Le premier valet de charrue des Mérilles, Antoine, y jeta une pointe
de drame: tout le monde avait raison et tout le monde avait tort. Oui,
l'arrivée de Robert datait de sept ans, quoiqu'il fût là depuis le
berceau, soit douze années; Robert était un joli garçon, bien
découplé, blond, facile à vivre, quoiqu'on l'eût connu petit,
malingre, avec des cheveux couleur d'étoupe, plus méchant qu'une
fouine. Il se passait des choses bizarres à la barbe du bon Dieu, et
même à celle de la justice; mais on le hacherait en morceaux, lui
Antoine, avant d'obtenir une parole sur un sujet aussi délicat. Madame
Benoît le tenait en quelque estime; on en causait assez dans le bourg,
les commères aux veillées s'y affilaient la langue; on ne manquerait
pas de croire qu'il se voulait débarrasser du mari en l'envoyant aux
galères.
--Surtout, monsieur, mettons que je ne vous ai rien conté. Si l'un des
enfants a pris la place de l'autre, tant mieux, c'est leur affaire; et
s'il y en a un d'enterré dans un creux du Rhône, tant pis, qu'il y
reste!
L'accusation était grave, M. Laffont répugna de s'y arrêter. Mais plus
s'épaississait le mystère, plus il se livrait aux conjectures. La
moins invraisemblable fut que Robert était né d'une faute dissimulée
avec la complicité des Benoît. Ceux-ci recevaient apparemment le prix
de leur silence; ils se tairaient toujours. Alors à quoi se résoudre?
Faire çà et là venir l'enfant, cultiver ses dispositions naturelles,
lui faciliter les moyens de s'affranchir d'une existence misérable?
Sans doute, mais après? L'heure de l'abandon sonnerait vite, la
situation à la Riveraine interdisant de trop lourds sacrifices; que
deviendrait Robert, une fois seul, dénué de ressources, avec des soifs
de gloire, si vraiment ses instincts d'artiste étaient une vocation?
Aurait-il l'énergie de se créer une place au soleil? Mieux valait le
laisser à son ignorance. On ne regrette pas l'inconnu. Et de ceux qui,
partis enfiévrés par le rêve, s'en reviennent meurtris par la réalité,
le martyrologe est si long! Toutefois, avant de se décider, il voulut
le revoir. Inutilement il le chercha dans la campagne. Le petit pâtre
ne gardait plus le troupeau des Mérilles, madame Benoît le
remplaçait. Plusieurs jours s'écoulèrent. Blanche se plaignit d'être
oubliée. Que devenaient les fleurs sauvages, les pierres curieuses,
les nids d'oiseaux, et celui qui, d'habitude, les apportait chaque
soir? De son côté, Gaston fouilla en vain les bords du Rhône, les
coteaux ardus, les haies de mûriers. Aussi madame Laffont
triomphait-elle. Jamais sa voix sonore ne lança d'aussi claires
fanfares. Le triomphe fut de courte durée, Blanche et Gaston ayant
décidé leur père à les conduire aux Mérilles.
--Aux Mérilles!
Ce cri de révolte eût rendu l'ouïe aux sourds. Elle le couvrit, par
déférence conjugale, d'un fracas d'ordres lancés de droite et de
gauche, d'autant que, si elle n'en pouvait croire ses oreilles, force
lui était bien d'en croire ses yeux qui lui montraient le trio déjà
loin dans l'avenue.
La maison était déserte, les travailleurs vaquaient au loin, dans les
champs. Comme Blanche poussait la porte d'une étable, elle se
cramponna, très pâle, contre Gaston: Robert était là, gisant sur un
tas de paille, le corps couvert d'ecchymoses, un genou luxé. Près de
lui, une jatte d'eau et un morceau de pain. M. Laffont resta
stupéfait. Antoine, avec ses sous-entendus, n'inventait donc rien? Le
malingre, aux cheveux d'étoupe, avait donc vécu, puis cessé de vivre?
Et un autre supplice recommençait le supplice ancien? Les lois
permettaient de semblables choses, la barbarie en pleine civilisation,
le meurtre raffiné, lent, inexorable, sans personne pour l'empêcher ou
le punir. On ne calcule pas sous le coup de certaines émotions. Il
prit Robert en ses bras, fit signe aux enfants de le suivre et, d'une
traite, gagna la Riveraine.
--Tu es fou! vociféra madame Laffont, l'entendant presser les
domestiques, faire dresser un lit dans sa chambre, demander le
médecin.
Il s'occupait bien d'elle! L'état de Robert, il se l'imputait à crime,
s'en jugeant responsable. Le pauvre être, sans doute, serait encore
sur ses jambes si l'on ne s'était mêlé d'interroger l'odieux Benoît,
ou si, l'interrogatoire fini, l'on eût pris le parti que commandait la
charité la plus vulgaire. Madame Laffont, mielleuse d'aspect, clama
plus qu'elle ne dit:
--Que comptes-tu faire?
--L'élever avec Gaston.
--Dans notre position de fortune?...
--Un cheval de moins à l'écurie, un enfant de plus à table, cela fait
la balance. Nous sommes même capables d'en être plus riches.
Il souriait, parce que sa résolution était inébranlable; les airs de
gaieté cachaient une arrière-pensée de devoir. Comme d'habitude, elle
se résigna, en bramant sur un autre sujet. Adoption absurde; mais, le
maître décrétant, l'esclave se soumettait, du moins à l'extérieur. Il
s'en fallut toutefois que Robert montât dans ses tendresses.
Celui-ci se croyait le jouet d'une hallucination. Peu de jours après,
il put se lever et commencer sa nouvelle existence. A la vérité,
l'apparition et le courroux de Benoît jetèrent une ombre sur ses
premières extases. Le paysan n'entendait point qu'on le dépouillât de
haute lutte. Pour un peu, il eût crié au vol. L'attitude de M. Laffont
l'assouplit comme une liane. Il trembla même à de certains mots, mit
sur le compte d'une ivresse fictive ses brutalités envers le pâtre et,
la tête dérangée par la vision d'un petit spectre aux cheveux
d'étoupe, chercha sa justification dans une avalanche de preuves: oui,
l'ancien nourrisson était mort, tout naturellement, de sa belle mort,
et Robert tenait sa place pour obliger une personne que lui, Benoît,
ne connaissait point. C'était le secret de sa femme. Jamais elle
n'avait consenti même à dire le nom. Tout ce qu'il savait, c'est que,
découverte, l'existence de Robert mettrait en péril l'honneur et la
vie de bien des gens.
M. Laffont ne crut pas devoir jouer au justicier. Du maudit, il se
contenterait de faire un heureux. Sur un point, d'ailleurs, ses
incertitudes cessèrent: à n'en pas douter, Robert était d'une origine
élevée. Le luxe relatif de la Riveraine le laissait très calme.
Lorsque Gaston ou Blanche lui montraient des objets inconnus aux
pauvres chaumières du pays, il en devinait l'emploi. Son protecteur,
en l'étudiant, surprit des éclairs de fierté douce, une étonnante
délicatesse contre lesquelles n'avaient pu prévaloir les humiliations
ni la rude poigne de la misère. Il était de bonne trempe, ce cœur
comprimé si longtemps.
Et la petite fée des premières extases, comme elle planait naguère sur
les abandons du désespoir, s'incarna dans les poussées de fièvre du
bonheur. Robert la cherchait, l'entendait, la voyait partout. Elle
était le meilleur de lui-même, sa sœur et son étoile, sa conscience
vivante marchant devant lui. Riche des trésors accumulés, il avait
encore des provisions de tendresse pour son bienfaiteur, pour Gaston,
même pour l'orageuse madame Laffont, quoiqu'elle lui fût souvent
revêche.
Les années passèrent. Les deux jeunes gens travaillaient ensemble.
L'ancien pâtre des Mérilles s'était rapidement mis au niveau de
l'héritier un peu paresseux de la Riveraine. Sa prompte intelligence
se doublait d'une véritable soif de science. D'ailleurs, le désir de
contenter son père adoptif aurait suffi à lui faire faire des
prodiges. Ses merveilleuses dispositions musicales permirent à M.
Laffont de se livrer à l'enseignement de son art favori. M. Laffont
était un incomparable virtuose auquel le génie créateur faisait
totalement défaut. Il excellait à traduire l'âme des maîtres, mais ses
propres inspirations grondaient pêle-mêle en son cerveau, comme les
ruches incapables d'essaimer faute d'une reine. Sa science profonde ne
parvenait pas à tirer du chaos l'idée mère autour de laquelle se
coordonneraient les autres. Cette stérilité était sa plaie secrète.
Elle le rongeait, sans que personne, autour de lui, soupçonnât les
luttes solitaires et cruelles entre de superbes envolées et la
paralysie géniale. Aussi quelle passion à suivre les progrès de
Robert! Son élève serait-il plus heureux que lui? Le souffle divin le
traverserait-il? L'impuissant donnerait-il au monde en cet artiste une
œuvre plus belle encore que toutes les œuvres inutilement rêvées?
Bientôt la blessure saignante se cicatrisa. Robert, à son insu, y
versait le baume de ses premières mélodies.
--Tu seras ma gloire, disait M. Laffont, en posant la main sur la tête
bouclée tendue vers lui.
Ce bonheur du père centupla celui de Robert. Le cœur était à l'étroit
dans sa poitrine pour contenir le trop-plein de ses allégresses. Des
pensées tumultueuses affluaient à son esprit, qui devait beaucoup de
sa maturité précoce à la vieille géhenne des Mérilles. De ce temps,
les derniers mois avaient été d'une influence énorme. La voix des
choses, dans ses journées de garde, l'appelait vers les espaces
mystérieux où maintenant il continuait d'errer, ravi par le cantique
des harmonies universelles. Au seuil de ce pays des songes, devenu sa
seconde patrie, surgissait une figure radieuse, le sourire d'une
sœur, la grâce d'un enfant. Et l'enfant l'avait pris par la main et
conduit où il était. S'il se souvenait des misères passées, c'était
pour mieux apprécier les félicités présentes. S'il pouvait dire à
toutes les douleurs: «Je vous connais comme moi-même», il pouvait dire
à toutes les joies: «Je vous connais comme elle». Et par elle, pour
elle, il formulait les unes et les autres en notes d'un rythme
pénétrant, tour à tour sanglots ou fanfares.
Blanche écoutait, près de M. Laffont en extase. M. Laffont les
contemplait alors, elle, l'enthousiaste, si jolie, Robert superbe, la
taille élancée, avec sa distinction native, ses yeux bleus tantôt
pleins de flammes, tantôt alanguis de tendresses. On eût dit qu'il les
associait, en son for intérieur, pour quelque future et commune
destinée où, lui disparu, sa fille trouvât dans l'artiste le guide et
l'appui de sa jeunesse. Car il ne se sentait pas bien depuis plusieurs
semaines. Un jour, ses enfants l'entouraient. Assis au salon, il
suivait à travers les vitres les nuages chassés par le vent vers la
Méditerranée. La mélancolie de l'hiver le pénétrait. Tant de lassitude
l'accablait qu'une angoisse l'oppressa. Serait-ce la fin? Il fallait
savoir la vérité, à cause de Robert. Que deviendrait Robert, sans lui?
Instinctivement, ses yeux le cherchèrent. Il était là, presque
agenouillé devant son fauteuil, épiant sur ce cher visage les ravages
du mal.
--Joue-moi quelque chose, dit M. Laffont.
--J'ai commencé une «chanson d'avril», la voulez-vous?
Les gaietés de la chanson d'avril expirèrent sous les doigts du
musicien. Une tristesse l'envahissait qui, malgré lui, pleurait sur le
clavier. Que signifiait-elle donc? Son père était souffrant, rien de
plus. Il l'aurait voulu bercer, endormir avec de joyeux accords;
pourquoi son âme se lamentait-elle en un déchirement plus fort que sa
volonté? Robert se raidit, tenta de commander au rythme, mais le
rythme égrena, comme un collier de perles, les larmes qu'il ne pouvait
retenir. M. Laffont regarda Blanche: elle frissonnait.
--Oui, dit-il, tu as compris, il m'aime bien, il chante pour moi le
chant du cygne.
Robert devina plus qu'il n'entendit. En un bond, il fut aux pieds de
son bienfaiteur.
--Je ne suis pas inspiré, aujourd'hui.
--Si... si...
La main tremblante du malade chercha la tête où se plaisaient tant ses
caresses, les yeux devinrent fixes. Il était mort, un dernier sourire
creusé au coin des lèvres, une dernière larme perlant aux cils.
Les cris de désespoir de madame Laffont ne furent égalés que par ses
hurlements de fureur contre Robert; c'était lui, son infernal vacarme
qui empêchaient d'appeler au secours. Avoir le cœur de martyriser un
piano pendant que se mourait celui auquel il devait tout! Un autre
l'aurait prévenue, elle était à côté, elle eût sauvé son mari... En un
quart d'heure, l'excellente femme se dédommagea de la contrainte subie
durant des années. Il n'aurait pas fallu la pousser beaucoup pour
qu'elle fît de Robert un assassin. Quoi qu'il en soit, elle prenait la
direction souveraine de la maison et commença tout de suite son rôle
de maîtresse sans partage.
Gaston et Robert ne pensaient qu'à leur chagrin. Une épouvante les
glaçait en face du coup navrant. Ils se sentaient désarmés et
s'appuyaient l'un sur l'autre, comme pour tirer une force de leurs
deux faiblesses. Quand le mort fut dans la bière, Blanche vint lui
dire un suprême adieu. Son visage était gonflé de pleurs, elle
apparaissait très pâle sous sa robe noire. Robert la prit contre lui.
--Ma pauvre sœur! ma pauvre petite orpheline.
Elle eut un brisement de la voix:
--Et toi, dit-elle, deux fois orphelin, maintenant!
Madame Laffont restait, en réalité, plus absolue maîtresse qu'elle ne
l'imagina d'abord, son mari n'ayant pas laissé de testament. Le
malheureux homme ne prévoyait guère une fin si prompte. Or, non
seulement l'introduction de Robert chez eux n'avait jamais été du goût
de madame Laffont, mais sa rancune se doublait de ses déceptions
maternelles: Robert était plus beau et plus travailleur que Gaston.
Elle eut quelques entrevues, aux Mérilles, avec les Benoît; puis, un
beau matin, elle annonça qu'elle emmenait les garçons à Paris.
--Pourquoi faire? demanda Gaston.
--Pour que tu y achèves tes études.
--Avec Robert?
--Tu verras bien.
Le lendemain, les trois voyageurs quittaient la Riveraine. Blanche
embrassa tristement ses frères et resta sur la route, leur envoyant
des baisers. Tant qu'il put la voir, Robert demeura penché à la
portière. Quand la silhouette se fut effacée dans le lointain, quand
le dernier morceau de terre de la Riveraine eut disparu, il se blottit
en son coin, désolé mais résolu devant l'incertain où madame Laffont
le conduisait d'un air de victoire.