LA PRÉFECTURE MARITIME DE ROCHEFORT

SOMMAIRE:--Difficultés que rencontre M. de Bonnefoux pour

approvisionner l'escadre de la rade de l'île d'Aix pendant une

année de disette.--Le pain de fèves, de pois et de blé

d'Espagne.--Réformes apportées dans la mouture du blé et la

confection du biscuit de mer.--Mise en état des forts et

batteries de l'arrondissement.--Ingénieuse façon d'armer un

vaisseau d'une façon très prompte.--M. Hubert, ingénieur des

constructions navales.--Projet du fort Boyard.--Le port des

Sables d'Olonne.--Le naturaliste Lesson.--Travaux

d'assainissement et d'embellissement de Rochefort.--Anecdote sur

l'hôtel de la préfecture maritime de Rochefort et M. le comte de

Vaudreuil, commandant de la marine sous Louis XVI.--M. de

Bonnefoux accomplit un tour de force en faisant prendre la passe

de Monmusson au vaisseau de 74 _le Regulus_, destiné à protéger

le commerce de Bordeaux en prenant position dans la

Gironde.--Invasion du Midi de la France par le duc de

Wellington.--Siège de Bayonne.--Bataille de Toulouse.--Occupation

de Bordeaux au nom de Louis XVIII.--Résistance du fort de

Blaye.--Le fort du Verdon et le vaisseau _le Regulus_ se font

sauter.--Reconnaissances poussées par les troupes ennemies

jusques à Etioliers sur la route de Bordeaux à Rochefort.--État

d'esprit des populations du Midi.--Le duc d'Angoulême à

Bordeaux.--Mise en état de défense de Rochefort.--Le Comité de

défense décide la démolition de l'hôpital maritime.--M. de

Bonnefoux se refuse à exécuter cette décision et prend tout sur

lui.--Propos d'un officier général de l'armée de terre.--Attitude

du préfet.--Abdication de l'empereur.--La

Restauration.--Députation envoyée au duc d'Angoulême à Bordeaux

et à l'amiral anglais Penrose.--L'amiral Neale lève le blocus de

Rochefort.--M. de Bonnefoux le reçoit.--Anecdote sur deux

alévrammes de vin de Constance.--Visite à Rochefort du duc

d'Angoulême, grand amiral de France.--Réception qui lui est

faite.--Le duc d'Angoulême reçoit le préfet maritime chevalier de

Saint-Louis.--Opinion du duc d'Angoulême sur M. de

Bonnefoux.--Son désir de le voir appelé au ministère de la

Marine.

M. de Bonnefoux se rendit à Rochefort. Il fut là comme partout, dévoué

à ses devoirs, affectueux avec les habitants, accessible à ses

subordonnés, obligeant pour tous, grand dans ses manières, toujours la

providence des malheureux; et il y acquit, encore, cette sorte de

popularité qu'il est difficile de perdre, parce qu'elle est fondée sur

l'obligeance, la justice et la fermeté.

Il avait à approvisionner une escadre mouillée à l'embouchure de la

Charente, dans les eaux de la rade de l'île d'Aix, et il vainquit bien

des difficultés pour y parvenir, pendant une année de disette, où la

France, étroitement bloquée par mer, éprouvait le fléau de la famine.

Dans cette crise redoutable, il mangeait, lui-même, pour l'exemple, un

pain noir de fèves, de pois et de blé d'Espagne dont le pauvre était

obligé de se sustenter: Or, chacun savait qu'il s'imposait sévèrement

cette nourriture, et qu'il veillait avec attention à ce que le pain

blanc ou mêlé de farine de blé fût banni de sa maison, comme devant

être réservé pour les malades, les hôpitaux, les vieillards, les

femmes et les enfants.

Les exploits retentissants de nos soldats dans les divers États du

continent plongèrent nos côtes des deux mers dans un calme profond;

mais, attentif à chercher toutes les occasions du bien, M. le baron de

Bonnefoux sut, pourtant, en découvrir quelques-unes, et il s'en empara

avec bonheur: il ne prévoyait pas, alors, les difficultés qu'il devait

rencontrer, par la suite, dans sa nouvelle préfecture, et à quelles

anxiétés il y serait livré: ce fut, cependant, l'épreuve où il puisa

ses plus beaux titres de renommée, car, sans ces événements, sans

l'intérêt magique qui s'attache au nom de Napoléon éternellement lié à

ces mêmes événements, la carrière de M. de Bonnefoux ne serait pas

embellie de l'héroïsme qu'il eut à déployer dans une situation sans

pareille, et dont il traversa les écueils en n'y sacrifiant que sa

seule personne. Mais, n'anticipons pas sur l'avenir, et montrons

comment le préfet maritime de Rochefort y employa ses premiers

moments.

Frappé des abus que présentait le système de mouture des blés et de

confection du biscuit de mer, il surveilla ce service et le fit

surveiller par un sous-inspecteur de la marine, très intelligent,

avec cette minutieuse attention, avec cet esprit de recherche qui

manquent rarement le but, et il présenta bientôt un travail très

curieux, d'un résultat fort économique sur cet objet.

Il fit une revue exacte des forts et batteries des côtes et fleuves de

l'arrondissement, il vérifia ce qui leur manquait pour être en bon

état, et tout ce que le préfet maritime put leur accorder, il le

fournit des approvisionnements du port; quant à ce qui était au-dessus

de ses ressources, il en donna connaissance au Gouvernement.

Un vaisseau de l'escadre de l'île d'Aix devait être désarmé et

remplacé, mais on voulait éviter des lenteurs; c'était là que se

surpassait M. de Bonnefoux: le vaisseau à ce destiné se présenta à

l'embouchure de la Charente, celui qu'on voulait réparer vint se

placer le long de son bord et par un simple transbordement, le même

capitaine, le même état-major et le même équipage retournèrent presque

aussitôt prendre leur poste en rade, avec ce nouveau vaisseau

parfaitement en état: comme les savants mécaniciens, c'était écarter

habilement les obstacles qui sont les frottements des machines

administratives, et qui, souvent, les empêchent d'agir.

Les finances ne prenaient leur cours vers la marine qu'avec une

extrême parcimonie, et un jeune ingénieur des ports, très habile, M.

Hubert[230], signalait ses débuts par un esprit d'invention qui

diminuait considérablement les dépenses sur divers chapitres. M. de

Bonnefoux tenait toujours son esprit en haleine, et par des

distinctions, des problèmes à résoudre ou des encouragements, il

cherchait constamment à rendre ses conceptions encore plus fécondes.

[Note 230: Jean-Baptiste Hubert, né le 1er mai 1781 à Chauny

(Aisne), devenu directeur des constructions navales à Rochefort.]

Il fit relever les carcasses des bâtiments échoués ou perdus qui

obstruaient l'embouchure ou les mouillages de la Gironde, de la

Charente, de l'île d'Aix ou des Sables d'Olonne; ces opérations se

firent avec économie, promptitude, et elles présentaient, pourtant,

beaucoup de difficultés. Des corps-morts, pour assurer la bonne tenue

des bâtiments au mouillage, furent établis en plusieurs points. Le

plan de tous les forts, de toutes les batteries fut levé par ses

ordres. Le projet du fort Boyard qui devait croiser ses feux avec

celui de l'île d'Aix fut achevé, et une carte fort désirée de la rade

et du port des Sables d'Olonne, fut également dressée: il attachait

beaucoup d'importance à ce petit port, qui a son ouverture au sud; qui

est fort difficile à bloquer; dont on peut sortir à la voile avec des

vents d'ouest, et qui, par cet avantage unique parmi nos ports sur

l'Océan, donne aux corsaires de grandes chances de succès.

Portant partout son esprit d'ordre, de vigilance, d'amélioration, il

rendit le service facile; il le débarrassa d'entraves inutiles; il

adoucit la police et le régime des bagnes; il créa, dans l'arsenal,

des établissements dès longtemps désirés; il y déblaya, dessécha,

nettoya ce qui, dans le ressort de son autorité, pouvait nuire à

l'assainissement tant recherché de la contrée; il fit des plantations

pour y contribuer, et toujours en employant les économies que lui

fournissait sa manière d'administrer, et, sans être à charge au

Trésor, il enrichit l'Enclos Botanique, où il remarqua souvent et

stimula le jeune Lesson[231] dont le savoir est aujourd'hui connu dans

toutes les parties du monde; il fit cultiver le terrain qui avoisine

cet enclos, et il ajouta de nouveaux embellissements au jardin de la

Préfecture qu'il laissa, le premier, ouvert au public, dans l'été,

jusqu'à dix ou onze heures du soir, afin d'y attirer l'élite de la

société. Ce jardin renferme un parterre, situé sous la façade nord de

l'hôtel de la Préfecture dont il est séparé par une belle et large

terrasse; sur d'assez grandes dimensions, il est bordé d'allées, de

massifs qui rappellent les royales Tuileries: il est, en un mot,

ravissant de fraîcheur, et, s'il y manquait alors quelque chose,

c'était seulement un jet d'eau[232]: encore le bassin avait-il été

creusé, garni provisoirement de gazon; et tout avait été préparé pour

lui donner cet ornement quand les tristes scènes que j'aurai à

rapporter vinrent détruire ce riant projet[233].

[Note 231: Lesson-René-Primevère, voyageur et naturaliste

français, né à Rochefort le 20 mars 1794, mort en 1849.]

[Note 232: Ce jet d'eau existe actuellement. (_Note de

l'auteur._)]

[Note 233: M. de Bonnefoux qui, dès sa première jeunesse, avait

été attaché comme garde de marine au port de Rochefort, racontait

agréablement une petite aventure qui y était arrivée à quelques-uns de

ses camarades et à lui. L'entrée du jardin était permise, pendant le

jour, sous la surveillance d'un Suisse qui avait un baragouinage fort

divertissant, surtout pour des jeunes gens; nos étourdis voulurent

s'en procurer la récréation; mais pour ne pas effaroucher le Suisse,

le gros de la troupe, se mettant à l'écart, expédia le jeune Bonnefoux

qui passait pour le plus espiègle d'entre eux: l'apprenti préfet s'en

donnait à coeur joie et le dialogue amusait beaucoup ses camarades,

lorsque M. le comte de Vaudreuil, commandant de la Marine, et qui à

travers ses jalousies entendait tout de son cabinet, ouvre la porte,

traverse la terrasse, cueille une rose, et lui dit très poliment:

«Monsieur, vous demandez une rose et je suis heureux de pouvoir vous

l'offrir; mais souvenez-vous, si jamais vous occupez cet hôtel, que le

roi n'y paie pas un Suisse pour qu'on se moque de lui.» (_Note de

l'auteur.)_]

Ce fut encore pendant le commandement de M. Bonnefoux à Rochefort, que

le commerce maritime de Bordeaux étant fréquemment inquiété, le

ministre désira faire mouiller un vaisseau de soixante-quatorze canons

au milieu de l'embouchure de la Gironde, afin d'en interdire l'accès

aux croiseurs ennemis. Mais d'où faire sortir ce vaisseau, et comment

traverser le blocus? Le préfet maritime s'en chargea; il exécuta ce

qui ne s'était jamais fait, ce qu'on n'espérait pas, ce qu'on ne

tentera plus désormais; il fit armer _le Regulus_, et il le fit filer,

entre la côte d'Arvert et l'île d'Oléron, par la passe de Monmusson

qui est l'effroi des marins. _Le Regulus_ arriva sain et sauf,

Bordeaux le salua de ses acclamations, et les Anglais en furent comme

stupéfaits.

Tout à sa famille, comme à ses devoirs, il apprit, à peu près vers

cette époque, que son frère aîné, ruiné par l'émigration, avait un

besoin pressant d'une assez forte somme d'argent comptant. Cet

infortuné n'avait plus pour propriété qu'une modeste habitation sauvée

du naufrage par M. de Cazenove[234], son neveu, aimable et bon jeune

homme, lié par le talent avec un de nos premiers poètes[235] et qui

lui avait restitué ce mince débris. Il pensait peut-être à se défaire

de ce reste d'héritage cher à son coeur; mais son frère, le préfet,

est instruit de sa position, soudain, il rassemble quelques économies,

il vend une magnifique calèche, des chevaux, une partie de son

argenterie: et il envoie à son frère le bonheur et le repos! C'est

ainsi que chez lui, le bien faire et la bienfaisance n'étaient jamais

séparés.

[Note 234: M. de Cazenove de Pradines. Voyez p. 2.]

[Note 235: M. Ancelot, alors employé à Rochefort dans les bureaux

du préfet maritime. (_Note de l'auteur._) François Ancelot, l'un des

derniers classiques, l'auteur de _Louis_ IX et de _Fiesque_, naquit au

Havre en 1794 et mourut en 1854.]

Cependant, l'horizon politique s'était rembruni; une ambition exagérée

avait irrité peuples et souverains; nos ennemis étaient, non plus la

simple coalition de gouvernements, irrésolus, mais l'union terrible de

nations exaspérées: le despotisme le plus complet pesait sur la France;

les glaces de la Russie et l'imprudence d'un homme avaient détruit notre

plus belle armée; la fortune et la victoire ne nous souriaient plus, ne

se montraient plus à nous qu'à de rares intervalles, et l'Espagne avait

porté sur le sol de la France, le duc de Wellington qui, il est juste de

le remarquer, y fit preuve, comme partout, d'une rare circonspection et

de beaucoup d'humanité. Le duc voulut attaquer Bayonne, qui dépendait de

l'arrondissement maritime de Rochefort. La ville, loyalement défendue

par une vaillante garnison, lui fit bientôt changer de projet. Il se

dirigea alors vers Toulouse, où il rencontra l'énergie militaire du

maréchal Soult, et il envoya jusqu'à Bordeaux, un détachement de troupes

anglaises qui devaient y être reçues et qui en prirent possession! Il

est vrai qu'ostensiblement, ce fut au nom de Louis XVIII, prétendant,

comme l'aîné des Bourbons, au trône français, et à qui la patrie allait

enfin devoir la paix et l'aurore du régime constitutionnel.

Le fort de Blaye n'imita pas cet exemple, et n'ouvrit pas ses portes;

celui du Verdon situé sur la rive gauche, vers l'embouchure de la

Gironde, craignant d'être pris par le revers, se fit sauter et il en

fut de même du vaisseau _le Regulus_: ainsi, les Anglais furent, à peu

près, les maîtres de la navigation du fleuve, et ils poussèrent même,

avec facilité, leurs reconnaissances jusqu'à Etioliers, petite ville

placée sur la route de Bordeaux à Rochefort.

On voyait, en général, dans le Midi, les populations, fatiguées de

guerres interminables dont elles ne comprenaient pas le but, aller,

pour ainsi dire, au-devant de la conquête, tandis que les troupes, les

garnisons et les généraux, animés de cette soumission militaire qui

est le cachet de leur honneur, opposaient partout la résistance la

plus opiniâtre; mais leurs efforts devaient être infructueux.

Nous vîmes encore, alors, de combien d'appuis manque un gouvernement,

même fondé par la victoire, lorsqu'il ne possède pas ou qu'il n'a pas

conservé la sanction de l'opinion. Le duc d'Angoulême, neveu de Louis

XVIII et de Louis XVI, avait paru en France avec Wellington, et il

avait fait son entrée à Bordeaux. Son nom, sa personne, étaient

oubliés ou même inconnus en France; cependant la correspondance de la

préfecture dénota, à cet égard, les alarmes les plus vives de la part

du ministère; des ordres y étaient donnés pour éviter que la nouvelle

de l'arrivée d'un Bourbon ne se propageât, l'on désirait même qu'elle

fût ridiculisée ou contredite; mais M. de Bonnefoux savait trop bien

qu'une dénégation, qu'une controverse ne pouvait que donner plus

d'importance à un tel fait; et, comme on s'en rapportait à son

jugement pour ce dernier objet, il ne voulut rien hasarder sur ce

point, et il se contenta de faire parvenir à Paris, sous trois

enveloppes, suivant ses instructions, les gazettes, les écrits, les

brochures, les proclamations, les pamphlets, les lettres dont les

Anglais inondaient le pays; il cherchait, de tout son pouvoir, à les

dérober à la connaissance publique, et il se les faisait traduire,

dans le silence le plus profond de la nuit, avant de les expédier.

Cependant il se prépara à une vigoureuse résistance.

L'occupation de Bordeaux, la destruction du fort du Verdon, les

croisières anglaises augmentées, les nouvelles d'Etioliers, l'équipage

du _Regulus_ qui se replia sur Rochefort, tout annonçait une crise peu

commune: malheureusement, nos ports sont, en général, peu défendus du

côté de la terre, et Rochefort n'est enveloppé que d'une faible

chemise, mais tout prit, en peu de temps, un aspect militaire.

Administrateurs, élèves en médecine, commis, ouvriers, tout fut fait

soldat et exercé; les remparts furent hérissés de canons, sur affûts

marins, des fossés, des canaux, des ouvrages avancés furent creusés ou

établis; des batteries nouvelles couronnèrent toutes les hauteurs et

Rochefort pouvait défier un corps d'armée assez considérable, lorsque

les nouvelles annoncèrent que ce port allait être attaqué[236].

[Note 236: Voyez la description des préparatifs de défense de la

place de Rochefort en 1814 dans J.-E. Viaud et E.-J. Fleury, _Histoire

de la ville et du port de Rochefort_. Rochefort, 1845, t. II, p. 502.]

Il fut, alors, prétendu dans le comité de défense, que l'hôpital de la

Marine, situé hors des remparts, et qui domine la place au nord-ouest,

pourrait, en cas de siège, servir aux ennemis pour incommoder

considérablement la ville; la chose étant discutée, une forte majorité

se porta pour l'affirmative, et elle conclut à la démolition

immédiate de cet édifice qui a coûté des millions et vingt ans de

travaux[237]. M. de Bonnefoux ne put entendre sans frémir un pareil

projet de destruction; il se rendit au comité, il allégua que ce

n'était un parti que de dernière extrémité, et, parlant avec cette

forte éloquence de conviction qui enchaîne la réplique, il se chargea

de faire évacuer sur-le-champ, malgré mille difficultés qu'il leva

toutes, le mobilier, le personnel, les malades et les soeurs, et de

faire entourer l'édifice de redoutes, afin d'être en mesure de le

pulvériser au besoin. Il fit plus encore, car il en prit toute la

responsabilité, et son avis fut adopté[238].

[Note 237: L'hôpital maritime de Rochefort passe pour un des plus

beaux de l'Europe.]

[Note 238: On laissa dans l'hôpital seulement quelques malades

dont le transport était impossible, en les confiant aux soins de

l'officier de santé Fleury, l'un des auteurs de l'histoire de

Rochefort citée plus haut.]

Honneur au préfet maritime de Rochefort, pour avoir mis sa gloire à

préserver ce superbe établissement, gloire solide, gloire flatteuse,

et qui subsistera autant que le monument lui-même, ou que la mémoire

des citoyens et la tradition des événements! Ce fut dans ces temps

fâcheux qu'on put clairement s'assurer, par l'exemple, que nous allons

citer, combien l'homme, dont nous retraçons ici les actions,

s'oubliait personnellement, et combien ses vues étaient toujours

fixées sur le bien public. Un officier général de l'armée de terre, en

service à Rochefort pour son département, et dont l'opinion était

contraire aux mesures adoptées, parut goûter quelque plaisir à s'en

dédommager en se permettant, sous la réserve d'un double sens, un

propos piquant pour le corps de la Marine, en général; le préfet

maritime, qui avait pourtant la répartie vive, se contenta de lui

répondre avec sagesse en interprétant le propos du bon côté; nous

pensâmes que sa préoccupation l'avait empêché de saisir la maligne

amphibologie de la phrase; mais il ne manqua pas de dire assez

publiquement ensuite: «On me connaît mal, si l'on croit que je vais,

en ce moment, faire assaut de pointes et de bons mots; qu'on me laisse

sauver l'hôpital, qu'on me laisse assurer la défense de la ville, et

ensuite si l'on me cherche, on me trouvera!» Nous crûmes entendre

quelques-unes de ces paroles pleines de patriotisme des modèles de

l'antiquité.

Mais la puissance de l'empereur touchait à sa phase suprême, et

l'opinion, dont il s'était tant servi pour renverser le Directoire,

l'avait lui-même abandonné. Napoléon ne pouvait plus résister aux

forces de l'Europe conjurée, ni à la disposition intérieure de ses

États qui s'indignaient des maux ainsi que des remèdes; et tandis

qu'il pouvait encore périr les armes à la main, comme il l'avait

annoncé, comme il le répéta publiquement par la suite, il se résigna;

il consentit, à la surprise générale, à abdiquer la couronne, à

s'exiler à l'île d'Elbe avec un vain titre d'empereur, et, comme une

conséquence, à se voir séparé pour toujours de sa femme et de son

fils!

Les deux frères de Louis XVI arrivèrent à Paris avec des paroles de

paix, d'espérance et de bonté; et Louis XVIII, à la voix duquel

tombèrent, comme par l'effet d'un pouvoir surhumain, les armes des

souverains coalisés, et s'anéantirent leurs folles prétentions,

proclama qu'il prenait pour règle de conduite particulière le

Testament de son malheureux frère, et pour règle de gouvernement la

charte-constitutionnelle, qu'après tous nos désastres, il présentait

comme un port assuré de bonheur et de liberté.

L'honneur de la France était intact, chacun pouvait, avec un sentiment

de dignité, se soumettre au nouvel ordre de choses; M. de Bonnefoux

s'en félicita sincèrement dans l'intérêt public. Il releva chacun des

obligations que le siège présumé de Rochefort avait imposées; il

dépêcha, par mer, un courrier parlementaire à Bayonne ou, aussitôt,

s'arbora le pavillon blanc; enfin une députation fut envoyée à

Bordeaux, d'abord pour présenter l'hommage respectueux du préfet et

celui de la Marine au duc d'Angoulême, et, en second lieu, pour

traiter avec l'amiral Penrose de quelques arrangements relatifs à la

navigation de la Gironde pendant l'occupation britannique, dont

bientôt la France allait enfin être délivrée. Le duc chargea la

députation de ses remerciements pour le préfet maritime; et c'est un

devoir d'ajouter que l'amiral anglais se montra très conciliant.

Sur ces entrefaites, un autre officier général anglais, l'amiral Neale

écrivit au préfet maritime qu'il allait lever le blocus de Rochefort,

mais qu'il ne voulait pas partir sans lui envoyer[239] un message

d'estime; et, par ce départ, Rochefort passa à une situation complète

de paix. On ne respirait encore que l'ivresse et le plaisir d'un état

si nouveau, si inespéré, lorsque le duc d'Angoulême, nommé

grand-amiral de France, voulut visiter les ports de l'Océan et se

rendit à Rochefort.

[Note 239: Je me rappelle à ce sujet que M. de Bonnefoux, me

demanda si je me souvenais de lui avoir expédié du cap de

Bonne-Espérance, deux alévrammes de vin de Constance, et il ajouta que

le bâtiment qui les portait ayant été pris, le capitaine anglais

capteur avait trouvé de bon goût de lui écrire que, comme son adresse

était inscrite sur les barils, le vin avait été bu à sa santé: «Je

veux, dit-il alors, me venger de cette fanfaronnade», et il s'en

vengea en effet, mais avec noblesse, en donnant une très belle fête à

l'amiral Neale, à ses capitaines et aux officiers qu'ils jugèrent

convenable de s'adjoindre. L'anecdote du vin de Constance fut

rapportée au dessert, mais avec beaucoup de finesse, et nul n'eut le

droit de s'en fâcher. L'amiral Neale eut le chagrin, en s'entretenant

avec moi, d'apprendre que j'avais été sur une frégate dont un boulet

avait tué, à bord d'un vaisseau qu'il commandait, un de ses neveux qui

lui tenait lieu de fils: ce souvenir inattendu lui fut très pénible,

mais il n'en partit pas moins pénétré de sentiments affectueux pour

son hôte, dont il dit qu'il suffisait de l'avoir vu une fois pour ne

jamais l'oublier. Telle avait été l'opinion qu'en avaient déjà conçue

d'illustres étrangers, entr'autres: un ambassadeur des États-Unis

d'Amérique qui fut reçu par lui à Boulogne, et qui depuis a été élevé

aux premières dignités de l'État, le savant amiral Massaredo qui

commanda l'armée navale espagnole à Brest, et surtout son vice-amiral

Gravina, chambellan du roi, qu'on vit toujours si doux, si conciliant,

si sage et cependant si terrible au combat de Trafalgar, où il périt

avec tant de courage et de dévouement, en donnant des ordres pour le

salut de son escadre. (_Note de l'auteur._)]

M. de Bonnefoux, jaloux de l'honneur d'accueillir avec distinction

l'un des héritiers présomptifs de la Couronne[240], ne voulut rien

demander au ministère pour le défrayer de ses dépenses de réception,

et il n'oublia aucune chose dans l'arsenal ni chez lui, pour que le

duc et sa suite fussent accueillis militairement et avec splendeur. Il

avait voulu que j'eusse ma part de l'honneur de cette visite, il

m'avait précédemment nommé de la députation de Bordeaux, et il me fit

alors descendre de rade, où je commandais une corvette, pour commander

en second la garde d'honneur destinée au prince; il conduisit cette

garde au-devant de lui jusqu'au moulin de la belle Judith, où il avait

fait dresser un arc de triomphe et une tente élégante; il l'y attendit

avec un brillant état-major entouré de la masse de la population, et,

pendant trois jours, nous accompagnâmes le prince dans ses

inspections, et nous cherchâmes à lui prouver, par nos respects et nos

efforts, que nous nous ralliions franchement au nouvel ordre de choses

qui paraissait devoir s'établir.

[Note 240: Le duc d'Angoulême arriva à Rochefort le 1er juillet

1814. (Viaud et Fleury, _Histoire de Rochefort_, t. II, p. 505.)]

Il fut aisé de voir que le duc d'Angoulême, s'il ne possédait pas ces

dehors brillants qui séduisent si vivement la multitude, était, au

moins, d'un affabilité extrême et montrait la plus grande bonne foi

dans ses promesses de bonheur et de liberté; or, après tant de

despotisme, c'en était assez pour satisfaire tous les coeurs.

Il récompensa M. de Bonnefoux comme il aimait à l'être, c'est-à-dire

d'une manière toute particulière, et par des marques d'estime et de

bonté. Ainsi, non seulement, il le nomma chevalier de Saint-Louis,

mais encore il voulut le recevoir lui-même. Ce fut la première croix

de cet ordre, et la seule qui fût alors donnée à Rochefort. Plein des

souvenirs de sa famille, et d'un oncle, père de l'auteur de cet écrit,

qui, pendant la Terreur, avait préféré la prison à l'abandon de sa

croix, M. de Bonnefoux ne put retenir son émotion dans cette mémorable

cérémonie. Nous vîmes des larmes d'attendrissement sillonner son noble

visage; et l'honneur d'embrasser celui qu'on voyait sur la ligne de la

succession à la couronne de France, était une distinction, un bonheur

que rien, à ses yeux, ne pouvait égaler[241].

[Note 241: Le brevet du baron de Bonnefoux est daté du 5 juillet

1814.]

Avant de quitter Rochefort, le duc eut l'attention de demander à M. de

Bonnefoux si son crédit à Paris pourrait lui être utile. Le préfet

maritime aimait trop à rendre service à ses subordonnés et à réparer

les oublis ou les injustices du pouvoir, pour ne pas saisir cette

excellente occasion, il pensa à tous ceux qui avaient des droits à

être récompensés, et il laissa respectueusement entre les mains du

prince un état de grâces qui furent ensuite accordées. Pour lui-même,

accoutumé à juger sainement les choses, M. de Bonnefoux considérait

une grande fortune comme une grande servitude, il redoutait le poids

des dignités plus que d'autres n'en chérissent l'éclat, et quant à

ceux qui lui appartenaient par les liens du sang, il était tout

disposé à leur fournir les moyens de se distinguer, mais il faisait

peu de demandes en leur faveur «car c'était, disait-il, à leurs

actions à parler pour eux».

Le duc d'Angoulême fut étonné qu'il s'oubliât entièrement en cette

circonstance; M. de Bonnefoux répondit «que ses désirs étaient plus

que satisfaits d'avoir reçu Son Altesse Royale, et d'avoir obtenu de

sa main une honorable décoration».

Toutefois, il paraît que le prince ne borna pas là le cours de ses

bonnes intentions. Après sa tournée, il était revenu à Paris; c'était

l'époque où M. Malouet, ami de M. de Bonnefoux, et ministre secrétaire

d'État de la Marine, venait de mourir. On écrivit alors au préfet

maritime de Rochefort que le duc d'Angoulême avait parlé de lui au

roi comme étant, de toutes les personnes du département de la Marine

qu'il eût vues, celle qui lui paraissait la plus digne de recevoir

l'héritage du portefeuille. Il fut pareillement écrit à divers

officiers de Rochefort qu'il en était fortement question, et venant à

m'entretenir de ces bruits avec M. de Bonnefoux et à lui demander s'il

ne jugerait pas convenable, en cette circonstance, de faire le voyage

de Paris, il fit un mouvement de désapprobation, qu'il accompagna de

quelques paroles tendant à prouver qu'il se croirait trop accablé de

ces importantes fonctions pour paraître les rechercher; qu'il avait

été question, aussi, de lui donner, auparavant, le gouvernement de la

Guadeloupe, et que, s'il avait, alors, osé dire que sa préfecture

était au-dessus de ses forces, il l'aurait certainement dit. Il ne fut

pas nommé, car il est rare que l'homme modeste le soit; la

présentation de sa personne lui parut plus précieuse que le ministère

lui-même, quoiqu'il fût le marchepied de la pairie, et la crise

fatale, impérieuse approchait où il eût sans doute préféré n'avoir pas

cette même préfecture, dont sa prévoyance, peut-être, lui avait fait,

naguère, redouter le fardeau.

Mémoires du Baron de Bonnefoux, Capitaine de vaisseau, 1782-1855 · 第 52 / 113 题