Chapitre I

... Il avait aussi changé d’aspect et de couleur, le soleil d’Islande,

et il ouvrait cette nouvelle journée par un matin sinistre. Tout à fait

dégagé de son voile, il avait pris de grands rayons, qui traversaient

le ciel comme des jets, annonçant le mauvais temps prochain.

Il faisait trop beau depuis quelques jours, cela devait finir. La brise

soufflait sur ce conciliabule de bateaux, comme éprouvant le besoin de

l’éparpiller, d’en débarrasser la mer; et ils commençaient à se

disperser, à fuir comme une armée en déroute, — rien que devant cette

menace écrite en l’air, à laquelle on ne pouvait plus se tromper.

Cela soufflait toujours plus fort, faisant frissonner les hommes et les

navires.

Les lames, encore petites, se mettaient à courir les unes après les

autres, à se grouper; elles s’étaient marbrées d’abord d’une écume

blanche qui s’étalait dessus en bavures; ensuite, avec un grésillement,

il en sortait des fumées; on eût dit que ça cuisait, que ça brûlait; -

et le bruit aigre de tout cela augmentait de minute en minute.

On ne pensait plus à la pêche, mais à la manoeuvre seulement. Les

lignes étaient depuis longtemps rentrées. Ils se hâtaient tous de s’en

aller, — les uns, pour chercher un abri dans les fiords, tenter

d’arriver à temps; d’autres, préférant dépasser la pointe sud

d’Islande, trouvant plus sûr de prendre le large et d’avoir devant eux

de l’espace libre pour filer vent arrière. Ils se voyaient encore un

peu les uns les autres; çà et là, dans les creux de lames, des voiles

surgissaient, pauvres petites choses mouillées, fatiguées, fuyantes, —

mais tenant debout tout de même, comme ces jouets d’enfants en moelle

de sureau que l’on couche en soufflant dessus, et qui toujours se

redressent.

La grande panne des nuages, qui s’était condensée à l’horizon de

l’ouest avec un aspect d’île, se défaisait maintenant par le haut, et

les lambeaux couraient dans le ciel. Elle semblait inépuisable, cette

panne: le vent l’étendait, l’allongeait, l’étirait, en faisait sortir

indéfiniment des rideaux obscurs, qu’il déployait dans le clair ciel

jaune, devenu d’une lividité froide et profonde.

Toujours plus fort, ce grand souffle qui agitait toute chose.

Le croiseur était parti vers les abris d’Islande; les pêcheurs

restaient seuls sur cette mer remuée qui prenait un air mauvais et une

teinte affreuse. Ils se pressaient, pour leurs dispositions de gros

temps. Entre eux les distances augmentaient; ils allaient se perdre de

vue.

Les lames, frisées en volutes, continuaient de se courir après, de se

réunir, de s’agripper les unes les autres pour devenir toujours plus

hautes, et, entre elles, les vides se creusaient.

En quelques heures, tout était labouré, bouleversé dans cette région la

veille si calme, et, au lieu du silence d’avant on était assourdi de

bruit. Changement à vue que toute cette agitation d’à présent,

inconsciente, inutile, qui s’était faite si vite. Dans quel but tout

cela?... Quel mystère de destruction aveugle!...

Les nuages achevaient de se déplier en l’air, venant toujours de

l’ouest, se superposant, empressés, rapides, obscurcissant tout.

Quelques déchirures jaunes restaient seules, par lesquels le soleil

envoyait d’en bas ses derniers rayons en gerbes. Et l’eau, verdâtre

maintenant, était de plus en plus zébrée de baves blanches.

A midi, la Marie avait tout à fait pris son allure de mauvais temps;

ses écoutilles fermées et ses voiles réduites, elle bondissait souple

et légère; - au milieu du désarroi qui commençait, elle avait un air de

jouer comme font les gros marsouins que les tempêtes amusent. N’ayant

plus que la misaine elle fuyait devant le temps, suivant l’expression

de marine qui désigne cette allure-là.

En haut, c’était devenu entièrement sombre, une voûte fermée,

écrasante, — avec quelques charbonnages plus noirs étendus dessus en

taches informes, cela semblait presque un dôme immobile, et il fallait

regarder bien pour comprendre que c’était au contraire en plein vertige

de mouvement: grandes nappes grises, se dépêchant de passer, et sans

cesse remplacées par d’autres qui venaient du fond de l’horizon,

tentures de ténèbres, se dévidant comme d’un rouleau sans fin...

Elle fuyait devant le temps, la Marie, fuyait, toujours plus vite; et

le temps fuyait, aussi — devant je ne sais quoi de mystérieux et de

terrible. La brise, la mer, la Marie, les nuages, tout était pris d’un

même affolement de fuite et de vitesse dans le même sens. Ce qui

détalait le plus vite, c’était le vent; puis les grosses levées de

houle, plus lourdes, plus lentes, courant après lui; puis la Marie

entraînée dans ce mouvement de tout. Les lames la poursuivaient, avec

leurs crêtes blêmes qui se roulaient dans une perpétuelle chute, et

elle, — toujours rattrapée, toujours dépassée, — leur échappait tout de

même, au moyen d’un sillage habile qu’elle se faisait derrière, d’un

remous où leur fureur se brisait.

Et dans cette allure de fuite, ce qu’on éprouvait surtout, c’était une

illusion de légèreté; sans aucune peine ni effort, on se sentait

bondir. Quand la Marie montait sur ces lames, c’était sans secousse

comme si le vent l’eût enlevée; et sa redescente après était comme une

glissade, faisant éprouver ce tressaillement du ventre qu’on a dans les

chutes simulées des “chars russes” ou dans celles imaginaires des

rêves. Elle glissait comme à reculons, la montagne fuyante se dérobant

sous elle pour continuer de courir, et alors elle était replongée dans

un de ces grands creux qui couraient aussi; sans se meurtrir, elle en

touchait le fond horrible, dans un éclaboussement d’eau qui ne la

mouillait même pas, mais qui fuyait comme tout le reste; qui fuyait et

s’évanouissait en avant comme de la fumée, comme rien...

Au fond de ces creux, il faisait plus noir, et après chaque lame

passée, on regardait derrière soi arriver l’autre; l’autre encore plus

grande, qui se dressait toute verte par transparence; qui se dépêchait

d’approcher, avec les contournements furieux, des volutes prêtes à se

refermer, un air de dire: “Attends que je t’attrape, et je

t’engouffre...”

... Mais non: elle vous soulevait seulement, comme d’un haussement

d’épaule on enlèverait une plume; et, presque doucement, on la sentait

passer sous soi, avec son écume bruissante, son fracas de cascade.

Et ainsi de suite, continuellement. Mais cela grossissait toujours. Ces

lames se succédaient, plus énormes, en longues chaînes de montagnes

dont les vallées commençaient à faire peur. Et toute cette folie de

mouvement s’accélérait, sous un ciel de plus en plus sombre, au milieu

d’un bruit plus immense.

C’était bien du très gros temps, et il fallait veiller. Mais, tant

qu’on a devant soi de l’espace libre, de l’espace pour courir! Et puis,

justement la Marie, cette année-là, avait passé sa saison dans la

partie la plus occidentale des pêcheries d’Islande; alors toute cette

fuite dans l’Est était autant de bonne route faite pour le retour.

Yann et Sylvestre étaient à la barre, attachés par la ceinture. Ils

chantaient encore la chanson de Jean-François de Nantes; grisés de

mouvement et de vitesse ils chantaient à pleine voix, riant de ne plus

s’entendre au milieu de tout ce déchaînement de bruits, s’amusant à

tourner la tête pour chanter contre le vent et perdre haleine.

— Eh ben! Les enfants, ça sent-il le renfermé, là-haut? leur demandait

Guermeur, passant sa figure barbue par l’écoutille entrebâillée, comme

un diable prêt à sortir de sa boîte.

Oh! non, ça ne sentait pas le renfermé, pour sûr.

Ils n’avaient pas peur, ayant la notion exacte de ce qui est maniable,

ayant confiance dans la solidité de leur bateau, dans la force de leurs

bras. Et aussi dans la protection de cette Vierge de faïence qui,

depuis quarante années de voyages en Islande, avait dansé tant de fois

cette mauvaise danse-là toujours souriante entre ses bouquets de

fausses fleurs...

Jean-François de Nantes;

Jean-François.

Jean-François!

En général, on ne voyait pas loin autour de soi; à quelques centaines

de mètres, tout paraissait finir en espèces d’épouvantes vagues, en

crêtes blêmes qui se hérissaient, fermant la vue. On se croyait

toujours au milieu d’une scène restreinte, bien que perpétuellement

changeante; et, d’ailleurs, les choses étaient noyées dans cette sorte

de fumée d’eau, qui fuyait en nuage, avec une extrême vitesse, sur

toute la surface de la mer.

Mais, de temps à autre, une éclaircie se faisait vers le nord-ouest

d’où une saute de vent pouvait venir: alors une lueur frisante arrivait

de l’horizon; un reflet traînant, faisant paraître plus sombre le dôme

de ce ciel, se répandait sur les crêtes blanches agitées. Et cette

éclaircie était triste à regarder; ces lointains entrevus, ces

échappées serraient le coeur davantage en donnant trop bien à

comprendre que c’était le même chaos partout, la même fureur — jusque

derrière ces grands horizons vides et infiniment au delà: l’épouvante

n’avait pas de limites, et on était seul au milieu!

Une clameur géante sortait des choses comme un prélude d’apocalypse

jetant l’effroi des fins de monde. Et on y distinguait des milliers de

voix: d’en haut, il en venait de sifflantes ou de profondes, qui

semblaient presque lointaines à force d’être immenses: cela c’était le

vent, la grande âme de ce désordre, la puissance invisible menant tout.

Il faisait peur, mais il y avait d’autres bruits, plus rapprochés, plus

matériels, plus menaçants de détruire, que rendait l’eau tourmentée,

grésillant comme sur des braises...

Toujours cela grossissait.

Et, malgré leur allure de fuite, la mer commençait à les couvrir, à les

manger comme ils disaient: d’abord des embruns fouettant de l’arrière,

puis de l’eau à paquets, lancée avec une force à tout briser. Les lames

se faisaient toujours plus hautes, plus follement hautes, et pourtant

elles étaient déchiquetées à mesure, on en voyait de grands lambeaux

verdâtres, qui étaient de l’eau retombante que le vent jetait partout.

Il en tombait de lourdes masses sur le pont, avec un bruit claquant, et

alors la Marie vibrait tout entière comme de douleur. Maintenant on ne

distinguait plus rien, à cause de toute cette bave blanche, éparpillée;

quand les rafales gémissaient plus fort, on la voyait courir en

tourbillons plus épais — comme, en été, la poussière des routes. Une

grosse pluie, qui était venue, passait aussi tout en biais,

horizontale, et ces choses ensemble sifflaient, cinglaient, blessaient

comme des lanières.

Ils restaient tous les deux à la barre, attachés et se tenant ferme,

vêtus de leurs cirages, qui étaient durs et luisants comme des peaux de

requins; ils les avaient bien serrés au cou, par des ficelles

goudronnées, bien serrés aux poignets et aux chevilles pour ne pas

laisser d’eau passer, et tout ruisselait sur eux, qui enflaient le dos

quand cela tombait plus dru, en s’arc-boutant bien pour ne pas être

renversés. La peau des joues leur cuisait et ils avaient la respiration

à toute minute coupée. Après chaque grande masse d’eau tombée, ils se

regardaient — en souriant, à cause de tout ce sel amassé dans leur

barbe.

A la longue, pourtant, cela devenait une extrême fatigue, cette fureur,

qui ne s’apaisait pas, qui restait toujours à son même paroxysme

exaspéré. Les rages des hommes, celles des bêtes s’épuisent et tombent

vite; — il faut subir longtemps, longtemps celles des choses inertes

qui sont sans cause et sans but, mystérieuses comme la vie et comme la

mort.

Jean-François de Nantes;

Jean-François.

Jean-François!

A travers leurs lèvres devenues blanches, le refrain de la vieille

chanson passait encore, mais comme une chose aphone, reprise de temps à

autre inconsciemment. L’excès de mouvement et de bruit les avait rendus

ivres, ils avaient beau être jeunes, leurs sourires grimaçaient sur

leurs dents entrechoquées par un tremblement de froid; leurs yeux, à

demi fermés sous les paupières brûlées qui battaient, restaient fixes

dans une atonie farouche. Rivés à leur barre comme deux arcs-boutants

de marbre, ils faisaient, avec leurs mains crispées et bleuis, les

efforts qu’il fallait, presque sans penser, par simple habitude des

muscles. Les cheveux ruisselants, la bouche contractée, ils étaient

devenus étranges, et en eux repassait tout un fond de sauvagerie

primitive.

Ils ne se voyaient plus! ils avaient conscience seulement d’être encore

là, à côté l’un de l’autre. Aux instants plus dangereux, chaque fois

que se dressait, derrière, la montagne d’eau nouvelle, surplombante,

bruissante, horrible, heurtant leur bateau avec un grand fracas sourd,

une de leurs mains s’agitait pour un signe de croix involontaire. Ils

ne songeaient plus à rien, ni à Gaud, ni à aucune femme, ni à aucun

mariage. Cela durait depuis trop longtemps, ils n’avaient plus de

pensées; leur ivresse de bruit, de fatigue et de froid, obscurcissait

tout dans leur tête. Ils n’étaient plus que deux piliers de chair

raidie qui maintenaient cette barre; que deux bêtes vigoureuses

cramponnées là par instinct pour ne pas mourir.

Pêcheur d'Islande · 第 10 / 62 题