NOTE SUR L'ÉCOLE NAVALE[283]

[Note 283: Cet article de notre auteur parut dans les _Nouvelles

Annales de la marine et des Colonies_, t. III, 1850, p. 164 et suiv.

Il développe un passage des Mémoires et donne des renseignements

nouveaux sur le Collège royal de la Marine et l'École préparatoire de

la Marine, créés l'un et l'autre à Angoulême. M. de Bonnefoux y fit

une partie de sa carrière et y rendit des services signalés. Cet

article se rattache donc à ces _Mémoires_ de la façon la plus étroite

et nous avons cru utile de le reproduire ici.]

L'opportunité du maintien de l'École navale sur le vaisseau _le Borda_

qui est amarré sur un corps-mort en rade de Brest a été récemment

discutée par la Commission du Budget; et le rapporteur, M. Berryer, a

conclu, au nom de cette commission, à la translation de cette école

dans un établissement à terre, disposé pour cette destination.

Peu de temps auparavant, une semblable décision avait été prise à une

grande majorité par la commission supérieure de perfectionnement de

l'École navale, et il faut ajouter que la presse avait précédemment

traité ce sujet, et l'avait envisagé sous le même aspect.

L'Assemblée législative adoptera vraisemblablement les conclusions

posées par M. Berryer, et il ne restera plus alors qu'au Gouvernement

à se prononcer. La question se présente sous deux faces: celle des

dépenses et celle de la convenance ou de l'utilité qui, il faut le

dire, l'emporte infiniment sur la première. Toutefois, pour le cas

dont il s'agit et sous le double rapport des dépenses et de l'utilité,

nous pensons que ce changement est avantageux ou désirable, et nous

allons déduire les motifs de notre conviction, afin que, ces deux

points étant discutés, ce soit en parfaite connaissance de cause que

le projet puisse être apprécié à sa juste valeur.

M. Taupinier, lorsqu'il était directeur des ports, après une tournée

et une inspection administrative dans nos divers arsenaux, présenta au

ministre un rapport sur le matériel naval de la France, qui fut

imprimé en 1838, et dans lequel il évaluait alors la dépense annuelle

de l'École navale à environ 400.000 francs; cette somme lui paraissait

forte, mais si le but était rempli, il déclarait avec raison que, par

cela même, la dépense était justifiée et devait avoir lieu.

Pour 1850, cette somme est encore plus élevée; en effet, si l'on se

reporte au budget synoptique de M. de Montaignac, qui est inséré dans

le numéro du mois de janvier des _Nouvelles annales de la marine_, on

trouve qu'outre la pension annuelle de 700 francs payée par chaque

élève de l'École navale, le total de la dépense de cette école est

pour 1850, de 598.339 francs, repartis ainsi qu'il suit:

Élèves 105.400 fr.

Examinateurs (indemnités) 14.000

Équipages (solde et habillement) 198.739

Vivres 70.200

Coque et armement du vaisseau (entretien) 140.000

Boursiers de la marine 70.000

--------

TOTAL ÉGAL 598.339

Cette somme excède beaucoup celle de 80.000 francs que coûtait

annuellement l'École de marine située à Angoulême; mais quoiqu'il soit

facile de présumer que l'école nouvelle, qui serait sans doute dans un

port entraînerait à des frais qui surpasseraient 80.000 francs par an,

on peut affirmer que ces mêmes frais seraient bien loin d'atteindre

ceux de l'École navale en rade de Brest.

Dans les évaluations précédentes, ne sont pas compris 200.000 francs

qu'a coûtés l'installation du vaisseau-école _l'Orion_, ni 200.000

francs pour celle du vaisseau-école _le Borda_ qui, au bout de

quatorze ans, a remplacé _l'Orion_ et qu'il faudra remplacer lui-même

après un pareil laps de temps. Les dépenses d'une école de marine

flottante sont donc exorbitantes puisque, d'après ce que nous venons

d'exposer, chaque élève ne coûte pas au Gouvernement moins de 6.000

francs par an, et l'économie qui résulterait de l'appropriation ou

même de la construction totale à terre d'un édifice pour servir

d'école navale serait si considérable que, sous ce rapport seulement,

il y a urgence à y procéder sans délai. On peut ajouter qu'il est

surprenant qu'on n'y ait pas procédé plus tôt.

Le côté financier étant ainsi et péremptoirement éclairci, il reste à

traiter les points de convenance ou d'utilité; mais afin de pouvoir

bien pénétrer jusque dans le coeur de cette question, qui est des plus

intéressantes, soit pour l'État, soit pour un très grand nombre de

familles, il est à propos d'exposer, auparavant, quels sont les divers

systèmes qui ont été suivis pour instruire et former, à diverses

époques, le corps des jeunes gens destinés à devenir officiers de

marine, et, par la suite, à commander nos bâtiments de guerre, nos

escadres, et enfin, nos armées navales.

Aucune marine au monde n'a compté un plus grand nombre d'officiers

illustres que celle de Louis XVI; tels furent entre autres, Suffren,

La Mothe-Piquet, de Guichen, d'Orvilliers, du Couédic, La Clocheterie,

Borda, de Chabert, Ramatuelle, de Potera, de Fleurieu, de Verdun, du

Pavillon, Lapérouse, d'Entrecasteaux, de Rossel, de Vaudreuil, de

Missiessy, de Bougainville. Il suffit de citer ces noms pour réveiller

des souvenirs éclatants de bravoure, de science, de gloire, de grands

services rendus. Ils brillèrent soit comme guerriers, soit comme

savants ou comme grands navigateurs; et, depuis lors, si quelques-uns

ont été égalés, il en est qui, peut-être, ne seront jamais surpassés.

Ces officiers provenaient des gardes de la marine qui étaient un corps

de jeunes gens organisé vers le commencement du siècle dernier et

composé de trois compagnies pour chacun de nos trois plus grands

ports, Brest, Toulon et Rochefort. Les gardes de la marine étaient

désignés par le ministre qui les choisissait d'ordinaire, dans la

noblesse du royaume; ils recevaient une instruction spéciale dans ces

compagnies, et ils subissaient des examens, soit pour y être admis,

soit pour acquérir leur grade d'officier.

Les ordonnances de 1716 et de 1726 établirent, en outre, une compagnie

appelée: des gardes du pavillon, composée de quatre-vingts jeunes gens

provenant des trois compagnies des gardes de la marine. Les gardes du

pavillon avaient pour fonctions particulières de garder le pavillon de

l'amiral et de former la garde du grand amiral.

Vers la fin du règne de Louis XVI, on remarqua, cependant, qu'il y

avait trop de divergence pour l'instruction, entre les trois

compagnies des gardes de la marine: afin de rendre cette instruction

plus uniforme, plus complète, on créa deux Écoles de marine _dans

l'intérieur des terres_: l'une à Vannes pour les jeunes gens des

familles du Nord et du Nord-Ouest de la France; l'autre à Alais pour

les jeunes gens de celles du Sud et du Sud-Est. Il est à remarquer que

la marine si savante de Louis XVI approuva cet établissement de deux

Écoles de marine _à terre et dans l'intérieur_; mais la Révolution

survint; une loi du 15 mai 1791 les supprima toutes les deux, et l'on

ne put pas juger, par les résultats, des fruits que cette éducation

était susceptible de porter.

Pendant notre première république, les gardes de la marine, ainsi que

ceux du pavillon, furent également supprimés, et presque tous les

officiers de la marine de Louis XVI venant à émigrer, il y eut,

d'abord, un moment d'urgence pendant lequel on prit des officiers de

tous côtés, surtout parmi ceux de l'ancienne compagnie des Indes,

parmi les pilotes et dans la marine du commerce. Ces sources diverses

donnèrent plusieurs excellents officiers au nombre desquels on

remarque le vice-amiral Gantheaume, le vice-amiral Willaumez,

l'énergique vice-amiral Martin, le brave et digne capitaine Pierre

Bouvet, l'intrépide Bergeret et l'amiral Duperré qui a parcouru une si

belle carrière maritime!

Bientôt, cependant, on songea à former une pépinière pour alimenter

régulièrement le corps des officiers, qui eût et qui généralisât

l'instruction indispensable à tout marin destiné à diriger, à

commander un bâtiment. Ce fut alors que l'on créa des aspirants de

marine, divisés en trois classes, qu'un peu plus tard on réduisit à

deux.

Pour être nommé aspirant, il fallait, à un âge déterminé, satisfaire à

un examen public sur les sciences mathématiques, sur la pratique de la

navigation, et avoir été embarqué pendant un temps prescrit; il en

était de même, ensuite, pour être nommé officier. C'était à peu près

l'organisation des gardes de la marine; mais les aspirants n'étaient

pas réunis dans des compagnies pour y cultiver ou y étendre leur

instruction, et chacun avait le droit de se présenter aux examens,

sans autres conditions que l'âge fixé, les connaissances et la

navigation requises. Sous ce dernier rapport, il se glissa des abus

qu'il était facile de faire disparaître, en tenant la main à ce que la

navigation des élèves fut réelle et non fictive; mais c'était un très

bon système et fort peu compliqué, que des hommes consciencieux ont

souvent désiré voir revivre, et qui, surtout, était fort peu onéreux

pour l'État, puisque toutes ses dépenses consistaient à solder des

professeurs pour tenir des cours publics dans les ports, et des

examinateurs pour juger du mérite des prétendants. C'est ce système,

qui, entre autres, a donné à la France l'illustre amiral Roussin, les

vice-amiraux Baudin, Hugon, Lalande et les contre-amiraux

Dumont-d'Urville et Freycinet.

L'empereur créa des écoles flottantes où les aspirants étaient

casernés et instruits; mais, lors de la Restauration, ces écoles

flottantes tombèrent, en quelque sorte, d'elles-mêmes: elles se sont

relevées cependant, comme on le voit de nos jours, sous le nom d'École

navale, et avec les perfectionnements que le temps et l'expérience ont

pu leur faire acquérir; aussi remettrons-nous à nous occuper de

détailler leurs avantages ou leurs inconvénients au moment où, en

suivant le cours des événements, nous serons amenés à traiter

spécialement de l'École navale, telle qu'elle existe en ce moment.

La Restauration eut donc à recueillir les élèves des écoles flottantes

de l'empire, et c'est ce qu'elle fit en les formant en trois

compagnies, une pour chacun de nos trois plus grands ports: Brest,

Toulon et Rochefort. On y reconnut un but marqué et très louable de

rétablir les gardes de la marine qui, pendant plus de cent ans,

avaient doté la France d'officiers du plus grand mérite. Toutefois,

pour ne point blesser les idées nouvelles, que des mots impressionnent

si facilement, on s'abstint de faire revivre la dénomination de gardes

de la Marine et, pour ne pas conserver celle d'aspirants, qui

rappelait trop la République, ces jeunes gens furent désignés sous le

nom d'Élèves de la marine. Le Gouvernement actuel est revenu à la

dénomination d'Aspirants.

Il fallait cependant alimenter ces compagnies d'Élèves; on n'était pas

encore bien fixé sur les moyens de les recruter; aussi, pour obvier

aux retards qui en résultaient et afin de se donner le temps d'en

délibérer avec réflexion, on créa provisoirement des volontaires qui

étaient nommés après des examens publics, et qui faisant, pour ainsi

dire, corps avec les élèves, concouraient avec eux dans le service

qu'ils avaient à remplir.

Tous, élèves et volontaires, naviguaient ensemble, et, à tour de

rôle, quand les armements, le requéraient; mais, avant comme après,

ils ralliaient le port où se trouvaient leurs compagnies; et là, dans

des salles très bien disposées, ils suivaient des cours sur toutes les

parties de l'instruction que doit posséder un officier de marine.

Cependant le budget de la marine était alors fort réduit, ainsi que le

cadre du personnel naval; il y avait donc peu d'élèves, et l'on

remarqua que bientôt ils seraient tous si souvent embarqués, que les

compagnies seraient désertes; d'ailleurs, il fallait prendre un parti

sur le mode de recrutement du corps des élèves: ce parti fut

l'établissement d'une École de marine à terre et, peu de temps après,

la suppression des compagnies.

À la suite de longues recherches ou d'études approfondies sur le choix

d'un local, on s'arrêta à discuter les propositions qui parurent les

plus acceptables; l'une présentant les magasins de l'ancienne

Compagnie des Indes au port de Lorient, comme très convenables pour

cette destination; l'autre se prononçant en faveur d'un magnifique

local, bâti par la ville d'Angoulême pour un établissement de

bienfaisance, mais qui n'avait pas encore été occupé; la ville en

faisait don gratuitement au Gouvernement, à la seule condition que

l'École de marine y serait placée et _maintenue_.

Une commission fut nommée pour examiner ces deux propositions et pour

émettre un avis sur ce point. La commission prit une connaissance

minutieuse des deux bâtiments et finit par conclure en faveur du local

d'Angoulême, se fondant principalement sur ce fait, qu'avant d'avoir

seulement démoli tout ce qu'il faudrait abattre des magasins de

l'ancienne Compagnie de Lorient, pour y réédifier le local nouveau, on

aurait dépensé des sommes beaucoup plus considérables que l'achèvement

et la mise complète en état de celui d'Angoulême n'en devaient coûter.

Cet argument avait beaucoup de poids dans l'état où étaient nos

finances à cette époque.

On se décida donc, pour ce dernier parti, et peut-être y fut-on porté

par le souvenir des écoles de Vannes et d'Alais que les officiers de

la marine de Louis XVI, pourtant si éclairés, avaient vu créer dans

_l'intérieur des terres_ sans y faire aucune objection. Quoiqu'il en

soit, qu'il nous soit permis de dire à cette occasion, que les faits

que nous venons de rapporter détruisent une calomnie dont on s'est

fait une arme puissante pour attaquer l'établissement d'Angoulême, et

qu'ils prouvent que ce n'était nullement parce que le prince, que l'on

voyait à cette époque, dans la ligne de succession à la couronne,

s'appelait le duc d'Angoulême, que l'École de marine avait été placée

dans la ville de ce même nom. Non pas, certes, que nous ne pensions

que cette École ne fût encore mieux dans un port ou à portée d'une

rade; mais parce qu'il est utile de dire la vérité, et que,

d'ailleurs, l'expérience a prouvé, malgré tout, que de très bons

résultats pouvaient être obtenus à Angoulême!

Dans un local, aussi vaste, aussi beau que celui dont la ville

d'Angoulême venait de faire la cession au Gouvernement, il était

facile de distribuer une école magnifique et on y réussit

parfaitement. Mais nous devons nous appesantir sur ce point parce que

la discussion doit s'établir sur la préférence que mérite soit l'École

de marine à terre soit l'école flottante, et qu'aucun détail essentiel

ne doit être omis.

L'installation ne laissa donc rien à désirer: la chapelle ou petite

église, les amphithéâtres pour les classes ou pour les leçons, la

salle d'étude et celle de récréation lorsque le temps interdisait la

fréquentation d'une immense cour plantée d'arbres, l'infirmerie, les

dortoirs où chaque élève avait une chambre close mais aérée, la

bibliothèque, le cabinet de physique, les logements de l'état-major,

les cuisines et, puisqu'il faut tout dire, les lieux d'aisance, si

dégoûtants en plusieurs collèges, et là, si proprement, si décemment

disposés, tout fut établi avec une intelligence qu'on ne pouvait se

lasser d'admirer. Ajoutez à cela une position centrale, un climat

exceptionnellement sain, et des eaux pures circulant dans toutes les

parties de l'établissement.

Un vaisseau de quatre-vingts canons, réduit à l'échelle d'un douzième,

complètement gréé et voilé, pivotait dans une grande salle, de sorte

que la nomenclature entière d'un bâtiment et plusieurs de ses

évolutions pouvaient y être enseignées; un brick avait été conduit de

Rochefort par la Charente, jusqu'auprès d'Angoulême; les élèves y

apprenaient à le gréer, à le dégréer, à prendre ou larguer des ris, à

enverguer ou serrer des voiles, à monter dans la mâture, à élonger des

ancres ou des câbles; ils avaient des embarcations où ils s'exerçaient

à ramer; et l'on a vu des marins très surpris de tout ce que ces

jeunes gens y avaient appris de pratique, lorsqu'ils les voyaient à

l'oeuvre après leur départ d'Angoulême.

On y institua une école de natation; ainsi disparut cette anomalie

fâcheuse et singulière qu'on avait remarquée jusque-là, de jeunes gens

destinés à vivre sur l'eau et qui ne savaient pas nager.

Eh bien! ce local qui réunissait tant d'heureuses conditions, qui

était situé en plaine, au pied de la ville ou près de la rivière, et

non point sur une montagne, comme on l'a calomnieusement encore

articulé et répété, cette école d'un état sanitaire excellent, et si

favorable à l'accroissement des forces physiques de la jeunesse, ne

coûtait que 80.000 francs par an au Gouvernement.

Mais tant de soins en faveur de cet établissement ne parurent pas

encore suffisants pour une École spéciale; car, afin d'achever de la

rendre telle, on attacha deux corvettes au service de cette école: ces

corvettes devaient partir tous les ans de Toulon, ayant à bord les

jeunes gens qui avaient fini leurs études à Angoulême, pour leur faire

faire une campagne de huit à dix mois avant qu'ils fussent embarqués

sur les bâtiments de l'État, afin d'y remplir leur service d'élèves.

Ce temps de pratique en pleine mer valait sans doute mieux que les

exercices nautiques des élèves de l'École navale, tels qu'ils leur

sont donnés sur leur corvette d'instruction; de même que les deux ans

d'études théoriques de l'École d'Angoulême se passaient dans des

conditions beaucoup meilleures que ceux de l'École navale. Enfin, dans

l'une comme dans l'autre de ces Écoles, on n'était admis qu'au-dessous

de dix-sept ans, et après examen public; il fallait également

satisfaire à d'autres examens à la fin de chaque année d'études, soit

pour passer de la seconde division à la première, soit pour être nommé

Élève de la marine. Au surplus, les résultats prouvent, aujourd'hui,

qu'il pouvait sortir d'Angoulême des sujets très bien préparés; car si

l'on jette les yeux sur la liste des officiers supérieurs de notre

marine, on verra qu'une bonne partie de ceux qui sont cités comme les

plus distingués proviennent de cette source.

L'École d'Angoulême dura douze ans en état constant de progrès: mais

mal connue, mal défendue à la tribune, n'ayant pas encore pour elle la

sanction des résultats obtenus, elle ne put résister plus longtemps à

la violence des attaques et à la calomnie. Toutefois, la presse

opposante ne varia pas ses arguments: c'était toujours une École de

marine située sur le sommet d'un rocher, uniquement par esprit de

flatterie envers M. le duc d'Angoulême; et l'on ajoutait, avec une

ironie qu'on croyait d'excellent goût, qu'autant vaudrait une École de

cavalerie à bord d'un vaisseau. Le ministère céda devant toutes ces

critiques; et le renouvellement d'une École flottante fût décidé en

1826; enfin cette dernière école se trouvant réorganisée en 1829 et

prenant, bientôt après, le nom d'École navale, celle d'Angoulême fut

supprimée.

Mais, en même temps, on eut l'heureuse idée d'utiliser ce bel

établissement, en y créant une école de marine préparatoire pour des

élèves de moins de quinze ans, qui y devaient faire de bonnes études

classiques, et apprendre le français, l'anglais, le latin, la

géographie, l'histoire, la littérature, les éléments des mathématiques

et de la physique et le dessin. Les exercices nautiques et la natation

y furent maintenus. Les frais de cette École préparatoire n'excédaient

pas 50.000 francs.

C'était, pour la marine, ce que le Collège de La Flèche est pour

l'année de terre, et il n'y avait que justice, car aujourd'hui,

pendant que celle-ci a ce Collège et les Écoles spéciales de

Saint-Cyr, de l'État-Major, et Polytechnique, la marine est réduite à

sa seule École navale, attendu qu'elle ne reçoit que de quatre à six

élèves de l'École Polytechnique par an.

On a vu, à toutes les époques, parmi les officiers de l'armée de

terre, se développer des hommes qui ont paru à la tribune avec

beaucoup d'éclat, et qui, sans cesser d'être de bons et vaillants

guerriers, ont rempli, avec une grande distinction, de hautes

fonctions diplomatiques, politiques ou administratives: or, la marine

est, depuis nos nouvelles institutions, d'une infériorité relative

très grande à cet égard, et on ne peut l'attribuer qu'au défaut de

bonnes études classiques, telles qu'on les fait à La Flèche, et qu'on

aurait pu les faire à l'École préparatoire d'Angoulême.

Les officiers de la marine, avant la première révolution, provenaient

en grand nombre, d'excellents collèges, où leurs familles leur

faisaient faire des études complètes avant de se présenter aux

compagnies des gardes de la marine; tel était Chateaubriand venant à

Brest pour s'y faire admettre, lorsque les circonstances et son

émigration l'empêchèrent de donner suite à ce projet; tels furent

encore l'amiral de Bruix, les ducs de Crès et de Cadore, les comtes de

Villèle et de Caffarelli, le baron de Bonnefoux et autres officiers de

la marine de Louis XVI, que nous avons vus parfaitement à la hauteur

des positions considérables et difficiles où ils ont été placés.

L'École préparatoire de la marine aurait, sans doute, donné de

semblables résultats, mais la révolution de 1830 éclata et elle cessa

d'exister. Revenons cependant à l'École navale.

Il est très vrai que l'idée d'une École de marine sur un vaisseau a

quelque chose de séduisant au premier coup d'oeil. On se plaît à

penser qu'il est bien d'élever des jeunes gens destinés à devenir

officiers de marine, sur l'élément qu'ils doivent parcourir toute leur

vie, de les familiariser de bonne heure avec la vue de la mer, avec

les habitudes du bord, de les charmer par le spectacle des scènes

variées d'une rade; et l'on aime à croire que ces premières

impressions se graveront dans leur esprit, qu'elles fortifieront leur

âme, qu'elles les soutiendront dans les épreuves qu'ils sont appelés à

subir.

Nous convenons que ce sont des avantages, mais il ne faut en exagérer

ni la portée ni la valeur; il ne faut pas oublier que ce que l'on doit

enseigner aux élèves ce sont des sciences, que c'est leur instruction

théorique qu'il s'agit de compléter, et qu'il faut faire concorder cet

enseignement avec plusieurs autres exigences premières de l'éducation,

telles que la religion, l'hygiène, la discipline, le développement des

forces physiques et le contentement intérieur. Il faut enfin réfléchir

que cette éducation sur un vaisseau en rade n'est pas indispensable,

que l'expérience en a été faite, et que les compagnies des gardes de

la marine, ainsi que l'École d'Angoulême, ont produit un très grand

nombre de fort bons officiers spéciaux.

Cela posé, il n'y a plus actuellement qu'à comparer entre eux, les

points analogues principaux des deux Écoles d'Angoulême et de Brest,

et l'on verra que cette comparaison sera toute à l'avantage de l'école

à terre.

Tout était disposé à Angoulême pour que le service religieux y fût

accompli avec fruit, avec dignité: les localités, à Brest, s'opposent

presque entièrement à ce qu'il en soit ainsi.

L'instruction nautique, à Brest, se donne à bord du vaisseau-école,

pour les leçons élémentaires; et, pour l'application, sur une corvette

qui louvoie en rade tous les dimanches, tous les jeudis, pendant la

belle saison, et fait une excursion d'un mois environ sur les côtes,

pendant l'intervalle de temps qui sépare la fin de chaque année du

commencement de la suivante. À Angoulême, nous avons déjà vu comment

s'y donnait cette instruction nautique, et il est facile de conclure,

de la comparaison entre les deux écoles, que, même sous le rapport de

la pratique du métier, le système de l'École d'Angoulême était

supérieur à celui de l'École de Brest.

Pour prouver qu'il en doit être ainsi de l'instruction théorique ou

scientifique, il suffit de remarquer qu'à Brest les professeurs, et

souvent les élèves, sont dans un état presque incessant de malaise,

que les cours sont faits dans des réduits bas, étouffés, sombres, qui

sont ménagés dans les batteries du vaisseau, et que les élèves y sont

constamment distraits par l'aspect animé des navires ou des canots de

la rade, tandis qu'à Angoulême, il y avait de belles salles fort bien

installées, aérées pendant l'été, chauffées en hiver et où

l'enseignement était confortablement donné et reçu dans le calme et le

recueillement. La salle de dessin, surtout, y était extrêmement

claire; à Brest, au contraire, le jour y arrive de si bas que l'étude

de cet art y devient difficile et fatigante pour la vue. D'ailleurs,

le mauvais temps, qui y est fréquent, pendant six mois, est encore une

cause de malaise; il y occasionne même parfois le mal de mer aux

professeurs ainsi qu'aux élèves et va jusqu'à forcer d'interrompre les

cours.

À Angoulême, une vaste cour permettait aux élèves de se livrer aux

jeux, à la gymnastique fortifiante de leur âge; la campagne était à

proximité, et on pouvait les y conduire en promenade. À Brest, ces

jeunes gens n'ont d'autres ressources, sous ce rapport, que de marcher

en emboîtant le pas et en tournant autour d'une partie du pont ayant

dix mètres environ de longueur, et qui est leur seul lieu de promenade

en plein air. Cette réclusion, cette gêne, cette privation de course,

de sauts, de jeux, de joyeux ébats sont un supplice à cet âge; c'est

une situation contre nature, et qui dure pendant une période de deux

ans, si longue pour la jeunesse. C'est au moins une cause de

mécontentement et peut-être de révolte!

À Brest, le réfectoire est la batterie basse qui sert à la fois de

salle d'étude, de dortoir, de réfectoire, de salle de dessin, et de

salle de récréation. À Angoulême, toutes ces pièces étaient

distinctes, on ne peut mieux distribuées, et la police y était faite

seulement avec cinq officiers et six adjudants. À Brest, il faut huit

officiers et dix ou douze adjudants; encore est-il difficile de penser

que la surveillance de nuit y soit assurée, puisque les élèves sont

couchés dans des hamacs rapprochés l'un de l'autre à un mètre de

distance. Quel air, au surplus, à respirer que celui d'une batterie de

vaisseau, fermée de tous les côtés pendant la nuit, et pour un si

grand nombre de jeunes gens qui non seulement y couchent et y mangent,

mais qui y passent presque tout le temps de la journée!

Le personnel de l'équipage est si nombreux sur le vaisseau-école, et

l'exiguïté du local y rend les rapprochements si faciles, que

l'introduction frauduleuse de liqueurs spiritueuses, de gravures ou

livres licencieux, de tabac et autres objets défendus y est bien plus

facile qu'à Angoulême, où les élèves n'avaient même aucune

communication avec les domestiques.

Par suite de toutes ces circonstances, la santé des élèves se

maintenait en bon état, beaucoup mieux à Angoulême qu'à Brest. Là,

lorsqu'ils étaient malades, ils étaient soignés à l'infirmerie de

l'École; ici, il faut les faire sortir du vaisseau, les envoyer à

l'hôpital du port, ce qui donne lieu à de graves inconvénients; il en

résulte qu'en général le nombre annuel des journées de malades y est

plus que triple qu'à Angoulême.

Ainsi donc, s'il est vrai que, pour l'établissement d'une école

spéciale, on doive choisir le lieu le plus convenable à la santé des

élèves, à une bonne disposition d'esprit, à l'accroissement de leurs

forces, à la promptitude, à la solidité des études, à la nécessité

d'une surveillance efficace, et, en même temps, qui soit le moins

dispendieux, il n'est pas douteux que la préférence doive être

définitivement donnée à l'école à terre sur l'école à bord.

Tout ce que nous avons dit est le fruit de l'expérience, car nous

avons, pendant de longues années, servi, soit à l'École spéciale, soit

à l'École préparatoire d'Angoulême, soit enfin à l'École navale de

Brest, et nous les avons observées avec soin, avec impartialité; nous

nous prononçons donc, sans restrictions, pour l'établissement d'une

école à terre; et, s'il fallait nous prévaloir d'autorités de grand

poids, pour appuyer notre conclusion, nous en trouverions de

nombreuses à citer; bornons-nous à une seule, à celle des États-Unis

d'Amérique dont le peuple est, sans contredit, le plus véritablement

marin du monde entier. Lorsqu'il fut question d'instituer dans ce pays

une école de marine, l'opinion publique donna l'assentiment le plus

cordial à ces paroles si claires, si nettes, que le président adressa

au Congrès, lors de l'ouverture de la session de 1828, et qui furent

alors reproduites dans notre _Moniteur_ du 6 janvier de ladite année;

voici ces paroles.

«La pratique de l'homme de mer et l'art de la navigation peuvent

s'acquérir durant les croisières, que, de temps à autre, nous

expédions dans les mers les plus éloignées; mais une connaissance

suffisante de la construction des vaisseaux, des mathématiques, de

l'astronomie; les notions littéraires qui doivent mettre l'éducation

de nos officiers de marine au niveau de celle des officiers des autres

nations maritimes; la connaissance des lois municipales et nationales

que, dans leurs relations avec les gouvernements étrangers, ils

peuvent être dans le cas d'appliquer; et, par-dessus tout, celles des

principes d'honneur et de justice, et des obligations plus imposantes

encore de la morale et des lois générales, divines et humaines, qui

constituent la grande distinction entre le guerrier patriote et le

voleur breveté; toutes ces choses ne peuvent être enseignées et

apprises, d'une manière convenable, que dans une école permanente à

terre et pourvue de maîtres, de livres et d'instruments.»

Après un langage si concluant, et dont chaque mot est un enseignement,

après les faits que nous avons cités plus haut, l'École navale sera

probablement transférée à terre; mais quel est l'emplacement que

choisira l'autorité?

Si nous avions une préférence à exprimer, nous le désignerions cet

emplacement, et nous dirions qu'il existe un local à Brest que nous

avons fort souvent visité, mais jamais sans éprouver ce tressaillement

involontaire, cette émotion saisissante que nous ressentons toutes les

fois que nous sommes en présence des lieux ou des hommes dont les

noms, consacrés par une tradition historique ou populaire, nous

rappellent de grands souvenirs. Ce local est celui qui était occupé

par l'ancienne Compagnie des gardes de la marine, devenu depuis

l'hôpital Saint-Louis, et que rien n'empêche de destiner à la nouvelle

École navale.

Oui, qu'elle y soit placée; qu'on y revoie une pépinière de jeunes

marins avides de gloire, studieux, disciplinés, qui s'y préparent,

résolument, à dévouer toute leur vie à leur pays, à leurs devoirs;

qu'ils s'y enthousiasment en pensant à leurs devanciers, parmi

lesquels on compte tant d'hommes de talent, de valeur et du premier

mérite; et puisse-t-elle cette École, donner de nouveau à la France,

beaucoup d'officiers aussi illustres que Suffren et Lamothe-Piquet;

aussi savants que Fleurieu, Chabert et Verdun; aussi habiles que

Lapérouse, Entrecasteaux ou Bougainville; et qui fassent revivre le

génie de Borda!

Mémoires du Baron de Bonnefoux, Capitaine de vaisseau, 1782-1855 · 第 62 / 113 题