M. DE BONNEFOUX, PRÉFET MARITIME DE BOULOGNE

SOMMAIRE:--La paix d'Amiens.--Reprise des

hostilités.--L'empire.--le chef-lieu du premier arrondissement

maritime transporté de Dunkerque à Boulogne.--M. de Bonnefoux

préfet maritime du premier arrondissement.--Projets de

débarquement en Angleterre.--La flottille.--Activité de M. de

Bonnefoux.--Son aide de camp, le lieutenant de vaisseau

Duperré.--Anecdote relative à l'amiral

Bruix.--Gouvion-Saint-Cyr.--M. de Bonnefoux nommé d'abord

officier de la Légion d'honneur est plus tard créé baron.--Les

Anglais tentent d'incendier la flottille.--Leur échec.--Le préfet

maritime favorise l'armement de corsaires.--Insinuations du

ministre de Crès.--Napoléon et la Marine.--Abandon progressif de

la flottille de Boulogne.--M. de Bonnefoux passe du Ier au Ve

arrondissement maritime.--Regrets qu'il laisse à Boulogne.--Vote

unanime du Conseil municipal de cette ville.

La guerre maritime avait cessé, l'Europe avait profité des courts

moments de paix qui s'ensuivirent pour observer le premier consul, et

Pitt s'était retiré; mais ce devait être pour reparaître bientôt à la

tête des affaires, où il se maintint jusqu'à sa mort, en faisant à son

ennemi une guerre d'extermination dont il légua la continuation au

cabinet qui lui succéda, et qui suivit les mêmes errements.

Je ne contesterai ni les talents, ni la persévérance de l'illustre

fils du célèbre Lord Chatham et je ne scruterai pas si les subsides

dont, pendant plus de vingt ans, sa politique greva son pays, si

l'accroissement monstrueux de la dette publique en Angleterre, furent

en accord avec les avantages que cet empire retira de cette lutte

opiniâtre. Quelle qu'ait été toutefois la hauteur des conceptions du

ministre britannique, on ne contestera pas, non plus, que le refus de

la reddition de Malte, au mépris de la lettre des traités, et que les

préliminaires de la guerre de 1803, n'aient été des actes portant le

cachet de la jalousie, de la haine et de cette mauvaise foi alors si

familière au gouvernement des Trois-Royaumes. Bonaparte était trop

habile pour ne pas présenter ces faits avec tout l'avantage qui

convenait à sa position; aussi, selon le système qu'il a toujours

suivi, de parler plus à l'imagination qu'au coeur des Français, il

conçut l'idée d'un projet de descente en Angleterre, et il le fit

goûter par la nation. Il ne conduisit pas, il est vrai, ce projet

jusqu'à sa dernière période, mais dans les préparatifs formidables

qu'il dut faire, il trouva tout formés, des éléments de batailles

qu'il ne tarda pas à employer pour seconder l'essor de son génie

ambitieux. Bientôt il se crut indispensable à la sécurité, à la gloire

de la patrie; il osa tout, et il se fit proclamer empereur.

Le point central choisi pour l'armement, fut Boulogne qui devint, au

lieu de Dunkerque, le chef-lieu du premier arrondissement maritime,

et, cette préfecture venant à être sans chef, l'empereur n'hésita pas

à y nommer M. de Bonnefoux[223]. C'est alors qu'on vit celui-ci, animé

d'une activité prodigieuse, consacrer tous ses moments à la

construction, à l'armement, à l'approvisionnement des milliers de

petits bâtiments de cette flottille. On sait qu'une médaille fut

frappée en 1804 à l'occasion de cette construction[224]. Dans cette

multiplicité infinie de travaux, les ressources de son esprit ne

l'abandonnèrent jamais: il étonnait par sa facilité à aplanir les

difficultés; il méditait comme un administrateur consommé; il

exécutait, comme un vrai militaire, adoré de ses subordonnés; il

surveillait comme un inspecteur intéressé, et, s'il sortait de son

hôtel ou de ses bureaux, c'était sans faire acception de jour, de

nuit, de beau ou de mauvais temps, et pour paraître à l'improviste au

milieu des travaux, ou sur divers points de son commandement. Chacun

s'observait; nul ne respirait que son zèle et son esprit; ses aides de

camp étaient des sentinelles vigilantes[225]; mais sa présence loin

d'être redoutée, était partout regardée comme un bienfait et comme une

récompense. Il revit à Boulogne son ami Bruix qui devait commander la

flottille pendant la descente, et qui pouvait compter sur le

dévouement de tout le personnel de la marine, rassemblé, pour ainsi

dire, dans cet arrondissement. Il y vit son ancien camarade de

collège, le maréchal Gouvion-Saint-Cyr, ainsi que ses vaillants

collègues Soult, Ney, et la plupart des officiers généraux les plus

distingués des armées de terre et de mer; il captiva leurs suffrages,

il obtint leur estime et leur amitié[226]. L'empereur Napoléon qui

vint aussi à Boulogne, ratifia tant de louanges, par des éloges qu'il

n'accordait qu'au vrai mérite. Il avait nommé le préfet maritime,

officier de la Légion d'honneur[227]. Il le créa baron[228], et ainsi

M. de Bonnefoux obtint, par lui-même, ce titre que, plus tard et dans

un temps plus paisible, la naissance devait lui donner après la mort

de son frère aîné.

[Note 223: Nommé préfet maritime du Ier arrondissement le 20

septembre 1803, M. de Bonnefoux conserva ce titre jusqu'au 15 avril

1812. Par décision du 24 janvier 1804 il reçut en outre celui d'amiral

de la flottille, avec ordre d'exercer les fonctions attribuées à

l'amiral Bruix.]

[Note 224: La _colonne Napoléone_ fut en outre inaugurée le 15

août 1841. Sur la construction de la flottille de Boulogne on peut

consulter P. J.-B. Bertrand, _Précis de l'histoire physique, civile et

politique de la ville de Boulogne-sur-Mer et de ses environs depuis

les Morins jusqu'en 1814_. Boulogne-sur-Mer 1828, 1829, 2 volumes

in-8º.]

[Note 225: Au nombre des officiers attachés à la personne de M. de

Bonnefoux à Boulogne, fut le lieutenant de vaisseau Duperré dont il ne

tarda pas à reconnaître le mérite, et dont il voulut se séparer pour

le mettre sur la route qui devait le conduire à ses belles actions de

l'Île de France et de Santi-Petri! Après ce dernier fait d'armes, M.

Duperré fut élevé à la dignité de vice-amiral, et ensuite nommé préfet

maritime. On connaît la glorieuse part qu'en 1830, il a prise à la

conquête d'Alger, et qui lui a valu la pairie et le bâton de maréchal

de France. Il fut ensuite nommé ministre de la Marine en 1834. À son

retour d'Alger, M. l'amiral Duperré avait pensé à son ami, et il

retarda son retour à Paris et auprès de sa famille, pour aller passer

quelques jours à la campagne chez M. de Bonnefoux. (_Note de

l'auteur._)]

[Note 226: Les fatigues du commandement de la flottille achevèrent

d'altérer la santé déjà affaiblie de l'amiral Bruix, qui, un jour,

exprima à Napoléon la crainte de ne pouvoir longtemps lui rendre des

services. «Mais, lui répondit l'empereur, vous vivrez bien encore six

mois; alors la descente sera faite et nous n'aurons plus besoin de

vous.» L'Amiral Bruix avait contribué au renversement du Directoire,

et ses talents mêmes ou son amabilité parfaite à part, il devait être

cher à Napoléon; ainsi, tout dit que ces paroles n'eurent d'autre tort

que d'être irréfléchies; mais qu'un souverain doit être circonspect!

et l'on en peut juger par le chagrin profond qu'en conçut l'amiral qui

succomba peu de temps après. (_Note de l'auteur._)]

[Note 227: Légionnaire du 6 février 1804, M. de Bonnefoux fut créé

officier de la Légion le 15 juin de la même année.]

[Note 228: Le 15 décembre 1809.]

Vers cette époque, Boulogne et la flottille furent attaquées par les

Anglais armés de fusées et de machines flottantes incendiaires; mais

l'on était sur ses gardes, et cette entreprise audacieuse fut

repoussée avec sang-froid et tourna à la confusion complète de

l'ennemi. Ces fusées, ces machines qui sont si peu dans les moeurs

guerrières du temps, et que les Anglais semblent beaucoup

affectionner, coûtèrent des sommes considérables à leur gouvernement;

et si elles pénétrèrent à Boulogne, ce ne fut pas comme l'avait

entendu le ministère britannique; mais seulement pour faire le sujet

de tableaux destinés à servir d'ornement et de trophée aux galeries de

la Préfecture.

Le préfet maritime adopta, contre cette agression, des représailles

plus nobles et plus efficaces, car il avait compris, avec tous les

bons esprits, que l'expédition de corsaires contre la marine marchande

des Anglais leur serait très funeste, et il donna à ces armements

l'appui le plus prononcé[229]. On ne connaissait pas alors ce que,

sans doute, nous verrons en France à l'avenir: d'inexpugnables

garde-côtes à vapeur; invention de première importance, puisqu'elle

peut devenir le boulevard assuré du faible, en rendant impossibles les

orgueilleux blocus si fréquents pendant la dernière guerre, et en

garantissant la rentrée des croiseurs, dans les ports désormais

protégés par ces batteries flottantes. Le crédit du préfet maritime ou

ses encouragements, donnèrent à ces équipements une grande étendue et

des succès multipliés les accompagnèrent presque toujours.

[Note 229: Le ministre de la Marine demanda familièrement un jour

à M. de Bonnefoux ce qui lui était revenu des intérêts qu'il avait pu

prendre dans ces opérations; il eut même l'imprudence d'ajouter que

l'Empereur serait bien aise de le savoir. M. de Bonnefoux lui répondit

aussitôt. «Dites à l'Empereur qu'il ne sait pas plus gouverner que

vous ne savez administrer, en laissant en place un homme à qui vous

supposez une telle conduite.» Le ministre ne voulant pas se charger de

la commission, M. de Bonnefoux ajouta: «Eh bien, voici ma démission,

et je vais le lui dire moi-même.»--Il fallut que le ministre prétextât

avoir tout pris sur lui dans cette question, pour empêcher la

démission et la démarche qui en aurait été la suite. (_Note de

l'auteur._)]

Ce système, s'il eût été suivi en France sur la plus grande échelle, y

aurait sans doute produit d'incalculables résultats. Un corsaire pris

était remplacé par dix corsaires que la témérité française précipitait

hors de nos ports de la Manche.

Des actions glorieuses, des prises opulentes se succédaient et se

renouvelaient sans cesse; et cette activité, ces combats, ces

richesses, ces fêtes splendides où les familles notables de la ville

étaient toujours appelées, tout fixait les regards sur M. de

Bonnefoux, tout était rapporté à ce chef, en qui se concentraient les

plus chères affections des Boulonnais.

Personnellement, d'ailleurs, il vivait avec une frugalité qui ne s'est

jamais démentie. «Il faut du luxe dans ma maison, disait-il souvent,

parce que mon rang le prescrit, mais je n'en veux ni pour moi, ni sur

moi, ni dans mon appartement particulier.» Il maintenait donc la plus

rigoureuse économie dans ses dépenses privées ou dans celles des

personnes qui lui appartenaient; et il prétendait que les vastes

bâtiments, les meubles somptueux n'étaient point pour l'usage et le

maître, mais pour la montre et le spectateur. Aussi, il pouvait, à

l'occasion, faire face à des dépenses extraordinaires, et, devancer

souvent ou satisfaire, par sa générosité, les plaintes discrètes de

l'infortuné.

L'histoire nous apprend que l'Angleterre a été conquise toutes les

fois que ses ennemis ont pu se développer sur son propre sol. Jules

César et plusieurs de ses successeurs, les Saxons et les Danois,

Guillaume le Conquérant et Guillaume III, tous ont réussi dans leurs

projets d'invasion. Napoléon aurait sans doute rencontré des obstacles

plus grands que ceux des guerriers qui avaient exécuté cette hardie

entreprise; mais les faits passés donnaient une présomption de succès;

et, certainement, la difficulté, en 1804, résidait moins dans la

résistance à vaincre sur terre que dans le départ, la traversée,

l'atterrage, ou dans la descente elle-même. Pour cette descente, il

fallait une forte escadre de protection dans la Manche; les vents, la

mer devaient se trouver comme à souhait, et la durée de deux marées,

au moins, était nécessaire, car Boulogne et les ports voisins

assèchent à moitié marée, ce qui ne laissait pas assez de temps pour

la sortie de la première division de la flottille, en une fois.

Aussi, est-ce un problème que j'ai entendu discuter, savoir: si, avec

des chances partagées, Napoléon jugeait cette descente possible, et

s'il voulait réellement la tenter; ou si, par un appareil formidable,

et qui pouvait couvrir d'autres desseins, il entendait seulement

porter l'épouvante chez les Anglais, et les amener à la paix par la

crainte de ses armes. Il faut le dire, si cette dernière hypothèse

était le but de l'empereur, il connaissait peu le caractère personnel

de Pitt et des Anglais, et moins encore le génie des institutions de

leur pays. Un ministre constitutionnel peut voir le triomphe d'armées

ennemies; mais il ne peut être accessible à de telles frayeurs; et

tout succombe avant qu'il ait pu faire exécuter une mesure

pusillanime. L'opposition, sinon lui, veille attentivement sur ses

actes, et elle saurait le redresser ou le supplanter, au premier

mouvement de faiblesse qu'il dénoterait.

Il est moins douteux que Napoléon n'a pas cru à l'utilité d'avoir une

bonne marine; qu'il a trop dédaigné ce département, et qu'il avait peu

de foi en des triomphes où, de sa personne, il ne pouvait prétendre

aucune part. Malheur, j'ose le dire, à tout homme d'État, en France

qui, pendant la guerre, néglige, suivant les temps, les usages et les

progrès des arts, de combattre à outrance les Anglais dans leur marine

ou leur commerce, et qui, pendant la paix, ne s'y prépare pas!

Napoléon, s'il avait su se contenter des grandes limites que sa

puissance avait déjà données à son empire, pouvait, tout en s'y

faisant respecter, destiner le superflu de ses ressources à remplir

les arsenaux de munitions et de bâtiments; les plus forts auraient été

gardés dans les ports pour forcer les Anglais à se tenir, à grands

frais, en haleine devant nos rades; et les frégates, les corvettes,

les corsaires auraient pris la mer, avec ordre de s'attaquer

spécialement à la marine marchande ennemie.

S'il eût donc apprécié l'utilité des forces navales, s'il n'eût,

surtout, découragé Fulton, qui vint en France s'offrir à lui,

Napoléon, aidé du génie créateur de cet admirable mécanicien, aurait

pu opérer, de son temps, le changement, désormais inévitable, de

l'état de la guerre maritime, réduire à la nullité, peut-être, les

flottes de l'Angleterre, et effectuer, pour ainsi dire à coup sûr,

avec des bâtiments à vapeur, cette descente qui était presque

chimérique avec des bateaux plats. Alors, il est permis d'ajouter

qu'en dictant à Londres même les conditions de la paix, il aurait

rétabli, dans le partage des colonies, l'équilibre que nos anciens

droits, l'intérêt de notre commerce, l'accroissement de notre

population, ne peuvent toujours laisser subsister avec l'inégalité

choquante où il se trouve; enfin, mieux que personne, il pouvait

venger l'Europe en faisant restituer à leurs légitimes possesseurs,

les boulevards tels que Malte, ou Gibraltar, que les Anglais, à la

honte des nations, ont usurpés sur toutes les mers, qu'ils ne doivent

pas toujours conserver et qui ne peuvent être reconquis que dans le

coeur même de leur patrie. Ces succès étaient plus utiles, plus

glorieux, plus certains que ceux que Napoléon a recherchés, par

lesquels il s'est élevé, il est vrai, au premier rang parmi les

guerriers, mais dont les suites lui ont été si fatales, et ont amené

la double invasion de l'Europe sur le territoire français.

Cette gloire n'était pas réservée à Napoléon, ni celle plus grande

encore, d'établir, au dedans, des institutions que les esprits

éclairés préféreront toujours à des conquêtes au dehors. Or, ces

institutions, bien mieux que des victoires, auraient servi ses projets

de souveraineté, qu'elles seules, si la chose était possible,

pouvaient consolider. Ses destinées s'accomplirent donc, cette belle

occasion d'affranchir le continent fut perdue; et ces vérités sur la

force navale, il fut conduit à les reconnaître plus tard, lorsque dans

les jours de son agonie politique à Rochefort, et quelques moments

avant de monter sur les vaisseaux anglais qui allaient l'éloigner de

la France à jamais, il s'écria avec amertume: «Je n'ai point assez

fait pour la marine!» Ce regret, dans un instant si solennel,

démontre, sans réplique, l'évidence de ces mêmes vérités.

À la série, sans exemple, de guerres continentales que l'or, la

politique et les ruses des Anglais nous suscitèrent, d'abord pour

faire diversion à la descente, et ensuite pour effectuer la ruine de

leur ennemi, Napoléon répondit par un système inouï d'envahissement

qui fit briller nos armes de l'éclat le plus vif, mais qui troubla le

monde entier pendant dix ans. Tout à ses projets nouveaux, il

abandonna peu à peu la flottille de Boulogne, et elle se trouvait

n'être plus qu'un simulacre, quand M. le baron de Bonnefoux, dont les

talents demandaient un théâtre plus élevé, fut déplacé et nommé préfet

maritime du Ve arrondissement, qui s'étend de l'embouchure de la Loire

à celle de l'Adour, et dont le chef-lieu est Rochefort, l'un des

grands ports militaires de la France.

Le jour de son départ fut un jour de deuil, ce qui fut prouvé par une

déclaration libre, spontanée, unanime et publique du Conseil

municipal de la ville de Boulogne; les termes honorables en furent

imprimés, répandus à un grand nombre d'exemplaires, et reproduits sur

papier, sur soie, et sur le parchemin de féodale mémoire qui redevint,

à cette occasion, un titre de noblesse bien flatteur.

Mémoires du Baron de Bonnefoux, Capitaine de vaisseau, 1782-1855 · 第 50 / 113 题