Mais, comme si les coups de canne des gentilshommes, les coups de
hallebarde des suisses, les coups de bâton des valets, ne leur eussent
pas suffi, les gens de lettres se traitaient souvent entre eux de la
même façon. On eût dit qu’ils voulaient autoriser et perpétuer cet usage
infamant, en donnant eux-mêmes un exemple dont ils n’avaient plus le
droit de se plaindre qu’on abusât contre eux. Les discussions
littéraires se vidaient presque toujours d’une façon plus ou moins
analogue à celle que Boileau nous a dépeinte à la fin de sa deuxième
satire sur un _repas ridicule_. Les faits que je pourrais citer ici ne
sont guère moins nombreux que ceux du précédent chapitre, et la plupart
offrent également une leçon de dignité littéraire, en montrant ces
excès, d’une part presque toujours provoqués par des fautes dont ils
sont le châtiment, d’autre part presque toujours punis eux-mêmes sur
leurs auteurs par cette grande loi morale du talion, qui n’est que
l’application pratique des paroles de l’Écriture: «Quiconque se sert de
l’épée périra par l’épée.»
Nous trouvons, dans une ode burlesque réimprimée quelquefois à la suite
des œuvres de Régnier, le récit d’un combat acharné qui eut lieu entre
ce poëte et Berthelot, l’un des honteux ouvriers de l’égoût littéraire
nommé le _Cabinet satirique_. Ce fragment d’épopée ne s’explique pas
bien nettement sur les causes de la lutte; mais sur la lutte elle-même,
il est très-explicite. Régnier rencontre Berthelot dans le quartier des
Quinze-Vingts:
Vers lui desdaigneux il s’avance
Ainsi qu’un paon vers un oyson,
Avant beaucoup plus de fiance
En sa valeur qu’en sa raison,
Et d’abord luy dit plus d’injures
Qu’un greffier ne fait d’escritures.
Berthelot, avecq’ patience
Souffre ce discours effronté,
Soit qu’il le fist par confiance,
Ou qu’il craignist d’être frotté;
Mais à la fin Regnier se joue
D’approcher sa main de sa joue.
Aussitost, de colère blesme,
Berthelot le charge en ce lieu,
D’aussi bon cœur que, le caresme,
Sortant du service de Dieu,
Un petit cordelier se rue
Sur une pièce de morue.
Berthelot, de qui la carcasse
Pèse moins qu’un pied de poullet,
Prend soudain Régnier en la face,
Et, se jetant sur son collet,
Dessus ce grand corps il s’accroche,
Ainsi qu’une anguille sur roche.
De fureur son âme bouillonne,
Ses yeux sont de feu tout ardens;
A chaque gourmade qu’il donne,
De despit il grince les dents,
Comme un magot à qui l’on jette
Un charbon pour une noisette.
Il poursuit tousjours et le presse,
Luy donnant du poing sur le nez,
Et ceux qui voyent la faiblesse
De ce géant sont estonnez,
Pensant voir, en ceste défaite,
Un corbeau souz une alouette.
Phœbus, dont les grâces infuses
Honorent ces divins cerveaux,
Comment permets-tu que les muses
Gourmandent ainsi leurs museaux,
Et qu’un peuple ignorant se raille
De voir tes enfants en bataille?
Régnier, pour toute sa deffense,
Mordit Berthelot en la main,
Et l’eust mangé, comme l’on pense,
Si le bedeau de Saint-Germain,
Qui revenait des Tuilleries,
N’eût mis fin à leurs batteries.
Régnier porta de tant de façons la peine de cette algarade, que nous
n’essayerons même pas de les énumérer. Quant à son adversaire, qui
s’était si cruellement défendu, ce fut Malherbe, un des plus rudes et
des plus cyniques héros de notre histoire littéraire, le chef de cette
réforme poétique dont Berthelot était l’ennemi déterminé, qui se chargea
de son expiation. Piqué au vif par la parodie que celui-ci avait faite
de l’une de ses pièces, Malherbe s’en fut chercher un gentilhomme de
Caen, du nom de La Boulardière, lui mit un cotret noueux dans les mains,
et le chargea de sa réponse, dont l’ami s’acquitta en courrier fidèle et
zélé.
C’est encore avec le bâton que le même rappelait au sentiment des
convenances les confrères assez osés pour effleurer de leurs épigrammes
la vicomtesse d’Auchy, sa favorite, qu’il voulait se réserver le
privilége de tracasser et de battre à lui seul.
Et tout ceci ne l’empêchait pas, bien entendu, de se plaindre amèrement
dans une de ses lettres à Peiresc (4 octobre 1627), des misérables qui
l’avaient assassiné lui-même, c’est-à-dire moulu de coups, dans une
circonstance sur laquelle il ne s’est pas expliqué clairement: on peut
conjecturer, sans jugement téméraire, que c’était en retour de
quelqu’une de ces méchantes boutades dont il était coutumier.
En parlant plus haut de Balzac, le prince des écrivains français, nous
l’avons montré battu à plusieurs reprises, ou peu s’en faut. C’est qu’il
avait battu lui-même. Rencontrant un jour par les rues d’Angoulême un
avocat qui avait plaidé contre lui, il lui donna un coup de houssine,
qu’il eût payé cher si les grands seigneurs de la ville n’eussent pris
son parti.
On connaît sa querelle avec dom Goulu, général des Feuillants: la
république des lettres se partagea en deux à cette occasion, et prit
parti pour ou contre chacun des adversaires. Ce fut une véritable
bataille rangée. Un jeune avocat provincial, du nom de Javersac, voulut
profiter de la circonstance pour entrer lui-même en lice, et se faire
connaître par un coup d’éclat: en conséquence, il se transporta à Paris
avec un livre où il attaquait à la fois les deux ennemis, frappant à
droite et à gauche avec plus de décision que de talent. Il s’était
flatté de gagner la renommée par ce vaillant début, mais il y gagna tout
autre chose qu’il n’attendait pas. Le 11 août 1628, à neuf heures du
matin, il dormait encore dans le lit de sa chambre d’auberge, quand il
se sentit réveillé en sursaut: c’étaient trois hommes qui le bâtonnaient
à tour de bras.
Si l’on en croit Javersac, qui publia une relation de l’événement, et
Charles Sorel, dans sa _Bibliothèque françoise_[22], l’écrivain outragé
s’élança de son lit, l’épée en main, et poursuivit ses agresseurs jusque
dans la rue, où cinquante personnes, ayant vu son arme ployer jusqu’aux
gardes, à un grand coup qu’il donna dans la poitrine d’un de ces
coquins, connurent qu’ils étaient revêtus de cottes de mailles. Mais
Tallemant des Réaux, que nous trouvons toujours sur notre chemin pour
ces aventures scandaleuses, ne raconte pas les faits d’une manière si
honorable pour le jeune écrivain. Rien n’est plus contradictoire que les
nombreux écrits suscités par cette affaire, et dont la plupart ont
aujourd’hui disparu.
[22] Des _Lettres de M. de Balzac_, p. 133.
Dès le lendemain, on criait sur le pont Neuf, la _Défaite du paladin
Javersac_; et le titre ajoutait, pour donner le change sur le véritable
auteur de l’attentat: _par les alliés et confédérés du Prince des
Feuilles_[23]. Personne ne s’y trompa, et Javersac moins que personne,
s’il est vrai surtout, comme il le rapporte, qu’un des satellites lui
eût dit en le frappant: «On vous avait défendu d’écrire contre M. de
Balzac.» On nomme même le gentilhomme (Moulin-Robert) que celui-ci
chargea du soin de sa vengeance. Le lecteur voit que les écrivains,
comme les grands seigneurs, avaient leurs séides pour ces opérations
délicates.
[23] Dom Goulu, général des _Feuillants_, que Javersac avait attaqué,
dans son livre, sous le nom de Phyllarque.
Cette facétie satirique, dont le récit concorde avec celui de l’auteur
des _Historiettes_, se termine en disant que les amis de Phyllarque,
«joints en ceci avec ceux du parti contraire, ont juré d’exterminer
autant de Javersacs qu’il s’en présentera, et de faire voir aux mauvais
poëtes qu’outre le siècle d’or, le siècle d’airain et celui de fer, qui
sont si célèbres dans les fables, il y a encore à venir un siècle de
bois, dont l’ancienne poésie n’a point parlé, et aux misères et
calamités duquel ils auront beaucoup plus de part que les autres
hommes.»
Le ton du libelle, le rôle qu’il faisait jouer à Javersac dans la
querelle, le soin qu’il prenait de faire retomber l’exécution de l’acte
sur le parti de dom Goulu, tout, jusqu’à cet empressement extraordinaire
de publier la mésaventure de ce petit auteur inconnu, en a fait
attribuer la composition à Balzac lui-même, quoiqu’il s’en soit toujours
défendu. Il paraît à peu près certain que l’ouvrage est de lui. Ce
serait là une vengeance après coup, encore plus cruelle que la première,
et de ces deux actes de mauvais goût, l’un ne ferait certes pas plus
honneur que l’autre à sa mémoire. Je l’aime mieux lorsque, sur son lit
de mort, il fait prier M. de Javersac, par un de ses amis, de venir le
voir, et scelle de ses embrassements et de ses larmes sa réconciliation
avec lui[24].
[24] Moriscet, _Relat. de la mort de Balzac_, à la suite de ses
œuvres.
A quelques années de là, nous rencontrons Ménage en démêlé avec
Bussy-Rabutin, démêlé non d’homme de lettres à grand seigneur, mais
d’écrivain à écrivain. Celui-ci, dans son _Histoire amoureuse des
Gaules_, avait plaisanté sur la passion _platonique_ du savant homme
pour madame de Sévigné. Ménage, piqué au vif, tailla sa meilleure plume,
la trempa dans sa meilleure encre, et, par une réminiscence de ces
agréables discussions du seizième siècle où les érudits échangeaient,
dans la langue de Cicéron, de si agréables injures, se mit à composer et
à polir, _ab irato_, une épigramme latine qui, faisant allusion au livre
de Bussy et à son emprisonnement, concluait par ce foudroyant distique:
Sic nebulo, gladiis quos formidabat Iberis;
Quos meruit, Francis fustibus eripitur.
«Ainsi ce drôle est enlevé aux coups d’épée espagnols, qu’il craignait;
aux coups de bâton français, qu’il a mérités.»
Un homme capable de faire sonner de la sorte le bâton dans ses vers ne
devait pas reculer devant la réalité. Aussi voulut-il un jour user
lui-même de cette arme sur le dos d’un intendant: il est vrai que
celui-ci lui avait donné un soufflet; mais, si c’était une raison
suffisante pour autoriser le bâton, en était-ce une pour se vanter de
pouvoir le faire assassiner, en payant un spadassin cent pistoles?
Tallemant nous a raconté cette bravade, mais nous aimons à croire, ou
que Tallemant a exagéré, ou que Ménage, qui n’avait pas eu le temps de
digérer sa colère en l’exprimant en latin, se repentit bien vite de
cette boutade inconsidérée; ou enfin que le mot _assassiner_ avait, dans
la bouche du docte personnage, la signification particulière que nous
lui avons déjà vue tout à l’heure dans une lettre de Malherbe, ce qui
serait encore fort joli. Pourtant, il n’est guère possible d’admettre
ici cette dernière explication, car il avait commencé par supplier le
cardinal de Retz de lui permettre, en un billet signé de sa main, de
donner cent coups de bâton à son intendant, et ce ne fut qu’au refus du
maître que, dans sa fureur, il s’emporta jusqu’à l’autre menace.
Ménage s’était borné aux paroles, sans mettre réellement, que nous
sachions, la main à l’œuvre: il obtint en retour mesure pour mesure.
Lorsque, dans sa _Requête des Dictionnaires_ (1649), qui lui ferma les
portes de l’Académie, il eut médit de Boisrobert,
Cet admirable Patelin
Aimant le genre masculin,
un des neveux de l’abbé, dépêché peut-être par son oncle, s’en fut
l’attendre un jour, pendant trois heures, avec une gaule choisie parmi
les plus solides, à un endroit où il devait passer. Ménage eut la chance
de sortir par une autre porte. Il n’avait point frappé, il ne fut point
frappé lui-même, mais il s’en fallut d’assez peu pour le rendre plus
sage à l’avenir.
Quant à M. de Boisrobert, qui donnait de semblables procurations à ses
neveux, nous avons déjà vu, par avance, qu’il fut payé de la même
monnaie, et nous n’avons pas à y revenir ici. Encore s’il s’en fût tenu
au bâton, on eût pu, jusqu’à un certain point, y trouver une excuse, en
se rejetant sur la force de l’habitude. Mais croira-t-on que, dans une
discussion littéraire, il alla jusqu’à menacer d’un régiment des gardes
Baudeau de Somaize, le futur auteur du _Dictionnaire des précieuses_,
qui, sans se laisser intimider par cette formidable argumentation, lui
répondit avec une dignité hautaine?
Il semble, du reste, que ce dernier genre de discussion, tout étrange
qu’il puisse paraître au premier abord, eût alors quelque tendance à se
mettre à la mode parmi les auteurs; car, à la même époque, nous en
trouvons un autre exemple, encore plus caractérisé, dans la petite
guerre de gros in-quarto qui s’engagea entre Costar et Girac, vers 1655,
sur la tombe de Voiture. Les deux tenants commencèrent par s’accabler
d’injures réciproques: c’était la règle; mais bientôt Costar, non
content d’avoir employé tout son crédit pour obtenir des magistrats que
la parole fût interdite à son adversaire, n’hésita pas à invoquer, sous
une forme transparente, l’intervention de la force armée, en le menaçant
de lui faire expier ses attaques contre Voiture par les mains des
officiers qui passeraient dans l’Angoumois, où résidait le vaillant
champion de Balzac. Ce passage, où l’on appelait, en quelque sorte, les
dragonnades à l’appui d’une thèse littéraire, mérite d’être transcrit
_in extenso_.
«Sans mentir, dit Costar en parlant de son antagoniste, un homme de
cette humeur est bien sujet à se faire battre: j’entends à coups de
langue et à coups de plume, car nous ne vivons pas en un siècle si
licencieux que l’étoit celui de ces jeunes Romains de condition, qui se
promenoient par les rues tout le long du jour, cachant sous leurs robes
de longs fouets pour châtier l’insolence de ceux qui n’approuvoient pas
le poëte Lucilius, s’ils étoient si malheureux que de se rencontrer en
leur chemin.»
Costar a beau prendre, par pudeur, quelques précautions oratoires, on
voit bien, et on le verra encore mieux tout à l’heure, que, tout en
battant Girac à coups de plume, il trouverait quelque satisfaction à le
battre d’une façon plus solide. Il a peine à dissimuler l’admiration
qu’il éprouve pour ces jeunes Romains de condition, et l’envie qu’il
aurait de les imiter, en _châtiant l’insolence_ d’un homme qui osait ne
pas approuver entièrement le dieu Voiture, ni M. de Costar, son
prophète:
«Néanmoins, poursuit-il en enflant sa voix, M. de Girac pourroit bien
s’attirer quelque logement de gendarmes, s’il passoit des troupes par
l’Angoumois; et je m’étonne que lui, qui ne néglige pas trop ses
intérêts, et qui songe à ses affaires, ne se souvienne plus du capitaine
qui lui dit, il y a deux ou trois ans: «En considération de M. le
marquis de Montausier, j’empêcherai ma compagnie d’aller chez vous, mais
c’est à la charge qu’à l’avenir il ne vous arrivera plus d’écrire contre
M. de Voiture.»
Que dites-vous de ce capitaine bel-esprit, qui menace d’un logement de
soldats ceux qui n’admireront point M. de Voiture, et de Costar qui
triomphe en rappelant ce beau fait? Ce n’est donc point d’aujourd’hui,
quoi qu’on en ait prétendu, que certains écrivains appellent les
gendarmes à l’aide pour vider leurs discussions littéraires. Qu’on
veuille bien en croire ces quelques pages, et qu’on ne nous offre plus
trop légèrement pour modèle la bienséance et la dignité des polémiques
du grand siècle. On se souvient de ce valet qui dit à Javersac, en le
battant dans son lit: «C’est pour vous apprendre à écrire contre M. de
Balzac.» Aujourd’hui voilà la même phrase retournée contre un partisan
de Balzac. Toujours, on le voit, la loi du talion, et la justification
du proverbe de l’Évangile!
«J’ai de la peine, continue encore ce rude jouteur, à deviner ce qui a
pu rassurer si fort M. de Girac contre ces menaces, si ce n’est qu’il se
soit imaginé qu’en devenant un auteur célèbre il n’auroit plus que faire
de recommandation étrangère, et que son livre tout seul lui tiendroit
lieu de sauvegarde inviolable aux gens de guerre... Si M. de Girac était
mon ami, je lui conseillerais de prendre d’autres sûretés contre le
capitaine partisan et vengeur des beaux esprits[25].»
[25] _Suite de la défense_, p. 40-41.
D’autres écrivains se gourmaient entre eux et vidaient leurs différends
à la force du poignet, comme ce sieur de Haute-Fontaine qui, dans un
accès de colère et de dépit, pour se venger d’avoir été vaincu par le
ministre Du Moulin dans leurs communes prétentions à une chaire de
philosophie, lui écorcha à coups de poing tout le visage, si bien que ce
dernier fut obligé de se faire mettre de la peinture couleur de chair
sur les endroits lésés. Ce Haute-Fontaine était un rude gaillard, et
Tallemant nous raconte encore qu’il donna un soufflet à un capitaine
anglais qui médisait du roi de France, et que, dans une hôtellerie, il
battit cinq ou six recors qui voulaient emmener quelqu’un en prison.
Les querelles entre gens de lettres avaient donc aussi leurs côtés
dangereux, et ce n’est pas sans quelques réserves qu’on peut accepter ce
mot du premier président, qui disait à Gilles Boileau, en l’excitant
contre l’auteur de _Christine_, Ægidius Ménage: «Il y auroit du péril
entre gens d’épée; mais les auteurs ne versent que de l’encre.» S’il
voulait dire simplement qu’une _affaire d’honneur_ n’était point à
craindre, cela était parfaitement vrai, et les écrivains les plus
susceptibles d’alors semblent n’avoir pas soupçonné, au moins dans leurs
disputes littéraires, ce mode de satisfaction pourtant si répandu: ils
se bornaient à des vengeances plus humiliantes pour eux comme pour leurs
adversaires. Le mot du premier président ne donne pas une haute idée de
la grandeur d’âme et de la dignité de celui qui pouvait avoir besoin
d’un tel encouragement.
En passant de la vie privée des auteurs à leurs livres, non pour y
découvrir des renseignements particuliers sur tel ou tel fait, mais pour
y chercher, dans le ton général et le caractère habituel de la
polémique, la trace des mœurs, des usages, des tendances du temps, nous
y retrouverons encore l’influence et la souveraineté du bâton. La même
conclusion ressort avec la même évidence des faits et des écrits: les
uns et les autres suivent une ligne parallèle; ils se reflètent, pour
ainsi dire, en se complétant, et ceux-ci sont comme le commentaire
justificatif et l’appendice naturel de ceux-là. Le bâton se dessine à
chaque page, dans toutes les attitudes: c’est le _vengeur_ qui apparaît
toujours aux moments solennels; c’est le _nec plus ultrà_ de
l’argumentation dans les querelles entre écrivains. Les gladiateurs de
plume, ainsi que les appelait Balzac, n’y allaient pas de main morte
dans ces duels journaliers où l’on ne s’arrêtait point au premier sang;
et vraiment, à lire les aménités dont, à l’instar des Scaliger et des
Scioppius, des Vadius et des Trissotins, le père Garasse et dom Goulu,
Girac et Costar, voire Furetière et Scarron, etc., remplissent leurs
ouvrages, à l’adresse de leurs adversaires, on se prend à trouver
anodines et douceâtres les plus grandes violences de nos escarmouches
littéraires ou politiques d’aujourd’hui. Scudéry, Cyrano de Bergerac et
le romancier Vital d’Audiguier se vantaient d’écrire avec leurs épées:
on dirait que leurs confrères écrivent avec un bâton taillé en guise de
plume.
Le bâton était chose tellement dans les mœurs, qu’on l’employait comme
un des ressorts de l’action, non-seulement dans les tragi-comédies, mais
quelquefois même dans les tragédies de la première moitié du siècle.
C’est ainsi que, dans la _Rodomontade_ de Méliglosse (1605), le vieil
Aymon, irrité, menace d’appuyer ses représentations de la même manière
que le comte de Sault avait appuyé les siennes, et de _frotter_
d’importance ses contradicteurs. J’aurais trop beau jeu de recueillir le
même air partout où il se présente, dans les épigrammes, les romans, et
surtout les comédies, où les coups de bâton forment, pour ainsi dire, la
base même de l’intrigue: c’est là un des cachets de la littérature du
temps, comme plus tard le seront tour à tour les tirades sur la
tolérance, les descriptions de souterrains et de fantômes, les bonnes
lames de Tolède, et les dames aux camellias. Je veux seulement rapporter
quelques exemples, qui suffiront pour indiquer le ton général.
Voici d’abord le d’Artagnan littéraire, le matamore périgourdin: Cyrano,
qui a l’épiderme très-irritable et qui ne peut souffrir la
contradiction, ne rêve que d’assommer ceux qui lui déplaisent. C’est lui
qui disait au comédien Montfleury, son ennemi intime: «Penses-tu donc, à
cause qu’un homme ne te sauroit battre tout entier en vingt-quatre
heures, et qu’il ne sauroit en un jour échigner qu’une de tes omoplates,
que je me veuille reposer de ta mort sur le bourreau?» Les coups de
bâton pleuvent comme grêle dans ses _Lettres_, au point même que cet
éternel refrain, qui ne manquait pas d’abord d’un certain agrément,
finit par devenir des plus monotones,--comme je crains qu’il ne le
devienne dans ce livre, sans qu’il y ait de ma faute. L’exemple suivant
est assez caractéristique pour me dispenser de tous les autres: «On vous
coupe du bois... car je vous proteste que, si les coups de bâton
pouvoient s’envoyer par écrit, vous liriez ma lettre des épaules, et que
vous y verriez un homme armé d’un tricot sortir visiblement de la place
où j’ai accoutumé de mettre, monsieur, votre très-humble serviteur.» (_A
un comte de bas aloi._)[26].
[26] Voir encore _Lettr. satiriq._, II, 19, etc.; édit. P. Lacroix,
chez Delahays.
Saint-Amant réserve une correction semblable à l’imprimeur qui a donné
une édition subreptice et fautive de ses œuvres:
Pour moi, je lui promets tant de coups de bâton,
Si jamais sur son dos je puis prendre le ton,
Qu’il croira que du ciel, qu’à sa perte j’oblige,
Il pleuvra des cotrets par un nouveau prodige[27].
[27] Élégie au duc de Retz.
Ne dirait-on pas, sauf les rimes, que ces vers sont sortis du même moule
que la prose de Cyrano?
Dans son _Poëte crotté_, où il a eu Maillet spécialement en vue,
Saint-Amant a tracé aussi, avec son entrain habituel, un tableau un peu
chargé peut-être, mais très-vrai au fond, de la condition ordinaire de
certains écrivains en sous-ordre, et de l’aimable façon dont ils étaient
traités, même par les valets de leurs protecteurs:
A la fin, saoul de chiquenaudes,
De taloches, de gringuenaudes,
D’ardentes mouches sur l’orteil,
De camouflets dans le sommeil,
De pets en coque à la moustache,
De papiers qu’au dos on attache,
D’enfler même pour les laquais,
De bernements, de sobriquets,
De coups d’épingle dans les fesses,
Et de plusieurs autres caresses
Que dans le Louvre on lui faisoit
Quand son diable l’y conduisoit,
Il lui prit, quoique tard, envie
D’aller ailleurs passer sa vie.
Plus loin, le poëte crotté prend la parole:
L’aventure du paladin[28]
Me fait tressaillir de l’épaule:
Je redoute en diable la gaule,
Et m’est avis que sur mon dos
Je ne sens déjà que fagots.
[28] Javersac.
Écoutez cet agréable vaudeville, qui donne la note des plaisanteries du
temps:
Saint-Ruth, Calais, Larry, Boufflers,
Ce ne sont point des ducs et pairs
Et ne prétendent point de l’être
Par plus d’une bonne raison;
Car ils servent si bien leur maître,
Qu’ils mériteraient le bâton, etc.
Puis, c’est une autre muse anonyme qui chante à son tour, sur l’air
connu:
Quoi! Nogaret se mêle
De faire des chansons?
Ne craint-il point la grêle
De cent coups de bâtons?
Ici, c’est Scudéry, dont on parodie la superbe épigraphe en deux vers
burlesquement menaçants:
Et, poëte et Gascon,
Il aura du bâton.
Là, c’est l’abbé de Pure, qui, dans son roman de la _Précieuse_,
s’adresse en ces termes, par l’intermédiaire d’un de ses personnages, à
un méchant poëte provincial:
Tes vers sont tout ton bien, terre, prés et garenne;
Mais encor que peux-tu, d’une semblable graine,
Ni semer, ni cueillir que des coups de bâton?
Enfin, puisqu’il faut se borner dans cette revue, que je pourrais
prolonger à l’infini, Scarron, le moins cruel des hommes pourtant, a
joint sa voix à ce concert, en maint et maint endroit de ses œuvres.
Écoutez-le, dans sa chanson contre Gilles Boileau, s’écrier sur le mode
lyrique:
Taisez-vous, Boileau le critique:
On fait, pour votre hiver, grand amas de fagots;
On veut qu’un bras fort vous applique
Cent coups de bâton sur le dos.
Ailleurs, dans ses burlesques _Imprécations_ contre celui qui lui a pris
son Juvénal, il souhaite de voir le voleur fustigé à tour de bras, et de
l’entendre crier sous les étrivières. Il termine sa satire contre ceux
qui font passer leurs libelles diffamatoires sous le nom d’autrui, en
leur disant: «Vous savez
... Qu’outre les fléaux, famine, guerre, peste,
Il en est encore un, fatal aux rimailleurs,
Fort connu de tout temps, en France comme ailleurs:
C’est un mal qui se prend d’ordinaire aux épaules,
Causé par des bâtons, quelquefois par des gaules.
Mais, loin de lui en vouloir de ces intempérances de langage, il faut
plutôt lui savoir gré de n’avoir pas été plus loin, quand on songe que,
dans sa _Baronade_, il va jusqu’à souhaiter que Baron soit pendu, et
que, dans sa _Mazarinade_ (si toutefois cette pièce est bien de lui), il
dit, en parlant du cardinal, qu’il espère voir le jour où
Sa carcasse désentraillée,
Par la canaille tiraillée,
Ensanglantera le pavé.
Voilà qui est peu plaisant pour un poëte burlesque. Restons-en sur ce
beau trait: tout ce que nous pourrions découvrir encore serait pâle à
côté d’une période aussi haute en couleurs.
Il nous semble que ces citations ont bien leur éloquence, et que nous ne
pouvions mieux achever de démontrer à quel point les coups de bâton
étaient passés dans la langue, dans les mœurs et dans les actions du
temps.
V
On ne s’arrêtait même pas toujours au bâton dans la réalité, non plus
que dans les écrits: nous l’avons déjà vu pour l’Arétin, que le cynisme
de son impudence devait, il est vrai, placer en dehors de la loi
commune. Archiloque avait péri par le poignard. Quand l’abbé Cotin
disait des poëtes satiriques qu’ils ont pour destin de mourir le cou
cassé, il exagérait de bien peu, à supposer qu’il exagérât. A la manière
dont on en usait souvent, le bâton eût pu suffire à lui seul pour
justifier le vers de l’abbé Cotin et l’avertissement de Pradon à
Boileau, tant il savait coucher son homme jusqu’au lendemain sur la
place en lui rompant les membres, si bien que le mot d’_assassinat_,
même dans son sens moderne, n’était guère trop fort pour des exécutions
semblables. Mais, tout meurtrier qu’il fût, il ne le paraissait pas
toujours assez à la colère vengeresse des grands seigneurs, qui avaient
parfois recours à des armes plus sanglantes encore.
En 1651, le marquis de Vardes fit trancher le nez au pamphlétaire
Matthieu Dubos, qui l’avait maltraité dans un de ses manifestes. Les
laquais du marquis le saisirent, et, dit le facétieux Loret,
Coupèrent à coups de cizeau
Son très-infortuné nazeau,
Ce qui fait qu’après cet outrage
On peut dire de son ouvrage:
«Ce sont des discours mal tournez
D’un auteur qui n’a point de nez[29].»
[29] _Muse histor._, l. II, lett. 29, 23 juillet 1651.
C’est par erreur que les mémoires du cardinal de Retz[30], en racontant
cette catastrophe, vingt ans plus tard, l’appliquent à un autre
libelliste du même temps, Dubosc-Montandré, celui qui, suivant la
légende, aurait rudement expié, par la main du prince de Condé ou de ses
lieutenants, les attaques qu’il avait dirigées contre lui, avant de lui
avoir vendu sa plume.
[30] Livre III.
Sarrasin était le protégé et le _domestique_ du prince de Conti:
celui-ci, dans un moment de colère, le frappa, dit-on, à la tempe, et si
malheureusement, qu’il en résulta une fièvre violente dont le poëte
mourut. Il est vrai que Tallemant conteste l’anecdote, mais son opinion
n’a pas prévalu. Il prétend que le prince ne le maltraita qu’en paroles,
et raconte que souvent, après avoir menacé de le jeter par les fenêtres,
il se laissait apaiser par ses bouffonneries.
Louis Racine donne à entendre, dans ses _Mémoires_ sur son père, que le
fameux voyageur Bernier serait mort par suite d’une _plaisanterie_ que
lui fit à sa table le président de Harlai. J’ignore quelle peut être
cette plaisanterie délicate; mais l’histoire de Santeuil éclairera le
lecteur, et lui fera voir qu’il n’y a rien d’impossible ni même
d’invraisemblable dans une assertion qui paraît d’abord singulière.
Santeuil, malgré son titre et son habit, qui eussent dû le faire
respecter, n’en était pas moins traité par ses Mécènes en poëte,
c’est-à-dire de la plus cavalière façon du monde. La duchesse de Bourbon
ne se faisait nul scrupule de le souffleter, puis, sur ses réclamations,
de l’inonder d’un verre d’eau en plein visage, pour le punir de ne
l’avoir pas encore célébrée dans ses vers. Jusque-là, rien à dire:
c’était l’ordinaire de tout auteur protégé. Mais voici qui dépasse les
bornes. Un soir, à dîner, la société du duc de Bourbon, qui s’amusait
beaucoup des saillies et de la verve frénétique du poëte, trouva
plaisant de jeter du tabac d’Espagne dans son vin: ces messieurs ou ces
dames s’attendaient à des grimaces qui les feraient rire à cœur-joie.
Santeuil, qui ne se doutait pas de ce joli tour, porta le verre à ses
lèvres, et le vida d’un trait. Ce fut bien drôle, en effet, car il en
mourut.
Tel est, du moins, le récit de Saint-Simon, et telle était aussi la
croyance du temps, car je trouve les deux vers suivants dans une chanson
manuscrite sur le protecteur du chanoine de Saint-Victor:
... Ta tendre et douce amitié,
Au pauvre Santeuil si contraire.
Ainsi, protégés par le roi et par les ministres, encouragés par des
récompenses pécuniaires, honorés par la création de l’Académie
française, et de beaucoup d’autres Académies familières où ils trônaient
en triomphateurs, les écrivains étaient loin d’être honorés et protégés
au même degré par l’opinion publique, qui ne se commande pas. En
grattant du doigt, pour arriver à la réalité, le vernis doré qui
recouvre la surface de l’histoire littéraire au dix-septième siècle, on
voit les misères véritables que cache aux yeux superficiels cette
brillante apparence. Ceux qui se laissent tromper à ces dehors menteurs
nous font l’effet de ces naïfs paysans qui, éblouis par les galons
d’argent des laquais de bonne maison, les prennent pour des ministres,
ou tout au moins pour des sous-préfets.
Et voilà le siècle qu’on appelle l’âge d’or de la littérature! De la
littérature, peut-être; mais des littérateurs, non pas!