Chapitre II

Le quai de Paimpol, le lendemain matin, était plein de monde. Les

départs d’Islandais avaient commencé depuis l’avant-veille et, à chaque

marée, un groupe nouveau prenait le large. Ce matin-là, quinze bateaux

devaient sortir avec la Léopoldine, et les femmes de ces marins, ou les

mères, étaient toutes présentes pour l’appareillage. — Gaud s’étonnait

de se trouver mêlée à elles, devenue une femme d’Islandais elle aussi,

et amenée là pour la même cause fatale. Sa destinée venait de se

précipiter tellement en quelques jours, qu’elle avait à peine eu le

temps de se bien représenter la réalité des choses; en glissant sur une

pente irrésistiblement rapide, elle était arrivée à ce dénouement-là,

qui était inexorable, et qu’il fallait subir à présent - comme

faisaient les autres, les habituées...

Elle n’avait jamais assisté de près à ces scènes, à ces adieux. Tout

cela était nouveau et inconnu. Parmi ces femmes, elle n’avait point de

pareille et se sentait isolée, différente; son passé de demoiselle, qui

subsistait malgré tout, la mettait à part.

Le temps était resté beau sur ce jour des séparations; au large

seulement une grosse houle lourde arrivait de l’ouest, annonçant du

vent, et de loin on voyait la mer, qui attendait tout ce monde, briser

dehors.

... Autour de Gaud, il y en avait d’autres qui étaient, comme elle,

bien jolies et bien touchantes avec leurs yeux pleins de larmes; il y

en avait aussi de distraites et de rieuses, qui n’avaient pas de cœur

ou qui pour le moment n’aimaient personne. Des vieilles, qui se

sentaient menacées par la mort, pleuraient en quittant leurs fils; des

amants s’embrassaient longuement sur les lèvres, et on entendait des

matelots gris chanter pour s’égayer, tandis que d’autres montaient à

leur bord d’un air sombre, s’en allant comme à un calvaire.

Et il se passait des choses sauvages: des malheureux qui avaient signé

leur engagement par surprise, quelque jour dans un cabaret, et qu’on

embarquait par force à présent; leurs propres femmes et des gendarmes

les poussaient. D’autres, enfin, dont on redoutait la résistance à

cause de leur grande force, avaient été enivrés par précaution; on les

apportait sur des civières et, au fond des cales des navires, on les

descendait comme des morts.

Gaud s’épouvantait de les voir passer: avec quels compagnons allait-il

donc vivre, son Yann? et puis quelle chose terrible était-ce donc, ce

métier d’Islande, pour s’annoncer de cette manière et inspirer à des

hommes de telles frayeurs?

Pourtant il y avait aussi des marins qui souriaient; qui sans doute

aimaient comme Yann la vie au large et la grande pêche. C’étaient les

bons, ceux-là; ils avaient la mine noble et belle; s’ils étaient

garçons, ils s’en allaient insouciants, jetant un dernier coup d’œil

sur les filles; s’ils étaient mariés, ils s’embrassaient leurs femmes

ou leur petits avec une tristesse douce et le bon espoir de revenir

plus riches. Gaud se sentit un peu rassurée en voyant qu’ils étaient

tous ainsi à bord de cette Léopoldine, qui avait vraiment un équipage

de choix.

Les navires sortaient deux par deux, quatre par quatre, traînés dehors

par des remorqueurs. Et alors, dès qu’ils s’ébranlaient, les matelots,

découvrant leur tête, entonnaient à pleine voix le cantique de la

Vierge: “Salut, Étoile-de-la-Mer!” sur le quai, des mains de femmes

s’agitaient en l’air pour de derniers adieux, et des larmes coulaient

sur les mousselines des coiffes.

Dès que la Léopoldine fut partie, Gaud s’achemina d’un pas rapide vers

la maison des Gaos. Une heure et demie de marche le long de la côte,

par les sentiers familiers de Ploubazlanec et elle arriva là-bas, tout

au bout des terres, dans sa famille nouvelle.

La Léopoldine devait mouiller en grande rade devant ce Pors-Even, et

n’appareiller définitivement que le soir; c’était donc là qu’ils

s’étaient donnés un dernier rendez-vous. En effet, il revint, dans la

yole de son navire; il revint pour trois heures lui faire ses adieux.

A terre, où l’on ne sentait point la houle, c’était toujours le même

beau temps printanier, le même ciel tranquille. Ils sortirent un moment

sur la route, en se donnant le bras; cela rappelait leur promenade

d’hier, seulement la nuit ne devait plus les réunir. Ils marchaient

sans but, en rebroussant vers Paimpol, et bientôt se trouvèrent près de

leur maison, ramenés là insensiblement sans y avoir pensé; ils

entrèrent donc encore une dernière fois chez eux, où la grand’mère

Yvonne fut saisie de les voir reparaître ensemble.

Yann faisait des recommandations à Gaud pour différentes petites choses

qu’il laissait dans leur armoire; surtout pour ses beaux habits de

noces: les déplier de temps en temps et les mettre au soleil. — A bord

des navires de guerre les matelots apprennent ces soins-là. — Et Gaud

souriait de le voir faire son entendu; il pouvait être bien sûr

pourtant que tout ce qui était à lui serait conservé et soigné avec

amour.

D’ailleurs, ces préoccupations étaient secondaires pour eux; ils en

causaient pour causer, pour se donner le change à eux-mêmes...

Yann raconta qu’à bord de la Léopoldine, on venait de tirer au sort les

postes de pêche et que, lui, était très content d’avoir gagné l’un des

meilleurs. Elle se fit expliquer cela encore, ne sachant presque rien

des choses d’Islande:

— Vois-tu, Gaud, dit-il, sur le plat-bord de nos navires, il y a des

trous qui sont percés à certaines places et que nous appelons trous de

macques; c’est pour y planter des petits supports à rouet dans lesquels

nous passons nos lignes. Donc, avant de partir, nous jouons ces

trous-là aux dés, ou bien avec des numéros brassés dans le bonnet du

mousse. Chacun de nous gagne le sien et, pendant toute la campagne

après, l’on n’a plus le droit de planter sa ligne ailleurs, l’on ne

change plus. Eh bien, mon poste à moi se trouve sur l’arrière du

bateau, qui est, comme tu dois savoir, l’endroit où l’on prend le plus

de poissons; et puis il touche aux grand haubans où l’on peut toujours

attacher un bout de toile, un cirage, enfin un petit abri quelconque,

pour la figure, contre toutes ces neiges ou ces grêles de là-bas; —

cela sert, tu comprends; on n’a pas la peau si brûlée, pendant les

mauvais grains noirs, et les yeux voient plus longtemps clair.

... Ils se parlaient bas, bas, comme par crainte d’effaroucher les

instants qui leur restaient, de faire fuir le temps plus vite. Leur

causerie avait le caractère à part de tout ce qui va inexorablement

finir; les plus insignifiantes petites choses qu’ils se disaient

semblaient devenir ce jour-là mystérieuses et suprêmes...

A la dernière minute du départ, Yann enleva sa femme entre ses bras et

ils se serrèrent l’un contre l’autre sans plus rien dire, dans une

longue étreinte silencieuse.

Il s’embarqua, les voiles grises se déployèrent pour se tendre à un

vent léger qui se levait dans l’ouest. Lui, qu’elle reconnaissait

encore, agita son bonnet d’une manière convenue. Et longtemps elle

regarda, en silhouette sur la mer, s’éloigner son Yann. - C’était lui

encore, cette petite forme humaine debout, noire sur le bleu cendré des

eaux, — et déjà vague, perdue dans cet éloignement où les yeux qui

persistent à fixer se troublent et ne voient plus...

... A mesure que s’en allait cette Léopoldine, Gaud comme attirée par

un aimant, suivait à pied le long des falaises.

Il lui fallut s’arrêter bientôt, parce que la terre était finie; alors

elle s’assit, au pied d’une dernière grande croix, qui est là plantée

parmi les ajoncs et les pierres. Comme c’était un point élevé, la mer

vue de là semblait avoir des lointains qui montaient, et on eût dit que

cette Léopoldine, en s’éloignant, s’élevait peu à peu, toute petite,

sur les pentes de ce cercle immense. Les eaux avaient de grandes

ondulations lentes, — comme les derniers contre-coups de quelque

tourmente formidable qui se serait passée ailleurs, derrière l’horizon;

mais dans le champ profond de la vue, où Yann était encore, tout

demeurait paisible.

Gaud regardait toujours, cherchant à bien fixer dans sa mémoire la

physionomie de ce navire, sa silhouette de voiture et de carène, afin

de le reconnaître de loin, quand elle reviendrait, à cette même place,

l’attendre.

Des levées énormes de houle continuaient d’arriver de l’ouest

régulièrement l’une après l’autre, sans arrêt, sans trêve, renouvelant

leur effort inutile, se brisant sur les mêmes rochers, déferlant aux

mêmes places pour inonder les mêmes grèves. Et à la longue, c’était

étrange, cette agitation sourde des eaux avec cette sérénité de l’air

et du ciel; c’était comme si le lit des mers, trop rempli, voulait

déborder et envahir les plages.

Cependant la Léopoldine se faisait de plus en plus diminuée, lointaine,

perdue. Des courants sans doute l’entraînaient, car les brises de cette

soirée étaient faibles et pourtant elle s’éloignait vite. Devenue une

petite tache grise, presque un point, elle allait bientôt atteindre

l’extrême bord du cercle des choses visibles, et entrer dans ces

au-delà infinis où l’obscurité commençait à venir.

Quand il fut sept heures du soir, la nuit tombée, le bateau disparu,

Gaud rentra chez elle, en somme assez courageuse malgré les larmes qui

lui venaient toujours. Quelle différence, en effet, et quel vide plus

sombre s’il était parti encore comme les deux autres années, sans même

un adieu! Tandis qu’à présent tout était changé, adouci; il était

tellement à elle son Yann, elle se sentait si aimée malgré ce départ,

qu’en s’en revenant toute seule au logis, elle avait au moins la

consolation et l’attente délicieuse de cet au revoir qu’ils s’étaient

dit pour l’automne.

Pêcheur d'Islande · 第 52 / 62 题