Décidément il les accompagnait, — jusque chez elles sans doute.
Ils s’en allaient tous trois, comme pour l’enterrement de ce chat, et
cela devenait presque un peu drôle, maintenant, de les voir ainsi
passer en cortège; il y avait sur les portes des bonnes gens qui
souriaient. La vieille Yvonne au milieu, portant la bête; Gaud à sa
droite, troublée et toujours très rose; le grand Yann à sa gauche, tête
haute, et pensif.
Cependant la pauvre vieille s’était presque subitement apaisée en
route; d’elle-même, elle s’était recoiffée et, sans plus rien dire,
elle commençait à les observer alternativement l’un et l’autre, du coin
de son oeil qui était redevenu clair.
Gaud ne parlait pas de peur de donner à Yann une occasion de prendre
congé; elle eût voulu rester sur ce bon regard doux qu’elle avait reçu
de lui, marcher les yeux fermés pour ne plus voir rien autre chose,
marcher ainsi bien longtemps à ses côtés dans un rêve qu’elle faisait,
au lieu d’arriver si vite à leur logis vide et sombre où tout allait
s’évanouir.
A la porte, il y eut une de ces minutes d’indécision pendant lesquelles
il semble que le coeur cesse de battre. La grand’mère entra sans se
retourner; puis Gaud, hésitante, et Yann, par derrière, entra aussi...
Il était chez elle, pour la première fois de sa vie; sans but,
probablement; qu’est-ce qu’il pouvait vouloir?... En passant le seuil,
il avait touché son chapeau, et puis, ses yeux ayant rencontré d’abord
le portrait de Sylvestre dans sa petite couronne mortuaire en perles
noires, il s’en était approché lentement comme d’une tombe.
Gaud était restée debout, appuyée des mains à leur table. Il regardait
maintenant tout autour de lui, et elle le suivait dans cette sorte de
revue silencieuse qu’il passait de leur pauvreté. Bien pauvre, en
effet, malgré son air rangé et honnête, le logis de ces deux
abandonnées qui s’étaient réunies. Peut-être, au moins, éprouverait-il
pour elle un peu de bonne pitié, en la voyant redescendue à cette même
misère, à ce granit fruste et à ce chaume. Il n’y avait plus de la
richesse passée, que le lit blanc, le beau lit de demoiselle, et
involontairement les yeux de Yann revenaient là...
Il ne disait rien... Pourquoi ne s’en allait-il pas?... La vieille
grand’mère, qui était encore si fine à ses moments lucides, faisait
semblant de ne pas prendre garde à lui. Donc ils restaient debout
devant l’un l’autre, muets et anxieux, finissant par se regarder comme
pour quelque interrogation suprême.
Mais les instants passaient et, à chaque seconde écoulée, le silence
semblait entre eux se figer davantage. Et ils se regardaient toujours
plus profondément, comme dans l’attente solennelle de quelque chose
d’inouï qui tardait à venir.
*****
— Gaud, demanda-t-il à demi-voix grave, si vous voulez toujours...
Qu’allait-il dire?... On devinait quelque grande décision, brusque
comme étaient les siennes, prise là tout à coup, et osant à peine être
formulée...
— Si vous voulez toujours... La pêche s’est bien vendue cette année, et
j’ai un peu d’argent devant moi...
Si elle voulait toujours!... Que lui demandait-il? avait-elle bien
entendu? Elle était anéantie devant l’immensité de ce qu’elle croyait
comprendre.
Et la vieille Yvonne, de son coin là-bas, dressait l’oreille, sentant
du bonheur approcher...
— Nous pourrions faire notre mariage, mademoiselle Gaud, si vous
vouliez toujours...
... Et puis il attendit sa réponse, qui ne vint pas... Qui donc pouvait
l’empêcher de prononcer ce oui? Il s’étonnait, il avait peur, et elle
s’en apercevait bien. Appuyée des deux mains à la table, devenue tout
blanche, avec des yeux qui se voilaient, elle était sans voix,
ressemblait à une mourante très jolie...
— Eh bien, Gaud, répondis donc! dit la vieille grand’mère qui s’était
levée pour venir à eux. Voyez-vous, ça la surprend, monsieur Yann; il
faut l’excuser; elle va réfléchir et vous répondre tout à l’heure...
Asseyez-vous, monsieur Yann, et prenez un verre de cidre avec nous...
Mais non, elle ne pouvait pas répondre, Gaud; aucun mot ne lui venait
plus, dans son extase... C’était donc vrai qu’il était bon, qu’il avait
du coeur. Elle le retrouvait là, son vrai Yann, tel qu’elle n’avait
jamais cessé de le voir en elle-même, malgré sa dureté, malgré son
refus sauvage, malgré tout. Il l’avait dédaignée longtemps, il
l’acceptait aujourd’hui, - et aujourd’hui qu’elle était pauvre; c’était
son idée à lui sans doute, il avait eu quelque motif qu’elle saurait
plus tard; en ce moment, elle ne songeait pas du tout à lui en demander
compte, non plus qu’à lui reprocher son chagrin de deux années... Tout
cela, d’ailleurs, était si oublié, tout cela venait d’être emporté si
loin, en une seconde, par le tourbillon délicieux qui passait sur sa
vie!...
Toujours muette, elle lui disait son adoration rien qu’avec les yeux,
tout noyés, qui le regardaient à une extrême profondeur, tandis qu’une
grosse pluie de larmes commençait à descendre le long de ses joues...
— Allons, Dieu vous bénisse! mes enfants, dit la grand’mère Moan. Et
moi, je lui dois un grand merci, car je suis encore contente d’être
devenue si vieille, pour avoir vu ça avant de mourir.
Ils restaient toujours là, l’un devant l’autre, se tenant les mains et
ne trouvant pas de mots pour se parler; ne connaissant aucune parole
qui fût assez douce, aucune phrase ayant le sens qu’il fallait, aucune
qui leur semblât digne de rompre leur délicieux silence.
— Embrassez-vous, au moins, mes enfants... Mais c’est qu’ils ne se
disent rien!... Ah! mon Dieu, les drôles de petits enfants que j’ai là
par exemple!... Allons, Gaud, dis-lui donc quelque chose, ma fille...
De mon temps à moi, me semble qu’on s’embrassait, quand on s’était
promis...
Yann ôta son chapeau, comme saisi tout à coup d’un grand respect
inconnu, avant de se pencher pour embrasser Gaud, — et il lui sembla
que c’était le premier vrai baiser qu’il eût jamais donné de sa vie.
Elle aussi l’embrassa, appuyant de tout son coeur ses lèvres fraîches,
inhabiles aux raffinements des caresses, sur cette joue de son fiancé
que la mer avait dorée. Dans les pierres du mur, le grillon leur
chantait le bonheur; il tombait juste, cette fois, par hasard. Et le
pauvre petit portrait de Sylvestre avait un air de leur sourire, du
milieu de sa couronne noire. Et tout paraissait s’être subitement
vivifié et rajeuni dans la chaumière morte. Le silence s’était rempli
de musiques inouïes; même le crépuscule pâle d’hiver, qui entrait par
la lucarne, était devenu comme une belle lueur enchantée...
— Alors, c’est au retour d’Islande que vous allez faire ça, mes bons
enfants?
Gaud baissa la tête. L’Islande, la Léopoldine, - c’est vrai, elle avait
déjà oublié ces épouvante dressées sur la route. — Au retour
d’Islande!... comme se serait long, encore tout cet été d’attente
craintive. Et Yann, battant le sol du bout de son pied, à petits coups
rapides, devenu for pressé lui aussi, comptait en lui-même très vite,
pour voir si, en se dépêchant bien, on n’aurait pas le temps de se
marier avant ce départ: tant de jours pour réunir les papiers, tant de
jours pour publier les bans à l’église; oui, cela ne mènerait jamais
qu’au 20 ou 25 du mois pour les noces, et, si rien n’entravait, on
aurait donc encore une grande semaine à rester ensemble après.
— Je m’en vais toujours commencer par prévenir notre père, dit-il, avec
autant de hâte que si les minutes mêmes de leur vie étaient maintenant
mesurées et précieuses...