[Note 280: Nous reproduisons ici ces quelques pages empruntées au
_Précis historique sur la Guyane française_, que publia notre auteur
dans les _Nouvelles Annales de la Marine et des Colonies_, t. VIII
(1852). Elles complètent en effet d'une façon intéressante la partie
des _Mémoires_ consacrée à la campagne de M. de Bonnefoux en Guyane,
pendant qu'il commandait _la Provençale_.]
Après la révolution du 18 brumaire, le premier consul, Bonaparte, par
qui le Directoire à son tour avait été chassé chercha un homme à la
main de fer pour rétablir l'ordre à la Guyane, et il jeta les yeux sur
Victor Hugues[281], ancien révolutionnaire, un des promoteurs les plus
violents des lois les plus violentes de l'époque, et un des appuis les
plus énergiques ou des plus inexorables exécuteurs de ces mêmes lois.
Il avait été envoyé à la Guadeloupe[282] pour y faire respecter
l'autorité gouvernementale; il y avait déployé toute la sévérité qui
était dans son caractère, et il avait si bien établi la terreur de son
nom que ses moindres volontés y étaient exécutées sans hésitation, et
que le travail et la tranquillité avaient reparu dans l'île.
[Note 281: Victor Hugues, né à Marseille en 1770.]
[Note 282: Les deux commissaires de la Convention, Chrétien et
Victor Hugues quittèrent Rochefort à la fin de pluviôse an II (février
1794) avec une division commandée par le capitaine de vaisseau, plus
tard amiral de Leissègues. La division se composait des frégates _la
Thétis_ et _la Pique_, de la flûte _la Prévoyante_ et de cinq navires
de transport. En arrivant à la Guadeloupe, la division trouva l'île
occupée par les Anglais. Ce fut grâce à l'admirable énergie de Victor
Hugues que l'attaque fut décidée. Comme le disent MM. Viaud et Fleury
dans leur _Histoire de Rochefort_ t. II, p. 425:
«Après six mois et vingt jours de luttes acharnées entre une
poignée de Français décimés par les maladies et huit mille
Anglais, maîtres de la mer et soutenus par une flotte de trente
voiles, les Français reprirent la Guadeloupe et en chassèrent les
ennemis. Ils leur enlevèrent six drapeaux, huit caisses pleines
de lingots d'argent et leur firent beaucoup de prisonniers.»]
En arrivant à Cayenne, Victor Hugues fit afficher la Constitution de
l'an VIII et il joignit une proclamation dans laquelle il se bornait à
dire qu'il venait pour activer la culture et pour _faire exécuter les
lois_; or, il était trop connu pour la manière terrible dont il avait
fait exécuter les lois à la Guadeloupe pour que les noirs et les
hommes de couleur songeassent à lui résister; mais sa présence et son
aspect contribuèrent plus encore à amener leur soumission que les
menaces lointaines de la Convention, que les arrêtés de ses
prédécesseurs ou des assemblées coloniales, et même que sa propre
proclamation.
Il était, en effet, de taille moyenne, mais fort et trapu; son
encolure était énorme; sa tête, large et carrée, était couverte d'une
forêt de cheveux; il avait le regard menaçant, le geste impératif, la
parole brève et acerbe, la voix grondante comme une sorte de tonnerre,
et un accent provençal d'une rudesse extraordinaire; pourtant il
n'était que le pâle reflet de ce qu'il avait été précédemment. Une
femme avait entrepris de le métamorphoser; elle poursuivit cette
oeuvre avec autant de fermeté que de douceur et elle finit, plus tard,
par la compléter. Cette femme était Mme Victor Hugues, ange de beauté,
mais dont la grâce et la bonté surpassaient encore les perfections
physiques dont la nature l'avait si libéralement douée.
Mme Hugues était de la Guadeloupe; sa famille était de celles que son
mari n'avait jadis qualifiées que de caste aristocratique; et,
cependant, lui, l'adversaire fougueux de cette prétendue caste, il
avait demandé cette charmante jeune personne en mariage! À cette
nouvelle, on dit que, d'abord, elle frissonna, et c'était assez
naturel; mais, quoiqu'elle eût été laissée libre de son choix, elle
l'accepta, craignant peut-être la proscription ou la mort pour ses
parents, mais avec le projet conçu par elle et hautement avoué,
d'employer l'ascendant que pourraient lui donner sa vertu, sa
jeunesse et son attachement à ses devoirs, à tempérer les excès du
caractère violent de son futur époux.
Elle tint parole et elle y réussit peut-être même au-delà de ses
espérances; une fois, cependant encore, à Cayenne, Victor Hugues fit
arrêter arbitrairement deux jeunes gens qu'il fit jeter en prison sans
jugement, et pour lesquels la colonie craignit le sort fatal que tant
d'autres avaient subi à la Guadeloupe. Mme Hugues, qui ne connaissait
pas ces jeunes gens et qui en fut informée par la rumeur publique, se
hâta d'agir et se présenta devant son mari; lui parlant de
l'incarcération de ces deux jeunes gens, elle lui dit que, puisqu'il
ne tenait pas les promesses sacrées qu'il lui avait faites, elle
venait de préparer deux ou trois malles et qu'elle demandait à être
transportée immédiatement sur un navire américain qui était en rade et
prêt à partir pour les Antilles où elle se retirerait au sein de sa
famille. Le farouche gouverneur voulut d'abord s'y refuser, puis il
allégua la difficulté de rétracter un ordre donné, et enfin, il
demanda du temps pour pouvoir arranger convenablement cette affaire;
mais Mme Hugues fut inflexible et il fallut céder. Les deux jeunes
gens furent, pendant la nuit même, extraits de leur prison,
transportés à bord du navire américain et il leur fut compté 3.000
francs pour pourvoir aux dépenses de leur retour en France. Le
bâtiment appareilla le lendemain; on convint qu'il serait dit que les
deux jeunes gens s'étaient évadés en trompant la vigilance des gardes,
et ce ne fut qu'à ces conditions que Victor Hugues pût rentrer en
grâce auprès de son adorable femme et la conserver auprès de lui.
Une loi du 20 mai 1802 rétablit l'esclavage dans les colonies rendues
à la France par le traité de paix d'Amiens; toutefois, comme la Guyane
n'avait pas été prise par les ennemis et qu'elle n'avait pas cessé
d'être française, le premier consul Bonaparte jugea convenable de me
faire procéder, que par degrés, à ce rétablissement de l'esclavage;
ce fut l'objet d'un arrêté du 7 décembre suivant.
Cette nouvelle loi fut exécutée à la Guyane par les soins de Victor
Hugues, avec autant de facilité que les précédentes, et le calme,
ainsi que le travail, y furent maintenus alors et après, avec la même
obéissance que depuis son arrivée; il institua cependant un tribunal
spécial pour _juger militairement_ ceux qui essayeraient de résister,
mais l'intervention en fut complètement inutile; la parole du
gouverneur et sa fermeté étaient plus puissantes que tous ces morceaux
de papier ou que ces messieurs des tribunaux, et la colonie continua à
vivre; mais, abandonnée par le Gouvernement à ses propres forces, rien
ne s'améliora d'une manière marquante faute de bras et de capitaux.
Les prises qu'y amenèrent quelques corsaires qu'on arma à cette
époque, contribuèrent à augmenter cette amélioration pendant quelque
temps, mais ces corsaires ne tardèrent pas à être pris eux-mêmes par
les Anglais. Toutefois, la colonie se maintint ainsi, en progressant,
quoique lentement, jusqu'à l'époque où, après la rupture de la paix
d'Amiens, elle fut attaquée par les Portugais et passa sous leur
domination, ainsi que nous le ferons bientôt connaître. Qu'il nous
soit, en effet, permis auparavant d'esquisser encore quelques traits
du gouverneur qui a tant marqué dans l'histoire de ce pays, où il a
rendu de si grands services en y rétablissant l'ordre, le travail, la
paix qui en avaient été complètement bannis pendant les jours
d'anarchie, et que nous y avions retrouvés lorsque nous y commandions
la station navale de 1821 à 1823.
M. Hugues, retiré des affaires, habitait alors Cayenne où il avait une
belle maison parfaitement tenue, ouverte à tous, et dont ses filles
faisaient les honneurs avec une grâce parfaite. Il y aurait peut-être
vécu heureux si deux grandes infortunes n'étaient venues attrister ses
pensées et assombrir sa vieillesse. D'abord il était veuf, ensuite
son regard, naguère si foudroyant, s'était éteint pour jamais, et il
avait perdu la vue! Cependant quatre filles charmantes, d'une
urbanité, d'une élégance, d'une douceur exquises, lui restaient de son
mariage et elles possédaient tout ce qu'il fallait pour alléger de si
grands malheurs. L'aînée était mariée en France, deux autres l'étaient
à Cayenne à deux officiers de ma connaissance particulière, et la plus
jeune, âgée de seize ans, était une ravissante personne, recherchée en
mariage par un autre officier qui était de mes amis.
Victor Hugues, cet ancien et ardent partisan de la liberté, de
l'égalité républicaines, ne possédait pas moins dans la Guyane une
belle habitation mise en valeur par trois cents esclaves qui étaient
sa propriété, et il jouissait d'une belle aisance. Mélancolique par
l'effet de son infirmité, mais non point triste, sa conversation avait
beaucoup d'attraits; il était riche de mémoire, n'avait rien que
d'agréable à dire; mais quoi qu'il eût vu la Restauration avec
plaisir, il ne parlait jamais politique. Ma liaison avec ses gendres
m'avait conduit dans sa maison où il m'accueillait avec une affection
toute particulière; il savait, cependant, que mon père et un de mes
oncles, emprisonnés en 1793 et 1794, avaient été à la veille de monter
les marches fatales de la Terreur; il n'ignorait pas que trois de mes
cousins germains et cinq autres parents du même nom que moi avaient
pris parti dans l'émigration; mais il n'en semblait que plus disposé à
me traiter avec distinction; il paraissait même prendre un certain
plaisir à prononcer la particule autrefois si criminelle qui précède
mon nom.