La seconde fois qu’ils s’étaient vus, c’était à des noces. Ce fils Gaos
avait été désigné pour lui donner le bras. D’abord elle s’était imaginé
en être contrariée: défiler dans la rue avec ce garçon, que tout le
monde regardait à cause de sa haute taille, et qui, du reste, ne
saurait probablement rien lui dire en route!... Et puis, il
l’intimidait, celui-là, décidément, avec son grand air sauvage.
A l’heure dite, tout le monde étant déjà réuni pour le cortège, ce Yann
n’avait point paru. Le temps passait, il ne venait pas, et déjà on
parlait de ne point l’attendre. Alors elle c’était aperçue que, pour
lui seul, elle avait fait toilette; avec n’importe quel autre de ces
jeunes hommes, la fête, le bal, seraient pour elle manqués et sans
plaisir...
A la fin il était arrivé, en belle tenue lui aussi, s’excusant sans
embarras auprès des parents de la mariée. Voilà: de grands bancs de
poissons, qu’on n’attendait pas du tout, avaient été signalés
d’Angleterre comme devant passer le soir, un peu au large d’Aurigny;
alors tout ce qu’il y avait de bateaux dans Ploubazlanec avait
appareillé en hâte. Un émoi dans les villages, les femmes cherchant
leurs maris dans les cabarets, les poussant pour les faire courir; se
démenant elles-mêmes pour hisser les voiles, aider à la manoeuvre,
enfin un vrai branle-bas dans le pays...
Au milieu de tout ce monde qui l’entourait, il racontait avec une
extrême aisance; avec des gestes à lui, des roulements d’yeux, et un
beau sourire qui découvrait ses dents brillantes. Pour exprimer mieux
la précipitation des appareillages, il jetait de temps en temps au
milieu des phrases un certain petit hou! prolongé, très drôle, - qui
est un cri de matelot donnant une idée de vitesse et ressemblant au son
flûté du vent. Lui qui parlait avait été obligé de se chercher un
remplaçant bien vite et de le faire accepter par le patron de la barque
auquel il s’était loué pour la saison d’hiver. De là venait son retard,
et, pour n’avoir pas voulu manquer les noces, il allait perdre toute sa
part de pêche.
Ces motifs avaient été parfaitement compris par les pêcheurs qui
l’écoutaient et personne n’avait songé à lui en vouloir; — on sait
bien, n’est-ce pas, que, dans la vie, tout est plus ou moins dépendant
des choses imprévues de la mer, plus ou moins soumis aux changements du
temps et aux migrations mystérieuses des poissons. Les autres Islandais
qui étaient là regrettaient seulement de n’avoir pas été avertis assez
tôt pour profiter, comme ceux de Ploubazlanec, de cette fortune qui
allait passer au large.
Trop tard à présent, tant pis, il n’y avait plus qu’à offrir son bras
aux filles. Les violons commençaient dehors leur musique, et gaîment on
s’était mis en route.
D’abord il ne lui avait dit que ces galanteries sans portées, comme on
en conte pendant les fêtes de mariage aux jeunes filles que l’on
connaît peu. Parmi ces couples de la noce, eux seuls étaient des
étrangers l’un pour l’autre; ailleurs dans le cortège, ce n’était que
cousins et cousines, fiancés et fiancées. Des amants, il y en avait
bien quelques paires aussi; car, dans ce pays de Paimpol, on va très
loin en amour, à l’époque de la rentrée d’Islande. (Seulement on a le
coeur honnête, et l’on s’épouse après.)
Mais le soir, pendant qu’on dansait, la causerie étant revenu entre eux
deux sur ce grand passage de poissons, il lui avait dit brusquement, la
regardant dans les yeux en plein, cette chose inattendue:
Il n’y a que vous dans Paimpol, — et même dans le monde, - pour m’avoir
fait manquer cet appareillage; non, sûr que pour aucune autre, je ne me
serais dérangé de ma pêche, mademoiselle Gaud...
Étonnée d’abord que ce pêcheur osât lui parler ainsi, à elle qui était
venue à ce bal un peu comme une reine, et puis charmée délicieusement,
elle avait fini par répondre:
— Je vous remercie, monsieur Yann; et moi-même je préfère être avec
vous qu’avec aucun autre.
Ç’avait été tout. Mais, à partir de ce moment jusqu’à la fin des
danses, ils s’étaient mis à se parler d’une façon différente, à voix
plus basse et plus douce...
On dansait à la vielle, au violon, les mêmes couples presque toujours
ensemble. Quand lui venait la reprendre, après avoir par convenance
dansé avec quelque autre, ils échangeaient un sourire d’amis qui se
retrouvent et continuaient leur conversation d’avant qui était très
intime. Naïvement, Yann racontait sa vie de pêcheur, ses fatigues, ses
salaires, les difficultés d’autrefois chez ses parents, quand il avait
fallu élever les quatorze petits Gaos dont il était le frère aîné.
— A présent ils étaient tirés de la peine, surtout à cause d’une épave
que leur père avait rencontrée en Manche, et dont la vente leur avait
rapporté dix mille francs, part faite à l’État; cela avait permis de
construire un premier étage au-dessus de leur maison, — laquelle était
à la pointe du pays de Ploubazlanec, tout au bout des terres, au hameau
de Pors-Even, dominant la Manche, avec une vue très belle.
— C’était dur, disait-il, ce métier d’Islande: partir comme ça dès le
mois de février, pour un tel pays, où il fait si froid et si sombre,
avec une mer si mauvaise...
... Toute leur conversation du bal, Gaud, qui se la rappelait comme
chose d’hier, la repassait lentement dans sa mémoire, en regardant la
nuit de mai tomber sur Paimpol. S’il n’avait pas eu des idées de
mariage, pourquoi lui aurait-il appris tous ces détails d’existence,
qu’elle avait écoutés un peu comme fiancée; il n’avait pourtant pas
l’air d’un garçon banal aimant à communiquer ses affaires à tout le
monde...
-... Le métier est assez bon tout de même, avait-il dit, et pour moi je
n’en changerais toujours pas. Des années, c’est huit cents francs;
d’autres fois douze cents, que l’on me donne au retour et que je porte
à notre mère.
— Que vous portez à votre mère, monsieur Yann?
— Mais oui, toujours tout. Chez nous, les Islandais, c’est l’habitude
comme ça, mademoiselle Gaud. (Il disait cela comme une chose bien due
et toute naturelle.) Ainsi, moi, vous ne croiriez pas, je n’ai presque
jamais d’argent. Le dimanche c’est notre mère qui m’en donne un peu
quand je viens à Paimpol. Pour tout c’est la même chose. Ainsi cette
année notre père m’a fait faire ces habits neufs que je porte, sans
quoi je n’aurais jamais voulu venir aux noces; oh! non sûr, je ne
serais pas venu vous donner le bras avec mes habits de l’an dernier...
Pour elle, accoutumée à voir des Parisiens, ils n’étaient peut-être pas
très élégants, ces habits neufs d’Yann, cette veste très courte,
ouverte sur un gilet d’une forme un peu ancienne; mais le torse qui se
moulait dessous était irréprochablement beau, et alors le danseur avait
grand air tout de même.
En souriant, il la regardait bien dans les yeux, chaque fois qu’il
avait dit quelque chose, pour voir ce qu’elle en pensait. Et comme son
regard restait bon et honnête, tandis qu’il racontait tout cela pour
qu’elle fût bien prévenue qu’il n’était pas riche!
Elle aussi lui souriait, en le regardant toujours bien en face;
répondant très peu de chose, mais écoutant avec toute son âme, toujours
plus étonnée et attirée vers lui. Quel mélange il était, de rudesse
sauvage et d’enfantillage câlin! Sa voix grave, qui avec d’autres était
brusque et décidée, devenait, quand il lui parlait, de plus en plus
fraîche et caressante; pour elle seule, il savait la faire vibrer avec
une extrême douceur, comme une musique voilée d’instruments à cordes.
Et quelle chose singulière et inattendue, ce grand garçon avec ses
allures désinvoltes, sons aspect terrible, toujours traité chez lui en
petit enfant et trouvant cela naturel; ayant couru le monde, toutes les
aventures, tous les dangers, et conservant pour ses parents cette
soumission respectueuse, absolue.
Elle comparait avec d’autres, avec trois ou quatre freluquets de Paris,
commis, écrivassiers ou je ne sais quoi, qui l’avaient poursuivie de
leurs adorations, pour son argent. Et celui-ci lui semblait être ce
qu’elle avait connu de meilleur, en même temps qu’il était le plus
beau.
Pour se mettre davantage à sa portée, elle avait raconté que, chez elle
aussi, on ne s’était pas toujours trouvé à l’aise comme à présent; que
son père avait commencé par être pêcheur d’Islande, et gardait beaucoup
d’estime pour les Islandais; qu’elle-même se rappelait avoir couru
pieds nus, étant toute petite, — sur la grève, - après la mort de sa
pauvre mère...
...Oh! cette nuit de bal, la nuit délicieuse, décisive et unique dans
sa vie, — elle était déjà presque lointaine, puisqu’elle datait de
décembre et qu’on était en mai. Tous les beaux danseurs d’alors
pêchaient à présent là-bas, épars sur la mer d’Islande — y voyant
clair, au pâle soleil, dans leur solitude immense, tandis que
l’obscurité se faisait tranquillement sur la terre bretonne.
Gaud restait à sa fenêtre. La place de Paimpol, presque fermée de tous
côtés par des maisons antiques, devenait de plus en plus triste avec la
nuit; on n’entendait guère de bruit nulle part. Au-dessus des maisons,
le vide encore lumineux du ciel semblait se creuser, s’élever, se
séparer davantage des choses terrestres, — qui maintenant, à cette
heure crépusculaire, se tenaient toutes en une seule découpure noire de
pignons et de vieux toits. De temps en temps une porte se fermait, ou
une fenêtre; quelque ancien marin, à la démarche roulante, sortait d’un
cabaret, s’en allait par les petites rues sombres, ou bien quelques
filles attardées rentraient de la promenade avec des bouquets de fleurs
de mai. Une, qui connaissait Gaud, en lui disant bonsoir, leva bien
haut vers elle au bout de son bras une gerbe d’aubépine comme pour la
lui faire sentir; on voyait encore un peu dans l’obscurité transparente
ces légères touffes de fleurettes blanches. Il y avait du reste une
autre odeur douce qui était montée des jardins et des cours, celle des
chèvrefeuilles fleuris sur le granit des murs, — et aussi une vague
senteur de goémon, venue du port. Les dernières chauves-souris
glissaient dans l’air, d’un vol silencieux, comme les bêtes des rêves.
Gaud avait passé bien de soirées à cette fenêtre, regardant cette place
mélancolique, songeant aux Islandais qui étaient partis, et toujours à
ce même bal...
... Il faisait très chaud sur la fin de ces noces, et beaucoup de têtes
de valseurs commençaient à tourner. Elle se rappelait, lui, dansant
avec d’autres, des filles ou des femmes dont il avait dû être plus ou
moins l’amant; elle se rappelait sa condescendance dédaigneuse pour
répondre à leurs appels... Comme il était différent avec celles-là!...
Il était un charmant danseur, droit comme un chêne de futaie, et
tournant avec une grâce à la fois légère et noble, la tête rejetée en
arrière. Ses cheveux bruns, qui étaient en boucles, retombaient un peu
sur son front et remuaient au vent des danses; Gaud, qui était assez
grande, en sentait le frôlement sur sa coiffe, quand il se penchait
vers elle pour mieux la tenir pendant les valses rapides.
De temps en temps, il lui montrait d’un signe sa petite soeur Marie et
Sylvestre, les deux fiancés, qui dansaient ensemble. Il riait, d’un air
très bon, en les voyant tous deux si jeunes, si réservés l’un près de
l’autre, se faisant des révérences, prenant des figures timides pour se
dire bien bas des choses sans doute très aimables. Il n’aurait pas
permis qu’il en fût autrement, bien sûr; mais c’est égal, il s’amusait,
lui, coureur et entreprenant qu’il était devenu, de les trouver si
naïfs; il échangeait alors avec Gaud des sourires d’intelligence intime
qui disaient: “Comme ils sont gentils et drôles à regarder, nos deux
petits frères!...”
On s’embrassait beaucoup à la fin de la nuit: baisers de cousins,
baisers de fiancés, baisers d’amants, qui conservaient malgré tout un
bon air franc et honnête, là, à pleine bouche, et devant tout le monde.
Lui ne l’avait pas embrassée, bien entendu; on ne se permettait pas
cela avec la fille de M. Mével; peut-être seulement la serrait-il un
peu plus contre sa poitrine, pendant ces valses de la fin, et elle,
confiante, ne résistait pas, s’appuyait au contraire, s’étant donnée de
toute son âme. Dans ce vertige subit, profond, délicieux, qui
l’entraînait tout entière vers lui, ses sens de vingt ans étaient bien
pour quelque chose, mais c’était son coeur qui avait commencé le
mouvement.
— Avez-vous vu cette effrontée, comme elle le regarde? Disaient deux ou
trois belles filles, aux yeux chastement baissés sous des cils blonds
ou noirs, et qui avaient parmi les danseurs un amant pour le moins ou
bien deux. En effet elle le regardait beaucoup, mais elle avait cette
excuse, c’est qu’il était le premier, l’unique des jeunes hommes à qui
elle eût jamais fait attention dans sa vie.
En se quittant le matin, quand tout le monde était parti à la
débandade, au petit jour glacé, ils s’étaient dit adieu d’une façon à
part, comme deux promis qui vont se retrouver le lendemain. Et alors,
pour rentrer, elle avait traversé cette même place avec son père,
nullement fatiguée, se sentant alerte et joyeuse, ravie de respirer,
aimant cette brume gelée du dehors et cette aube triste, trouvant tout
exquis et tout suave.
... La nuit de mai était tombée depuis longtemps; les fenêtres
s’étaient toutes peu à peu fermées, avec de petits grincements de leurs
ferrures. Gaud restait toujours là, laissant la sienne ouverte. Les
rares derniers passants, qui distinguaient dans le noir la forme
blanche de sa coiffe, devaient dire: “Voilà une fille, qui, pour sûr,
rêve à son galant.” Et c’était vrai, qu’elle y rêvait, — avec une envie
de pleurer par exemple; ses petites dents blanches mordaient ses
lèvres, défaisaient constamment ce pli qui soulignait en bas le contour
de sa bouche fraîche. Et ses yeux restaient fixes dans l’obscurité, ne
regardant rien des choses réelles...
... Mais, après ce bal, pourquoi n’était-il pas revenu? Quel changement
en lui? Rencontré par hasard, il avait l’air de la fuir, en détournant
ses yeux dont les mouvements étaient toujours si rapides.
Souvent elle en avait causé avec Sylvestre, qui ne comprenait pas non
plus:
— C’est pourtant bien avec celui-là que tu devrais te marier, Gaud,
disait-il, si ton père le permettait, car tu n’en trouverais pas dans
le pays un autre qui le vaille. D’abord je te dirai qu’il est très
sage, sans en avoir l’air; c’est fort rare quand il se grise. Il fait
bien un peu son têtu quelquefois, mais dans le fond il est tout à fait
doux. Non, tu ne peux pas savoir comme il est bon. Et un marin! A
chaque saison de pêche les capitaines se disputent pour l’avoir...
La permission de son père, elle était bien sûre de l’obtenir, car
jamais elle n’avait été contrariée dans ses volontés. Cela lui était
donc bien égal qu’il ne fût pas riche. D’abord, un marin comme ça, il
suffirait d’un peu d’argent d’avance pour lui faire suivre six mois les
cours de cabotage, et il deviendrait un capitaine à qui tous les
armateurs voudraient confier des navires.
Cela lui était égal aussi qu’il fût un peu un géant; être trop fort, ça
peut devenir un défaut chez une femme, mais pour un homme cela ne nuit
pas du tout à la beauté.
Par ailleurs elle s’était informée, sans en avoir l’air, auprès des
filles du pays qui savaient toutes les histoires d’amour: on ne lui
connaissait point d’engagements; sans paraître tenir à l’une plus qu’à
l’autre, il allait de droite et de gauche, à Lézardrieux aussi bien
qu’à Paimpol, auprès des belles qui avaient envie de lui.
Un soir de dimanche, très tard, elle l’avait vu passer sous ses
fenêtres, reconduisant et serrant de près une certaine Jeannie Caroff,
qui était jolie assurément, mais dont la réputation était fort
mauvaise. Cela, par exemple, lui avait fait un mal cruel.
On lui avait assuré aussi qu’il était très emporté; qu’étant gris, un
soir, dans un certain café de Paimpol où les Islandais font leurs
fêtes, il avait lancé une grosse table en marbre au travers d’une porte
qu’on ne voulait pas lui ouvrir...
Tout cela, elle le lui pardonnait: on sait bien comment sont les
marins, quelquefois, quand ça les prend... Mais, s’il avait le cœur
bon, pourquoi était-il venu la chercher, elle qui ne songeait à rien,
pour la quitter après; quel besoin avait-il eu de la regarder toute une
nuit, avec ce beau sourire qui semblait si franc, et de prendre cette
voix douce pour lui faire des confidences comme à une fiancée ? A
présent elle était incapable de s’attacher à un autre et de changer.
Dans ce même pays, autrefois, quand elle était tout à fait une enfant,
on avait coutume de lui dire pour la gronder qu’elle était une mauvaise
petite, entêtée dans ses idées comme aucune autre; cela lui était
resté. Belle demoiselle à présent, un peu sérieuse et hautaine
d’allures, que personne n’avait façonnée, elle demeurait dans le fond
toute pareille.
Après ce bal, l’hiver dernier s’était passé dans cette attente de le
revoir, et il n’était même pas venu lui dire adieu avant le départ
d’Islande. Maintenant qu’il n’était plus là, rien n’existait pour elle;
le temps ralenti semblait se traîner — jusqu’à ce retour d’automne pour
lequel elle avait formé ses projets d’en avoir le cœur net et d’en
finir...
... Onze heures à l’horloge de la mairie, — avec cette sonorité
particulière que les cloches prennent pendant les nuits tranquilles des
printemps.
A Paimpol, onze heures, c’est très tard; alors Gaud ferma sa fenêtre et
alluma sa lampe pour se coucher...
Chez ce Yann, peut-être bien était-ce seulement de la sauvagerie; ou,
comme lui aussi était fier, était-ce la peur d’être refusé, la croyant
trop riche?... Elle avait déjà voulu le lui demander elle-même tout
simplement; mais c’était Sylvestre qui avait trouvé que ça ne pouvait
pas se faire, que ce ne serait pas très bien pour une jeune fille de
paraître si hardie. Dans Paimpol, on critiquait déjà son air et sa
toilette...
... Elle enlevait ses vêtements avec la lenteur distraite d’une fille
qui rêve: d’abord sa coiffe de mousseline, puis sa robe élégante,
ajustée à la mode des villes, qu’elle jeta au hasard sur une chaise.
Ensuite son long corset de demoiselle, qui faisait causer les gens, par
sa tournure parisienne. Alors sa taille, une fois libre, devint plus
parfaite; n’étant plus comprimée, ni trop amincie par le bas, elle
reprit ses lignes naturelles, qui étaient pleines et douce comme celle
des statues en marbre; ses mouvements en changeaient les aspects, et
chacune de ses poses était exquise à regarder.
La petite lampe, qui brûlait seule à cette heure avancée, éclairait
avec un peu de mystère ses épaules et sa poitrine, sa forme admirable
qu’aucun oeil n’avait jamais regardée et qui allait sans doute être
perdue pour tous, se dessécher sans être jamais vue, puisque ce Yann ne
la voulait pas pour lui...
Elle se savait jolie de figure, mais elle était bien inconsciente de la
beauté de son corps. Du reste, dans cette région de la Bretagne, chez
les filles des pêcheurs islandais, c’est presque de race, cette
beauté-là; on ne la remarque plus guère, et même les moins sages
d’entre elles, au lieu d’en faire parade, auraient une pudeur à la
laisser voir. Non, ce sont les raffinés des villes qui attachent tant
d’importance à ces choses pour les mouler ou les peindre...
Elle se mit à défaire les espèces de colimaçons en cheveux qui étaient
enroulés au-dessus de ses oreilles et les deux nattes tombèrent sur son
dos comme deux serpents très lourds. Elle les retroussa en couronne sur
le haut de sa tête, — ce qui était commode pour dormir; — alors, avec
son profil droit, elle ressemblait à une vierge romaine.
Cependant ses bras restaient relevés, et, en mordant toujours sa lèvre,
elle continuait de remuer dans ses doigts les tresses blondes, — comme
un enfant qui tourmente un jouet quelconque en pensant à autre chose;
après, les laissant encore retomber, elle se mit très vite à les
défaire pour s’amuser, pour les étendre; bientôt elle en fut couverte
jusqu’aux reins, ayant l’air de quelque druidesse de forêt.
Et puis, le sommeil étant venu tout de même, malgré l’amour et malgré
l’envie de pleurer, elle se jeta brusquement dans son lit, en se
cachant la figure dans cette masse soyeuse de ses cheveux, qui était
déployée à présent comme un voile...
Dans sa chaumière de Ploubazlanec, la grand’mère Moan, qui était, elle,
sur l’autre versant plus noir de la vie, avait fini aussi par
s’endormir, du sommeil glacé des vieillards, en songeant à son
petit-fils et à la mort. Et, à cette même heure, à bord de la Marie, —
sur la mer Boréale qui était ce soir-là très remuante — Yann et
Sylvestre, les deux désirés, se chantaient des chansons, tout en
faisant gaîment leur pêche à la lumière sans fin du jour...