SOMMAIRE: Les émigrés.--Retour de l'île d'Elbe.--Indifférence des
populations du sud-est.--Arrivée à Rochefort d'un officier, se
disant en congé.--Conseils donnés par le préfet maritime au
général Thouvenot.--Départ du roi de Paris et arrivée de
Napoléon.--M. de Bonnefoux se prépare à quitter Rochefort.--M.
Baudry d'Asson, colonel des troupes de la marine.--Son entrevue
avec le préfet maritime.--M. Millet, commissaire en chef du
bagne.--Motifs pour lesquels M. de Bonnefoux se décide à
conserver son poste.--L'Empire reconnu militairement.--Défilé des
troupes dans le jardin de la Préfecture.--Waterloo.--Seconde
abdication de Napoléon.--Mission donnée au général Beker par le
gouvernement provisoire.--Arrivée de Napoléon à Rochefort.
La Restauration avait vu surgir et pulluler une foule d'hommes qui,
n'ayant rien du siècle, calomniaient la génération actuelle, le
courage, les services rendus, les intentions, les sentiments les plus
généreux, et qui prétendaient imposer à la France leurs personnes et
leurs travers.
Les militaires de l'Empire avaient franchement posé les armes, les
hommes raisonnables avaient salué l'aurore de paix et de bonheur qui
semblait luire au retour d'un roi sage, éclairé, trop valétudinaire,
cependant, pour voir par lui-même; mais tout fut mis en usage pour
altérer ces sentiments de concorde et de modération, pour changer le
coeur de Louis XVIII et pour en bannir l'oeuvre qui devait lui être la
plus chère, la pratique de sa charte, et l'accomplissement de ses
désirs d'harmonie et de fusion.
Nous connaissons pourtant des émigrés mêmes, vivement blessés par la
Révolution dans leurs idées, leur fortune, leur état, leurs plus
tendres affections et qui, comprenant les maux et les besoins de la
patrie, avaient sacrifié à son autel et déposé avec sincérité leurs
griefs et leurs ressentiments. Tout était possible si cet exemple eût
été général; les Français n'eussent été que des frères, et le roi,
fermement assis sur un trône de force et de liberté, n'aurait pas
éprouvé de nouveaux malheurs: il n'en fut pas ainsi.
M. de Bonnefoux gémissait souvent, en secret, de la folie et des
exigences de ces prétendus amis du roi, qu'il appelait plus et, bien
différemment, royalistes que le roi lui-même; et il redoutait quelques
déchirements intérieurs, lorsque Napoléon, trop bien instruit de
l'état de la France, n'hésita pas à quitter l'île d'Elbe et à
reparaître sur nos rivages avec six cents soldats qui l'avaient suivi
dans son exil. Paris l'apprit par le télégraphe, et le préfet maritime
de Rochefort, par un courrier extraordinaire que lui expédia le
ministre de la Marine.
D'après les ordres qu'il reçut, il renferma ce secret dans son coeur;
mais bientôt les journaux et les lettres les plus authentiques en
divulguèrent la redoutable nouvelle. Les populations attendirent
l'issue des événements, sinon avec espoir, du moins avec indifférence,
et elles ne se serrèrent pas autour du trône, comme elles l'auraient
fait sans doute si le trône avait pu être considéré par elles comme le
palladium de nos libertés, et si la tendance du Gouvernement avait été
de plus en plus favorable au développement de nos institutions. Celui
qui émet ces réflexions n'est animé que par l'amour de la vérité; il
est loin d'avoir aucune partialité politique pour les adhérents qu'eut
alors Napoléon, puisqu'il refusa de le servir pendant les Cent Jours
de son invasion; mais il voudrait, par dessus tout, prouver ici que
l'exagération, la méfiance, sont toujours de dangereux, de tristes
conseillers, et que la passion, qui ne suit que son premier mouvement
d'injustice, est bien au-dessous de la raison qui n'agit qu'avec
sagesse et qui aime mieux excuser que blâmer.
Les esprits, en général, à Rochefort, étaient encore sans idée bien
arrêtée sur les opérations de Napoléon, lorsqu'un officier venant des
départements du Sud-Est s'y présenta; il avait obtenu un congé, il
allait en jouir dans sa famille, en Bretagne; comme il s'était trouvé
sur le passage de Napoléon, celui-ci lui avait dit: «Vous allez en
congé, jeune homme, je ne prétends pas vous priver de ce bonheur;
gardez votre cocarde, allez et dites partout que vous m'avez vu, car
je ne suis venu que pour le bonheur de la France.»
Cet officier devait rester deux jours à Rochefort, sous prétexte de
repos, il racontait d'un ton simple, et comme Sinon à Troie,
l'enthousiasme des villes au passage de Napoléon, les promesses
fastueuses qu'il prodiguait, la défection des troupes royales; et il
ne manquait pas d'insinuer, avec adresse, ses prétendues craintes sur
la difficulté d'empêcher cet audacieux ennemi de s'emparer, à Paris,
du souverain pouvoir. Le général Thouvenot se trouvait en service à
Rochefort; il vint aussitôt conférer, sur cette étrange circonstance,
avec le préfet maritime qui pressentit d'où venait réellement cet
officier, et qui, en engageant le général à ne pas le laisser passer,
convint néanmoins, qu'il serait injuste ou impolitique de le faire
arrêter. «Un moyen, cependant, nous est offert, ajouta-t-il; prenez
sur vous de lui donner un ordre de service, attachez-le à votre
personne comme aide de camp; alors vous l'occuperez et le dirigerez de
manière à trancher tous ces discours.» Cet avis lumineux fut adopté.
Mais les événements se précipitaient, et rien ne pouvait empêcher le
trône d'être conquis par Napoléon; ni les villes qu'il devait
traverser, ni les garnisons qu'il avait rencontrées, ni les troupes
échelonnées, ni le maréchal Ney, grande victime d'un fatal
entraînement, et qui brillerait peut-être encore parmi nous, s'il
avait été défendu dans le même esprit que Ligarius le fut par Cicéron;
ni, enfin, la présence du frère du roi, qui, roi plus tard, perdit son
trône pour n'avoir pas assez médité sur ces hautes leçons! La France
devait encore porter la peine de ses haines intestines, la guerre
déployer de nouveau ses étendards, Napoléon reparaître, en souverain,
à la tête d'une puissante armée. Il devait être battu dans une grande
bataille décisive et Paris revoir ces farouches hordes étrangères, qui
cette fois, exigèrent des sommes inouïes, pour avoir assuré, chez
nous, le maintien de leurs princes et le repos de leur pays.
Les Bourbons ne voulurent pas essayer de résister, en France, à
Napoléon; ils pensaient, quoique ce fût un très mauvais calcul, que
l'Europe était trop intéressée dans cet événement, pour ne pas y
prendre une part très active; ainsi, s'étant éloignés momentanément de
la France, ils avaient recommandé que chacun se soumît au Gouvernement
de fait qui allait s'établir. Cette injonction fut suivie presque en
tous lieux; mais quelques officiers ou employés ne s'arrêtèrent pas à
ce point, et ils firent l'abandon de leurs grades ou emplois. M. de
Bonnefoux se crut encore plus lié qu'un autre par les bontés du duc
d'Angoulême; il ne voulait pas, d'ailleurs, coopérer aux maux qu'il
prévoyait. Il projeta donc de se démettre de sa préfecture et fit ses
préparatifs pour quitter Rochefort. Mais, malgré la réserve qu'il
observa, ses desseins furent connus, et il ne tarda pas à se trouver
dans la position la plus délicate où puisse être placé un homme de
bien. Nous l'avons vu, jusqu'à présent, dignement agir ou commander
dans mille situations épineuses; mais enfin, son devoir était écrit;
et, à la rigueur, il n'avait été louable que de l'avoir bien exécuté.
Aujourd'hui et dans tous les jours qui vont suivre, il n'aura de
conseil à prendre que de ses propres inspirations; il faudra qu'il
foule aux pieds ses penchants, et, quelque parti qu'il prenne, il
aura de sévères contradicteurs; mais qu'on se pénètre bien de ses
embarras, qu'on se mette un moment à sa place, qu'on pèse ses motifs,
et rien, sans doute, ne manquera à sa justification.
M. Baudry d'Asson, colonel des troupes de la Marine ayant appris la
nouvelle de ses apprêts de voyage était venu chez lui pour remonter à
la source de ces bruits. La scène fut animée. «Général, on dit que
vous partez.» «Baudry, vous êtes un ami de trente-six ans, et je puis
vous le confier, c'est vrai.» «Eh bien, général, je pars aussi et la
plupart d'entre nous.» Tel fut le début et le sens d'une conversation
fort longue où tous les arguments du projet furent produits avec
franchise des deux parts, et à la suite de laquelle le colonel resta
dans l'inébranlable résolution d'abandonner son poste si le préfet
maritime quittait lui-même Rochefort. M. Millet, commissaire en chef
du bagne, remplaça M. Baudry; il y eut ici moins d'épanchement mais le
même résultat; et M. de Bonnefoux, voyant qu'il ne pouvait rien par la
persuasion, promit d'y réfléchir pendant la nuit, et, dans tous les
cas, de ne pas partir sans donner avis à son ami Baudry.
La nuit fut réellement employée à ces considérations difficiles. Il
s'agissait, d'abord, d'un parti pris dont il fallait se désister;
mais, surtout pour un homme qui a fait ses preuves, la vraie fermeté
exclut cette fausse honte de n'oser reculer quand une démarche
entreprise peut devenir funeste: revenir au bien, c'est montrer de la
droiture, et non de l'inconstance et de la faiblesse; c'est affermir
l'autorité et non pas l'ébranler; les inférieurs n'ignorent pas que
les chefs peuvent errer, mais comme ils voient que, rarement, ils
savent le reconnaître, ils n'en sont que plus enclins à respecter
celui qui, par amour pour le bien public, aura sacrifié ses premiers
jugements ou son intérêt personnel. Ce n'est donc pas sous ce point de
vue rétréci que le préfet maritime envisagea la question. D'un côté,
il voyait dans son départ, non ce qui, pour lui, était sans attraits,
c'est-à-dire son avancement futur et une faveur signalée (car il
doutait peu du prochain retour de Louis XVIII) mais il pensait à ses
engagements et à sa réputation: de l'autre, il considérait Rochefort,
privé momentanément de chefs qui maintenaient les esprits, qui
rassuraient le port et les habitants, qui contenaient les troupes et
les forçats; Rochefort, dis-je, livré aux troubles, aux dissensions,
au désordre; en butte même aux Anglais qui s'approchaient avec leurs
vaisseaux, et qui, habiles à profiter de nos divisions, auraient
peut-être saisi cet arsenal, qu'ils n'auraient, probablement, rendu
aux Bourbons que par la force, ou dans la ruine et le délabrement. Il
jugeait encore qu'après avoir sauvé Rochefort, ses motifs seraient mal
appréciés, qu'une disgrâce, en apparence méritée, en serait
l'inévitable fruit; mais réduisant tout à sa juste valeur, s'oubliant
entièrement, et ne regardant que ce qu'il croyait être son devoir dans
le sens le plus intime, il mit un terme à cet examen laborieux, il me
fit appeler, et il me dit ces paroles si désintéressées: «Avant de me
devoir à ma personne, je me dois à Rochefort, au dépôt qui m'est
confié, et aux braves gens que je commande: je sais que je me perds;
mais il le faut, je cède, et je reste à mon poste.» Bientôt, la
nouvelle en fut répandue et l'on vit alors ce qu'est un chef
véritablement aimé. À quel point, fallait-il que le dévouement fût
porté, puisque les méfiances de l'esprit de parti se turent, et que
les amis les plus ardents de Napoléon ayant connu le projet de départ
du préfet maritime, se réjouirent pourtant qu'il ne l'eût pas exécuté,
ils se félicitèrent qu'il fût resté pour les commander. La suite
prouva bientôt, combien il était heureux pour Rochefort, qu'il s'y
trouvât un homme tel que celui à qui s'étaient adressées les instances
de MM. Millet et Baudry.
Pour moi, quoique je connusse combien M. de Bonnefoux était
sincèrement persuadé que l'ordre de choses menacé pouvait seul
prolonger la paix en Europe, je m'attendais à cette détermination;
mais je ne l'en admirai pas moins.
Le Préfet maritime ne faisait jamais son devoir à moitié; et il n'y
dérogea pas en cette circonstance. La reconnaissance de Napoléon se
fit donc publiquement, militairement, en présence des troupes, dont
plusieurs détachements furent rassemblés, et qui défilèrent, dans le
jardin de la Préfecture, au son d'une musique mâle et guerrière[242];
le préfet maritime, avec un nombreux état-major, était placé au centre
du bassin de gazon de ce jardin. Il éleva la voix, il parla peu, il
fit ressortir les dangers de la guerre civile, du désordre, de
l'anarchie et des vues possibles des Anglais sur Rochefort; mais, si
l'on voyait sur sa physionomie les traces d'un long combat intérieur,
tout disait aussi, dans ses yeux, qu'un sacrifice jugé nécessaire à la
patrie ne devait pas être incomplet. Par la suite, il agit donc
conformément à ses paroles; quelques officiers, quelques hommes
voulurent par exemple, ne prendre aucune part aux affaires, ou furent
dénoncés par la police impériale, il usa de son pouvoir, il engagea sa
responsabilité pour laisser aux uns la faculté de la retraite ou du
repos, pour adoucir ou faire changer, à l'égard des autres, les
rigueurs ou les mesures qu'il jugea être mal fondées; mais il fut
inébranlable dans un dévouement personnel à ses nouvelles obligations.
[Note 242: Comparez dans _l'Histoire de Rochefort_ de MM. Viaud et
Fleury, t. 1, p. 509 la description de la cérémonie de l'arrivée des
Aigles qui eut lieu, elle aussi, dans le jardin de la préfecture
maritime et qui se passa le 26 juin 1815, huit jours après la bataille
de Waterloo encore ignorée.]
Waterloo fut la péripétie sanglante du drame terrible des Cent jours;
et Napoléon, abandonnant ses soldats qui se retirèrent dans une noble
attitude sur les bords de la Loire revint à Paris, demander aux
Chambres législatives des secours en hommes et en argent. La France
était envahie sur toutes ses frontières, les esprits étaient très
divisés; aussi, ne trouva-t-il que des refus auxquels il aurait dû
s'attendre; et, n'ayant tenu aucune des promesses faites lors de son
arrivée en France, n'ayant pu obtenir de la cour d'Autriche, ni sa
femme, ni son fils dont il avait solennellement annoncé le retour aux
Français qu'il avait trompés, il prononça une seconde abdication qui,
cette fois, paraissait une formalité tout à fait inutile, et il se
livra de lui-même à un gouvernement provisoire qui s'établit jusqu'à
la rentrée du roi, et qui le confia à la surveillance du général
Beker[243], délégué par ce gouvernement; ainsi, escorté de quelques
cavaliers ou plutôt gardé par eux, il traversa cette même Loire, où
son armée n'attendait que lui, et il arriva à Rochefort, où deux
frégates armées, _La Méduse_ et _La Saale_, devaient être mises à sa
disposition.
[Note 243: Nicolas Léonard Beker, général de division, comte de
l'Empire.]