Mais les enfants ne l'entendaient point et continuaient à appeler et à

faire des gestes. Sabina, se penchant alors sur le bord du rocher, vit

un spectacle fort extraordinaire. Une jeune montagnarde grimpait la

pente escarpée qui conduisait à la Roche-Verte, et cette enfant marchait

littéralement dans une nuée d'oiseaux qui voltigeaient autour d'elle,

les uns béquetant sa chevelure, d'autres se posant sur ses épaules,

d'autres, tout jeunes, sautillant et se traînant à ses pieds, dans le

sable. Tous semblaient se disputer le plaisir de la toucher ou le

profit de l'implorer, et remplissaient l'air de leurs cris de joie

et d'impatience. Quand la jeune fille fut plus près et qu'on put la

distinguer à travers son cortège tourbillonnant, Léonce et Sabina

reconnurent la blonde aux joues vermeilles et aux cheveux d'or pâle

qu'ils avaient vue dans l'église une heure auparavant.

[Illustration: A l'instant même de tous les buissons d'alentour.]

Alors le curé se pencha aussi vers le ravin, et, par ses gestes, lui

prescrivit de s'éloigner.

La grosse figure et l'habit noir du prêtre firent sur elle l'effet de

la tête de Méduse. Elle s'arrêta immobile, et les oiseaux, effarouchés,

s'envolèrent sur les arbres qui bordaient le sentier.

Cependant les instances de lady G... et la vue de son verre rempli d'un

excellent vin de Grèce qu'on venait d'entamer calmèrent l'ire du saint

homme, et il consentit à crier à la fille aux oiseaux:

--Allons, venez faire vos pasquinades devant Leurs Seigneuries,

bohémienne que vous êtes!

La jeune fille tenait dans sa main une poignée de grains qu'elle jeta

derrière elle le plus loin qu'elle put, et si adroitement, qu'elle

sembla seulement faire un geste impératif aux oisillons qui

recommençaient à la poursuivre. Ils s'abattirent tous dans le fourré

qu'elle feignait de leur désigner, et, occupés qu'ils étaient à chercher

leurs petites graines, ils eurent l'air de se tenir tranquilles à son

commandement. Les autres enfants n'étaient pas dupes de ce petit manège,

mais Sabina eut tout le plaisir d'y être trompée.

--Eh bien, la voilà donc, cette pécheresse endurcie, dit Léonce, en

tendant la main à la montagnarde pour l'aider à atteindre le plateau,

qui était fort escarpé de ce côté-là. Mais elle le gravit d'un bond

pareil à celui d'un jeune chamois, et, portant les deux mains à son

front, elle demanda la permission de _travailler_.

--Faites voir, faites vite voir, fainéante, dit le curé, ce qu'il vous

plaît d'appeler votre _travail_.

Alors elle s'approcha des enfants et les pria de bien tenir leurs chiens

et ne pas bouger; puis elle ôta un petit mantelet de laine qui couvrait

ses épaules, et, grimpant sur une roche voisine encore plus élevée que

la Roche-Verte, elle fit tournoyer en l'air cette étoffe rouge comme un

drapeau au-dessus de sa tête. A l'instant même, de tous les buissons

d'alentour, vint se précipiter sur elle une foule d'oiseaux de diverses

espèces, moineaux, fauvettes, linottes, bouvreuils, merles, ramiers,

et même quelques hirondelles à la queue fourchue et aux larges ailes

noires. Elle joua quelques instants avec eux, les repoussant, faisant

des gestes, et agitant son mantelet comme pour les effrayer, attrapant

au vol quelques-uns, et les rejetant dans l'espace sans réussir à les

dégoûter de leur amoureuse poursuite. Puis, quand elle eut bien montré à

quel point elle était souveraine absolue et adorée de ce peuple libre,

elle se couvrit la tête de son manteau, se coucha par terre, et feignit

de s'endormir. Alors on vit tous ces volatiles se poser sur elle, se

blottir à l'envi dans les plis de ses vêtements, et paraître magnétisés

par son sommeil. Enfin, quand elle se releva, elle réitéra son

stratagème, et les envoya, à l'aide d'une nouvelle pâture, s'abattre sur

des bruyères, où ils disparurent et cessèrent leur babil.

Il y eut quelque chose de si gracieux et de si poétique dans toute

sa pantomime, et son pouvoir sur les habitants de l'air semblait si

merveilleux, que cette petite scène causa un plaisir extrême aux

voyageurs. La négresse n'hésita pas à croire qu'elle assistait à un

enchantement, et le curé lui-même ne put s'empêcher de sourire à la

gentillesse des _élèves_, pour se dispenser d'applaudir leur éducatrice.

--Voilà vraiment une petite fée, dit Sabina en l'attirant auprès d'elle,

et je vous déclare, Léonce, que je suis réconciliée avec ses cils

d'ambre. _Mignon_ lui avait fait tort dans mon imagination. Je l'aurais

voulue brune et jouant de la guitare; mais j'accepte maintenant cette

_Mignon_ rustique et blonde, et j'aime autant sa scène de magie avec

les oiseaux que la _danse des oeufs_. Dis-moi d'abord, ma chère enfant,

comment tu t'appelles?

--Je m'appelle Madeleine Mélèze, dite l'oiselière ou la fille aux

oiseaux, pour servir Votre Altesse.

--Voilà de jolis noms, et cela te complète. Assieds-toi là près de moi,

et déjeune avec nous; pourvu, toutefois, que ton peuple d'oiseaux ne

vienne pas, comme une plaie d'Égypte, dévorer notre festin.

--Oh! ne craignez rien, Madame, _mes enfants_ n'approchent pas de moi

quand il y a d'autres personnes trop près.

--En ce cas, si tu veux conserver ton sot métier, ton gagne-pain, dit le

curé d'un ton grondeur, je te conseille de ne pas te laisser accompagner

si souvent dans tes promenades par certains vagabonds de rencontre; car

bientôt, à force d'être tenus en respect par la présence de ces oiseaux

de passage, les oiseaux du pays ne te connaîtront plus, Madeleine.

--Mais, monsieur le curé, on vous a trompé, assurément, répondit

l'oiselière, je n'ai encore eu qu'un seul compagnon de promenade, et il

n'y a pas si longtemps que cela dure; nous sommes toujours tous deux

seuls; ceux qui vous ont dit le contraire ont menti.

Le sérieux dont elle accompagna cette réponse mit Léonce en gaieté et le

curé en colère.

--Voyez un peu la belle réponse! dit-il, et si l'on peut rien trouver de

plus effronté que cette petite fille!

L'oiselière leva sur le pasteur courroucé ses yeux bleus comme des

saphirs et resta muette d'étonnement.

--Il me semble que vous vous trompez beaucoup sur le compte de cette

enfant, dit Sabina au curé: sa surprise et sa hardiesse sont l'effet

d'une candeur que vous troublerez par vos mauvaises pensées;

permettez-moi de vous le dire, monsieur le curé, vous faites, par bonne

intention sans doute, tout votre possible pour lui donner l'idée du mal

qu'elle n'a pas.

--Est-ce vous qui parlez ainsi, Madame? répondit à demi-voix le curé;

vous qui, par prudence et vertu, ne vouliez pas rester en tête-à-tête

avec ce noble seigneur, malgré ses bons sentiments et le voisinage de

vos domestiques?

Sabina regarda le curé avec étonnement, et ensuite Léonce d'un air de

reproche et de dérision: puis elle ajouta avec un noble abandon de

coeur:

--Si vous jugez ainsi le motif qui nous a fait rechercher votre société,

monsieur le curé, vous devez y trouver la confirmation de ce que je

pense de cette enfant: c'est que ses pensées sont plus pures que les

nôtres.

--Pures tant que vous voudrez, Madame! reprit le curé, que, dans sa

pensée, Sabina avait déjà surnommé le _bourru_, occupée qu'elle était de

retrouver les personnages de Wilhelm-Meister dans les aventures de sa

promenade; mais laissez-moi vous objecter que chez les filles de cette

condition, qui vivent au hasard et comme à l'abandon, l'excès de

l'innocence est le pire des dangers. Le premier venu en abuse, et c'est

ce qui va arriver à celle-ci, si ce n'est déjà fait.

--Elle serait confuse devant vos soupçons, au lieu qu'elle n'est

qu'effrayée de vos menaces. Vous autres prêtres, vous ne comprenez rien

aux femmes, et vous froissez sans pitié la pudeur du jeune âge.

--Je vous soutiens, moi, reprit le _bourru_, que ce qui est vrai pour

les personnes de votre classe, n'est pas applicable a celle des pauvres

gens. La pudeur de ces filles-là est bêtise, imprévoyance; elles font le

mal sans savoir ce qu'elles font.

---En ce cas, peut-être ne le font-elles pas, et je croirais assez que

Dieu innocente leurs fautes.

--C'est une hérésie, Madame.

--Comme vous voudrez, monsieur le curé. Disputons, j'y consens. Je sais

bien que vous êtes meilleur que vous vous ne voulez en avoir l'air, et

qu'au fond du coeur vous ne haïssez point ma morale.

--Eh bien, oui, nous disputerons après déjeuner, répliqua le curé.

--En attendant, dit Sabina en lui remplissant son verre avec grâce, et

en lui adressant un doux regard dont il ne comprit pas la malice, vous

allez m'accorder la faveur que je vais vous demander, mon cher curé

bourru.

--Comment vous refuser quelque chose? répondit-il en portant son verre

à ses lèvres; surtout si c'est une demande chrétienne et raisonnable?

ajouta-t-il lorsqu'il eut avalé la rasade de vin de Chypre.

--Vous allez faire la paix provisoirement avec la fille aux oiseaux,

reprit lady G... Je la prends sous ma protection; vous ne la mettrez pas

en fuite, vous ne lui adresserez aucune parole dure; vous me laisserez

le soin de la confesser tout doucement, et, d'après le compte que je

vous rendrai d'elle, vous serez indulgent ou sévère, selon ses mérites.

--Eh bien, accordé! répondit le curé, qui se sentait plus dispos et de

meilleure humeur, à mesure qu'il contentait son robuste appétit. Voyons,

dit-il en s'adressant à Madeleine qui causait avec Léonce, je te

pardonne pour aujourd'hui, et je te permets de venir à confesse

demain, à condition que, dès ce moment, tu te soumettras à toutes

les prescriptions de cette noble et vertueuse dame, qui veut bien

s'intéresser à toi et t'aider à sortir du péché.

Le mot de péché produisit sur Madeleine le même effet d'étonnement et de

doute que les autres fois; mais, satisfaite de la bienveillance de son

pasteur et surtout de l'intérêt que lui témoignait la noble dame, elle

fit la révérence à l'un et baisa la main de l'autre. Interrogée par

Léonce sur les procédés qu'elle employait pour captiver l'amour et

l'obéissance de ses oiseaux, elle refusa de s'expliquer, et prétendit

qu'elle possédait un secret.

--Allons, Madeleine, ceci n'est pas bien, dit le curé, et si tu veux que

je te pardonne tout, tu commenceras par divorcer d'avec le mensonge.

C'est une faute grave que de chercher à entretenir la superstition,

surtout quand c'est pour en profiter. Ici, d'ailleurs, cela ne te

servirait de rien. Dans les foires où tu vas courir et montrer ton

talent (bien malgré moi, car ce vagabondage n'est pas le fait d'une

fille pieuse), tu peux persuader aux gens simples que tu possèdes un

charme pour attirer le premier oiseau qui passe et pour le retenir aussi

longtemps qu'il te plaît. Mais tes petits camarades, que voici, savent

bien que, dans ces montagnes, où les oiseaux sont rares et où tu passes

ta vie à courir et à fureter, tu découvres tous les nids aussitôt qu'ils

se bâtissent, que tu t'empares de la couvée et que tu forces les pères

et mères à venir nourrir leurs petits sur tes genoux. On sait la

patience avec laquelle tu restes immobile des heures entières comme une

statue ou comme un arbre, pour que ces bêtes s'accoutument à te voir

sans te craindre. On sait comme, dès qu'ils sont apprivoisés, ils te

suivent partout pour recevoir de toi leur pâture, et qu'ils t'amènent

leur famille à mesure qu'ils pullulent, suivant en cela un admirable

instinct de mémoire et d'attachement, dont plusieurs espèces sont

particulièrement douées. Tout cela n'est pas bien sorcier. Chacun de

nous, s'il était, comme toi, ennemi des occupations raisonnables et d'un

travail utile, pourrait en faire autant. Ne joue donc pas la magicienne

et l'inspirée, comme certains imposteurs célèbres de l'antiquité, et

entre autres un misérable Apollonius de Thyane, que l'Église condamne

comme faux prophète, et qui prétendait comprendre le langage des

passereaux. Quant à ces nobles personnes, n'espère point te moquer

d'elles. Leur esprit et leur éducation ne leur permettent point de

croire qu'une bambine comme toi soit investie d'un pouvoir surnaturel.

--Eh bien, monsieur le curé, dit lady G..., vous ne pouviez rien dire

qui ne fût moins agréable, ni faire sur la superstition un sermon plus

mal venu. Vos explications sont ennemies de la poésie, et j'aime cent

fois mieux croire que la pauvre Madeleine a quelque don mystérieux,

miraculeux même, si vous voulez, que de refroidir mon imagination en

acceptant de banales réalités. Console-toi, dit-elle à l'oiselière qui

pleurait de dépit et qui regardait le curé avec une sorte d'indignation

naïve et fière: nous te croyons fée et nous subissons ton prestige.

--D'ailleurs, les explications de M. le curé n'expliquent rien, dit

Léonce. Elles constatent des faits et n'en dévoilent point les causes.

Pour apprivoiser à ce point des êtres libres et naturellement farouches,

il faut une intelligence particulière, une sorte de secret magnétisme

tout exceptionnel. Chacun de nous se consacrerait en vain à cette

éducation, que la mystérieuse fatalité de l'instinct dévoile à cette

jeune fille.

--Oui! oui! s'écria Madeleine, dont les yeux s'enflammèrent comme si

elle eût pu comprendre parfaitement l'argument de Léonce, je défie

bien M. le curé d'apprivoiser seulement une poule dans sa cour, et moi

j'apprivoise les aigles sur la montagne.

--Les aigles, toi? dit le curé piqué au vif de voir Sabina éclater de

rire; je t'en défie bien! Les aigles ne s'apprivoisent point comme

des alouettes. Voilà ce qu'on gagne à de niaises pratiques et à des

prétentions bizarres. On devient menteuse, et c'est ce qui vous arrive,

petite effrontée.

--Ah, pardon, monsieur le curé, dit un jeune chevrier qui s'était

détaché du groupe des enfants, et qui écoutait la conversation des

nobles convives. Depuis quelque temps, Madeleine apprivoise les aigles:

je l'ai vu. Son esprit va toujours en augmentant, et bientôt elle

apprivoisera les ours, j'en suis sûr.

--Non, non, jamais, répondit l'oiselière avec une sorte d'effroi et de

dégoût peinte dans tous ses traits. _Mon esprit ne s'accorde qu'avec ce

qui vole dans l'air._

--Eh bien, que vous disais-je? s'écria Léonce frappé de cette parole.

Elle sent, bien qu'elle ne puisse en rendre compte ni aux autres, ni

à elle-même, que d'indéfinissables affinités donnent de l'attrait à

certains êtres pour elle. Ces rapports intimes sont des merveilles à nos

yeux, parce que nous ne pouvons en saisir la loi naturelle, et le monde

des faits physiques est plein de ces miracles qui nous échappent.

Soyez-en certain, monsieur le curé, le diable n'est pour rien dans ces

particularités; c'est Dieu seul qui a le secret de toute énigme et qui

préside à tout mystère.

--A la bonne heure, dit le curé assez satisfait de cette explication.

A votre sens, il y aurait donc des rapports inconnus entre certaines

organisations différentes? Peut-être que celle petite exhale une odeur

d'oiseau perceptible seulement à l'odorat subtil de ces volatiles?

--Ce qu'il y a de certain, dit Sabina en riant, c'est qu'elle a un

profil d'oiseau. Son petit nez recourbé, ses yeux vifs et saillants, ses

paupières mobiles et pâles, joignez à cela sa légèreté, ses bras agiles

comme des ailes, ses jambes fines et fermes comme des pattes d'oiseau,

et vous verrez qu'elle ressemble à un aiglon.

--Comme il vous plaira, dit Madeleine, qui paraissait être douée d'une

rapide intelligence et comprendre tout ce qui se disait sur son compte.

Mais, outre le don de me faire aimer, j'ai aussi celui de faire

comprendre; j'ai la science, et je défie les autres de découvrir ce que

je sais. Qui de vous dira à quelle heure on peut se faire obéir et à

quelle heure on ne le peut pas? quel cri peut être entendu de bien loin?

en quels endroits il faut se mettre? quelles influences il faut écarter?

quel temps est propice? Ah! monsieur le curé, si vous saviez persuader

les gens comme je sais attirer les bêtes, votre église serait plus riche

et vos saints mieux fêtés.

--Elle a de l'esprit, dit le curé bourru, qui était au fond un bourru

bienfaisant et enjoué, surtout _après boire;_ mais c'est un esprit

diabolique, et il faudra, quelque jour, que je l'exorcise. En attendant,

Madelon, fais venir tes aigles.

--Et où les prendrai-je à cette heure? répondit-elle avec malice.

Savez-vous où ils sont, monsieur le curé? Si vous le savez, dites-le,

j'irai vous les chercher.

--Vas-y, toi, puisque tu prétends le savoir.

--Ils sont où je ne puis aller maintenant. Je vois bien, monsieur le

curé, que vous ne le savez pas. Mais si vous voulez venir ce soir avec

moi, au coucher du soleil, et si vous n'avez pas peur, je vous ferai

voir quelque chose qui vous étonnera.

Le curé haussa les épaules; mais l'ardente imagination de Sabina

s'empara de cette fantaisie.--J'y veux aller, moi, s'écria-t-elle, je

veux avoir peur, je veux être étonnée, je veux croire au diable et le

voir, si faire se peut!

--Tout doux! lui dit Léonce à l'oreille, vous n'avez pas encore ma

permission, chère malade.

--Je vous la demande, je vous l'arrache, docteur aimable.

--Eh bien, nous verrons cela; j'interrogerai la magicienne, et je

déciderai comme il me conviendra.

--Je compte donc sur votre désir, sur votre promesse de m'amuser. En

attendant, n'allons-nous pas retourner à la villa pour voir comment

mylord G... aura dormi?

--Si vous avez des volontés arrêtées, je vous donne ma démission.

--A Dieu ne plaise! Jusqu'ici je n'ai pas eu un instant d'ennui. Faites

donc ce que vous jugerez opportun; mais où que vous me conduisiez,

laissez-moi emmener la fille aux oiseaux.

--C'était bien mon intention. Croyez-vous donc qu'elle se soit trouvée

ici par hasard?

--Vous la connaissiez donc? Vous lui aviez donc donné rendez-vous?

--Ne m'interrogez pas.

--J'oubliais! Gardez vos secrets; mais j'espère que vous en avez encore?

--Certes, j'en ai encore, et je vous annonce, Madame, que ce jour ne

se passera pas sans que vous ayez des émotions qui troubleront votre

sommeil la nuit prochaine.

--Des émotions! Ah! quel bonheur! s'écria Sabina; en garderai-je

longtemps le souvenir?

--Toute votre vie, dit Léonce avec un sérieux qui semblait passer la

plaisanterie.

--Vous êtes un personnage fort singulier, reprit-elle. On dirait que

vous croyez à votre puissance sur moi, comme Madeleine à la sienne sur

les aigles.

--Vous avez la fierté et la férocité de ces rois de l'air, et moi

j'ai peut-être la finesse de l'observation, la patience et la ruse de

Madeleine.

--De la ruse? vous me faites peur.

--C'est ce que je veux. Jusqu'ici vous vous êtes raillée de moi, Sabina,

précisément parce que vous ne me connaissiez pas.

--Moi? dit-elle un peu émue et tourmentée de la tournure bizarre que

prenait l'esprit de Léonce. Moi, je ne connais pas mon ami d'enfance,

mon loyal chevalier servant? C'est tout aussi raisonnable que de me dire

que je songe à vous railler.

--Vous l'avez pourtant dit, Madame, les frères et les soeurs sont

éternellement inconnus les uns aux autres, parce que les points les plus

intéressants et les plus vivants de leur être ne sont jamais en contact.

Un mystère profond comme ces abîmes nous sépare; vous ne me connaîtrez

jamais, avez-vous dit. Eh bien, Madame, je prétends aujourd'hui vous

connaître et vous rester inconnu. C'est vous dire, ajouta-t-il en voyant

la méfiance et la terreur se peindre sur les traits de Sabina, que je

me résigne à vous aimer davantage que je ne veux et ne puis prétendre à

être aimé de vous.

--Pourvu que nous restions amis, Léonce, dit lady G..., dominée tout à

coup par une angoisse qu'elle ne pouvait s'expliquer à elle-même, je

consens à vous laisser continuer ce badinage; sinon je veux retourner

tout de suite à la villa, me remettre sous la cloche de plomb de l'amour

conjugal.

--Si vous l'exigez, j'obéis; je redeviens homme du monde, et j'abandonne

la cure merveilleuse que vous m'avez permis d'entreprendre.

--Et dont vous répondez pourtant! Ce serait dommage.

--J'en puis répondre encore si vous ne résistez pas. Une révolution

complète, inouïe, peut s'opérer aujourd'hui dans votre vie morale et

intellectuelle, si vous abjurez jusqu'à ce soir l'empire de votre

volonté.

--Mais quelle confiance faut-il donc avoir en votre honneur pour se

soumettre à ce point?

--Me croyez-vous capable d'en abuser? Vous pouvez vous faire reconduire

à la villa par le curé. Moi, je vais dans la montagne chercher des

aigles moins prudents et moins soupçonneux.

--Avec Madeleine, sans doute?

--Pourquoi non?

--Eh bien, l'amitié a ses jalousies comme l'amour: vous n'irez pas sans

moi.

--Partons donc!

--Partons!

Lady G... se leva avec une sorte d'impétuosité, et prit le bras de

l'oiselière sous le sien, comme si elle eût voulu s'emparer d'une proie.

En un clin d'oeil les enfants reportèrent dans la voiture l'attirail du

déjeuner. Tout fut lavé, rangé et emballé comme par magie. La négresse,

semblable à une sibylle affairée, présidait à l'opération; la libéralité

de Léonce donnait des ailes aux plus paresseux et de l'adresse aux

plus gauches. Il me semble, lui dit Sabina en les voyant courir, que

j'assiste à la noce fantastique du conte de _Gracieuse et Percinet_;

lorsque l'errante princesse ouvre dans la forêt la boîte enchantée, on

en voit sortir une armée de marmitons en miniature et de serviteurs de

toute sorte qui mettent la broche, font la cuisine et servent un repas

merveilleux à la joyeuse bande des Lilliputiens, le tout en chantant et

en dansant, comme font ces petits pages rustiques.

--L'apologue est plus vrai ici que vous ne pensez, répondit Léonce.

Rappelez-vous bien le conte, cette charmante fantaisie que Hoffmann n'a

point surpassée. Il est un moment où la princesse Gracieuse, punie de

son inquiète curiosité par la force même du charme qu'elle ne peut

conjurer, voit tout son petit monde enchanté prendre la fuite et

s'éparpiller dans les broussailles. Les cuisiniers emportent la broche

toute fumante, les musiciens leurs violons, le nouveau marié entraîne sa

jeune épouse, les parents grondent, les convives rient, les serviteurs

jurent, tous courent et se moquent de Gracieuse, qui, de ses belles

mains, cherche vainement à les arrêter, à les retenir, à les rassembler.

Comme des fourmis agiles, ils s'échappent, passent à travers ses doigts,

se répandent et disparaissent sous la mousse et les violettes, qui sont

pour eux comme une futaie protectrice, comme un bois impénétrable. La

cassette reste vide, et Gracieuse, épouvantée, va retomber au pouvoir

des mauvais génies, lorsque...

--Lorsque l'aimable Léonce, je veux dire le tout puissant prince

Percinet, reprit Sabina, le protégé des bonnes fées, vient à son

secours, et, d'un coup de baguette, fait rentrer dans la boîte parents

et fiancés, marmitons et broches, ménétriers et violons.

--Alors il lui dit, reprit Léonce: Sachez, princesse Gracieuse, que vous

n'êtes point assez savante pour gouverner le monde de vos fantaisies;

vous les semez à pleines mains sur le sol aride de la réalité, et

là, plus agiles et plus fines que vous, elles vous échappent et vous

trahissent. Sans moi, elles allaient se perdre comme l'insecte que

l'oeil poursuit en vain dans ses mystérieuses retraites de gazon et

de feuillage; et alors vous vous retrouviez seule avec la peur et le

regret, dans ce lieu solitaire et désenchanté. Plus de frais ombrages,

plus de cascades murmurantes, plus de fleurs embaumées; plus de chants,

de danses et de rires sur le tapis de verdure. Plus rien que le vent qui

siffle sous les platanes pelés, et la voix lointaine des bêtes sauvages

qui monte dans l'air avec l'étoile sanglante de la nuit. Mais, grâce à

moi, que vous n'implorerez jamais en vain, tous vos trésors sont rentrés

dans le coffre magique, et nous pouvons poursuivre notre route, certains

de les retrouver quand nous le voudrons, à quelque nouvelle halte, dans

le royaume des songes.

IV.

FAUSSE ROUTE.

--Voilà une très-jolie histoire, et que je me rappellerai pour la

raconter à la veillée, dit l'oiselière que Sabina tenait toujours par le

bras.

--Prince Percinet, s'écria lady G... passant son autre bras sous celui

de Léonce, et en courant avec lui vers la voiture qui les attendait,

vous êtes mon bon génie, et je m'abandonne à votre admirable sagesse.

--J'espère, dit le curé en s'asseyant dans le fond du wurst avec Sabina,

tandis que Léonce et Madeleine se plaçaient vis-a-vis, que nous

allons reprendre le chemin de Saint-Apollinaire? Je suis sûr que mes

paroissiens ont déjà besoin de moi pour quelque sacrement.

Teverino · 第 2 / 12 段