Elle est un peu ancienne, son amoureuse! Disaient les autres, deux
jours après, en riant derrière lui; c’est égal, ils ont l’air de bien
s’entendre tout de même.
Ils s’amusaient de le voir, pour la première fois, se promener dans les
rues de Recouvrance avec une femme au bras, comme tout le monde, se
penchant vers elle d’un air tendre, lui disant des choses qui avaient
l’air tout à fait douces.
Une petite personne à la tournure assez alerte, vue de dos; — des jupes
un peu courtes, par exemple, pour la mode du jour; un petit châle brun,
et une grande coiffe de Paimpolaise.
Elle aussi, suspendue à son bras, se retournait vers lui pour le
regarder avec tendresse.
— Elle est un peu ancienne, l’amoureuse!
Ils disaient cela, les autres, sans grande malice, voyant bien que
c’était une bonne vieille grand’mère, venue de la campagne.
...Venue en hâte, prise d’une épouvante affreuse, à la nouvelle du
départ de son petit-fils: — car cette guerre de Chine avait déjà coûté
beaucoup de marins au pays de Paimpol.
Ayant réuni toutes ses pauvres petites économies, arrangé dans un
carton sa belle robe des dimanches et une coiffe de rechange, elle
était partie pour l’embrasser au moins encore une fois.
Tout droit elle avait été le demander à la caserne et d’abord
l’adjudant de sa compagnie avait refusé de le laisser sortir.
— Si vous voulez réclamer, allez, ma bonne dame, allez vous adresser au
capitaine, le voilà qui passe.
Et carrément, elle y était allée. Celui-ci s’était laissé toucher.
— Envoyez Moan se changer, avait-il dit.
Et Moan, quatre à quatre, était monté se mettre en toilette de ville, —
tandis que la bonne vieille, pour l’amuser, comme toujours, faisait par
derrière à cet adjudant une fine grimace impayable, avec une révérence.
Ensuite, quand il reparut, le petit-fils bien décolleté dans sa tenue
de sortie, elle avait été émerveillée de le trouver si beau: sa barbe
noire, qu’un coiffeur lui avait taillée, était en pointe à la mode des
marins cette année-là, les liettes de sa chemise ouverte étaient frisée
menu, et son bonnet avait de longs rubans qui flottaient terminés par
des encres d’or.
Un instant elle s’était imaginé voir son fils Pierre qui, vingt ans
auparavant, avait été lui aussi gabier de la flotte, et le souvenir de
ce long passé déjà enfui derrière elle, de tous ces morts, avait jeté
furtivement sur l’heure présente une ombre triste.
Tristesse vite effacée. Ils étaient sortis bras dessus bras dessous,
dans la joie d’être ensemble; — et c’est alors que, la prenant pour son
amoureuse, on l’avait jugée “un peu ancienne”.
Elle l’avait emmené dîner, en partie fine, dans une auberge tenue par
des Paimpolais, qu’on lui avait recommandée comme n’étant pas trop
chère. Ensuite, se donnant le bras toujours, ils étaient allés dans
Brest, regarder les étalages des boutiques. Et rien n’était si amusant
que tout ce qu’elle trouvait à dire pour faire rire son petit-fils, —
en breton de Paimpol que les passants ne pouvaient pas comprendre.