Environ quinze jours après, comme le ciel se faisait déjà plus sombre à
l’approche des pluies, et la chaleur plus lourde sur ce Tonkin jaune,
Sylvestre, qu’on avait rapporté à Hanoï, fut envoyé en rade d’Ha-Long
et mis à bord d’un navire-hôpital qui rentrait en France.
Il avait été longtemps promené sur divers brancards, avec des temps
d’arrêt dans des ambulances. On avait fait ce qu’on avait pu; mais,
dans ces conditions mauvaises, sa poitrine s’était remplie d’eau, du
côté percé, et l’air entrait toujours, en gargouillant, par ce trou qui
ne se fermait pas.
On lui avait donné la médaille militaire et il en avait eu un moment de
joie. Mais il n’était plus le guerrier d’avant, à l’allure décidée, à
la voix vibrante et brève. Non, tout cela était tombé devant la longue
souffrance et la fièvre amollissante. Il était redevenu enfant, avec le
mal du pays; il ne parlait presque plus, répondant à peine d’une petite
voix douce, presque éteinte. Se sentir si malade, et être si loin, si
loin; penser qu’il faudrait tant de jours et de jours avant d’arriver
au pays, - vivrait-il seulement jusque-là, avec ses forces qui
diminuaient?... Cette notion d’effroyable éloignement était une chose
qui l’obsédait sans cesse; qui l’oppressait à ses réveils, — quand,
après les heures d’assoupissement, il retrouvait la sensation affreuse
de ses plaies, la chaleur de sa fièvre et le petit bruit soufflant de
sa poitrine crevée. Aussi il avait supplié qu’on l’embarquât, au risque
de tout.
Il était très lourd à porter dans son cadre; alors, sans le vouloir, on
lui donnait des secousses cruelles en le charroyant.
A bord de ce transport qui allait partir, on le coucha dans l’un des
petits lits de fer alignés à l’hôpital et il recommença en sens inverse
sa longue promenade à travers les mers. Seulement, cette fois, au lieu
de vivre comme un oiseau dans le plein vent de hunes, c’était dans les
lourdeurs d’en bas, au milieu des exhalaisons de remèdes, de blessures
et de misères.
Les premiers jours, la joie d’être en route avait amené en lui un peu
de mieux. Il pouvait se tenir soulevé sur son lit avec des oreillers,
et de temps en temps il demandait sa boîte. Sa boîte de matelot était
le coffret de bois blanc, acheté à Paimpol, pour mettre ses choses
précieuses; on y trouvait les lettres de la grand’mère Yvonne, celles
d’Yann et de Gaud, un cahier où il avait copié des chansons du bord, et
un livre de Confucius en chinois, pris au hasard d’un pillage sur
lequel, au revers blanc des feuillets, il avait inscrit le journal naïf
de sa campagne.
Le mal pourtant ne s’améliorait pas et, dès la première semaine, les
médecins pensèrent que la mort ne pouvait plus être évitée.
... Près de l’Équateur maintenant, dans l’excessive chaleur des orages.
Le transport s’en allait, secouant ses lits, ses blessés et ses
malades; s’en allait toujours vite sur une mer remuée, tourmentée
encore comme au renversement des moussons.
Depuis le départ d’Ha-Long, il en était mort plus d’un, qu’il avait
fallu jeter dans l’eau profonde, sur ce grand chemin de France;
beaucoup de ces petits lits s’étaient débarrassé déjà de leur pauvre
contenu.
Et ce jour-là, dans l’hôpital mouvant, il faisait très sombre: on avait
été obligé, à cause de la houle, de fermer les mantelets en fer des
sabords, et cela rendait plus horrible cet étouffoir de malades.
Il allait plus mal, lui; c’était la fin. Couché toujours sur son côté
percé, il le comprimait des deux mains, avec tout ce qui lui restait de
force, pour immobiliser cette eau, cette décomposition liquide dans ce
poumon droit, et tâcher de respirer seulement avec l’autre. Mais cet
autre aussi, peu à peu, s’était pris par voisinage, et l’angoisse
suprême était commencée.
Toute sorte de vision du pays hantaient son cerveau mourant; dans
l’obscurité chaude, des figures aimées ou affreuses venaient se pencher
sur lui; il était dans un perpétuel rêve d’halluciné, où passaient la
Bretagne et l’Islande.
Le matin, il avait fait appeler le prêtre, et celui-ci, qui était un
vieillard habitué à voir mourir des matelots, avait été surpris de
trouver, sous cette enveloppe si virile, la pureté d’un petit enfant.
Il demandait de l’air, de l’air; mais il n’y en avait nulle part; les
manches à vent n’en donnaient plus; l’infirmier, qui l’éventait tout le
temps avec un éventail à fleurs chinoises, ne faisait que remuer sur
lui des buées malsaines, des fadeurs déjà cent fois respirées, dont les
poitrines ne voulaient plus.
Quelquefois, il lui prenait des rages désespérées pour sortir de ce
lit, où il sentait si bien la mort venir; d’aller au plein vent
là-haut, essayer de revivre... Oh! les autres, qui couraient dans les
haubans, qui habitaient dans les hunes!... Mais tout son grand effort
pour s’en aller n’aboutissait qu’à un soulèvement de sa tête et de son
cou affaibli, — quelque chose comme ces mouvements incomplets que l’on
fait pendant le sommeil. — Eh! non, il ne pouvait plus; il retombait
dans les mêmes creux de son lit défait, déjà englué là par la mort; et
chaque fois après la fatigue d’une telle secousse, il perdait pour un
instant conscience de tout.
Pour lui faire plaisir, on finit par ouvrir un sabord, bien que se fût
encore dangereux, la mer n’étant pas assez calmée. C’était le soir,
vers six heures. Quand cet auvent de fer fut soulevé, il entra de la
lumière seulement, de l’éblouissante lumière rouge. Le soleil couchant
apparaissait à l’horizon avec une extrême splendeur, dans la déchirure
d’un ciel sombre; sa lueur aveuglante se promenait au roulis, et il
éclairait cet hôpital en vacillant, comme une torche que l’on balance.
De l’air, non, il n’en vint point; le peu qu’il y en avait dehors était
impuissant à entrer ici, à chasser les senteurs de la fièvre. Partout,
à l’infini, sur cette mer équatoriale, ce n’était qu’humidité chaude,
que lourdeur irrespirable. Pas d’air nulle part, pas même pour les
mourants qui haletaient.
... Une dernière vision l’agita beaucoup: sa vieille grand’mère,
passant sur un chemin, très vite, avec une expression d’anxiété
déchirante; la pluie tombait sur elle, de nuages bas et funèbres; elle
se rendait à Paimpol, mandée au bureau de la marine pour y être
informée qu’il était mort.
Il se débattait maintenant; il râlait. On épongeait aux coins de sa
bouche de l’eau et du sang, qui étaient remontés de sa poitrine, à
flots, pendant ses contorsions d’agonie. Et le soleil magnifique
l’éclairait toujours; au couchant, on eût dit l’incendie de tout un
monde, avec du sang plein les nuages; par le trou de ce sabord ouvert
entrait une large bande de feu rouge, qui venait finir sur le lit de
Sylvestre, faire un nimbe autour de lui.
... A ce moment, ce soleil se voyait aussi, là-bas, en Bretagne, où
midi allait sonner. Il était bien le même soleil, et au même instant
précis de sa durée sans fin; là, pourtant, il avait une couleur très
différente; se tenant plus haut dans un ciel bleuâtre; il éclairait
d’une douce lumière blanche la grand’-mère Yvonne, qui travaillait à
coudre, assise sur sa porte.
En Islande, où c’était le matin, il paraissait aussi, à cette même
minute de mort.
Pâli davantage, on eût dit qu’il ne parvenait à être vu là que par une
sorte de tour de force d’obliquité. Il rayonnait tristement, dans un
fiord où dérivait la Marie, et son ciel était cette fois d’une de ces
puretés hyperboréennes qui éveillent des idées de planètes refroidies
n’ayant plus d’atmosphère. Avec une netteté glacée, il accentuait les
détails de ce chaos de pierres qui est l’Islande: tout ce pays, vu de
la Marie, semblait plaqué sur un même plan et se tenir debout. Yann,
qui était là, éclairé un peu étrangement lui aussi, pêchait comme
d’habitude, au milieu de ces aspects lunaires.
... Au moment où cette traînée de feu rouge, qui entrait par ce sabord
de navire, s’éteignit, où le soleil équatorial disparut tout à fait
dans les eaux dorées, on vit les yeux du petit fils mourant se
chavirer, se retourner vers le front comme pour disparaître dans la
tête. Alors on abaissa dessus les paupières avec leurs longs cils — et
Sylvestre redevint très beau et calme, comme un marbre couché...