SOMMAIRE:--La nouvelle du départ de Napoléon se répand à
Rochefort.--Arrivée du préfet de la Charente-Inférieure, qui
vient faire une enquête.--M. de Bonnefoux, son ami de collège, le
conduit en rade.--La seconde Restauration.--Mission confiée par
le ministre de la Marine à M. de Rigny.--Propos que tient ce
dernier.--Destitution de M. de Bonnefoux.--Remise immédiate du
service au chef militaire (aujourd'hui le Major
général).--Situation pécuniaire.--Deux mille francs d'économies
après treize ans d'administration.--Le
chasse-marée.--Distribution des équipages et de la cave.--Le
cheval que montait le général Joubert au moment de sa mort.--La
petite propriété de Peyssot auprès de Marmande.--Liquidation de
la pension de retraite de M. de Bonnefoux.--Deux ans plus tard,
son condisciple le maréchal Gouvion-Saint-Cyr devient ministre de
la Marine et le prie de se rendre à Paris.--M. de Bonnefoux s'y
refuse.--Après la Révolution de 1830, on lui conseille sans
succès de demander la Pairie.--Il consent seulement à se laisser
élire membre du conseil général du Lot-et-Garonne.--Belle
vieillesse de M. de Bonnefoux.
On apprenait, à peine, à Rochefort, le départ de Napoléon, les
craintes des conséquences d'un séjour plus prolongé, en ce moment
critique, étaient à peine écartées, que le préfet du département
arriva de La Rochelle. C'était un ami de collège de M. de Bonnefoux,
et il venait chercher, lui-même, la vérité des faits, pour en
entretenir officiellement, de son côté, le ministre de l'Intérieur. M.
de Bonnefoux lui proposa de le conduire en rade: cette offre fut
acceptée; les deux préfets revinrent dans la nuit et le préfet de la
Charente-Inférieure repartit aussitôt; car on venait d'apprendre la
nouvelle de la seconde Restauration. En cette circonstance, aucun
choc, aucune rumeur ne vinrent, après de si rudes commotions, troubler
l'ordre public, à Rochefort. Or, c'est la vraie pierre de touche du
mérite des chefs, c'est l'avantage que possèdent ceux qui sont
justement chéris, d'obtenir dans tous les temps, non une obéissance
factice, mais un dévouement illimité qu'ils imposent sans le
commander. On voit souvent, il est vrai, conduire les hommes plus par
des défauts qu'ils craignent d'irriter que par des qualités dont ils
ne respectent pas assez la noblesse; ces qualités étaient celles de M.
de Bonnefoux, mais son caractère était si évidemment ferme que, pour
obtenir la soumission, il lui suffisait habituellement d'employer
cette modération qui lui était propre.
Après des crises aussi vives, après tant de fatigues de corps et
d'esprit, trop fier pour présenter une justification dont il croyait
n'avoir pas besoin, ou qu'il n'aurait pu souffrir de voir qualifier
d'adroite combinaison, M. de Bonnefoux ne pensa plus qu'à sa retraite.
Elle devint d'autant plus l'objet de ses voeux, que, jugeant sa
réputation principalement attaquée, et, en apparence, compromise, par
cette multitude d'habitués des ministères et des palais, qui décident
de tout sans approfondir les faits, il lui répugnait de leur répondre
autrement que par le silence. Il se prépara donc à quitter ses
emplois; mais ce fut en maintenant les esprits dans la concorde, en
affaiblissant les exagérations, en sauvant à l'État le plus possible
de ces officiers que les hommes du jour accusaient, artificieusement,
d'être les ennemis du roi.
Peu après cette seconde Restauration, un officier supérieur de la
Marine qui, depuis, a cueilli les lauriers de Navarin, et qui, à son
tour, ensuite, est devenu préfet et même ministre de la Marine[271],
M. de Rigny fut envoyé, de Paris, en mission à Rochefort. Il était
accompagné de M. de Fleuriau[272], alors lieutenant de vaisseau; ces
officiers dressèrent, sur les lieux, procès-verbal des événements et
retournèrent à Paris. M. de Rigny avait dit à cette occasion, qu'il
croyait que le ministre connaissait trop la position délicate où
s'était trouvé M. de Bonnefoux, et qu'il lui rendait trop justice pour
que celui-ci dût s'attendre à une disgrâce. M. de Bonnefoux qui savait
que les ministres se laissent trop souvent dominer par l'intrigue ou
par l'obsession, et qui, d'ailleurs, ne voyait pas la possibilité, ni
ne formait le désir d'être alors conservé à son poste, en jugeait
différemment. Bientôt, en effet, il fut destitué[273], reçut l'ordre
de se démettre immédiatement de ses fonctions, et son remplaçant fut
annoncé.
[Note 271: Il fut nommé ministre le 8 août 1829, mais il refusa de
s'adjoindre à l'administration de Polignac: après la Révolution de
1830 il a exercé, pendant plusieurs années, ces hautes fonctions.
(_Note de l'auteur._)]
[Note 272: Sur M. de Fleuriau, voyez les _Mémoires_, p. 174, note
1, 190, 321.]
[Note 273: Le baron Casimir de Bonnefoux fut destitué le 26
juillet 1815. Il avait été près de treize ans préfet maritime. Sa mise
à la retraite date du 1er janvier 1816.]
Le service était constamment à jour; le préfet maritime le remit au
chef militaire du port (aujourd'hui le major général) et il eut
seulement à faire connaître sa destitution qui, comme à Boulogne, fut
une nouvelle de deuil. Ensuite, il prit congé des chefs de service,
des chefs de corps et des officiers attachés à sa personne. Libre de
soins de ce côté, il régla les comptes de sa maison, il congédia,
récompensa tous ses serviteurs, et, au lieu de voir terminer ses
emballages dans son hôtel ou d'y attendre son successeur, il loua en
ville une simple chambre garnie, et il l'occupait deux heures après
avoir lu la dépêche. Ce fut là qu'ayant séparé ce qu'il avait à payer,
de ce qui lui restait, il me dit d'un air satisfait: «J'avais bien
peur, mon cher ami, d'être obligé de monter à la mansarde; mais il me
reste: deux milles francs! c'est plus qu'il ne m'en faut pour mettre
ordre ici à mes affaires, et pour ma route, mais il faudra que je
parte par mer et que j'économise beaucoup.» Qu'on pense à ces deux
mille francs après avoir été treize ans préfet maritime et l'on dira
si son administration aurait pu être plus libérale; quel éloge que ce
seul fait!
Cependant les deux mille francs ne m'étonnèrent pas, car je savais que
M. de Bonnefoux connaissait le véritable prix de l'argent, celui de
faire des largesses à propos, et de s'attacher, à l'occasion, par des
bienfaits, les mêmes hommes qu'il charmait par des égards affectueux:
mais le voyage par mer que signifiait-il? je le demandai: «C'est, me
dit-il, que je veux fréter un chasse-marée pour mes effets et pour
moi, et que je veux arriver par eau à Marmande où je meublerai la
petite maison de campagne dont vous savez que je viens de devenir
propriétaire par nos arrangements de famille: j'aurai, là, plus de
soixante louis de rente, et je sais que je puis très bien vivre avec
six cents francs; je ne suis donc pas à plaindre, et je me trouverai
beaucoup d'argent de reste à la fin de l'année.»
Cette maison de campagne venait de lui tomber effectivement en lot et
c'était un fragment de la fortune de son père; elle était affermée
2.500 francs, mais elle devait 1.100 francs de rente viagère à son
plus jeune frère, qui avait presque tout perdu par suite de son
émigration. «Quelle gêne, lui dis-je alors, vous allez vous imposer
par ce voyage! vous n'allez donc pas à Paris pour faire fixer votre
retraite?» «Non, non, dit-il, on penserait que je veux me justifier,
on croirait que je veux me plaindre, solliciter, intriguer. Non, je
n'irai pas. J'ai servi de mon mieux, ma carrière militaire n'a été que
trop longue; mais elle est finie, et je veux dorénavant vivre pour
moi: d'ailleurs, voyez comme ces alliés nous traitent, quelles
contributions ils exigent! Le trésor est épuisé et il est de la
délicatesse d'un bon citoyen de ne rien demander lorsqu'il peut s'en
passer; l'État a trop de services à reconnaître, il doit commencer par
ceux qui ne savent pas se résigner, ou qui ne le peuvent pas, et qui
pourraient croire avoir à se plaindre d'être négligés[274].»
«Cependant, votre voyage sur ce chasse-marée!...»
[Note 274: M. de Bonnefoux ne réfléchissait pas, alors, que les
pensions de retraite des marins ne coûtent rien à l'État ni aux
contribuables, car elles sont soldées par leur caisse des Invalides
qui leur appartient en toute propriété. (_Note de l'auteur._)]
«J'ai besoin, dit-il en m'interrompant, j'ai besoin d'être seul, et de
respirer à mon aise; je veux aussi me remettre à la peine, car ce
métier de préfet a trop de travail de cabinet, il amollit, et j'ai
déjà eu plusieurs attaques de goutte!... Quant à vous, mon ami,
ajouta-t-il avec émotion et après un moment de réflexion, vous
resterez à Rochefort, vous y continuerez votre carrière, en évitant de
vous prévaloir auprès de vos chefs ou de vos camarades, de n'avoir pas
servi activement pendant la dernière crise; car il ne faut ni se faire
meilleur que les autres, ni désirer son avancement pour un acte, très
louable, sans doute, et que j'aurais voulu pouvoir imiter, mais dont
la récompense est dans la conscience, tandis que les services, seuls,
comme officier de Marine, doivent, chez nous, être comptés pour
l'avancement. Je ne regrette rien de mes emplois qu'à cause de vous,
que j'aurais pu mettre à même de paraître avec distinction. Vous avez
été retardé par vos huit ans de prisonnier de guerre; vous le serez
par l'obligation à laquelle j'ai dû céder de mettre Rochefort avant
moi; vous le serez encore parce que ma disgrâce rejaillira sur
vous[275], mais vous avez tous les éléments de la félicité privée;
votre femme, vos enfants, votre humeur enjouée vous dédommageront de
tout, et, peut-être votre sort sera-t-il envié par ceux-mêmes, que
vous deviez devancer, et qui, profitant des circonstances, seront mis
à votre place. Telle est la vie, tel est le monde, mais, quoique le
hasard y joue un grand rôle, souvenez-vous, en définitive, que,
presque toujours, notre bonheur individuel est en nous et qu'il
dépend de nous.» «Élevé à votre école, lui répondis-je, j'ai de fortes
raisons d'espérer que mon bonheur est, en effet, assuré...» et,
détournant une conversation affligeante, je voulus revenir sur son
projet de départ, mais rien ne put le dissuader; il persista: il
partit seul, sans même un valet de chambre; il mit huit jours à son
voyage; il sauva par sa présence d'esprit le chasse-marée, qui, sans
sa vigilance et son activité, se serait perdu sur les roches, en
entrant dans la Gironde; et, inébranlable dans ses projets, il arriva
dans son pays natal, et il s'y installa pour toujours[276].
[Note 275: Ces paroles se vérifièrent à la lettre, car peu après
sa destitution, je fus mis en réforme; je fus rappelé plus tard, il
est vrai, au service actif, mais relégué dans les rangs des officiers
les moins favorisés; depuis lors, malgré mes efforts et ma bonne
volonté, je ne pus acquérir aucun grade, si ce n'est à l'ancienneté.
(_Note de l'auteur._)]
[Note 276: En faisant les ventes, cadeaux ou distributions de ses
équipages, de ses meubles particuliers et de sa cave, il pensa à son
ami Baudry qui avait ses biens aux environs de Rochefort, il lui donna
donc un très beau cheval appelé Milord qui avait appartenu au général
Joubert. On assure que Sieyès avait fait obtenir à ce général le
commandement de l'armée d'Italie, pendant que Bonaparte était occupé
de son expédition plus brillante que vraisemblablement fructueuse en
Égypte, afin de le mettre à même, à défaut de Bonaparte, de s'emparer
du pouvoir en France, après quelques victoires; mais il fut tué sur ce
même cheval que M. de Bonnefoux avait fait acheter, et qu'il
affectionnait beaucoup. «Il est vieux, dit M. de Bonnefoux au colonel
Baudry, mais pour vous dédommager du peu d'usage que vous en ferez, je
vous l'enverrai avec sa bride, sa selle et sa chabraque.» On voit que,
même en faisant un présent, et c'en était un de quelque importance, à
cause des harnais qui étaient fort beaux, il voulait encore paraître
recevoir un service, afin, sans doute, de diminuer le poids de la
reconnaissance. En pareille position, lorsqu'il quitta Boulogne, il
avait voulu faire accepter un envoi de vin précieux, et il avait écrit
à celui à qui il le destinait: «Je suis le légataire universel du
préfet maritime; vous êtes porté sur son testament pour tels et tels
objets: c'est donc un devoir pour moi de vous les adresser, et j'y
trouve le plaisir d'y ajouter l'expression de mon amitié.»--Rien, en
général, si ce n'est peut-être l'agrément de sa conversation,
n'égalait celui de sa correspondance, et le ton cordial qu'il savait y
faire régner. (_Note de l'auteur._)]
Louis XVIII, dont la bonne foi dans les engagements financiers
contribua puissamment à fonder notre crédit public, ne pouvait pas
faire une exception contre M. de Bonnefoux: le temps de ses services
fut donc compté, et il reçut bientôt l'annonce, que sa pension de
retraite était fixée, comme le prescrivaient les règlements, sur le
pied de vice-amiral ou de lieutenant général. Il vit cette nouvelle
faveur de la fortune comme toutes les autres, car il en conclut, pour
lui, l'obligation de faire tourner cet accroissement de bien à la
prospérité de l'État; il se mit donc à répandre de nouveaux secours à
l'indigence, à donner plus de travail aux ouvriers, à ouvrir sa maison
de campagne[277] à ses amis, à augmenter la valeur des produits de sa
petite terre, à aider ceux qui étaient gênés. Il n'y avait que deux
ans qu'il jouissait de son indépendance, lorsque le maréchal
Gouvion-Saint-Cyr[278], son ancien condisciple, qu'il avait reçu à
Boulogne avec un plaisir tout fraternel, obtint le portefeuille du
ministère de la Marine, qu'il quitta pour paraître ensuite à la
tribune, comme ministre de la Guerre, avec tant de noblesse et
d'éclat. À son arrivée au ministère de la Marine, la première question
de l'illustre maréchal fut de s'informer, en détail, des causes de la
destitution de son ami; il lui écrivit, aussitôt, qu'il était
impossible qu'il n'y eût pas un malentendu, et il le pria chaudement
de se rendre à Paris. L'ancien préfet lui répondit avec affection,
mais il ne quitta pas ses champs, et il garda sa liberté.
[Note 277: Dans une lettre datée de Bayonne le 3 mai 1834 et
adressée à sa fille Nelly, alors âgée de 15 ans, plus tard Mme Pâris,
M. de Bonnefoux décrit de la façon suivante les propriétés habitées
aux environs de Marmande par des membres de sa famille: «Rolde, sur la
droite, entre Tonneins et Marmande, est une propriété de ton cousin de
Cazenove (V. _Mémoires_ p. 2), où il s'est plu à rassembler les
constructions, distributions, gentillesses des jardins dits anglais.
Le Bédart est plus près de Marmande; tout y est de rapport; il
appartient à Mme de Réau. En tirant vers l'est, sur la première chaîne
des collines, qui, de ce côté, encaissent le riant bassin de la
Garonne se trouvent, sur un plateau dominant une superbe plaine, le
village et le château de Sainte-Abondance. M. de Cazenove, père, avait
acheté celui-ci pendant la Révolution, pour le restituer à l'aîné des
émigrés Bonnefoux et cette oeuvre généreuse fut noblement exécutée. Le
jeune Réau en jouit à présent, c'est un séjour charmant. En continuant
vers le Nord, on laisse Navarre propriété perdue pour la famille
pendant l'émigration, et l'on arrive sur la seconde chaîne de collines
à Peyssot, où demeure ton oncle l'ancien préfet maritime et qui réunit
un peu d'agréable à beaucoup d'utile.»]
[Note 278: Laurent comte de Gouvion-Saint-Cyr, maréchal de France,
fut ministre de la Marine du 23 juin au 12 septembre 1817, entre le
vicomte du Bouchage et le comte Molé.]
La Révolution de 1830 trouva M. de Bonnefoux en possession de cette
même liberté.
Plusieurs articles parurent alors dans les journaux qui rappelèrent
ses services et sa retraite prématurée. Il reçut même, de quelques
amis très haut placés, l'avis que s'il demandait la pairie, elle lui
serait accordée. «Je suis le pair des paysans de mon village; leur
répondit-il; les paysans de mon village sont mes pairs, c'est la plus
belle des pairies, et je m'y tiens.»
Les seules instances auxquelles il céda, furent celles de ses
compatriotes qui le nommèrent membre du conseil général du
département.
Il se rallia donc au nouveau Gouvernement, qu'après la chute de celui
de la Restauration, il regardait comme le meilleur possible; mais je
lui ai souvent entendu dire, d'abord, qu'il ne comprendrait jamais
qu'un souverain se laissât déposséder, sans avoir épuisé tous les
moyens de résistance, en second lieu, que, si l'on avait voulu
réellement le triomphe de la liberté, il aurait fallu s'arrêter à une
régence en faveur du duc de Bordeaux qui, tout en préservant le
principe salutaire de l'hérédité, aurait donné tous les moyens
d'améliorer, autant qu'il dépend des hommes, les institutions que le
pays devait aux inspirations de Louis XVIII.
* * * * *
C'est après une si belle carrière de désintéressement, de faits
honorables, de beaux services, et de vertus publiques, privées,
civiles et militaires, qu'irrévocablement fixé dans un des plus beaux
climats de l'univers, M. le baron de Bonnefoux, entouré d'amour, de
louanges et de bénédictions, jouit d'une vieillesse bien digne
d'envie, et dont on peut dire:
«C'est le soir d'un beau jour; rien n'en trouble la fin[279].»
[Note 279: Le baron Casimir de Bonnefoux, qui ne s'était pas
marié, mourut le 15 juin 1838 dans sa propriété de Peyssot, près de
Marmande, à l'âge de 77 ans. Son cousin lui avait en 1837 communiqué
la présente notice, écrite l'année précédente. Tout en l'engageant par
modestie à la détruire, il n'avait pu méconnaître son exactitude.]