SOMMAIRE:--Réflexions faites par M. de Bonnefoux après avoir reçu
la dépêche lui annonçant la prochaine arrivée de
Napoléon.--Mesures prises par lui.--Paroles échangées entre
Napoléon et M. de Bonnefoux au moment où l'empereur descendait de
voiture.--L'appartement de grand apparat à la préfecture
maritime.--Les frégates _La Saale_ et _La Méduse_.--Le capitaine
Philibert commandant de _La Saale_.--Ses fréquentes entrevues
avec l'empereur.--Discours invariable qu'il lui tient.--Marques
d'impatience de son interlocuteur.--Abattement de
Napoléon.--Courrier qu'il expédie au gouvernement provisoire pour
obtenir le commandement de l'Armée de la Loire.--Il fait demander
le vice-amiral Martin, qui vivait à la campagne auprès de
Rochefort.--Carrière de l'amiral Martin.--Sa conversation avec
l'empereur.--Reproches obligeants que ce dernier lui adresse sur
sa demande prématurée de retraite.--L'amiral répond que bien loin
d'aspirer au repos il s'était déjà préparé à aller prendre le
commandement de l'armée navale que l'on finit par confier à
Villeneuve.--Amères réflexions de Napoléon sur les
courtisans.--Ce qu'il dit sur la marine.--Arrivée du roi
Joseph.--Son aventure à Saintes.--«Vive le Roi».--Napoléon sur la
galerie de la préfecture maritime.--Excellente attitude de la
population.--L'étiquette de la maison impériale.--L'impératrice
Marie-Louise.--Arrivée d'une partie des équipages de
Napoléon.--Annonce du voyage de l'archiduc Charles à Paris.--Joie
qui en résulte.--Déception qui la suit.--Aucune réponse aux
courriers expédiés à Paris.--Débat entre Napoléon et
Joseph.--Napoléon ne veut pas partir en fugitif, sans autre
compagnon que Bertrand.--Joseph tente seul l'aventure et
réussit.--Paroles qu'il adresse à M. de Bonnefoux en le
quittant.--Cadeau qu'il lui fait.--Les ordonnances de
Cambrai.--Violente colère de Napoléon contre la famille
royale.--Projet d'évasion du capitaine Baudin, commandant _La
Bayadère_.--Projet du lieutenant de vaisseau Besson.--Projet des
officiers de Marine Genty et Doret.--Hésitations de
l'Empereur.--Tous ces officiers furent rayés des cadres de la
Marine sous la Seconde Restauration.--Mme la comtesse
Bertrand.--Elle se jette aux pieds de l'empereur pour le supplier
de se confier à la générosité du peuple anglais.--Flatteries
auxquelles Napoléon n'est pas insensible.--Le général Beker,
beau-frère de Desaix.--Son fils, filleul de Napoléon.--Croix de
légionnaire remise par le général Bertrand pour ce fils encore
enfant.--Singularité de cet acte.--La rade de l'île d'Aix.--Le
Vergeroux.--L'empereur offre au préfet maritime ses équipages et
ses chevaux qu'il renonce à emmener.--Refus de M. de
Bonnefoux.--Souvenir que Napoléon le prie d'accepter.--Paroles
qu'il lui adresse.--Le départ de la préfecture maritime.--Cortège
de voitures traversant la ville.--L'empereur prend une autre
route et sort par la porte de Saintes.--Inquiétude des
spectateurs.--La voiture gagne Le Vergeroux par la
traverse.--Napoléon en rade passe en revue les équipages.--La
croisière anglaise.--En voyant les bâtiments ennemis, l'empereur
se rend mieux compte de sa situation.--Il entame des négociations
avec les Anglais.--Aucune promesse ne fut faite par le capitaine
Maitland.--Nouvelles hésitations de Napoléon. Lettre du capitaine
Philibert au préfet maritime.--Ce dernier le charge de remettre à
l'empereur une lettre confidentielle qui décide ce dernier à se
rendre à bord du _Bellérophon_.--Conseils donnés à l'empereur par
M. de Bonnefoux.
La robuste santé de M. de Bonnefoux avait fléchi sous le poids de ses
occupations sans nombre; mais à l'annonce de l'arrivée de Napoléon, il
sentit qu'il avait besoin de toute son énergie; le physique se releva
par l'influence du moral; et, certes! quel moment que celui de
l'arrivée de cet homme extraordinaire dont la destinée était de ne
pouvoir plus être vu qu'avec enthousiasme ou déchaînement. Le préfet
maritime se prépara aux difficultés qui s'élevaient pour lui par ces
mots d'un grand sens, qu'il proféra, en décachetant la dépêche où il
apprenait que son hôte futur avait quitté Paris. «Napoléon vient à
Rochefort! Je sais ce qui m'attend; mais je l'ai reconnu. Ainsi
Rochefort sera tranquille, et je ferai mon devoir jusqu'au bout!»
Puis, continuant après une courte réflexion, et comme mû par un
pressentiment secret qui n'était, peut-être, que l'effet de la vive
pénétration de sa vaste intelligence: «Mais quel choix pour une
évasion que ce port de Rochefort qui, situé au fond du golfe de
Gascogne, pourrait bien, en ce cas-ci, n'être qu'une souricière!»
Après une nouvelle pause, il ajouta enfin, et toujours les yeux fixés
sur la fatale dépêche: «Évasion! Napoléon! Souricière! Quels odieux
rapprochements et qu'ils étaient inattendus!»
Coupant court, alors, à ces pensées importunes, il se leva, sortit de
son cabinet de travail particulier pour s'occuper de ses devoirs, et
tout fut bientôt prévu pour le logement, pour le séjour, et pour
l'embarquement de l'empereur. Les ressorts de la police, les
règlements d'ordre, les rondes, les patrouilles, les consignes, tout
fut préparé ou commandé par une tête prévoyante, tout fut maintenu par
un bras ferme; et, réellement, pendant les cinq jours que Napoléon
passa à l'hôtel de la préfecture, on n'entendit pas dire que,
seulement, une rixe eût éclaté dans la ville!
Tout est digne d'étude ou de curiosité dans la vie de Napoléon;
cependant le récit de son séjour à Rochefort n'existe nulle part[244],
et c'est cette lacune que je vais essayer de remplir. Après les scènes
agitées qui vont se présenter, l'esprit se reposera, sans doute, avec
quelque charme sur la paisible sérénité de celui qui consacra, alors,
tous ses moments, à alléger le poids de grandes infortunes[245].
[Note 244: Au moment où l'auteur écrit, en 1836.]
[Note 245: Napoléon arriva à Rochefort le 3 juillet 1815. Le
général Gourgaud s'exprime à cet égard de la façon suivante:
«J'arrivai à Rochefort le 3 juillet, à 6 heures du matin; je descendis
à l'hôtel du Pacha et me rendis de suite chez le préfet maritime, M.
de Bonnefoux, pour lui communiquer mes instructions. L'empereur arriva
à huit heures et descendit à la Préfecture où j'étais encore avec le
Préfet.» Général baron Gourgaud, _Sainte-Hélène, Journal inédit_ de
1815 à 1818 _avec préface et notes_ par MM. le vicomte de Grouchy et
Antoine Guillois, _Paris_ 1899, t. I, p. 27.]
Napoléon arriva à la préfecture, toujours escorté ou gardé par le
général Beker, et suivi du fidèle Bertrand, et de quelques adhérents,
parmi lesquels on remarquait les généraux Savary, Montholon, Gourgaud et
M. de Las Cases. Son projet était de s'embarquer pour les États-Unis; et
le général Beker devait rester auprès de lui jusqu'à son départ. M. de
Bonnefoux s'avança pour le recevoir: Napoléon le reconnut et lui dit:
«Je vous croyais malade, M. de Bonnefoux?»--«Sire, je ne le suis plus,
et j'aurais été désolé de ne pas vous accueillir personnellement.»--«Je
vous reconnais là, et j'en aurais été fâché aussi.»--À ces mots, il
s'arrêta un moment, et, faisant, sans doute, allusion à la visite du duc
d'Angoulême à Rochefort, et au projet qu'avait eu M. de Bonnefoux de
quitter sa préfecture, il ajouta bientôt: «Je sais ce qui s'est passé,
et, en vous conservant à votre poste, j'ai prouvé que je vous
connaissais comme un homme d'honneur.--Oui, continua-t-il, j'aime mieux
être reçu par vous que par tout autre.»
Involontairement, je m'interromps ici, et, en m'indignant, je me
demande pour la millième fois, peut-être (et, sans doute, j'en ai
quelque droit, puisque je refusai de servir activement dans les Cent
Jours), je me demande, dis-je, comment quelques personnes ont pu
blâmer M. de Bonnefoux d'avoir surmonté sa maladie pour recevoir
Napoléon, et d'y avoir mis tant de zèle et d'empressement. Il en est
même, oui, il s'en est rencontré dont les coupables pensées se sont
égarées bien plus loin!... Sans m'étendre sur un si déplorable sujet,
je leur répondrai à tous: «Le Préfet Maritime en agit ainsi parce que
Napoléon était malheureux; parce qu'il était un homme d'honneur; parce
qu'enfin le contraire aurait été une insigne lâcheté qui eût sans
doute flétri le coeur généreux du Roi lui-même!» Eh quoi! Louis XVIII
avait désiré, en partant, que chacun reconnût le gouvernement qui
prenait place; Napoléon avait conservé M. de Bonnefoux dans sa
préfecture; il venait à lui, avec confiance; et cette confiance aurait
été trahie! Non, cette idée est odieuse, elle doit être mise sur le
compte de l'esprit de parti, qui seul peut l'expliquer. Quant à M. de
Bonnefoux, sa conduite, en ce moment, ne fut pas l'objet d'un doute
pour lui; il crut qu'il n'y avait seulement pas lieu de s'en faire un
mérite; il persévéra dans la ligne la plus respectueuse; et, pour me
servir de ses propres expressions: «Il fit son devoir jusqu'au bout!»
Napoléon logea dans l'appartement de grand apparat, qui, jadis, avait
été embelli pour lui, lorsque, passant à Rochefort, avec l'impératrice
Joséphine, il allait s'emparer de Madrid, et c'était aussi celui que
le duc d'Angoulême avait récemment occupé. Jeux bizarres de la
fortune, et qui donnent lieu à de si graves réflexions!
Napoléon s'informa le plus tôt possible de ses deux frégates; M. de
Bonnefoux répondit qu'elles étaient prêtes à le recevoir dignement,
qu'il attendait ses ordres pour lui présenter le capitaine
Philibert[246], leur commandant; mais qu'il devait ajouter qu'une
forte croisière anglaise, absente depuis longtemps, venait de
reparaître devant la rade pour la bloquer. Cette nouvelle inattendue
fit une vive impression sur l'esprit de l'empereur; il parut alors se
plaindre, comme d'un conseil perfide qu'on lui aurait donné, de s'être
rendu à Rochefort, et il fit au capitaine Philibert diverses questions
sur les Anglais, qu'il renouvela en plusieurs rencontres; mais ce
capitaine, homme froid, brave et sincère, et ne s'écartant pas de son
rôle d'officier essentiellement soumis à ses instructions, ne sortit
jamais de la réponse suivante, ou du sens qu'elle renfermait: «Sire,
les deux frégates[247] sont à votre disposition, elles partiront,
quand Votre Majesté l'ordonnera; elles feront tout ce qu'elles
pourront pour éluder ou pour forcer la croisière; et si elles sont
attaquées, elles se feront couler, plutôt que de cesser le feu avant
que Votre Majesté l'ait elle-même prescrit.» L'uniformité de ce
discours donna même quelquefois des mouvements d'impatience à
Napoléon, cette impatience était assurément facile à concevoir, par le
fait de sa position qui devenait si critique, ou par celui de ce
blocus inopportun; mais tous les hommes n'ont pas le talent d'orner
leurs discours, et le langage du capitaine Philibert était, sans
contredit, celui d'un militaire franc et loyal[248].
[Note 246: Philibert (Pierre-Henry), né le 26 janvier 1774 à l'île
Bourbon était le fils d'un ancien contrôleur et ordonnateur de la
Marine. En 1786 il entra dans la Marine royale en qualité de
volontaire. La Révolution le nomma enseigne de vaisseau le 16 novembre
1793. Il devint successivement lieutenant de vaisseau en 1803,
capitaine de frégate en 1811 et enfin capitaine de vaisseau de seconde
classe en 1814. Le capitaine de vaisseau Philibert avait les plus
beaux états de services; c'était un des meilleurs officiers de la
Marine impériale et il mérite d'être défendu contre d'injustes
attaques. Il s'était distingué à la bataille de Trafalgar et avait,
après le combat, repris le vaisseau _l'Algésiras_ capturé par les
Anglais. Il avait déjà exercé plusieurs commandements importants et en
dernier lieu celui d'une division composée des frégates _l'Étoile_ et
_la Sultane_ qui se signala, au cours d'une croisière dans l'Océan,
par deux combats contre les Anglais. Blessé plusieurs fois, le
commandant Philibert était en 1815 chevalier de la Légion d'honneur et
chevalier de Saint-Louis. Nommé officier de la Légion d'honneur en
1821, capitaine de vaisseau de première classe en 1822, il mourut en
1824.]
[Note 247: La seconde frégate était _la Méduse_, commandée par le
capitaine de frégate Ponée. Ponée (François) né à Granville le 9
décembre 1775, s'engagea comme matelot en 1790. Aspirant de marine en
1793, enseigne en 1794, lieutenant de vaisseau en 1802, il était
capitaine de frégate depuis le 3 juillet 1811. François Ponée avait
assisté à de nombreux combats, en particulier à celui d'_Algésiras_.
Il était tombé trois fois entre les mains des Anglais. Devenu
capitaine de vaisseau en 1820 il prit sa retraite en 1831.]
[Note 248: Comme on le voit, le témoignage de notre auteur, témoin
absolument désintéressé, justifie de la façon la plus complète le
capitaine Philibert. Les éditeurs de _Sainte-Hélène, journal inédit de
1815 à 1818_ par le général baron Gourgaud attaquent au contraire cet
officier. «Ponée, commandant de _la Méduse_, disent-ils p. 29, note 1,
offrit à l'empereur de combattre _le Bellérophon_, pendant que _la
Saale_ (capitaine Philibert) passerait; mais Philibert refusa de jouer
le rôle glorieux qui lui était réservé». L'inexactitude de ce récit
résulte du silence de Gourgaud lui-même qui note cependant les
événements jour par jour et même heure par heure. Ajoutons-le, M. de
Bonnefoux, aide de camp et cousin germain du préfet maritime et que ce
dernier traitait comme son fils n'eût pas ignoré cet incident, s'il se
fût produit. Enfin, il convient de ne pas l'oublier, Philibert était
capitaine de vaisseau et commandant de la division composée des deux
frégates. On doit considérer comme absolument invraisemblable
l'attitude attribuée à son subordonné, le capitaine de frégate Ponée.
M. de Bonnefoux ne nomme même pas ce dernier et se borne à signaler
les entrevues du chef de la division avec l'empereur.]
Quelque peiné que parût d'abord Napoléon par cette nouvelle, cependant
comme il attendait huit ou dix de ses voitures de choix et une
vingtaine de ses plus beaux chevaux destinés à être transportés aux
États-Unis, comme il savait que son frère Joseph, l'ex-roi d'Espagne,
devait bientôt arriver à Rochefort, et que, par-dessus tout, il
espérait quelque changement important dans les affaires, il se
familiarisa bientôt avec cette contrariété. Il avait demandé les
journaux; ceux-ci représentaient l'armée de la Loire comme assez
considérable; il pensa donc qu'il pourrait se mettre à la tête de
cette armée; et, au fait, peu lui importait, alors, que Rochefort fût
étroitement bloqué. Le général Beker était fort inquiet de son côté,
car il pressentait son projet, et il n'était pas à même d'en empêcher
l'exécution.
On ne voyait, généralement aussi, à Rochefort, que ce moyen, pour
Napoléon, de succomber s'il le fallait, comme il convenait à un homme
tel que lui; mais celui qui, naguère, était débarqué à Cannes avec six
cents hommes pour conquérir la France, celui qui avait étonné le monde
de ses faits audacieux, ce véritable _incredibilium cupitor_ de
Tacite, celui-là même se persuada que son influence sur les soldats de
la Loire serait nulle, s'il se présentait de son chef et il persista
dans cette dernière idée, qui prouve combien ses malheurs avaient
altéré sa résolution et son caractère. Il expédia donc un courrier au
gouvernement provisoire, pour obtenir de ce fantôme d'administration
le commandement qu'il désirait d'une armée, qui le demandait avec tant
d'enthousiasme! Souvent, à Rochefort, Napoléon donna des marques
d'abattement assez fortes; je sais ce qu'on doit accorder à la rigueur
du moment; mais encore faut-il relater le fait; il doit même être
permis d'ajouter, que c'est dans de semblables occasions que peut le
plus éclater la vraie magnanimité et qu'on est le mieux en position de
donner ce spectacle tant admiré dans tous les siècles, celui d'un
homme luttant, avec dignité, calme, courage, contre les plus rudes
coups de l'adversité!
Napoléon, tranquillisé par le départ de son courrier, auquel, dit-on,
bientôt après, il en fit succéder deux, attendait une réponse, en
s'occupant de projets ou de souvenirs, et, parmi ces derniers, celui
de l'amiral Martin[249] tient une place remarquable. Il avait entendu
parler, pendant sa campagne d'Italie, de ce vaillant marin qui se
faisait distinguer, par sa bravoure et ses talents, dans la
Méditerranée où il commandait alors une escadre. Il était instruit de
ses démêlés avec le représentant du peuple Niou, qui entravait ses
élans guerriers par ses arrêtés, et qu'il désespérait en l'assurant,
avec la colère la plus outrageante et la plus comique, que si les
Anglais l'attaquaient en force supérieure, il se ferait couler, et
avec lui, Niou, et tous ses arrêtés. Depuis, l'empereur l'avait connu
personnellement; il l'avait nommé préfet maritime; et, finalement, il
avait fait fixer sa pension de retraite, dont l'amiral jouissait à la
campagne, près de Rochefort[250]. Napoléon voulut le revoir, et il le
fit demander.
[Note 249: Pierre Martin naquit à Louisbourg (Canada), le 29
janvier 1752 d'un père originaire de Provence. Il fut élevé à
Rochefort où son père avait obtenu une place de gendarme maritime
après la conquête du Canada par les Anglais. Après avoir suivi les
cours de l'École d'hydrographie de cette ville, il s'engagea comme
mousse en 1764 à bord de la flûte _le Saint-Esprit_ commandée par le
chevalier de la Croix, lieutenant de vaisseau. Comme second pilote, il
servit sous les ordres de M. de Guichen et perdit l'oeil gauche dans
une de ses campagnes. Il assistait à la bataille d'Ouessant en qualité
de premier pilote entretenu. Le comte d'Estaing le nomma lieutenant de
frégate, c'est-à-dire officier auxiliaire. La paix conclue, il
redevint pilote. On lui donna cependant le commandement d'un petit
bâtiment _la Cousine_, en station sur la côte du Sénégal et ce fut là
qu'il connut le chevalier de Boufflers. La Révolution nomma Pierre
Martin lieutenant de vaisseau en 1791, capitaine de vaisseau le 10
février 1793, contre-amiral le 17 novembre de la même année. Au
lendemain du siége de Toulon, il prit le commandement des forces
navales de la Méditerranée. Il sut montrer les qualités d'un chef
d'escadre et se distingua notamment au combat des îles d'Hyères le 19
prairial an III. Vice-amiral le 1er germinal an IV (2 mars 1796), le
Directoire le nomma en 1797 commandant des Armes à Rochefort et après
la création des préfectures maritimes il devint préfet du 5e
arrondissement. Il exerçait encore ces fonctions en 1809 au moment du
désastre de l'escadre de l'amiral Allemand sur la rade de l'île d'Aix.
Remplacé par l'amiral Truguet il prit sa retraite et ne rentra dans
l'activité que pendant les Cent-Jours. La seconde Restauration le raya
des listes de la Marine. Le vice-amiral Martin mourut à Rochefort le
1er novembre 1820. Voyez _Précis historique sur la vie et les
campagnes du vice-amiral comte Martin_, par le comte Pouget, capitaine
de frégate (petit-fils de l'amiral), Paris, 1853.
Le général de brigade Bonaparte commandant l'artillerie de l'armée des
Alpes avait eu des rapports de service avec le contre-amiral Martin,
chef de l'escadre de la Méditerranée. Ces deux officiers généraux
appartenaient du reste l'un et l'autre au parti républicain. Il ne
semble pas que l'empereur s'en soit souvenu avec plaisir. MM. Viaud et
Fleury paraissent avoir raison lorsqu'ils disent dans leur _Histoire
de Rochefort_, t. 2, p. 412, à propos de l'amiral Martin: «Napoléon
n'avait pu lui pardonner ses sentiments démocratiques, sa raideur de
caractère.»]
[Note 250: Cette propriété s'appelait _la Brûlée_.]
L'amiral Martin, pilote avant la révolution[251], avait été choisi
pour tenir le journal nautique du duc d'Orléans dans sa campagne avec
l'amiral d'Orvilliers; plus tard, pendant une station au Sénégal, où
il commandait un petit bâtiment, il avait, par un grand fond d'esprit
naturel, tellement gagné les bonnes grâces du fameux chevalier de
Boufflers, gouverneur de cette colonie, que leurs relations n'ont
cessé qu'avec la vie.
[Note 251: Dans un compte rendu très étendu et fort remarquable, à
notre avis, du livre du comte Pouget cité plus haut (_Nouvelles
annales de la Marine et des Colonies_, t. X, 1853 p. 378 et suiv.), M.
de Bonnefoux s'exprimait de la façon suivante: «La classe des pilotes,
dont il est ici question, n'existe plus en France; mais il y a encore
quelque chose d'analogue dans la marine anglaise. Ces pilotes, que
l'on qualifiait de la dénomination d'_hauturiers_ et dont les
fonctions furent supprimées en 1791 étaient destinés à faire des
campagnes de long cours; ils devaient être très versés dans
l'astronomie pratique et dans toutes les sciences mathématiques ayant
trait à l'hydrographie ou à la route des navires dont ils étaient
spécialement chargés; il est vrai qu'ils ne commandaient jamais la
manoeuvre à bord des bâtiments, mais le plus souvent ils devaient
indiquer au commandant quelle était celle qu'ils croyaient plus
convenable de faire. On voit, par là, de quelle importance un premier
pilote était à bord et combien il devait posséder de connaissances,
d'expérience et de jugement.»]
De très beaux services élevèrent ensuite cet officier au grade de
vice-amiral. Sa taille était trapue, sa force, qui lui servit seule,
et souvent, à calmer des séditions, était incroyable, son enveloppe
était dure, grossière ainsi que sa parole; mais son intelligence était
vive et pénétrante, son caractère noble, son courage bouillant,
indomptable[252], et je tiens de son secrétaire intime que, quoiqu'il
eût une capacité distinguée pour les affaires, il aimait pourtant à
voir que, généralement, on ne la soupçonnât même pas. Il avait un
frère, contre-maître dans le port de Rochefort, qu'il n'avait jamais
voulu faire avancer, parce qu'il s'adonnait au vin, mais il avait
amélioré son existence, il l'avait souvent à dîner avec lui, et le
maréchal Augereau fut, un jour, charmé de la manière franche, sensible
et spirituelle avec laquelle il lui avait présenté ce frère, dans sa
préfecture, et à l'instant de se mettre à table.
[Note 252: Dans le compte rendu mentionné plus haut, M. de
Bonnefoux rend hommage aux éminentes qualités de l'amiral Martin.
«Prisonnier de guerre sur parole à cette époque et ne pouvant, par
conséquent, servir activement sur nos bâtiments armés, j'étais un des
aides de camp de ce préfet (le baron Casimir de Bonnefoux). Ce fut
pour moi une excellente occasion de connaître l'amiral Martin dont
j'avais tant entendu parler et de m'approcher de lui. J'en saisissais
tous les prétextes avec empressement car tout, en cet homme
extraordinaire, m'attirait et me fascinait. Il s'aperçut bien vite du
charme et du plaisir que j'éprouvais à le voir et il avait la bonté de
me retenir auprès de lui toutes les fois que j'allais lui rendre mes
devoirs et que, par discrétion, je voulais abréger mes visites. Je me
convainquis alors que tout ce que j'avais ouï dire de son grand coeur,
de son esprit pénétrant, de son caractère ferme et décidé, de sa
valeur incomparable, était encore au-dessous de la vérité, et jamais
je ne quittais sa présence sans être pénétré pour lui d'une admiration
toujours plus vive, d'un respect toujours croissant. Jamais aucun
autre amiral n'a produit en moi une impression aussi profonde; de tous
ceux que j'ai connus, c'est lui certainement que j'aurais suivi à la
mer avec le plus de confiance, de dévouement et d'abandon, s'il avait
repris le commandement d'une escadre.»]
Tous ces traits, que connaissait Napoléon, lui plaisaient extrêmement,
aussi éprouva-t-il du plaisir à revoir l'amiral Martin; mais, bientôt,
surpris de le trouver encore si vert, il lui témoigna un
mécontentement obligeant d'avoir fait connaître, il y avait quelques
années, qu'il désirait obtenir sa retraite. L'amiral avait été fort
loin d'y jamais penser; au contraire, il avait appris, vers cette
époque, qu'il avait été désigné par l'empereur pour prendre, à Cadix,
le commandement de l'armée navale, qui se mesura si malheureusement
ensuite contre Nelson à Trafalgar, et il avait été trop flatté de ce
choix (que l'intrigue fit malheureusement changer), pour même hésiter.
Il répondit donc en se récriant sur le fait de cette demande de
retraite, et il ajouta qu'en attendant l'ordre de commander l'armée,
ses apprêts de voyage avaient été faits et qu'il serait parti à la
minute. Napoléon l'écouta avec une sombre attention, et après lui
avoir encore demandé si, vingt fois, il n'avait pas énoncé le désir de
se retirer du service, il s'exprima avec beaucoup de force et
d'amertume sur la triste condition des princes de ne pouvoir tout
vérifier par eux-mêmes et sur les menées coupables des ambitieux, à
qui tous les moyens sont bons pour éloigner les plus dignes
compétiteurs. C'est alors qu'il fit des réflexions bien justes et bien
tardives sur la marine, et qu'il assura, en jetant un regard
significatif sur l'amiral et sur M. de Bonnefoux, qu'il se reprochait
bien de ne pas avoir suivi son inclination, souvent traversée, de
récompenser plus qu'il n'avait fait ceux qu'il avait jugé, lui-même,
devoir l'être davantage.
Joseph arriva[253]; il logea aussi à la préfecture, où sa présence
produisit un moment de diversion. J'ignore si Napoléon sut qu'en
passant par Saintes, Joseph avait entendu sous ses fenêtres quelques
partisans des Bourbons crier: «Vive le Roi!» Le drapeau tricolore
flottait encore en cette ville, et, croyant que l'ovation s'adressait
à lui, comme ancien roi d'Espagne, Joseph avait prié le sous-préfet
d'empêcher ces jeunes gens de se compromettre par un hommage aussi
bruyant. On rit de cette méprise qui était feinte, peut-être, de la
part de Joseph, et qui, d'ailleurs, était assez naturelle; mais rien
de pareil n'eut lieu à Rochefort.
[Note 253: Le roi Joseph arriva le 5 juillet à Rochefort.]
Napoléon, souvent avec son frère, souvent seul, portant un habit
bourgeois vert, se promenait fréquemment tête nue, ou avec un chapeau
rond, sur une galerie de la Préfecture, alors non vitrée et qui domine
le port ainsi que le jardin. Des curieux, et qui ne l'eût pas été!
accouraient des environs, pour arrêter un moment leurs regards sur
lui; on causait, on faisait ses réflexions, les uns censuraient, les
autres admiraient, mais à voix basse; on comprit ce qu'on devait de
respect à l'objet le plus étonnant des vicissitudes de la fortune; et
chacun sentit et remplit si bien des devoirs parfaitement tracés, que
jamais un geste déplacé, une conversation élevée ne trahirent ni
l'amour ou l'admiration, ni la haine ou l'emportement. Seulement, le
soir, quand Napoléon tardait trop à paraître sur la galerie, ou,
quand cédant aux désirs qu'on lui faisait connaître, il venait à se
montrer, il était appelé ou remercié par des cris de: Vive l'empereur,
auxquels, en se retirant, il répondait avec un salut de la main.
Napoléon conservait, à Rochefort, l'étiquette et le décorum de la
souveraine puissance, autant au moins que les localités et les
circonstances le permettaient. C'est donc en se modelant sur ces
formalités que se faisaient les présentations et le service de son
appartement. Il mangeait, même, seul, quoique son frère Joseph habitât
le même hôtel, et quoique l'amitié parfaite du général Bertrand
semblât aussi réclamer une exception: il se privait là d'un grand
plaisir; et l'on a peine à concevoir que ce fût le même homme aux
formes républicaines, qui en forçant le Conseil des Cinq Cents à
Saint-Cloud, avait prescrit aux grenadiers de tourner leurs
baïonnettes sur lui «si jamais, il usait contre la liberté d'un
pouvoir qu'il avait fallu conquérir pour en assurer, disait-il, le
triomphe».
On avait fait courir le bruit à Rochefort, que l'impératrice
Marie-Louise s'était rendue à l'île d'Elbe pendant que Napoléon y
avait séjourné, un frère du préfet maritime qui habitait l'hôtel de la
préfecture, en fit, une fois, la question à une personne qui s'était
trouvée, elle aussi, à l'île d'Elbe pendant ce même temps. Nous avions
entendu un aide de camp nous raconter, comme témoin, la manière
romanesque dont l'impératrice avait appris à Blois, où elle s'était
réfugiée, la nouvelle de la première abdication de Napoléon: aussi ne
fûmes-nous pas surpris d'entendre qu'on ne pensait même pas qu'aucune
tentative d'entrevue eût été essayée de sa part.
On a su, depuis, qu'un mariage secret avec le général autrichien
Neipperg avait ratifié des relations intimes qui suivirent de près
cette abdication, et qui étaient trop évidentes, par leurs suites,
pour n'avoir pas nécessité ce mariage. Napoléon eut certainement
beaucoup à déplorer son alliance avec la maison d'Autriche, par la
confiance qu'elle lui inspira, par le désespoir légitime où elle
plongea Joséphine, et par la tournure fâcheuse et précipitée que
prirent ses affaires à compter de ce moment. C'est ainsi qu'échoue la
prévoyance humaine: l'empereur se crut, alors, en état de tout braver
et jamais on n'osa moins impunément.
Cependant, une partie des équipages de Napoléon était arrivée; Joseph
allait s'éloigner pour se rendre aux États-Unis. Les alliés dictaient
à Paris leurs inflexibles conditions, Louis XVIII avait reparu sur la
frontière et Napoléon persistait à ne pas vouloir se joindre à l'armée
de la Loire. Il ne recevait pas de réponse de ses courriers, et la
tristesse était empreinte sur les figures, lorsque les journaux
annoncèrent que l'archiduc Charles arrivait à Paris pour un objet
important à discuter avec le Gouvernement provisoire; l'espoir reprit
promptement le dessus; mais ce fut un vide encore plus profond quand
on vit que ça n'avait été qu'une fausse lueur, et que la nouvelle ne
se confirmait point.
Quelle destinée pour celui qui avait été le dominateur des événements
que d'en être devenu le jouet! Il semble que, puisque Napoléon ne
voulait plus tenter les hasards des combats, il était plus naturel
qu'il allât se jeter dans les bras de l'empereur d'Autriche, son
beau-père, que de se rendre à Rochefort avec la presque certitude d'y
être bloqué par des bâtiments ennemis.
On revint alors à s'occuper des frégates, de la croisière anglaise, du
départ de Joseph, et enfin de projets d'évasion. L'impassible
Philibert était toujours dévoué et prêt à tout; mais la croisière
s'accroissait et elle redoublait de vigilance. Joseph voulait,
d'ailleurs, que son frère partît seul avec lui, ou sans autre suite
que le brave et fidèle Bertrand; mais Napoléon ne voulait point
s'échapper tout à fait en fugitif; il voulait ses courageux adhérents,
ses chevaux et son train impérial de maison. Joseph insistait en
disant qu'avec de l'or, des billets de banque, des diamants, il
suffisait de gagner les États-Unis et qu'ensuite on obtiendrait
l'arrivée très précieuse d'amis aussi sincères; mais Napoléon montrait
toujours de la répugnance, alléguant qu'il ne pouvait agir comme
Joseph, souverain secondaire, disait-il, ou comme l'aurait pu faire,
en semblable circonstance, un monarque successeur d'une longue suite
de rois.
Joseph, dans ces scènes critiques, fit preuve de beaucoup de
sang-froid, d'unité de dessein et de liberté d'esprit; il prit donc
son parti et fit une heureuse traversée[254] que, par la suite,
Napoléon, dans ses intérêts personnels, dut bien regretter de n'avoir
pas tenté de partager[255].
[Note 254: Joseph partit sur un bâtiment américain qui vint le
prendre vers l'embouchure de la Gironde. Chateaubriand, comme on le
verra ci-après, dit que ce bâtiment était danois; cette question de
nationalité ne présente bien entendu aucune importance.]
[Note 255: Rapprochez le passage suivant des _Mémoires
d'Outre-tombe_ de Chateaubriand, édition Biré, t. IV, p. 67: «Depuis
le 1er juillet, des frégates l'attendaient (Napoléon) dans la rade de
Rochefort; des espérances qui ne meurent jamais, des souvenirs
inséparables d'un dernier adieu l'arrêtèrent... Il laissa le temps à
la flotte anglaise d'approcher. Il pouvait encore s'embarquer sur deux
lougres qui devaient joindre en mer un navire danois (c'est le parti
que prit son frère Joseph), mais la résolution lui faillit en
regardant le rivage de la France. Il avait aversion d'une république;
l'égalité et la liberté des États-Unis lui répugnaient. Il pensait à
demander un asile aux Anglais: «Quel inconvénient trouvez-vous à ce
parti? disait-il à ceux qu'il consultait.» «L'inconvénient de vous
déshonorer, lui répondit un officier de Marine, vous ne devez pas même
tomber mort entre les mains des Anglais. Ils vous feront empailler
pour vous montrer à un schelling par tête.»]
Joseph eut, avant son départ, une entrevue avec M. de Bonnefoux; il
lui parla avec reconnaissance, avec effusion, il le pria d'accepter
une tabatière d'or embellie de son chiffre en brillants et il lui dit
affectueusement: «Ceci n'est qu'un souvenir d'amitié, mais, si vous
êtes persécuté pour vos soins nobles et délicats, venez me trouver, et
tant que mon coeur battra, ce sera pour désirer de partager avec vous
ce que la fortune m'aura laissé!»
Louis XVIII était en route pour la capitale, et Napoléon ne recevait
pas de nouvelles particulières de Paris. Il eut connaissance de deux
ordonnances datées de Cambrai relatives à la poursuite et à la mise en
jugement de quelques uns des hauts personnages qui, avant le départ du
Roi, avaient reconnu la puissance impériale. Napoléon, qui y vit
figurer les hommes qui lui étaient le plus chers, éprouva un vif
sentiment de douleur, auquel il faut, sans doute, attribuer des
expressions très dures qu'il prononça contre la famille royale.
Ces expressions, cependant, ne peuvent être complètement justifiées,
car la position de Napoléon était fâcheuse, il est vrai, mais elle
était le résultat de circonstances auxquelles il avait eu la part la
plus fatale. De ces sarcasmes, Napoléon revint ensuite à la disette de
communications écrites où on le tenait de Paris; et faisant allusion à
cet essaim de flagorneurs et d'intrigants, au coeur rongé par l'envie,
qui, le visage riant et toujours tourné vers la fortune, sont la peste
des cours et le fléau des princes, il exhala sa bile avec une
véhémente richesse d'expressions, en accablant ceux que sa mémoire lui
venait offrir, d'épithètes caustiques et peut-être trop méritées.
Les événements se succédaient avec rapidité, et le moment était venu
de s'arrêter à un parti: l'armée de la Loire fut remise sur le tapis;
toutefois ce moyen de vaincre ou de mourir militairement les armes à
la main, fut écarté de nouveau, par les mêmes raisons qui paraissent
si peu motivées; et ce fut heureusement pour la France, qui aurait eu
encore à gémir de plaies civiles, peut-être plus profondes que les
précédentes.
Plusieurs projets d'évasion furent alors présentés, principalement par
le capitaine Baudin[256] qui commandait _La Bayadère_, corvette
mouillée dans la Gironde, et qui n'a été rappelé au service qu'en
1830. Celui du lieutenant de vaisseau Besson[257], sur un bâtiment de
commerce danois[258], à sa consignation, aurait très probablement
réussi: il ne s'agissait que de s'enfermer pendant quelques heures
dans une cachette destinée aux marchandises de contrebande et de
s'exposer, sous pavillon neutre, à être visité par la croisière
anglaise. Celui des officiers de Marine Genty[259] et Doret[260] était
plus aventureux, mais, dans le beau temps de l'été, il laissait
espérer beaucoup de chances de succès. Il consistait à partir sur une
embarcation légère avec un bon nombre de personnes bien armées, à
filer sous la terre après le coucher du soleil et à gagner le large;
là, le premier bâtiment rencontré aurait été acheté, ou emporté de
force et conduit aux États-Unis. Cependant, après avoir d'abord semblé
se décider en faveur du projet de M. Besson qui, comme ses camarades,
y mit une parfaite abnégation personnelle, Napoléon retomba dans ses
incurables idées de prétendue dignité, et, toujours combattu, il parut
y renoncer.
[Note 256: Baudin (Charles), né à Paris, le 21 juillet 1784, était
le fils du Conventionnel Baudin (des Ardennes). Il entra dans la
Marine comme novice en 1799 et passa ensuite l'examen d'aspirant.
Enseigne de vaisseau en 1804, lieutenant de vaisseau en 1809, il était
capitaine de frégate depuis le 22 août 1812. Aspirant de Marine sur la
corvette _le Géographe_, il prit part à une campagne de découvertes de
1800 à 1804. Enseigne de vaisseau, il perdit le bras droit dans le
combat soutenu le 15 mars 1808 par la frégate _la Sémillante_. En
1812, il commandait _la Dryade_ au moment de son combat. Mis à la
retraite à l'âge de trente-deux ans le 18 avril 1816, Charles Baudin
demanda l'autorisation de commander pour le commerce et s'inscrivit au
port de Saint-Malo comme capitaine au long cours. Plus tard, il fonda
une maison de commerce au Havre. Rappelé à l'activité après la
Révolution de 1830 en qualité de capitaine de frégate, il fut promu
capitaine de vaisseau le 6 janvier 1834, contre-amiral le 1er mai
1838, vice-amiral le 22 janvier 1839. Il commanda l'escadre du Mexique
en 1838 et 1839 et se signala par la prise du Fort de Saint-Jean
d'Ulloa. Enfin Napoléon III l'éleva le 27 mai 1854 à la dignité
d'amiral. L'amiral Baudin mourut le 7 juin de la même année. Il était
sénateur et Grand-Croix de la Légion d'honneur.]
[Note 257: Besson Jean, dit Victor, né à Angoulême, le 28 janvier
1781, s'engagea comme mousse et passa plus tard l'examen d'aspirant.
Enseigne auxiliaire en 1804, enseigne entretenu en 1811, il était
lieutenant de vaisseau depuis le 6 janvier 1815. Le général Rapp
l'avait au mois de juin 1813, nommé lieutenant de vaisseau provisoire
pour sa belle conduite au siège de Dantzick. Il s'était également
distingué lors du combat livré par la frégate _la Minerve_. Rayé des
cadres de la Marine en 1816, M. Besson entra plus tard au service du
Pacha d'Égypte. Il devint vice-amiral de la Marine égyptienne et
mourut à Alexandrie le 12 septembre 1837.]
[Note 258: Ce bâtiment de commerce danois était un brick appelé
_la Magdeleine_. Il appartenait à F. F. Frühl d'Oppendorff. Le gendre
de ce dernier, le jeune lieutenant de vaisseau Besson le mit à la
disposition de l'empereur.]
[Note 259: Genty (Benoît), né à Bordeaux, le 21 décembre 1771,
commença par naviguer au commerce. Il était lieutenant de vaisseau
entretenu depuis le 11 juillet 1811. Attaché pendant la campagne de
1814 à l'artillerie du 6e corps d'armée, il servit avec la plus grande
distinction.]
[Note 260: Doret (Louis-Isaac-Pierre-Hilaire), né le 13 janvier
1789, s'engagea comme mousse en 1801. Aspirant de 1ère classe en 1811,
enseigne en 1812, le Gouvernement de la seconde Restauration le raya
des listes de la Marine le 23 août 1815. C'était également un
excellent officier qui avait montré la plus haute intrépidité dans le
combat livré en 1813 par _la Dryade_, que commandait Charles Baudin.
Après la Révolution de 1830, il rentra dans le Corps, devint
lieutenant de vaisseau en 1831, prit part à l'expédition du Mexique et
à la prise de Saint-Jean d'Ulloa en qualité de chef d'état-major de
l'ancien commandant de _la Dryade_ le contre-amiral Baudin. M. Doret
fut promu capitaine de frégate en 1839 et capitaine de vaisseau en
1844.]
Il ne résulta de ces indécisions et des rumeurs qui s'en propagèrent,
que la divulgation des efforts généreux de ces hardis marins, et le
ministre de la Restauration eut l'illibérale rudesse de les rayer des
listes de la Marine et de briser violemment ainsi la carrière
d'officiers, dont le crime était d'avoir servi un autre souverain que
le roi, qui, en pareille position, aurait été servi avec le même zèle,
avait lui-même engagé à reconnaître. Je l'avoue, je n'ai jamais
compris ces rigueurs impolitiques; les Ordonnances de Cambrai avaient
parlé, tout devait être dit! et qu'en est-il résulté? Le temps, ce
grand maître qui rectifie tant de jugements, le temps, même pendant
les règnes de Louis XVIII et de Charles X, a amené la grâce de presque
tous les prévenus atteints par ces Ordonnances; mais les officiers
rayés des cadres, ainsi que bien d'autres subalternes, quoique
rétablis pour la plupart, sur les listes, depuis la Révolution de
1830, n'en ont pas moins perdu, pendant longtemps, leurs grades si
légitimement acquis, leurs moyens d'existence si chèrement achetés,
leurs droits à l'avancement; et les ministres, par ces réactions
odieuses dans les emplois inférieurs, ouvrirent la porte à d'infâmes
délations qu'on fut fondé à attribuer aux royalistes, dont, par là,
les sentiments furent compromis.
Mme la comtesse Bertrand[261] était effrayée de ces tentatives où,
naturellement, son coeur redoutait une séparation d'avec son mari,
qui, dans ces expéditions, aurait, seul et sans elle, partagé les
hasards de Napoléon. Épouse, mère, et ayant avec elle ses deux
enfants, ce n'était pas sans une terreur encore plus profonde qu'elle
devait penser aux paroles du capitaine Philibert dont elle était
probablement instruite, ainsi qu'à ses propositions foudroyantes de se
faire couler bas. En proie aux plus affreux combats qui puissent se
livrer dans le coeur d'une femme, toute à l'honneur de son mari qui ne
se séparait pas d'un dévouement absolu, mais rappelée involontairement
à des sentiments d'effroi par le cri de la nature, cette mère
malheureuse, digne de l'intérêt et du respect les plus réels, ne
voyait, ne pouvait voir d'autre ressource que de s'abandonner à la
générosité des Anglais. C'est pénétrée de cette idée que, jusqu'à
trois fois, dit-on, pâle, égarée, traversant les appartements avec le
désespoir peint sur les traits, elle avait abordé Napoléon, avait
embrassé ses genoux; et là, s'exprimant avec le langage de l'âme, elle
lui avait représenté le peuple britannique comme un peuple magnanime,
et elle lui avait dépeint un séjour de sa personne en Angleterre,
comme devant être charmé, honoré, par le sentiment profond que cette
nation devait avoir de sa grandeur et de ses exploits miraculeux.
[Note 261: MM. le vicomte de Grouchy et Antoine Guillois dans
leurs notes sur les _Mémoires_ de Gourgaud, p. 37, note 1 parlent de
Mme la comtesse Bertrand dans les termes suivants: «Mme de Montholon,
dans ses _Souvenirs_, dit qu'elle était fille de l'Anglais Dillon,
nièce de Lord Dillon et qu'elle avait été élevée en Angleterre.
Parente par sa mère de Joséphine, ce fut l'empereur qui la maria à
Bertrand et la dota.»]
Napoléon se sentit touché à ce projet d'une exécution si facile,
développé d'un ton de si parfaite conviction et embelli d'un prestige
caressant de flatterie, auquel il est vrai que le coeur humain ne
sait, peut-être, jamais fermer tout accès. Qui pourrait se vanter d'y
être insensible, si Napoléon céda, encore une fois, à son empire, s'il
put oublier que tout, en Angleterre, est calculé, et que si le
Gouvernement y montre parfois de la philanthropie, c'est que, sans
doute, elle s'allie avec ses intérêts matériels? Cependant Napoléon
avait trop haï, trop méprisé les Anglais, pour rien promettre encore,
et il se contenta d'ordonner, en ce moment, que les apprêts fussent
faits pour se rendre en rade, soit à bord de ses frégates, soit à
l'île d'Aix qui protège cette rade, et dont les forts étaient servis
par les troupes de la Marine.
Le général Beker apprit cette détermination avec beaucoup de plaisir;
il était évident qu'il était impossible à ses cavaliers et à lui
d'entraver en rien les desseins de Napoléon, et de l'empêcher, s'il
l'eût voulu, d'aller se faire saluer de nouveau par l'armée de la
Loire, du titre de général et d'empereur. Le général Beker avait été
disgracié par Napoléon, et, comme on lui avait supposé des motifs de
mécontentement, dont, au surplus, sa conduite à Rochefort prouve qu'il
avait glorieusement déposé les souvenirs, le Gouvernement provisoire
avait cru pouvoir le charger d'une mission, qui n'était compliquée
qu'en raison du personnage. En effet, il ne s'était agi, d'abord, que
d'arriver au port et d'y voir l'ex-empereur s'embarquer; mais la
présence de la croisière anglaise, la variété des projets qui se
traversèrent, surtout les longues irrésolutions qui s'en suivirent,
devinrent bientôt de grandes difficultés. Le projet de départ de
Rochefort pour la rade répandit donc beaucoup de calme dans les
agitations du général Beker, et son esprit fut soulagé d'une pesante
responsabilité.
Beau-frère de l'héroïque Desaix[262], à qui, ainsi qu'à Kellermann,
l'on assure que Napoléon dut le gain de la fameuse bataille de
Marengo, d'où se déroulèrent ses destinées, le général était père d'un
jeune enfant que Napoléon avait tenu sur les fonts baptismaux. Il
voyait avec regrets que Napoléon quittait la France avec l'idée,
peut-être, que lui, général Beker, eût sollicité cette mission, ou
qu'il avait agi, en la remplissant, avec haine et rancune. Tourmenté
de cette pensée qui honore son caractère, il s'en ouvrit au général
Bertrand, et il lui dit qu'il serait au comble du bonheur, s'il
pouvait apprendre que Napoléon n'entretenait pas de semblables
préventions; qu'une manière qui lui paraissait naturelle et sincère de
prouver à lui et à tous qu'il n'en était rien, serait de se rappeler
que le jeune Beker était son filleul; à ce titre, un témoignage
d'intérêt, un léger présent, en forme de souvenir, serait très
précieux à son coeur. Le général Bertrand promit d'en parler à
Napoléon, qui, après quelques réflexions, et sans charger le général
Bertrand d'aucune parole particulière sur son message, lui remit, afin
d'être délivré au général Beker, et pour son fils, encore enfant, une
simple croix de légionnaire. Le général Bertrand s'acquitta assez
publiquement de cette injonction, dont l'intention ne put pas être
expliquée; car avec le don de cette décoration, ne pouvait pas exister
la faculté de la porter; ainsi, l'on ne put s'accorder à décider si
Napoléon avait entendu répondre avec ironie, complaisance ou dédain, à
la demande du beau-frère de son ami, et du père de son filleul.
Toujours est-il que ce fils de Beker, mort depuis d'une manière
funeste, le jour même où il allait contracter un grand mariage, s'est
montré, par sa bravoure pendant la guerre d'Espagne, en 1823, aussi
digne qu'aucun de ceux qui ont été décorés par les mains de
l'empereur, de porter ce signe de l'honneur; et qu'alors, il mérita
sur le champ de bataille, et sa croix, et le droit de la placer sur sa
poitrine.
[Note 262: Le général Beker avait épousé la soeur du général
Desaix.]
La rade de l'île d'Aix est à quatre lieues de Rochefort, mais pour
abréger la route, il est ordinaire de ne prendre un canot qu'au
Vergeroux; c'est un village situé sur les bords de la Charente à trois
quarts d'heure de marche de la ville. Quand l'instant du départ fut
fixé et arrivé, les voitures entrèrent dans la cour de la Préfecture;
et les embarcations nécessaires pour Napoléon et pour sa suite se
rendirent au Vergeroux.
Napoléon ne voulut pas se séparer du préfet maritime sans lui donner
quelque témoignage de gratitude. Déjà, comme prélude de marques plus
considérables de générosité, il lui avait offert de garder, en
propriété, ses équipages et ses chevaux (qui étaient d'une haute
valeur) et qu'il renonçait à emmener; mais le préfet maritime avait
pris la liberté de refuser, en lui disant qu'il n'avait été soutenu
dans les soins infinis dont voulait bien parler Napoléon, que par le
seul désir de remplir convenablement ses devoirs, et que toute preuve
de satisfaction autre qu'une simple approbation, lui serait
extrêmement pénible. Napoléon n'avait pas insisté, mais à l'instant de
partir, il dit à M. de Bonnefoux: «J'ai longtemps cherché comment
m'acquitter envers vous, que j'ai trouvé si différent, en général, de
ceux à qui, jusqu'à présent, j'ai pu faire quelques offres et qui,
cependant, avez bouleversé et épuisé votre maison pour moi et pour les
miens. Je conçois parfaitement vos scrupules, mais, quelque purs
qu'ils soient, j'espère que vous accepterez cette boîte dont la
simplicité ne peut vous effaroucher, et qui n'aura de prix que celui
que vous pourrez y attacher et que je voudrais pouvoir lui donner.»
Cette boîte était d'or, le dessus portait un N en diamants, et comme
M. de Bonnefoux paraissait chercher un prétexte de refus: «Je le vois,
dit Napoléon, vous craignez qu'elle ne contienne quelque chose; mais,
tranquillisez-vous, elle est absolument vide et elle est digne de
vous!» Il accompagna ces mots d'un sourire, et quand on sait que les
six ans qui se succédèrent furent de longs jours de captivité, où,
sans doute, le malheur ne fut pas assez respecté, quand on pense
qu'alors, irrévocablement éloigné de sa femme, de son fils et du
théâtre de ses actions prodigieuses, aucun autre sourire ne revint
probablement épanouir ses lèvres contractées par l'infortune et le
chagrin... on ne peut, en revenant sur ces adieux touchants, concevoir
assez combien le coeur de Napoléon devait renfermer d'amers
pressentiments et combien il dut prendre sur lui, pour donner à ce
présent mémorable, le prix le plus élevé qu'il pût posséder: celui de
paraître partir d'une âme reconnaissante et d'un coeur momentanément
satisfait.
À l'arrivée des voitures[263], la population de Rochefort inonda les
rues et afflua aux fenêtres des maisons situées sur la route présumée
de Napoléon, c'est-à-dire depuis l'hôtel de la préfecture jusqu'à la
porte de la Rochelle. L'escorte était à son poste; les voitures se
remplissent, le signal est donné, le cortège entre en mouvement; et,
avec un grand fracas, il précipite sa course, il traverse la ville, et
il se dirige vers le rendez-vous de l'embarquement. Les stores de la
plupart des voitures étaient baissés, et l'on n'avait pu voir Napoléon
lui-même dans aucune d'entre elles; mais il suffit que l'on pensât
qu'il en occupait une, pour ne s'écarter nulle part de l'attitude du
respect. Bien qu'on sût que le roi touchait aux portes de la capitale,
bien que des drapeaux blancs s'arborassent sur divers points,
cependant les ordres pour la tranquillité publique furent encore si
bien entendus et exécutés, que pas une irrévérence ne vint troubler
cette marche et ce départ, remarquables seulement par des saluts de
«Vive l'empereur!»
[Note 263: Voyez le récit de Gourgaud à la date du 8 juillet: «À
quatre heures on part. Sa Majesté est dans la voiture du préfet. À 5
h. 10, Napoléon quitte la France au milieu des acclamations et des
regrets des habitants accourus sur la rive. La mer est très forte;
nous courons quelques dangers. À sept heures et quelques minutes, Sa
Majesté aborde _la Saale_.»]
J'avais aussi partagé la curiosité publique, j'étais placé à une
croisée d'une maison voisine qui dominait, à la fois, la cour et le
jardin de la Préfecture. Je me félicitais d'être assuré que Napoléon,
cet élément de guerre, qui pouvait si facilement armer les Français
contre les Français, eût enfin pris le parti de quitter la France;
mais je ne pouvais maîtriser cet attendrissement secret qui s'attache
aux grandes infortunes, et je m'y livrais en silence lorsqu'un nouveau
bruit se fit entendre. Une belle voiture sortit de la cour des
remises, traversa la porte grillée du jardin et vint s'arrêter au bas
de la terrasse, en face de la porte d'entrée des appartements du
rez-de-chaussée de l'hôtel; la portière s'ouvrit et la voiture
attendit.
Mille idées se croisaient dans mon imagination quand, tout à coup, je
vois apparaître Napoléon lui-même, que je croyais parti, et M. de
Bonnefoux. Ils sortent, absolument seuls, de la Préfecture, et ils
s'avancent: Napoléon a son costume favori, veste et culottes blanches,
bottes à l'écuyère, habit vert d'uniforme avec épaulettes de colonel,
son épée jadis si terrible, et le petit chapeau tant connu. Quelque
chose de sévère est répandu sur ses traits; mais son pas précipité,
révèle une vive agitation intérieure. Il traverse la terrasse, il en
descend l'escalier, il s'appuie sur le marchepied de la voiture; il se
retourne alors, il s'efface vers M. de Bonnefoux en écartant le bras
gauche comme pour découvrir son coeur qui doit renfermer tant
d'amertume, tant de combats, tant de déchirement; il prononce un
nouvel et éternel adieu à la France et à lui... et il est emporté,
avec la promptitude de l'éclair, vers la porte de Saintes qui est
située au nord de la ville.
Il est facile de le concevoir, ce départ mystérieux, cette apparition
tout à fait inattendue, la rapidité, la variété de la scène, cette
dernière pause surtout qui semblait dire: «Vous ne me verrez plus!»,
tout aurait sans doute porté ma première émotion à son comble, si les
cris redoublés: «Où va Napoléon?», qui sortirent naturellement de
toutes nos bouches ne fussent venus occuper puissamment nos esprits.
L'inquiétude était visible, et l'on se perdait en conjectures; mais
nous apprîmes bientôt que la voiture, après être sortie par la porte
de Saintes, avait pris sur la gauche pour rejoindre la route du
Vergeroux; et il paraît qu'on avait seulement voulu éviter les
hommages ou les regards[264].
[Note 264: Le préfet maritime fit l'observation, car tout se
remarque, dans l'existence d'hommes comme Napoléon, que deux membres
de sa famille avaient vu: l'un le colonel de Campagnol, les débuts
militaires du futur empereur dans son régiment d'artillerie, l'autre,
lui-même, préfet maritime à Rochefort, le terme de sa carrière
politique. Comparez _Mémoires_, p. 19, note 1. (_Note de l'auteur._)]
Napoléon, en rade, passa en revue les équipages et les troupes si
dévouées, qui étaient en très bon état; cet appareil de guerre lui
plut, quoiqu'il ne dût lui paraître que comme un atome de sa puissance
première.
Cependant l'aspect de la croisière anglaise le replongeait bientôt
dans ses méditations; la difficulté de sa position semblait alors
l'absorber. Voyant les choses par lui-même, il découvrit, en effet,
que la tentative serait infructueuse, s'il voulait, avec ses frégates,
combattre ou tromper des croiseurs si nombreux, et cela dans le coeur
de l'été où, pour ainsi dire, il n'y a ni vent ni nuit[265]. Comme, en
ce moment, il ne lui restait aucun autre parti, il se prépara à se
livrer aux Anglais, et à faire un appel à leur générosité[266]. Il
entama donc quelques négociations, dans lesquelles il manifesta
l'espoir d'être libre d'habiter les États-Unis ou l'Angleterre.
[Note 265: Si la tentative de Joseph avait réussi, c'est que le
lougre sur lequel il s'était embarqué pouvait, en raison de son faible
tirant d'eau, longer la côte et se soustraire aux poursuites des
navires anglais. Le projet du lieutenant de vaisseau Genty et de
l'enseigne de vaisseau Doret reposait sur la même idée. Comp.
_Gourgaud_ p. 29.]
[Note 266: Dans l'entourage de Napoléon les avis étaient partagés.
À la date du 12 juillet, Gourgaud déclare qu'il a donné à l'empereur
le conseil de se rendre à la nation anglaise. Déjà le 10 juillet Las
Cases et Rovigo avaient été envoyés à bord du _Bellérophon_.]
On a beaucoup parlé de ces négociations, et quelques personnes ont
paru croire que les Anglais avaient comme adhéré aux désirs de
Napoléon, et qu'ensuite ils avaient trahi leurs promesses.
Je conviens, qu'en général, la réputation du Gouvernement britannique
peut valider un tel soupçon; mais, en cette transaction, j'ai connu
les officiers de notre marine qui y ont été employés plus ou moins
directement, j'en ai ouï discuter toutes les particularités sur les
lieux; et je puis déclarer avoir vu, alors, tout le monde persuadé que
le capitaine Maitland reçut Napoléon à son bord, seulement en qualité
de prisonnier de guerre se réfugiant sur son vaisseau, pour aller
réclamer l'hospitalité du prince Régent, feu Georges IV, à qui
Napoléon écrivit que, comme Thémistocle, il demandait à être admis au
foyer de son plus généreux et plus puissant ennemi[267].
[Note 267: La comparaison de Thémistocle n'a pas paru juste à tous
les esprits; car Thémistocle n'avait pas été vaincu par les Perses, et
il était exilé de sa patrie. Napoléon, au contraire, était fugitif
après la bataille de Waterloo; il était bloqué à Rochefort, et il ne
se livrait aux Anglais que parce qu'il croyait impossible d'échapper à
une croisière à laquelle son frère Joseph sut pourtant se dérober. En
position, à peu près semblable, Annibal préféra s'empoisonner. (_Note
de l'auteur._)]
En y réfléchissant, d'ailleurs, ne voit-on pas que l'Angleterre
n'était qu'un fragment de la vaste coalition de l'Europe entière, que
le but avoué de cette coalition était de combattre la personne même de
Napoléon, qu'enfin il était impossible que le ministère anglais pût
prendre sur lui de rien statuer sur son compte, sans le concours des
autres puissances? Les Anglais ne pouvaient donc rien stipuler par
eux-mêmes, rien garantir, rien promettre; et le capitaine Maitland
était moins en position, encore, que qui que ce fût, de se laisser
aller à cet oubli de ses devoirs.
Une preuve concluante, c'est que Napoléon attendit jusqu'au dernier
moment pour se rendre à bord des vaisseaux anglais; ses irrésolutions
étaient même revenues dans toute leur force[268], quoi qu'elles
n'eussent plus alors de but réellement fondé. Le capitaine Philibert
en écrivit au préfet maritime; celui-ci s'attendait, à chaque instant,
à apprendre officiellement la rentrée du roi à Paris; aussi
adressa-t-il, sur-le-champ, une lettre secrète au capitaine Philibert,
en lui donnant l'avis particulier de la montrer à Napoléon. Treize
drapeaux blancs, arborés par des bourgs et des villages voisins,
flottaient dans les airs et frappaient les yeux de Napoléon, lorsque
cette lettre, probablement péremptoire et dans laquelle on pressent
facilement que la loyauté de M. de Bonnefoux l'informait que, d'après
sa correspondance particulière, il savait que l'ordre de s'opposer à
tout départ et de l'arrêter, allait être expédié de Paris..., lorsque
cette lettre, dis-je, l'arracha à ses incertitudes, et le décida à se
faire conduire à bord du vaisseau anglais _le Bellérophon_, commandé
par le capitaine Maitland[269]. Là, le nom de général, dont on le
salua, fut le premier mot qui retentit à son oreille habituée à un
titre plus pompeux; il ne put renfermer la peine qu'il en ressentit.
Cette peine dut lui présager tout ce que, par la suite, son
amour-propre aurait à souffrir dans sa détention de Sainte-Hélène qui
dura six ans, qui amena prématurément le développement mortel de sa
maladie, et qui imposée, avec des froissements continuels, à un homme
de sa trempe, dut paraître un supplice bien long et bien cruel.
[Note 268: D'après MM. Viaud et Fleury, _Histoire de Rochefort_,
t. II, p. 513: «Napoléon fit donner aux deux frégates l'ordre
d'appareiller, mais le capitaine Philibert répondit froidement qu'il
lui était défendu de tenter le passage si les bâtiments devaient
courir le moindre danger.» L'ordre n'a pas été donné. Les _Mémoires_
de Gourgaud ne peuvent plus laisser aucun doute à cet égard. Quant aux
instructions et aux sentiments du capitaine Philibert, la réponse
invariable qu'il fit à Napoléon jette sur eux tant de lumière qu'elle
nous dispense d'insister.]
[Note 269: La lettre au prince Régent porte la date du 13 juillet.
Napoléon s'embarqua le 15 sur le brick, _l'Epervier_, pour se rendre
au _Bellérophon_.]
L'empereur avait montré trop de considération à M. de Bonnefoux pour
n'avoir pas désiré connaître son opinion dans la conjoncture délicate
de son départ, et cette opinion avait toujours été ou que l'Empereur,
malgré la croisière anglaise qui bloquait Rochefort, partît pour les
États-Unis, soit avec Joseph, soit de toute autre manière, ou qu'il
allât se mettre à la tête de l'armée de la Loire, mais, surtout, qu'il
ne se rendît pas aux Anglais[270]. Quelle horrible captivité de moins,
si ce conseil avait été adopté!
[Note 270: L'opinion de M. de Bonnefoux paraît avoir été celle de
tous les officiers de marine. Gourgaud rapporte, p. 38 que le 13
juillet il remit au nom de l'empereur une paire de pistolets, à titre
de souvenir, aux capitaines Philibert et Ponée. Il ajoute: «Ils me
remercièrent en s'écriant: Ah! vous ne savez pas où vous allez! Vous
ne connaissez pas les Anglais. Dissuadez l'empereur d'un tel projet.»
En 1853, dix-sept ans après avoir écrit la présente _Notice_, M. de
Bonnefoux rendant compte dans les _Nouvelles Annales de la Marine_ du
livre du comte Pouget sur la vie de son grand-père le vice-amiral
Martin s'exprimait de la façon suivante: «L'amiral Martin eut
connaissance de tous les projets qui furent proposés. Un seul eut
l'assentiment du préfet maritime qui fut consulté et le sien: tous les
autres furent écartés comme irréalisables ou compromettants: ce projet
consistait à décider l'empereur à partir avec son frère, le roi
Joseph, qui était également à Rochefort et qui s'était assuré un
passage sur un bâtiment qui l'attendait dans un autre port que
Rochefort. Le roi Joseph, le préfet maritime, l'amiral Martin
s'épuisèrent à cet égard, en instances des plus pressantes; mais ainsi
que le dit M. le comte Pouget, «d'autres avis prévalurent et Napoléon
courut à sa perte».]
Cependant, la vue de tant d'infortunes, le prestige qui s'attache à de
si hauts personnages, tout avait fait naître dans le coeur des témoins
des derniers jours politiques de l'empereur, un intérêt dont n'avaient
pu se défendre ceux-mêmes qui, jouant un rôle passif, n'avaient pas
partagé ses dernières espérances, ni embrassé son parti. Tous, ont
pensé que si la vengeance de ses ennemis alla trop loin, la France et
les Français sont, heureusement purs de tout reproche à l'égard d'un
prince qui, malgré tout ce qui a pu s'ensuivre, les avait cependant
délivrés du monstre de l'anarchie, les avait gouvernés pendant quinze
ans, et avait répandu, sur leurs armes, un lustre que rien ne peut
effacer.