... De la pluie à torrents, sous un ciel lourd et tout noir; — c’était
l’Inde. Sylvestre venait de mettre le pied sur cette terre-là, le
hasard l’ayant fait choisir à bord pour compléter l’armement d’une
baleinière.
A travers l’épaisseur des feuillages, il recevait l’ondée tiède, et
regardait autour de lui les choses étranges. Tout était magnifiquement
vert; les feuilles des arbres étaient faites comme des plumes
gigantesques, et les gens qui se promenaient avaient de grands yeux
veloutés qui semblaient se fermer sous le poids de leurs cils. Le vent
qui poussait cette pluie sentait le musc et les fleurs.
Des femmes lui faisaient signe de venir: quelque chose comme le Écoute
ici, joli garçon, entendu maintes fois dans Brest. Mais, au milieu de
ce pays enchanté, leur appel était troublant et faisait passer des
frissons dans la chair. Leurs poitrines superbes se bombaient sous les
mousselines transparentes qui les drapaient; elles étaient fauves et
polies comme du bronze.
Hésitant encore, et pourtant fasciné par elles, il s’avançait déjà, peu
à peu, pour les suivre.
...Mais voici qu’un petit coup de sifflet de marine, modulé en trilles
d’oiseau, le rappela brusquement dans sa baleinière, qui allait
repartir.
Il prit sa course, — et adieu les belles de l’Inde. Quand on se
retrouva au large le soir, il était encore vierge comme un enfant.
Après une nouvelle semaine de mer bleue, on s’arrêta dans un autre pays
de pluie et de verdure. Une nuée de bonshommes jaunes, qui poussaient
des cris, envahit tout de suite le bord, apportant du charbon dans des
paniers.
— Alors nous sommes donc déjà en Chine? demanda Sylvestre, voyant
qu’ils avaient tous des figures de magot et des queues.
On lui dit que non; encore un peu de patience: ce n’était que
Singapour. Il remonta dans sa hune, pour éviter la poussière noirâtre
que le vent promenait, tandis que le charbon des milliers de petits
paniers s’entassait fiévreusement dans les soutes.
Enfin on arriva un jour dans un pays appelé Tourane, où se trouvait au
mouillage une certaine Circé tenant un blocus. C’était le bateau auquel
il se savait depuis longtemps destinés, et on l’y déposa avec son sac.
Il y retrouva des pays même deux Islandais qui pour le moment étaient
canonniers.
Le soir, par ces temps toujours chauds et tranquilles où il l’y avait
rien à faire, ils se réunissaient sur le pont, isolés des autres, pour
former ensemble une petite Bretagne de souvenir.
Il du passer cinq mois d’inaction et d’exil dans cette baie triste,
avant le moment désiré d’aller se battre.