Chapitre XII

La mer, la mer grise.

Sur la grand’route non tracée qui mène, chaque été, les pêcheurs en

Islande, Yann filait doucement depuis un jour.

La veille, quand on était parti au chant des vieux cantiques, il

soufflait une brise du sud, et tous les navires, couverts de voiles,

s’étaient dispersés comme des mouettes.

Puis cette brise était devenue plus molle, et les marches s’étaient

ralenties; des bancs de brume voyageaient au ras des eaux.

Yann était peut-être plus silencieux que d’habitude. Il se plaignait du

temps trop calme et paraissait avoir besoin de s’agiter, pour chasser

de son esprit quelque obsession. Il n’y avait pourtant rien à faire,

qu’à glisser tranquillement au milieu de choses tranquilles; rien qu’à

respirer et à se laisser vivre. En regardant, on ne voyait que des

grisailles profondes; en écoutant, on n’entendait que du silence...

... Tout à coup, un bruit sourd, à peine perceptible, mais inusité et

venu d’en dessous avec une sensation de raclement, comme en voiture

lorsque l’on serre les freins des roues! Et la Marie, cessant sa

marche, demeura immobilisée...

Échoués!!! où et sur quoi? Quelque banc de la côte anglaise,

probablement. Aussi, on ne voyait rien depuis la veille au soir, avec

ces brumes en rideaux.

Les hommes s’agitaient, couraient, et leur excitation de mouvement

contrastait avec cette tranquillité brusque, figée, de leur navire.

Voilà, elle s’était arrêtée à cette place, la Marie, et n’en bougeait

plus. Au milieu de cette immensité de choses fluides, qui, par ces

temps mous, semblaient n’avoir même pas de consistance, elle avait été

saisie par je ne sais quoi de résistant et d’immuable qui était

dissimulé sous ces eaux; elle y était bien prise, et risquait peut-être

d’y mourir.

Qui n’a vu un pauvre oiseau, une pauvre mouche, s’attraper par les

pattes à de la glu?

D’abord on ne s’en aperçoit guère; cela ne change pas leur aspect; il

faut savoir qu’ils son pris par en dessous et en danger de ne s’en

tirer jamais.

C’est quand ils se débattent ensuite, que la chose collante vient

souiller leurs ailes, leur tête, et que, peu à peu, ils prennent cet

air pitoyable d’une bête en détresse qui va mourir.

Pour la Marie, c’était ainsi; au commencement cela ne paraissait pas

beaucoup; elle se tenait bien un peu inclinée, il est vrai, mais

c’était en plein matin, par un beau temps calme; il fallait savoir pour

s’inquiéter et comprendre que c’était grave.

Le capitaine faisait un peu pitié, lui qui avait commis la faute en ne

s’occupant pas assez du point où l’on était; il secouait ses mains en

l’air, en disant:

— Ma Doué! ma Doué! sur un ton de désespoir.

Tout près d’eux, dans une éclaircie, se dessina un cap qu’ils ne

reconnaissaient pas bien. Il s’embruma presque aussitôt; on ne le

distingua plus.

D’ailleurs, aucune voile en vue, aucune fumée. — Et pour le moment, ils

aimaient presque mieux cela: ils avaient grande crainte de ces

sauveteurs anglais qui viennent de force vous tirer de peine à leur

manière, et dont il faut se défendre comme de pirates.

Ils se démenaient tous, changeant, chavirant l’arrimage. Turc, leur

chien, qui ne craignait pourtant pas les mouvements de la mer, était

très émotionné lui aussi par cet incident: ces bruits d’en dessous, ces

secousses dures quand la houle passait, et puis ces immobilités, il

comprenait très bien que tout cela n’était pas naturel, et se cachait

dans les coins, la queue basse.

Après, ils amenèrent des embarcations pour mouiller des ancres, essayer

de se déhaler, en réunissant toutes leurs forces sur des amarres — une

rude manoeuvre qui dura dix heures d’affilée; — et, le soir venu, le

pauvre bateau, arrivé le matin si propre et pimpant, prenait déjà

mauvaise figure, inondé, souillé, en plein désarroi. Il s’était

débattu, secoué de toutes les manières, et restait toujours là, cloué

comme un bateau mort.

*****

La nuit allait les prendre, le vent se levait et la houle était plus

haute; cela tournait mal quand, tout à coup, vers six heures, les voilà

dégagés, partis, cassant les amarres qu’ils avaient laissées pour se

tenir... Alors on vit les hommes courir comme des fous de l’avant à

l’arrière en criant:

— Nous flottons!

Ils flottaient en effet; mais comment dire cette joie-là, de flotter;

de se tenir s’en aller, redevenir une chose légère, vivante, au lieu

d’un commencement d’épave qu’on était tout à l’heure!...

Et, du même coup, la tristesse d’Yann s’était envolée aussi. Allégé

comme son bateau, guéri par la saine fatigue de ses bras, il avait

retrouvé son air insouciant, secoué ses souvenirs.

Le lendemain matin, quand on eut fini de relever les ancres, il

continua sa route vers sa froide Islande, le coeur en apparence aussi

libre que dans ses premières années.

Pêcheur d'Islande · 第 21 / 62 题