Elle marchait depuis une heure, alerte, agitée, respirant la brise
saine du large.
Il y avait de grands calvaires plantés aux carrefours des chemins.
De loin en loin, elle traversait de ces petits hameaux de marins qui
sont toute l’année battus par le vent, et dont la couleur est celle des
rochers. Dans l’un, où le sentier se rétrécissait tout à coup entre des
murs sombres, entre de hauts toits en chaume pointus comme des huttes
celtiques, une enseigne de cabaret la fit sourire: “Au cidre chinois”,
et on avait peint deux magots en robe verte et rose, avec des queues,
buvant du cidre. Sans doute une fantaisie de quelque ancien matelot
revenu de là-bas... En passant, elle regardait tout; les gens qui sont
très préoccupés par le but de leur voyage s’amusent toujours plus que
les autres aux mille détails de la route.
Le petit village était loin derrière elle maintenant, et, à mesure
qu’elle s’avançait sur ce dernier promontoire de la terre bretonne, les
arbres se faisaient plus rares autour d’elle, la campagne plus triste.
Le terrain était ondulé, rocheux, et, de toutes les hauteurs, on voyait
la grande mer. Plus d’arbres du tout à présent; rien que la lande rase,
aux ajoncs verts, et, çà et là, les divins crucifiés découpant sur le
ciel leurs grands bras en croix, donnant à tout ce pays l’air d’un
immense lieu de justice.
A un carrefour, gardé par un de ces christs énormes, elle hésita entre
deux chemins qui fuyaient entres des talus d’épines.
Une petite fille qui arrivait se trouva à point pour la tirer
d’embarras:
— Bonjour, mademoiselle Gaud!
C’était une petite Gaos, une petite soeur d’Yann. Après l’avoir
embrassée, elle lui demanda si ses parents étaient à la maison.
— Papa et maman, oui. Il n’y a que mon frère Yann, dit la petite sans
aucune malice, qui est allé à Loguivy; mais je pense qu’il ne sera pas
tard dehors.
Il n’était pas là, lui! Encore se mauvais sort qui l’éloignait d’elle
partout et toujours. Remettre sa visite à une autre fois, elle y pensa
bien. Mais cette petite qui l’avait vue en route, qui pourrait
parler... Que penserait-on de cela à Pors-Even? Alors elle décida
poursuivre, en musant le plus possible, afin de lui donner le temps de
rentrer.
A mesure qu’elle approchait de ce village d’Yann, de cette pointe
perdue, les choses devenaient toujours plus rudes et plus désolées. Ce
grand air de mer qui faisait les hommes plus forts, faisait aussi les
plantes plus basses, courtes, trapues, aplaties sur le sol dur. Dans le
sentier, il y avait des goémons qui traînaient par terre, feuillages
d’ailleurs, indiquant qu’un autre monde était voisin. Ils se
répandaient dans l’air leur odeur saline.
Gaud rencontrait quelquefois des passants, gens de mer, qu’on voyait à
longue distance dans ce pays nu, se dessinant, comme agrandis, sur la
ligne haute et lointaine des eaux. Pilotes ou pêcheurs, ils avaient
toujours l’air de guetter au loin, de veiller sur le large; en la
croisant, ils lui disaient bonjour. Des figures brunies, très mâles et
décidées, sous un bonnet de marin.
L’heure ne passait pas, et vraiment elle ne savait que faire pour
allonger sa route; ces gens s’étonnaient de la voir marcher si
lentement.
Ce Yann, que faisait-il à Loguivy? Il courtisait les filles
peut-être...
Ah! Si elle avait su comme il s’en souciait peu, des belles. De temps
en temps, si l’envie lui en prenait de quelqu’une, il n’avait en
général qu’à se présenter. Les fillettes de Paimpol, comme dit la
vieille chanson islandaise, sont un peu folles de leur corps, et ne
résistant guère à un garçon aussi beau. Non, tout simplement, il était
allé faire une commande à certain vannier de ce village, qui avait seul
dans le pays la bonne manière pour tresser les casiers à prendre les
homards. Sa tête était très libre d’amour en ce moment.
Elle arriva à une chapelle, qu’on apercevait de loin sur une hauteur.
C’était une chapelle toute grise, très petite et très vieille; au
milieu de l’aridité d’alentour, un bouquet d’arbres, gris aussi et déjà
sans feuilles, lui faisait des cheveux, des cheveux jetés tous du même
côté, comme par une main qu’on y aurait passée.
Et cette main était celle aussi qui fait sombrer les barques des
pêcheurs, main éternelle des vents d’ouest qui couche, dans le sens des
lames et de la houle, les branches tordues des rivages. Ils avaient
poussé de travers et échevelés, les vieux arbres, courbant le dos sous
l’effort séculaire de cette main-là.
Gaud se trouvait presque au bout de sa course, puisque c’était la
chapelle de Pors-Even; alors elle s’y arrêta, pour gagner encore du
temps.
Un petit mur croulant dessinait autour un enclos enfermant des croix.
Et tout était de la même couleur, la chapelle, les arbres et les
tombes; le lieu tout entier semblait uniformément hâlé, rongé par le
vent de la mer; un même lichen grisâtre, avec ses taches d’un jaune
pâle de soufre, couvrait les pierres, les branches noueuses, et les
saints en granit qui se tenaient dans les niches du mur.
Sur une de ces croix de bois, un nom était écris en grosses lettres:
Gaos. — Gaos, Joël, quatre-vingts ans.
Ah! Oui, le grand-père; elle savait cela.
La mer n’en avait pas voulu, de ce vieux marin. Du reste, plusieurs des
parents d’Yann devaient dormir dans cet enclos, c’était naturel, et
elle aurait dû s’y attendre; pourtant ce nom lu sur cette tombe lui
faisait une impression pénible.
Afin de perdre un moment de plus, elle entra dire une prière sous ce
porche antique, tout petit, usé, badigeonné de chaux blanche. Mais là
elle s’arrêta, avec un plus fort serrement de coeur. Gaos! encore ce
nom, gravé sur une des plaques funéraires comme on en met pour garder
le souvenir de ceux qui meurent au large.
Elle se mit à lire cette inscription:
En mémoire de
GAOS, Jean-Louis
âgé de 24 ans, matelot à bord de la Marguerite,
disparu en Islande, le 3 août 1877.
Qu’il repose en paix!
L’Islande, — toujours l’Islande! — Par tout, à cette entrée de
chapelle, étaient clouées d’autres plaques de bois, avec des noms de
marins morts. C’était le coin des naufragés de Pors-Even, et elle
regretta d’y être venue, prise d’un pressentiment noir. A Paimpol, dans
l’église, elle avait vu des inscriptions pareilles; mais ici, dans ce
village, il était plus petit, plus fruste, plus sauvage, le tombeau
vide des pêcheurs islandais. Il y avait de chaque côté un banc de
granit, pour les veuves, pour les mères: et ce lieu bas, irrégulier
comme une grotte, était gardé par une bonne vierge très ancienne,
repeinte en rose, avec de gros yeux méchants, qui ressemblait à Cybèle,
déesse primitive de la terre.
Gaos! Encore!
En mémoire de
GAOS, François
époux de Anne-Marie LE GOASTER,
capitaine à bord du Paimpolais,
perdu en Islande du 1er au 3 avril 1877,
avec vingt-trois hommes composant son équipage.
Qu’ils reposent en paix!
Et, en bas, deux os de mort en croix sous un crâne noir avec des yeux
verts, peinture naïve et macabre, sentant encore la barbarie d’un autre
âge.
Gaos! partout ce nom!
Un autre Gaos s’appelait Yves, enlevé du bord de son navire et disparu
aux environs de Norden-Fjord, en Islande, à l’âge de vingt-deux ans. La
plaque semblait être là depuis de longues années; il devait être bien
oublié, celui-là...
En lisant, il lui venait pour ce Yann des élans de tendresse douce, et
un peu désespérée aussi. Jamais, non, jamais il ne serait à elle!
Comment le disputer à la mer, quand tant d’autres Gaos y avaient
sombré, des ancêtres, des frères, qui devaient avoir avec lui des
ressemblances profondes.
Elle entra dans la chapelle, déjà obscure, à peine éclairée par ses
fenêtres basses aux parois épaisses. Et là, le coeur plein de larmes
qui voulaient tomber, elle s’agenouilla pour prier devant des saints et
des saintes énormes, entourés de fleurs grossières, et qui touchaient
la voûte avec leur tête. Dehors, le vent qui se levait commençait à
gémir, comme rapportant au pays breton la plainte des jeunes hommes
morts.
Le soir approchait; il fallait pourtant bien se décider à faire sa
visite et s’acquitter de sa commission.
Elle reprit sa route et, après s’être informée dans le village, elle
trouva la maison des Gaos, qui était adossée à une haute falaise; on y
montait par une douzaine de marches en granit. Tremblant un peu à
l’idée que Yann pouvait être revenu, elle traversa le jardinet où
poussaient des chrysanthèmes et des véroniques.
En entrant, elle dit qu’elle apportait l’argent de cette barque vendue,
et on la fit asseoir très poliment pour attendre le retour du père, qui
lui signerait son reçu. Parmi tout ce monde qui était là, ses yeux
cherchèrent Yann, mais elle ne le vit point.
On était fort occupé dans la maison. Sur une grande table bien blanche,
on taillait déjà à la pièce, dans du coton neuf, des costumes appelés
cirages, pour la prochaine saison d’Islande.
— C’est que, voyez-vous, mademoiselle Gaud, il leur en faut à chacun
deux rechanges complets pour là-bas.
On lui expliqua comment on s’y prenait après pour les peindre et les
cirer, ces tenues de misère. Et, pendant qu’on lui détaillait la chose,
ses yeux parcouraient attentivement ce logis des Gaos.
Il était aménagé à la manière traditionnelle des chaumières bretonnes;
une immense cheminée occupait le fond, et des lits en armoire
s’étageaient sur les côtés. Mais cela n’avait pas l’obscurité ni la
mélancolie de ces gîtes des laboureurs, qui sont toujours à demi
enfouis au bord des chemins; c’était clair et propre, comme en général
chez les gens de mer.
Plusieurs petits Gaos étaient là, garçons ou filles, tous frères
d’Yann, — sans compter deux grands qui naviguaient. Et, en plus, une
bien petite blonde, triste et proprette, qui ne ressemblait pas aux
autres.
— Une que nous avons adoptée l’an dernier, expliqua la mère; nous en
avions déjà beaucoup pourtant; mais, que voulez-vous, mademoiselle
Gaud! son père était de la Marie-Dieu-l’aime, qui s’est perdue en
Islande à la saison dernière, comme vous savez, — alors, entre voisins,
on s’est partagé les cinq enfants qui restaient et celle-ci nous est
échue.
Entendant qu’on parlait d’elle, la petite adoptée baissait la tête et
souriait en se cachant contre le petit Laumec Gaos qui était son
préféré.
Il y avait un air d’aisance partout dans la maison, et la fraîche santé
se voyait épanouie sur toutes ces joues roses d’enfants.
On mettait beaucoup d’empressement à recevoir Gaud - comme une belle
demoiselle dont la visite était un honneur pour la famille. Par un
escalier de bois blanc tout neuf, on la fit montrer dans la chambre
d’en haut qui était la gloire du logis. Elle se rappelait bien
l’histoire de la construction de cet étage; c’était à la suite d’une
trouvaille de bateau abandonné faite en Manche par le père Gaos et son
cousin le pilote; la nuit du bal, Yann lui avait raconté cela.
Cette chambre de l’épave était jolie et gaie dans sa blancheur toute
neuve; il y avait deux lits à la mode des villes, avec des rideaux en
perse rose; une grande table au milieu. Par la fenêtre, on voyait tout
Paimpol, toute la rade, avec les Islandais là-bas, au mouillage, — et
la passe par où ils s’en vont.
Elle n’osait pas questionner, mais elle aurait bien voulu savoir où
dormait Yann; évidemment, tout enfant, il avait dû habiter en bas, dans
quelqu’un de ces antiques lits en armoire. Mais à présent, c’était
peut-être ici, entre ces beaux rideaux roses. Elle aurait aimé être au
courant des détails de sa vie, savoir surtout à quoi se passaient ses
longues soirées d’hiver...
... Un pas un peu lourd dans l’escalier la fit tressaillir.
Non, ce n’était pas Yann, mais un homme qui lui ressemblait malgré ses
cheveux déjà blancs, qui avait presque sa haute stature et qui était
droit comme lui: le père Gaos rentrant de la pêche.
Après l’avoir saluée et s’être enquis des motifs de sa visite, il lui
signa son reçu, ce qui fut un peu long, car sa main n’était plus,
disait-il, très assurée. Cependant il n’acceptait pas ces cent francs
comme un payement définitif, le désintéressant de cette vente de
barque; non, mais comme un acompte seulement; il en recauserait avec M.
Mével. Et Gaud, à qui l’argent importait peu, fit un petit sourire
imperceptible: allons, bon, cette histoire n’était pas encore finie,
elle s’en était bien doutée; d’ailleurs, cela l’arrangeait d’avoir
encore des affaires mêlées avec les Gaos.
On s’excusait presque, dans la maison de l’absence d’Yann, comme si on
eût trouvé plus honnête que toute la famille fût là assemblée pour la
recevoir. Le père avait peut-être même deviné, avec sa finesse de vieux
matelot, que son fils n’était pas indifférent à cette belle héritière;
car il mettait un peu d’insistance à toujours reparler de lui:
— C’est bien étonnant, disait-il, il n’est jamais si tard dehors. Il
est allé à Loguivy, mademoiselle Gaud, acheter des casiers pour prendre
les homards; comme vous savez, c’est notre grande pêche de l’hiver.
Elle, distraite, prolongeait sa visite, ayant cependant conscience que
c’était trop, et sentant un serrement de coeur lui venir à l’idée
qu’elle ne le verrait pas.
— Un homme sage comme lui, qu’est-ce qu’il peut bien faire? Au cabaret,
il n’y est pas, bien sûr; nous n’avons pas cela à craindre avec notre
fils. -Je ne dis pas, une fois de temps en temps, le dimanche, avec des
camarades... Vous savez mademoiselle Gaud, les marins... Eh! mon Dieu,
quand on est jeune homme, n’est-ce pas, pourquoi s’en priver tout à
fait?... Mais la chose est bien rare avec lui, c’est un homme sage,
nous pouvons le dire.
Cependant la nuit venait; on avait replié les cirages commencés,
suspendu le travail. Les petits Gaos et la petite adoptée, assis sur
des bancs, se serraient les un aux autres, attristé par l’heure grise
du soir, et regardaient Gaud, ayant l’air de se demander:
“A présent, pourquoi ne s’en va-t-elle pas?”
Et, dans la cheminée, la flamme commençait à éclairer rouge, au milieu
du crépuscule qui tombait.
— Vous devriez rester manger la soupe avec nous, mademoiselle Gaud.
Oh! non, elle ne le pouvait pas; le sang lui monta tout à coup au
visage à la pensée d’être restée si tard. Elle se leva et prit congé.
Le père d’Yann s’était levé lui aussi pour l’accompagner un bout de
chemin, jusqu’au delà de certain bas-fond isolé où de vieux arbres font
un passage noir.
Pendant qu’ils marchaient près l’un de l’autre, elle se sentait prise
pour lui de respect et de tendresse; elle avait envie de lui parler
comme à un père, dans des élans qui lui venaient; puis les mots
s’arrêtaient dans sa gorge, et elle ne disait rien.
Ils s’en allaient, au vent froid du soir qui avait l’odeur de la mer,
rencontrant çà et là, sur la rase lande, des chaumières déjà fermées,
bien sombres, sous leur toiture bossue, pauvres nids où des pêcheurs
étaient blottis; rencontrant les croix, les ajoncs et les pierres.
Comme c’était loin, ce Pors-Even, et comme elle s’y était attardée!
Quelquefois ils croisaient des gens qui revenaient de Paimpol ou de
Loguivy; en regardant approcher ces silhouettes d’hommes, elle pensait
chaque fois à lui, à Yann; mais c’était aisé de le reconnaître à
distance et vite elle était déçue. Ses pieds s’embarrassaient dans de
longues plantes brunes, emmêlées comme des chevelures, qui étaient les
goémons traînant à terre.
A la croix de Plouëzoc’h, elle salue le vieillard, le priant de
retourner. Les lumières de Paimpol se voyaient déjà, et il n’y avait
plus aucune raison d’avoir peur.
Allons, c’était fini pour cette fois... Et qui sait à présent quand
elle verrait Yann...
Pour retourner à Pors-Even, les prétextes ne lui auraient pas manqué,
mais elle aurait eu trop mauvais air en recommençant cette visite. Il
fallait être plus courageuse et plus fière. Si seulement Sylvestre, son
petit confident, eût été là encore, elle l’aurait chargé peut-être
d’aller trouver Yann de sa part, afin de le faire s’expliquer. Mais il
était parti et pour combien d’années?...