Chapitre X

Deux heures du matin.

C’était la nuit surtout qu’elle se tenait attentive à tous les pas qui

s’approchaient: à la moindre rumeur, au moindre son inaccoutumé, ses

tempes vibraient; à force d’être tendues aux choses du dehors, elles

étaient devenues affreusement douloureuses.

Deux heures du matin. Cette nuit-là comme les autres, les mains

jointes, et les yeux ouverts dans l’obscurité, elle écoutait le vent

faire sur la lande son bruit éternel.

Des pas d’homme tout à coup, des pas précipités dans le chemin! A

pareille heure, qui pouvait passer? Elle se dressa, remuée jusqu’au

fond de l’âme, son coeur cessant de battre...

On s’arrêtait devant la porte, on montait les petites marches de

pierre...

Lui!... oh! joie du ciel, lui! On avait frappé, est ce que ce pouvait

être un autre!... Elle était debout, pieds nus; elle, si faible depuis

tant de jours, avait sauté lestement comme les chattes, les bras

ouverts pour enlacer le bien-aimé. Sans doute la Léopoldine était

arrivée de nuit, et mouillée en face dans la baie de Pors-Even, — et

lui, il accourait; elle arrangeait tout cela dans sa tête avec une

vitesse d’éclair. Et maintenant, elle se déchirait les doigts aux clous

de la porte, dans sa rage pour retirer ce verrou qui était dur...

*****

-Ah!... Et puis elle recula lentement, affaissée, la tête retombée sur

la poitrine. Son beau rêve de folle était fini. Ce n’était que Fantec,

leur voisin... Le temps de bien comprendre que ce n’était que lui, que

rien de son Yann n’avait passé dans l’air, elle se sentit replongée

comme par degrés dans son même gouffre, jusqu’au fond de son même

désespoir affreux.

Il s’excusait, le pauvre Fantec: sa femme, comme on savait, était au

plus mal, et à présent, c’était leur enfant qui étouffait dans son

berceau, pris d’un mauvais mal de gorge; aussi il était venu demander

du secours, pendant que lui irait d’une course chercher le médecin à

Paimpol...

Qu’est-ce que tout cela lui faisait, à elle? Devenue sauvage dans sa

douleur, elle n’avait plus rien à donner aux peines des autres.

Effondrée sur un banc, elle restait devant lui les yeux fixes, comme

une morte, sans lui répondre, ni l’écouter, ni seulement le regarder.

Qu’est-ce que cela lui faisait, les choses que racontait cet homme?

Lui comprit tout alors; il devina pourquoi on lui avait ouvert cette

porte si vite, et il eut pitié pour le mal qu’il venait de lui faire.

Il balbutia un pardon:

— C’est vrai, qu’il n’aurait pas dû la déranger... elle!...

— Moi! répondit Gaud vivement, — et pourquoi donc pas moi, Fantec?

La vie lui était revenue brusquement, car elle ne voulait pas encore

être une désespérée aux yeux des autres, elle ne le voulait absolument

pas. Et puis, à son tour, elle avait pitié de lui; elle s’habilla pour

le suivre et trouva la force d’aller soigner son petit enfant.

Quand elle revint se jeter sur son lit, à quatre heures, le sommeil la

prit un moment parce qu’elle était très fatiguée.

Mais cette minute de joie immense avait laissé dans sa tête une

empreinte qui, malgré tout, était persistante; elle se réveilla bientôt

avec une secousse, se dressant à moitié, au souvenir de quelque

chose... Il y avait eu du nouveau concernant son Yann... Au milieu de

la confusion des idées qui revenaient, vite elle cherchait dans sa

tête, elle cherchait ce que c’était...

— Ah! rien, hélas! — non, rien que Fantec.

Et une seconde fois, elle retomba tout au fond de son même abîme. Non,

en réalité, il n’y avait rien de changé dans son attente morne et sans

espérance.

Pourtant, l’avoir senti là si près, c’était comme si quelque chose

émané de lui était revenu flotter alentour; c’était ce qu’on appelle,

au pays breton, un pré-signe; et elle écoutait plus attentivement les

pas du dehors, pressentant que quelqu’un allait peut-être arriver qui

parlerait de lui.

En effet, quand il fit jour, le père de Yann entra. Il ôta son bonnet,

releva ses beaux cheveux blancs, qui étaient en boucles comme ceux de

son fils, et s’assit près du lit de Gaud.

Il avait le coeur angoissé, lui aussi; car son Yann, son beau Yann

était son aîné, son préféré, sa gloire. Mais il ne désespérait pas, non

vraiment, il ne désespérait pas encore. Il se mit à rassurer Gaud d’une

manière très douce: d’abord les derniers rentrés d’Islande parlaient

tous de brumes très épaisses qui avaient bien pu retarder le navire; et

puis surtout il lui était venu une idée: une relâche aux îles Feroë,

qui sont des îles lointaines situées sur la route et d’où les lettres

mettent très longtemps à venir; cela lui était arrivé à lui-même, il y

avait une quarantaine d’années, et sa pauvre défunte mère avait déjà

fait dire une messe pour son âme... Un si beau bateau, la Léopoldine,

presque neuf, et de si forts marins qu’ils étaient tous à bord...

La vieille Moan rôdait autour d’eux tout en hochant la tête; la

détresse de sa petite-fille lui avait presque rendu de la force et des

idées; elle rangeait le ménage, regardant de temps en temps le petit

portrait jauni de son Sylvestre accroché au granit du mur, avec ses

ancres de marine et sa couronne funéraire en perles noires; non, depuis

que le métier de mer lui avait pris son petit-fils, à elle, elle n’y

croyait plus, au retour des marins; elle ne priait plus la Vierge que

par crainte, du bout de ses pauvres vieilles lèvres, lui gardant une

mauvaise rancune dans le coeur.

Mais Gaud écoutait avidement ces choses consolantes, ses grands yeux

cernés regardaient avec une tendresse profonde ce vieillard qui

ressemblait au bien-aimé; rien que de l’avoir là, près d’elle, c’était

une protection contre la mort, et elle se sentait plus rassurée, plus

rapprochée de son Yann. Ses larmes tombaient, silencieuses et plus

douces, et elle redisait en elle-même ses prières ardentes à la Vierge

Étoile-de-la-mer.

Une relâche là-bas, dans ces îles, pour des avaries peut-être; c’était

une chose possible en effet. Elle se leva, lissa ses cheveux, fit une

sorte de toilette, comme s’il pouvait revenir. Sans doute tout n’était

pas perdu, puisqu’il ne désespérait pas, lui, son père. Et, pendant

quelques jours, elle se remit encore à attendre.

C’était bien l’automne, l’arrière-automne, les tombées de nuit lugubres

où, de bonne heure, tout se faisait noir dans la vieille chaumière, et

noir aussi alentour, dans le vieux pays breton.

Les jours eux-mêmes semblaient n’être plus que des crépuscules; des

nuages immenses, qui passaient lentement, venaient faire tout à coup

des obscurités en plein midi. Le vent bruissait constamment, c’était

comme un son lointain de grandes orgues d’église, jouant des airs

méchants ou désespérés; d’autres fois, cela se rapprochait tout près

contre la porte, se mettant à rugir comme les bêtes.

Elle était devenue pâle, pâle, et se tenait toujours plus affaissée,

comme si la vieillesse l’eût déjà frôlée de son aile chauve. Très

souvent elle touchait les effets de son Yann, ses beaux habits de

noces, les dépliant, les repliant comme une maniaque, — surtout un des

ses maillots en laine bleue qui avait gardé la forme de son corps;

quand on le jetait doucement sur la table, il dessinait de lui-même,

comme par habitude, les reliefs des ses épaules et de sa poitrine;

aussi à la fin elle l’avait posé tout seul dans une étagère de leur

armoire, ne voulant plus le remuer pour qu’il gardât plus longtemps

cette empreinte.

Chaque soir, des brumes froides montaient de la terre; alors elle

regardait par sa fenêtre la lande triste, où des petits panaches de

fumée blanche commençaient à sortir çà et là des chaumières des autres:

là partout les hommes étaient revenus, oiseaux voyageurs ramenés par le

froid. Et, devant beaucoup de ces feux, les veillées devaient être

douces; car le renouveau d’amour était commencé avec l’hiver dans tout

ce pays des Islandais...

Cramponnée à l’idée de ces îles où il avait pu relâcher, ayant repris

une sorte d’espoir, elle s’était remise à l’attendre...

Pêcheur d'Islande · 第 60 / 62 题