je ne le crois pas, Monsieur, je ne peux pas le croire; et, si je le

croyais, je n'aimerais pas, je ne serais pas moi-même. Il est bien vrai

que j'ai brisé plus d'un lien, repris plus d'un serment; mais je ne me

souviens pas d'avoir été infidèle le premier, car j'ai l'âme constante

par nature et par besoin; et, si je n'avais pas toujours été entraîné

dans ces faciles aventures où l'on se quitte sans scrupule, j'aurais pu

n'avoir qu'un seul amour en ma vie. J'ai été libertin, et pourtant

Dieu m'avait fait chaste; je me retrouve moi-même au contact d'une âme

chaste, et je sens que mon idéal est là, et non ailleurs. Laissons donc

le temps marcher et ma vie se dérouler devant moi. Je ne puis m'en faire

le devin et le prophète, mais je sais qu'il n'est pas impossible que je

sois l'époux de Madeleine, si je la trouve fidèle, quand le temps sera

venu.

--Et si elle ne l'est pas?

--Je lui pardonnerai, et je resterai son ami; oui, son ami, comme vous

ne pourriez pas être celui de lady Sabina, vous qui aimez autrement, et

qui mettez l'orgueil dans l'amour.

--Nous allons donc nous quitter sans que je puisse te prouver mon estime

et l'amitié vraiment irrésistible que tu m'inspires?

--Nous nous retrouverons, n'en doutez pas. Si je suis à ce moment-là

dans une bonne veine de travail et de tenue, j'irai à vous les bras

ouverts: mais si je suis aussi mal vêtu que je l'étais hier au bord du

lac, ne soyez pas étonné que je n'aie pas l'air de vous connaître.

--Ah! voilà ce qui m'afflige et me blesse! dit Léonce vivement ému; tu

ne veux pas croire en moi!

--J'y crois. Mais je connais trop la réalité pour vouloir cesser de

faire de ma vie un roman plus ou moins agréable et varié.

Le curé consentit à accompagner Sabina et Léonce jusqu'à la villa, afin

que lord G... n'eût pas sujet de les soupçonner. Mylord s'était réveillé

la veille au soir et avait pris de l'inquiétude; mais il avait bu pour

s'étourdir, et lorsque sa femme rentra, il dormait encore.

FIN DE TEVERINO.

Teverino · 第 12 / 12 段