Chapitre VII

Elle est un peu ancienne, son amoureuse! Disaient les autres, deux

jours après, en riant derrière lui; c’est égal, ils ont l’air de bien

s’entendre tout de même.

Ils s’amusaient de le voir, pour la première fois, se promener dans les

rues de Recouvrance avec une femme au bras, comme tout le monde, se

penchant vers elle d’un air tendre, lui disant des choses qui avaient

l’air tout à fait douces.

Une petite personne à la tournure assez alerte, vue de dos; — des jupes

un peu courtes, par exemple, pour la mode du jour; un petit châle brun,

et une grande coiffe de Paimpolaise.

Elle aussi, suspendue à son bras, se retournait vers lui pour le

regarder avec tendresse.

— Elle est un peu ancienne, l’amoureuse!

Ils disaient cela, les autres, sans grande malice, voyant bien que

c’était une bonne vieille grand’mère, venue de la campagne.

...Venue en hâte, prise d’une épouvante affreuse, à la nouvelle du

départ de son petit-fils: — car cette guerre de Chine avait déjà coûté

beaucoup de marins au pays de Paimpol.

Ayant réuni toutes ses pauvres petites économies, arrangé dans un

carton sa belle robe des dimanches et une coiffe de rechange, elle

était partie pour l’embrasser au moins encore une fois.

Tout droit elle avait été le demander à la caserne et d’abord

l’adjudant de sa compagnie avait refusé de le laisser sortir.

— Si vous voulez réclamer, allez, ma bonne dame, allez vous adresser au

capitaine, le voilà qui passe.

Et carrément, elle y était allée. Celui-ci s’était laissé toucher.

— Envoyez Moan se changer, avait-il dit.

Et Moan, quatre à quatre, était monté se mettre en toilette de ville, —

tandis que la bonne vieille, pour l’amuser, comme toujours, faisait par

derrière à cet adjudant une fine grimace impayable, avec une révérence.

Ensuite, quand il reparut, le petit-fils bien décolleté dans sa tenue

de sortie, elle avait été émerveillée de le trouver si beau: sa barbe

noire, qu’un coiffeur lui avait taillée, était en pointe à la mode des

marins cette année-là, les liettes de sa chemise ouverte étaient frisée

menu, et son bonnet avait de longs rubans qui flottaient terminés par

des encres d’or.

Un instant elle s’était imaginé voir son fils Pierre qui, vingt ans

auparavant, avait été lui aussi gabier de la flotte, et le souvenir de

ce long passé déjà enfui derrière elle, de tous ces morts, avait jeté

furtivement sur l’heure présente une ombre triste.

Tristesse vite effacée. Ils étaient sortis bras dessus bras dessous,

dans la joie d’être ensemble; — et c’est alors que, la prenant pour son

amoureuse, on l’avait jugée “un peu ancienne”.

Elle l’avait emmené dîner, en partie fine, dans une auberge tenue par

des Paimpolais, qu’on lui avait recommandée comme n’étant pas trop

chère. Ensuite, se donnant le bras toujours, ils étaient allés dans

Brest, regarder les étalages des boutiques. Et rien n’était si amusant

que tout ce qu’elle trouvait à dire pour faire rire son petit-fils, —

en breton de Paimpol que les passants ne pouvaient pas comprendre.

Pêcheur d'Islande · 第 16 / 62 题