YVONNE

I

Sous les ruissellements du soleil, la campagne semblait se recueillir.

Les mûriers penchaient leurs feuilles, les fleurs courbaient la tête.

Pas un souffle de vent parmi les trembles, un chant d'oiseau le long

des haies, une voix humaine à travers l'espace. Seul, le bruit du

Rhône précipitant ses flots. Au loin, dans la fluidité de l'espace,

Viviers, son antique cathédrale, ses jardins célèbres; puis des

hameaux, des granges, des maisons enfouies sous les arbres comme une

odalisque sous ses voiles. Des montagnes aux contours étranges

encadraient le paysage, à l'horizon. Sur les bords du fleuve se

déroulait un interminable écheveau de terres coupées de collines,

arides pâturages où les troupeaux étendus dormaient, avec leurs

bergers.

Un de ces troupeaux était gardé par un enfant d'une douzaine d'années,

qui dormait aussi, la tête appuyée sur une pierre. Ses cheveux blonds,

son teint blanc, malgré le hâle, dénotaient une origine étrangère au

Vivarais. Les bras bien modelés, que laissait voir la manche ouverte,

montraient par endroits des plaques bleuâtres, et la figure délicate

conservait jusque dans le sommeil une expression de crainte et de

souffrance. Sa lassitude était extrême, sans doute, car il n'ouvrit

pas les yeux lorsque de légères brises, venues du fleuve, ramenèrent

la vie dans la plaine. Le troupeau, livré à lui-même, commença de

brouter les mûriers et se dispersa tout à coup devant deux chasseurs

de papillons--des enfants, comme l'autre--qui l'effarouchaient de

leurs poches de gaze. Quand le dormeur s'éveilla, moutons et chiens

avaient disparu. Croyant rêver encore, il examina les alentours

déserts. Une frayeur le prit. D'un bond il escalada la colline, les

pieds nus insensibles aux morsures des pierres. Si loin que portât son

regard, il ne put découvrir la trace des fugitifs. Il redescendit vers

le fleuve, continua de courir au bord de l'eau, appelant, épiant,

cherchant. Alors, les tempes baignées de sueur, épuisé de fatigue,

mourant d'épouvante, il se laissa choir sur la rive. Qu'allait-il

faire? Que dirait M. Benoît, le terrible _granger_, son maître, devant

ce désastre d'un troupeau perdu? Jamais il n'oserait rentrer.

Des pâtres de son âge, qui ramenaient leur bétail, car c'était

maintenant presque la tombée du jour, passèrent près de lui, sur

le chemin. Il s'enquit d'eux si, par grand bonheur, ils ne lui

pouvaient donner quelque indication. Même dans l'innocente enfance

il y a déjà de l'homme mauvais: des injures accueillirent sa demande;

des mots atroces dits le rire aux dents, ce soufflet d'une tare jetée

en plein visage, comme une honte dont on est responsable, n'eût-on

rien fait au monde pour la mériter. De ces lèvres d'anges--quels

anges!--s'échappaient, incomprises peut-être, à coup sûr sanglantes

d'intention, les appellations habituelles: «Rebut d'hospice... Être

sans père ni mère...» Il courba la tête. La bande s'excitait en

parlant, sa colère montait contre l'audacieux, l'intrus, le paria. Et

comme il faisait mine de se défendre, elle se rua sur lui, ramassa des

pierres et l'en poursuivit, criant: «A l'enfant trouvé! à l'enfant

trouvé!» avec autant de répulsion et d'ardeur qu'elle eût crié au

loup. Peut-être la pitié n'est-elle pas un instinct. Le malheureux

s'abattit contre la haie où il dormait tout à l'heure. Il était à

bout. Qu'on le tuât, ce serait fini, tant mieux!

Un secours lui vint dans la personne des chasseurs de papillons. A

leur vue, les pâtres s'arrêtèrent, chuchotèrent deux noms: «M.

Gaston... mademoiselle Blanche...» et déguerpirent. Ce n'était point

le compte de «M. Gaston», qui se lança, furieux, sur leurs pas,

agitant son roseau garni de gaze et s'époumonant derrière eux:

--Je le dirai à mon père. Je le dirai.

Au lieu de l'imiter et de courir sus aux agresseurs, la petite fille

s'approcha de leur victime.

--Ils t'ont blessé avec leurs pierres?

--Non, mademoiselle.

--Que leur avais-tu fait?

--Je les interrogeais sur mon troupeau. Je l'ai perdu. Comme je suis

un enfant trouvé, ils ne veulent pas que je leur parle.

Des larmes brillaient en ses yeux bleus. Il paraissait si triste; la

petite fille se jeta à son cou, dans un besoin de consoler, surprise

que personne ne l'aimât, le pauvre, n'admettant point que quelqu'un

subît cette grosse injustice de vivre sans tendresse. Il avait l'air

affectueux et doux, il était gentil malgré ses haillons et on le

traitait en bête sauvage! Elle le questionna de nouveau:

--Comment t'appelles-tu?

--Robert.

--Eh bien, Robert, je serai ton amie.

Gaston, revenu de sa belliqueuse expédition, n'était pas sans remords:

leur espièglerie seule mettait en fuite le troupeau de Robert et

risquait de faire lapider l'enfant.

--Je ne sais où il est, dit-il; c'est nous qui l'avons effrayé pendant

que tu dormais. Notre granger va t'aider à le rassembler. Tu seras un

peu en retard, voilà tout.

Le soir, quand Robert retrouva son taudis, il n'y retrouva pas son

sommeil accoutumé. Pour le retard, M. Benoît lui labourait l'échine à

coups de gaule; à peine en sentait-il les meurtrissures, il songeait à

l'étreinte charitable de deux bras d'enfant, aux baisers de lèvres

vermeilles sur son visage de conspué. Autrefois, on l'embrassait

ainsi, on le berçait ainsi d'un sourire. Les chants célestes lui

bourdonnant au cœur, un peu de joie suffisait à les y faire renaître.

En arrivant chez M. Benoît, voilà bien des années, il gardait des

tendresses, des attaches, des regrets de choses que, depuis,

obscurcissait le temps. A force de mauvais traitements et de misères,

M. Benoît s'imaginait les avoir tués; une fée venait de les

ressusciter. Robert cherchait à grouper ses souvenances lointaines,

figures effacées de personnes, paroles sans suite, bribes d'airs

harmonieux; il cherchait à revivre l'époque, perdue dans la brume, où

il riait. Peut-être que d'y penser lui ferait revoir son pays. Son

pays! Ce n'était pas comme le Vivarais, cela ne se ressemblait point.

Le Vivarais était beau; mais, là-bas! Il se rappelait une nappe sans

limites, bleue avec des moirures vertes, pailletée d'or et d'écume

blanche, qui rejoignait le ciel et qui grondait. Il la voyait

autrefois, autrefois, quand on l'embrassait.

A dater de ce jour, l'existence animale, la seule possible chez

Benoît, cessa brusquement. Il ne faut aux fleurs, pour éclore, qu'une

goutte de pluie et un rayon de soleil. Une amitié rouvrait le trésor

d'il ne savait quelles richesses intimes l'emplissant de joies

inespérées et du bonheur de vivre. Dans la rosée des aurores, sur le

sommet des coteaux, il écoutait les mille voix de la nature saluer le

lever du jour. Sous la brûlure des rudes midis, dans le silence

accablé de la plaine, il écoutait les harmonies profondes sourdre de

l'assoupissement des solitudes. Le soir, oublié de tous, couché au

bord du fleuve, il écoutait les cadences argentines sortir du

cliquetis des flots. C'était une fête continuelle, peuplée de fantômes

involontaires, de visions brillantes, de formes inexplicables, où se

détachait le pur éclat de deux yeux châtain clair, très tendres,

fouillant les siens. La complicité de l'âme fait les trois quarts de

nos bonheurs. Il était heureux, quoique son pain restât aussi noir,

M. Benoît aussi brutal, aussi dure sa vie. Il cueillait des fleurs

dans la montagne, et, en passant devant la Riveraine, maison de

mademoiselle Blanche, les offrait à la petite fille, qui jouait

toujours sur la pelouse le soir; elle disait un «merci» gracieux, en

demandait d'autres pour le lendemain. Fruits sauvages, insectes

bizarres, nids d'oiseaux, pierres curieuses, ce fut un tribut

quotidien. Il pouvait donc revenir, et lui, qui ne possédait rien,

donner quelque chose! Mademoiselle Blanche battait des mains à chaque

offrande.

L'excès même de sa joie faillit en compromettre la durée, car madame

Laffont, sa mère, en prit ombrage. D'abord tolérante, elle se fatigua

vite de ce quasi-pèlerinage, où la dévotion risquait de tourner à la

camaraderie. Afin de supprimer des rapports inadmissibles entre

enfants de conditions si différentes, elle interdit le jardin aux

heures où passait Robert. Madame Laffont était de ces femmes

excellentes, mais d'un maniement difficile, que la vie au grand air,

la nécessité de commander à beaucoup de serviteurs, peut-être aussi

certaines dispositions naturelles font d'une brusquerie masculine et

qui vous disent: «Comment vous portez-vous?» avec des trépidations de

tonnerre. Les termes suraigus dont elle usa pour notifier sa volonté

provoquèrent une tempête de sanglots. M. Laffont en vit le résultat

sous la forme de paupières aussi gonflées que rouges. Il s'enquit du

motif et leva la défense. Il raillait les préjugés de sa femme. A

l'âge de Blanche, on pouvait recevoir les bouquets d'un gamin. On le

devait même. Si les déshérités n'ont qu'une manière de témoigner leur

reconnaissance, il est bon que les privilégiés n'y mettent point

d'entrave. Au surplus, dans le cas particulier, Robert, par sa tenue

parfaite et sa réserve, tranchait sur le commun de son espèce. La

sévérité était donc hors de propos. Madame Laffont eut un plongeon de

soumission, doublé d'une toux à ébranler les murailles.

Un jour que M. Laffont se promenait à quelques portées de fusil de la

Riveraine, tandis qu'il côtoyait un ravin désert, un phénomène assez

singulier captiva son attention: on chantait au-dessus de sa tête. Le

fait, en soi, n'offrait rien de miraculeux, ni même d'extraordinaire;

mais là où il se compliquait, c'est qu'on chantait une berceuse de

Schumann. En ces montagnes, parmi ce peuple de pâtres, cela ne

laissait point de rompre en visière à toutes les traditions. Qui

diantre pouvait être le virtuose? Il gravit la pente, gagna le sommet

du tertre. Au milieu de ses moutons, Robert, couché sur le dos, les

mains sous le crâne, avait les yeux perdus dans le rêve.

--Comment! c'est toi? dit le propriétaire de la Riveraine. D'où

sais-tu ce que tu chantes?

--On m'endormait autrefois avec cet air. La fin m'échappe.

--La reconnaîtrais-tu, si tu l'entendais?

Yvonne · 第 7 / 26 题