De nombreuses générations de marins ont, au cours de ce siècle, étudié
les livres du vaillant officier, dont nous publions aujourd'hui les
_Mémoires_. Doué d'un esprit méthodique et clair, il publiait, dès
1824, le premier volume des _Séances nautiques_ ou _Traité du navire à
la mer_, suivi plus tard du _Traité du navire dans le port_, et
apprenait ainsi les éléments de l'art du marin aux jeunes gens
désireux d'exercer cette noble profession et que n'avaient pas
découragés les revers.
Plus tard, lorsque les aspirants de la Restauration occupaient déjà
dans leur Corps un rang élevé, il s'associait son gendre, le capitaine
de vaisseau Pâris, mort, en 1893, vice-amiral et membre de l'Institut,
et dont on n'a pas oublié la belle et originale figure. De la féconde
collaboration de ces deux hommes distingués sortait, en 1848, le
_Dictionnaire de la marine à voile et de la marine à vapeur_[1],
oeuvre considérable, dont le succès dura longtemps et qui exerça une
influence de premier ordre sur l'histoire des sciences nautiques dans
notre pays.
[Note 1: M. de Bonnefoux rédigea le premier volume ou
_Dictionnaire de la marine à voile_, M. Pâris, le second ou
_Dictionnaire de la marine à vapeur_.]
Ce n'était pas seulement comme écrivain que les officiers de la Marine
française connaissaient M. de Bonnefoux. À la Compagnie des Élèves de
Rochefort, au Collège royal de Marine d'Angoulême, à l'École navale de
Brest, beaucoup d'entre eux avaient apprécié, par eux-mêmes, son tact,
sa connaissance des hommes, ses qualités d'éducateur.
Pendant sa laborieuse retraite, l'ancien commandant de _l'Orion_
pouvait donc jeter un regard tranquille sur sa vie déjà longue, riche
en oeuvres et en services rendus au pays. Néanmoins il ne la
considérait pas sans quelque amertume. Car la disproportion était
grande entre le rêve de gloire de la jeunesse et les résultats de
l'âge mûr. M. de Bonnefoux appartenait en effet à la génération des
sous-lieutenants qui commencèrent l'épopée impériale, et il ne tint
qu'à lui de suivre Bernadotte comme aide de camp. Il ne voulut pas
rompre les liens qui l'unissaient à la Marine; mais il espérait un
avenir de combats et de triomphes. Entouré de jeunes aspirants
instruits comme lui, comme lui pleins d'ardeur et de patriotisme, il
ne doutait pas des destinées de la Marine française. Les faits
semblèrent d'abord justifier ses espérances, et nulle carrière ne
commença d'une façon plus brillante que la sienne. Comment aurait-il
regretté de ne pas prendre part aux exploits de la Grande Armée,
quand, enseigne de vaisseau de vingt et un ans, il commandait la
manoeuvre sur la frégate _la Belle-Poule_, pendant sa croisière de
trois années dans les mers de l'Inde, coupait vingt-six fois la ligne
équinoxiale, et se distinguait, lors du combat soutenu contre le
vaisseau de 74 canons, _le Blenheim_? Comment souhaiter une meilleure
école que cette «navigation contre vents et marées dans des archipels
semés de récifs dont, à cette époque, l'hydrographie était à peine
esquissée, où souvent l'on faisait par jour quinze mouillages pour
gagner une lieue[2]»? Seulement la déception fut extrême, lorsque le
rêve prit fin brusquement et que M. de Bonnefoux se trouva prisonnier,
à vingt-quatre ans, après le dernier et glorieux combat de _la
Belle-Poule_. Avoir mené pendant trois ans la plus belle vie que
puisse désirer un marin, vie de dangers, d'activité virile, de
vigilance de tous les instants, pour aboutir aux _cautionnements_
anglais et au ponton _le Bahama_! Le réveil était rude! Plus tard, à
la catastrophe individuelle, s'ajouta la catastrophe nationale. La
Marine, déjà beaucoup trop négligée par Napoléon, se trouva encore
réduite, et elle n'avait pas, comme l'armée de terre, pour la consoler
quelque peu dans la défaite suprême, le souvenir de prodigieuses
victoires. Heureux les officiers auxquels échut la bonne fortune de
prendre part aux derniers voyages de découvertes, ou de tirer le canon
de Navarin! Je ne parle pas de ceux qui, comme Laurent de Bonnefoux,
frère de notre auteur, et beaucoup d'autres, tombèrent en captivité
avec le grade d'aspirant, et que le Gouvernement licencia à la paix.
Parmi eux, cependant, plusieurs s'étaient conduits en héros.
[Note 2: Albert de Circourt, _Notice sur le capitaine de vaisseau
de Bonnefoux_, p. 5 (Extrait des _Nouvelles Annales de la Marine et
des Colonies_, numéro de mars 1856). M. le comte de Circourt, que
l'Assemblée nationale de 1871 élut conseiller d'État, avait été
aspirant de Marine. Il conserva de M. de Bonnefoux le souvenir le plus
respectueux et le plus reconnaissant, jusqu'au jour où il s'éteignit
lui-même, après une longue vie consacrée tout entière au travail et
aux bonnes oeuvres.]
Les _Mémoires_ présentent le tableau fidèle de la vie de M. de
Bonnefoux jusqu'en 1835, vingt ans avant sa mort. Considérée en
elle-même et dans ses rapports avec l'histoire de la Marine pendant
près de cinquante ans, cette vie ne manque pas d'intérêt. Après les
riantes descriptions de Java ou de l'Île-de-France, les sombres
tableaux des pontons anglais.
Pierre-Marie-Joseph de Bonnefoux naquit à Béziers, dans le Languedoc,
le 22 avril 1782. Son père, Joseph de Bonnefoux, capitaine au régiment
de Vermandois et chevalier de Saint-Louis, portait le nom de chevalier
de Beauregard. Il appartenait à une famille noble de l'Agenais, qui
avait fourni et qui fournissait encore de nombreux officiers à
l'armée. En 1786, il comptait trois de ses neveux officiers
d'infanterie comme lui, et un autre, lieutenant de vaisseau[3].
[Note 3: Le nom est quelquefois orthographié Bonafoux ou Bonnafoux;
mais la véritable orthographe est Bonnefoux.]
La mère de P.-M.-J. de Bonnefoux, Catherine-Julienne-Gabrielle
Valadon, était fille d'un médecin distingué de Béziers, ancien consul
et apparenté aux premières familles du pays.
La vie était douce, à la fin du XVIIIe siècle, dans une ville comme
Béziers[4], placée sous un beau ciel et dans une situation charmante,
fière de ses 18.000 habitants, de ses monuments et de son antiquité.
La première enfance de M. de Bonnefoux s'y écoula très heureuse, et il
conserva toujours beaucoup d'attachement pour sa ville natale, ainsi,
du reste, que pour Marmande, berceau de sa famille paternelle, où il
séjourna à diverses reprises.
[Note 4: En 1772, l'abbé Expilly, dans son _Dictionnaire
géographique, historique et politique des Gaules et de la France_, dit
au mot Besiers ou Béziers (Biterrae): «On ne connaît guère de
situations plus charmantes que celle de la ville de Besiers: c'est ce
qui a fait dire que, si Dieu voulait faire son séjour sur terre, il le
ferait à Besiers: _Si Deus in terris velit habitare, Biterris_. Les
mauvais plaisants ajoutent: _ut iterum crucifigeretur_.» Le même
auteur ajoute un peu plus loin: «Que ce soit l'excellence du climat ou
la qualité excellente des aliments qui donne aux hommes une bonne
constitution et de l'esprit, il n'en est pas moins certain que la
ville de Besiers a toujours été féconde en sujets d'un rare mérite.»]
Vint cependant le temps des études qu'il fit à l'École royale
militaire de Pont-Le-Voy, où M. de La Tour du Pin, ministre de la
Guerre, le fit entrer en qualité d'élève du roi, comme fils
d'officier, chevalier de Saint-Louis. P.-M.-J. de Bonnefoux s'y montra
élève appliqué et intelligent. Séparé des siens, ne recevant plus
d'argent de sa famille ruinée par la Révolution, il n'en travaillait
pas moins avec ardeur et se proposait d'achever à Pont-Le-Voy ses
humanités, lorsque, vers la fin de 1793, le Gouvernement renvoya du
collège les fils d'officiers, au nombre de deux cents.
À l'âge de onze ans et demi, J. de Bonnefoux se vit abandonné, à
Tours, «avec un petit paquet de linge plié dans un mouchoir bleu, un
assignat de trois cents francs, qui, alors, en valait à peine la
moitié, un passeport et _un certificat de civisme_[5]».
[Note 5: Voyez ces _Mémoires_, liv. I. ch. II.]
Il s'agissait de traverser la plus grande partie de la France pour se
rendre à Béziers. Le jeune écolier accomplit sans encombre ce long
voyage; mais, quand il arriva sain et sauf dans la maison paternelle,
il trouva son père en prison et sa mère malade.
* * * * *
Les années qui suivirent se passèrent pour J. de Bonnefoux, à Béziers
et à Marmande; si les circonstances ne se prêtaient pas à des études
régulières, il n'oublia pas ce qu'il avait appris à Pont-Le-Voy, et il
compléta son instruction par des lectures sous la direction d'un vieil
officier érudit et aimable, M. de La Capelière, autrefois employé au
Canada; il fréquenta en même temps la société polie, qui commençait à
se réunir de nouveau.
Si M. de La Capelière l'entretenait du Canada, son père lui parlait
des Antilles où le régiment de Vermandois avait tenu garnison pendant
plusieurs années. Ce qui entraîna J. de Bonnefoux vers la Marine, ce
fut, cependant, moins ces conversations que l'exemple et les conseils
de son cousin germain, Casimir de Bonnefoux, lieutenant de vaisseau à
la fin de l'ancien régime et portant alors le nom de chevalier de
Bonnefoux.
Grâce à ses relations, le père de notre auteur, déjà officier au
régiment de Vermandois, avait jadis obtenu une place dans une École
militaire pour le second fils de son frère aîné, Léon de Bonnefoux,
ancien officier qui vivait dans ses terres auprès de Marmande avec ses
quatre fils et ses deux filles. Sorti de cette École militaire
aspirant garde de la Marine, Casimir de Bonnefoux garda toujours à son
oncle une vive gratitude, et il en donna la preuve à ses deux fils.
Casimir de Bonnefoux appartenait à la Marine du règne de Louis XVI, la
plus belle époque de l'histoire de la Marine française: «De l'honneur,
du courage et des moyens», telle est la note qui figure à son dossier
au Ministère de la Marine.
Aux qualités de l'homme de mer et aux talents de l'administrateur, il
joignait les grâces de l'homme du monde. Élevé dans les salons du
XVIIIe siècle, d'un esprit fin et cultivé, il savait conter et écrire.
Son cousin, moins âgé que lui de vingt et un ans, apprécia vite sa
bonté unie à une réelle fermeté; il le révéra et l'aima comme un père,
et rien ne touche autant dans ces _Mémoires_ que l'expression sincère
et délicate de ses sentiments de respectueuse affection.
Lorsque J. de Bonnefoux entra dans la Marine, au mois de juin 1798, en
qualité de novice à bord de _la Fouine_, il apportait donc avec lui de
longues traditions d'honneur et de patriotisme. Formé à l'école des
hommes du XVIIIe siècle, il conserva en outre toujours cette première
empreinte.
Néanmoins il ne tarda pas à se trouver dans un milieu nouveau pour
lui, milieu qui lui fut très sympathique et dont il subit l'influence.
Promu aspirant de première classe, à la suite d'un brillant examen, le
13 avril 1799, il eut pour camarades des jeunes gens intelligents et
instruits, pleins d'ardeur et qui lui inspirèrent l'amour du métier de
marin.
Dans aucun corps, on le sait, l'émigration n'avait été aussi générale
que dans la Marine[6]. Nulle part ailleurs, d'autre part,
l'instruction technique des chefs, leur habitude du commandement, leur
supériorité incontestée d'éducation importe davantage; car le salut
commun dépend de la confiance réciproque et complète des officiers
dans les matelots, des matelots dans les officiers.
[Note 6: Sur les officiers de Marine émigrés qui servaient comme
dragons dans l'armée des princes, voyez un passage très beau et très
ému de Chateaubriand, _Mémoires d'Outre-Tombe_, édition Biré, t. II,
p. 56.]
L'émigration désorganisa donc la Marine française qui s'était couverte
de gloire pendant la guerre de l'Indépendance d'Amérique. Le corps
d'officiers de la Révolution souffrait du défaut de cohésion.
Quelques-uns appartenaient à l'ancienne Marine; d'autres en grand
nombre servaient autrefois en qualité d'officiers auxiliaires ou de
pilotes; les derniers enfin sortaient de la Marine marchande, marins
consommés pour la plupart, mais ne sachant pas naviguer en escadre.
La principale cause de nos revers doit cependant être cherchée, en
dehors des embarras financiers, dans l'indiscipline des équipages,
leur insuffisance numérique et leur peu d'expérience.
Si donc la Révolution ne put pas improviser une Marine, l'avenir ne
s'annonçait pas sous de trop sombres couleurs à la fin du Directoire
et au début du Consulat. Car les officiers des grades les moins élevés
et les aspirants recrutés tous par la voie de l'examen, se faisaient
remarquer par leur mérite et leur ardent amour du pays. Appartenant
pour la plupart à la bourgeoisie aisée des villes du littoral, ils ne
le cédaient en rien à ceux de leurs contemporains qui luttèrent contre
l'Europe sur les champs de bataille de la Révolution et de l'Empire.
J. de Bonnefoux avait l'âme trop généreuse et l'esprit trop élevé pour
ne pas rendre justice aux qualités des jeunes gens, dont il partageait
les dangers et les travaux. C'est avec une franche admiration et une
vive reconnaissance qu'il parle d'Augier, aspirant à bord du vaisseau
_le Jean-Bart_, et plus tard de Delaporte, lieutenant de vaisseau de
_la Belle-Poule_. Ils contribuèrent à faire de lui un excellent
officier, observateur de premier ordre, manoeuvrier habile, plein de
zèle et de sang-froid. Le premier atteignait à peine vingt ans, le
second à peine vingt-cinq.
En qualité d'aspirant de première classe, J. de Bonnefoux servit sur
le vaisseau _le Jean-Bart_, la corvette _la Société populaire_, le
vaisseau _le Dix-Août_, le cutter _le Poisson-Volant_ et de nouveau
sur _le Dix-Août_, placé sous les ordres de Bergeret, l'ancien et
célèbre commandant de _la Virginie_, l'un des plus jeunes et l'un des
meilleurs capitaines de vaisseau de cette époque. De 1799 à 1802, il
navigua d'une façon constante soit sur les côtes de l'Océan ou de la
Manche, soit dans la Méditerranée, dans laquelle il fit deux
campagnes, la première avec l'escadre de l'amiral Bruix en 1799, la
seconde avec celle de l'amiral Ganteaume qui, chargé, à la fin de
l'année 1800, de porter des secours à l'armée française d'Égypte,
échoua dans cette mission. Ce fut pendant cette dernière campagne que
J. de Bonnefoux vit le feu pour la première fois. Le 24 avril 1801, il
prit part au combat soutenu par _le Dix-Août_ contre le vaisseau
anglais _Swiftsure_. À la fin de la lutte pendant laquelle il s'était
tenu aux côtés du commandant sur le banc de quart, ou avait rempli
avec rapidité et intelligence diverses missions dans la batterie ou
dans la mâture, il s'entendit dire avec joie les paroles suivantes par
M. Le Goüardun, qui avait succédé à Bergeret: «Vous êtes un brave
garçon, et je demanderai pour vous le grade d'enseigne de vaisseau.»
La paix d'Amiens survint, _le Dix-Août_ rejoignit à Saint-Domingue
l'escadre de l'amiral Villaret-Joyeuse; mais il ne tarda pas à rentrer
à Brest, où M. de Bonnefoux, capitaine de vaisseau, adjudant général
du port, fonction à laquelle correspond aujourd'hui celle de major
général, remit à son cousin, avec une joie toute paternelle, son
brevet d'enseigne, daté du 24 avril 1802.
Les années qui suivirent comptèrent parmi les plus heureuses de la vie
de J. de Bonnefoux. Il eut la grande joie de faciliter à son tour
l'entrée dans la Marine à son jeune frère Laurent, qui, à peine âgé de
quatorze ans, s'engagea comme novice et subit avec succès, quelques
mois après, l'examen d'aspirant de seconde classe, grâce aux leçons et
à l'exemple de son aîné. Ce dernier, embarqué sur la frégate _la
Belle-Poule_, reçut entre autres missions celle de diriger
l'instruction des aspirants, parmi lesquels figurait son frère.
Un excellent officier, le capitaine de vaisseau Bruillac, commandait
_la Belle-Poule_ nom illustre dans les fastes de la guerre de
l'Indépendance d'Amérique. Cette frégate, nouvellement construite et
d'une marche excellente, appartenait à la division du contre-amiral
Linois, le vainqueur d'Algésiras, division qui comprenait de plus le
vaisseau-amiral, _le Marengo_, et les frégates _l'Atalante_ et _la
Sémillante_. Partie de Brest au mois de mars 1803, avant la rupture de
la paix d'Amiens, l'escadre allait reprendre possession des
établissements français de l'Inde. Elle portait avec le général de
division Decaen, nommé capitaine-général des colonies placées au-delà
du cap de Bonne-Espérance, un grand nombre de fonctionnaires et
d'officiers. Je n'ai pas à raconter ici l'arrivée à Pondichéry, les
atermoiements des autorités anglaises, qui connaissaient la reprise
des hostilités, la façon dont l'escadre française échappa aux pièges
de l'ennemi, les opérations contre Bencoolen, la recherche du convoi
de Chine, sa rencontre et le lamentable échec qui suivit. Ces
_Mémoires_ jettent beaucoup de lumière sur tous ces faits et sur les
longues croisières qui causèrent un sérieux préjudice au commerce
anglais et ne furent pas sans gloire. Je me permets seulement de
signaler le dramatique récit de la poursuite, entre Achem et les îles
Andaman, de _l'Héroïne_ par un vaisseau anglais de soixante-quatorze
canons. Le commandant et le second de _l'Héroïne_, deux aspirants de
_la Belle-Poule_, ayant l'un et l'autre moins de vingt ans, Rozier et
Lozach, montrèrent, dans cette journée, autant d'habileté que de
courage. Leurs noms méritent d'être tirés de l'oubli.
On sait comment finit la campagne de l'amiral Linois. Trois ans après
son départ de Brest, le 13 mars 1806, l'escadre, réduite au _Marengo_
et à _la Belle-Poule_, rencontra, à la hauteur des Açores, neuf
navires que l'amiral s'obstina, malgré les objections du commandant
Bruillac, à prendre pour des vaisseaux de la Compagnie des Indes.
C'était l'escadre de l'amiral Warren et, après un dernier et glorieux
combat, _le Marengo_ et _la Belle-Poule_ succombèrent. Ici encore M.
de Bonnefoux apprend beaucoup de faits nouveaux et raconte de nombreux
actes d'héroïsme, dus à d'obscurs matelots bretons.
_La Belle-Poule_ prise, la fortune avait prononcé contre J. de
Bonnefoux. La captivité interrompait brusquement cette carrière,
commencée sous des auspices si heureux et qui s'annonçait si belle.
Pendant cinq ans il lui fallut vivre dans les _cautionnements_ de
_Thames_, d'_Odiham_, de _Lichfield_, ou sur le ponton _le Bahama_, en
rade de Chatham. «On appelait _cautionnement_, lisons-nous dans les
_Mémoires_, les petites villes où étaient les divers dépôts
d'officiers prisonniers, qui avaient la permission d'y résider après
s'être engagés sur leur parole d'honneur à ne pas s'en écarter à plus
d'un mille de distance, à rentrer tous les soirs chez eux au coucher
du soleil et à comparaître deux fois par semaine devant un commissaire
du Gouvernement. L'Angleterre accordait par jour dix-huit _pence_
(trente-six sous) à chaque officier, quel que fût son grade...» Quant
au ponton _le Bahama_, le _Bureau des prisonniers_ y condamna J. de
Bonnefoux, par une mesure arbitraire, à la suite d'une dénonciation
inspirée par un sentiment de vengeance et d'articles de journaux; il
séjourna vingt mois dans cette affreuse prison.
Elle ne fut pas cependant sans utilité pour le jeune enseigne; qui
s'efforça avec un grand dévouement de moraliser et d'instruire ses
malheureux compatriotes. Il mit en outre à profit ce temps d'épreuve
pour se perfectionner dans l'étude de la langue et de la littérature
anglaises, et il y composa son premier ouvrage, sa _Grammaire
anglaise_, publiée quelques années plus tard.
Comme on le devine sans peine, les tentatives d'évasion ne manquaient
pas sur _le Bahama_. Condamnés à l'inaction, ces hommes dans la force
de l'âge mettaient à profit, pour essayer de recouvrer leur liberté,
leurs admirables qualités d'énergie et de courage. Évadé plusieurs
fois, J. de Bonnefoux ne réussit pas à passer la Manche. Chacune de
ses évasions aboutissait à dix jours de cachot noir.
Le ministre des États-Unis en Angleterre parvint enfin à le faire
sortir du _Bahama_. Ce diplomate gardait à M. Casimir de Bonnefoux,
préfet maritime à Boulogne depuis 1803, une vive reconnaissance pour
l'accueil qu'il avait trouvé chez lui. Il la lui témoigna en
intervenant auprès du Gouvernement anglais dans l'intérêt de son
cousin.
Depuis vingt-huit mois, J. de Bonnefoux se trouvait donc, au
cautionnement de _Lichfield_, résigné à son sort et continuant avec
méthode ses études, lorsqu'un contrebandier anglais vint lui remettre
une lettre du préfet maritime, par laquelle ce dernier lui apprenait
son échange en mer contre un officier anglais. M. Casimir de Bonnefoux
engageait son cousin, gardé injustement, à se confier au
contrebandier, qui le conduirait à Boulogne. Le jeune officier
hésitait, retenu, malgré tout, par des scrupules de conscience. Il se
décida cependant à fuir après avoir exposé ses raisons dans une
lettre au _Bureau des prisonniers_ et déclaré que, s'il réussissait,
il se considérerait en France comme prisonnier sur parole.
À la suite d'une émouvante traversée, le bateau du contrebandier
entrait dans le port de Boulogne, le 28 novembre 1811. Après huit ans
d'absence, J. de Bonnefoux revoyait sa patrie et ses parents, son père
très âgé, retiré à Marmande, et une soeur tendrement aimée, qui devint
depuis la baronne de Polhes, mère de deux brillants soldats, le
général de division baron de Polhes, le combattant d'Afrique, de
Crimée, de Mentana, et le colonel de Polhes, qui se distingua pendant
la campagne d'Italie et au siège de Strasbourg en 1870. Lieutenant de
vaisseau depuis le 11 juillet, alors qu'il était encore en Angleterre,
il devait ce traitement de faveur au rapport du commandant Bruillac
sur le dernier combat de _la Belle-Poule_. Hélas! Laurent de Bonnefoux
avait été moins heureux. Lui aussi s'était distingué dans ce combat.
Proposé pour le grade d'enseigne de vaisseau avec de grands éloges, il
resta aspirant de seconde classe jusqu'à la paix, époque où il fut
licencié. Échangé en mer comme son frère, il suivit lui aussi le
contrebandier venu de la part du préfet maritime; seulement le sort ne
le favorisa pas, et il échoua dans sa tentative d'évasion.
Lieutenant de vaisseau, se considérant comme prisonnier sur parole, J.
de Bonnefoux servit dans les ports de la fin de 1811 à 1814, en
qualité d'adjudant (aide de camp) de son cousin, créé baron de
l'Empire en 1809 et nommé en 1812 préfet maritime de Rochefort.
La paix et la première Restauration lui ouvrirent des perspectives
nouvelles. Sur le point d'être nommé capitaine de frégate et d'obtenir
le commandement de _la Lionne_, il espérait regagner le temps perdu,
lorsque le retour de l'île d'Elbe vint encore une fois bouleverser sa
vie. Se tenant à l'écart pendant les Cent Jours, il assista au passage
de Napoléon à Rochefort, et le vit de près, à la préfecture maritime.
L'empereur parti sur _le Bellérophon_, le Gouvernement de la seconde
Restauration destitua le baron de Bonnefoux, dont on ne comprit pas la
conduite parfaitement digne et empreinte du patriotisme le plus pur.
La disgrâce du préfet rejaillit sur son cousin, le malheureux
lieutenant de vaisseau, qui fut mis en réforme sans aucun motif.
Cette fois, toute espérance paraissait perdue, et J. de Bonnefoux
songeait à obtenir le commandement d'un navire de commerce dans les
mers de l'Inde. Il avait épousé, en 1814, une belle et charmante jeune
fille qu'il adorait, Mlle Pauline Lormanne, dont le père, le colonel
Lormanne, directeur d'artillerie à Rochefort, se vit, lui aussi,
enlever sa situation en 1815. Néanmoins, grâce à sa prompte remise en
activité et à la naissance de son fils Léon, en 1816, le jeune
officier reprenait courage, lorsqu'une nouvelle catastrophe
l'atteignit. Au commencement de 1817, sa femme mourait à l'âge de
dix-neuf ans, le laissant veuf avec un enfant de quelques mois. À
défaut de son père, qu'il avait perdu en 1814, J. de Bonnefoux alla
chercher quelque consolation à sa profonde douleur auprès de son
cousin, l'ancien préfet maritime retiré à la campagne, dans le
voisinage de Marmande. Plus tard, sur les conseils de cet affectueux
parent, il se décida à donner une nouvelle mère à son fils et épousa
en secondes noces Mlle Nelly La Blancherie, fille d'un officier de
Marine mort jeune. De cette union, qui fit le bonheur de sa vie,
naquit une fille, Mlle Nelly de Bonnefoux, plus tard Mme Pâris.
Les armements cependant étaient très rares; au lieu de la navigation
incessante des premières années de sa carrière, J. de Bonnefoux dut se
résigner à la vie monotone des ports. Heureuses encore les
circonstances qui le firent attacher pendant quatre ans sans
interruption, de 1816 à 1820, en qualité de chef de brigade, à la 3e
compagnie des élèves de la Marine, au port de Rochefort! car ces
fonctions lui permirent de commencer la série de ses publications,
joie et honneur de sa vieillesse. Elles révélèrent en outre chez lui
des qualités éminentes destinées à s'affirmer plus tard avec éclat, et
elles donnèrent une direction nouvelle à sa vie. Comme le dit en
excellents termes M. le comte de Circourt dans la _Notice_ déjà citée:
«M. de Bonnefoux était éminemment propre à gouverner et instruire les
jeunes gens destinés à la Marine. Il connaissait le prix de la
direction, il avait eu le bonheur de rencontrer à plusieurs reprises
des hommes capables qui la lui avaient fait subir avec profit; il
savait la donner et la faire accepter; son esprit réfléchi l'avait dès
longtemps habitué à coordonner ses observations et à les résumer en
une théorie. Son caractère était affectueux, juste, patient et ferme.»
On le conçoit cependant, J. de Bonnefoux ne renonça pas sans regret ni
sans lutte à cette vie active du marin, qu'il avait tant aimée.
Décoré, en 1818, de la croix de Saint-Louis, portée par son
grand'père, son père et tous les siens et à laquelle il attachait un
grand prix, il obtint enfin, en 1821, le commandement de la goëlette
_la Provençale_ et de la station de la Guyane. Ses ambitions
d'autrefois lui revinrent alors. Pendant cette campagne de deux ans,
il déploya une grande habileté de marin et se montra hydrographe actif
et expérimenté. Le Ministère de la Marine publia plus tard ses travaux
d'hydrographie sous le titre de _Guide pour la navigation de la
Guyane_. Observateur perspicace, il aborda enfin le problème colonial
et développa à son retour, au _Directeur des Colonies_, un plan
d'abolition progressive de l'esclavage, qui méritait l'attention des
pouvoirs publics. Fort du devoir accompli, chaleureusement appuyé par
le capitaine de vaisseau de Laussat, ancien gouverneur de la Guyane,
M. de Bonnefoux se rendit à Paris aussitôt après son retour en France,
ne doutant pas que le grade de capitaine de frégate fût la juste
récompense de ses efforts. Hélas! cette fois encore, une déception
l'attendait, et M. de Clermont-Tonnerre, ministre de la Marine, ne le
comprit pas dans la grande promotion parue à cette époque. Ayant
obtenu la décoration de la Légion d'honneur, pour laquelle le
commandant Bruillac le proposait déjà en 1806, à la suite du dernier
combat de _la Belle-Poule_, il dut revenir encore une fois au port de
Rochefort, à la 3e compagnie des élèves de la Marine, et devint
seulement, un an plus tard, le 4 août 1824, capitaine de frégate à
l'ancienneté.
Après tant de traverses, M. de Bonnefoux méritait, on l'avouera, un
dédommagement. Rencontrant à Paris son ancien camarade Fleuriau,
autrefois aspirant sur _l'Atalante_, dans l'escadre de l'amiral
Linois, alors capitaine de vaisseau, aide de camp du ministre M. de
Chabrol, il apprit la vacance du poste de sous-gouverneur du _Collège
royal de la Marine_, à Angoulême.
Présenté le lendemain à M. de Chabrol, il plut à ce dernier, qui se
connaissait en hommes, et le montra ce jour-là. M. de Gallard,
gouverneur du _Collège royal de la Marine_, ancien émigré, ami
personnel de Charles X, membre de la Chambre des députés, passait peu
de temps à Angoulême. M. de Bonnefoux, gouverneur par intérim d'une
façon à peu près continue, put dès lors montrer ses éminentes
qualités. L'École navale d'Angoulême atteignit sous sa direction un
haut degré de prospérité. Les _Marins de la Charente_, qui se
formèrent de 1824 à 1829, purent accueillir avec dédain cette
plaisanterie facile. Comme leurs aînés des promotions précédentes, ils
honorèrent la Marine et achevèrent l'oeuvre des élèves des Écoles de
l'Empire en apportant à bord un ordre admirable et une parfaite
propreté. Le succès obtenu par M. de Bonnefoux fut donc complet et
reconnu d'une façon unanime. Lorsqu'en 1827 le sous-gouverneur du
_Collège royal_ demanda un commandement, M. de Chabrol, qui n'avait
pas quitté le Ministère de la Marine, prit une décision spéciale, en
vertu de laquelle ses services à Angoulême, assimilés à ceux d'un
gouverneur de colonie, comptèrent comme services à la mer. M. de
Bonnefoux n'avait pas voulu sacrifier ses droits à l'avancement.
Tranquille désormais de ce côté, il reprit avec zèle une tâche dont il
comprenait l'importance. Par malheur, il ne songeait pas à
l'instabilité ministérielle. Le Ministère, qui succéda à celui dont M.
de Chabrol faisait partie, supprima le _Collège royal de Marine_ et le
remplaça par une _École navale_, établie en rade de Brest. Angoulême
obtint cependant une compensation: en vue d'utiliser les magnifiques
bâtiments du _Collège royal_, on créa dans cette ville une _École
préparatoire de la Marine_, destinée à jouer, vis-à-vis de l'armée de
mer, un rôle analogue à celui du _Prytanée_ de la Flèche, et les
bureaux du Ministère de la Marine en destinèrent le commandement à M.
de Bonnefoux. M. de Gallard, s'étant mis sur les rangs, à la surprise
générale, l'emporta néanmoins. L'ancien sous-gouverneur quitta donc
Angoulême, au mois de novembre 1829, et s'estima heureux d'être nommé
_Examinateur pour la Pratique des marins_, chargé de faire subir dans
les ports du Midi les épreuves réglementaires aux futurs capitaines de
la Marine marchande. Sa joie ne fut pas de longue durée; car si ses
nouvelles fonctions l'intéressèrent vivement, elles l'empêchèrent de
participer à l'expédition d'Alger.
Après la Révolution de 1830, il revint à Angoulême, avec le
commandement de _l'École préparatoire_, qu'avait quittée M. de
Gallard, et crut cette fois sa vie définitivement fixée et sa carrière
tracée jusqu'à la fin. Pure illusion, puisque, quelques mois après, en
mars 1831, avant même la fin de l'année scolaire, le Gouvernement
supprimait _l'École préparatoire de la Marine_. M. de Bonnefoux
s'était cependant acquis une si légitime réputation qu'après quatre
nouvelles années, pendant lesquelles il reprit ses tournées
d'examinateur dans le Midi ou siégea dans différentes commissions,
l'amiral Duperré l'appelait en qualité de capitaine de vaisseau au
commandement du vaisseau-école, _l'Orion_, en rade de Brest, ajoutant
que, pour cette délicate mission, nul n'avait pu songer à un autre
que lui. Le Ministre ne se trompait pas; car, pendant les quatre
années de son commandement, du 7 novembre 1835 à la fin d'octobre
1839, M. de Bonnefoux fit preuve une fois de plus de ses éminentes
qualités. Il ne tarda pas à rétablir la concorde dans l'état-major, la
confiance réciproque des officiers vis-à-vis des élèves, des élèves
vis-à-vis des officiers. Un savant contre-amiral, depuis longtemps
dans le cadre de réserve, mais dont la carrière fut aussi utile que
brillante, se souvient encore avec émotion de son ancien commandant;
sans sa pénétration et sa connaissance des hommes, il était renvoyé de
_l'École navale_.
Une grave déception attendait cependant encore M. de Bonnefoux.
Aujourd'hui et depuis longtemps le commandement de l'_École navale_
conduit d'une façon naturelle au grade de contre-amiral. Les services
du commandant de l'_École_ comptent comme services à la mer, et rien
de plus légitime; car il n'est guère pour un officier fonction plus
haute ni plus importante. Une loi de 1837 décida, au contraire, que
nul ne pourrait être promu contre-amiral sans avoir servi
effectivement trois ans à la mer dans le grade de capitaine de
vaisseau, de telle sorte que le commandant de l'_École navale_ se
trouvait à cet égard dans une position inférieure à celle de ses
officiers. Après s'être bercé pendant quelques mois d'illusions qui
avaient leur source dans les déclarations faites par le Ministre à la
Chambre des députés et à la Chambre des pairs, M. de Bonnefoux se
décida à quitter l'_École navale_ et à solliciter un commandement à la
mer.
Il commanda la frégate _l'Erigone_, qu'il déclare, dans une lettre à
sa fille du 12 septembre 1840, «douée de qualités nautiques exquises»
et à propos de laquelle il rappelle tout en faisant des réserves sur
l'exactitude du dicton, «qu'il n'y a rien de beau, dans le monde,
comme frégate à la voile, cheval au galop et femme qui danse». La
campagne de _l'Erigone_ ne présenta d'ailleurs aucune ressemblance
avec celle de _la Belle-Poule_; les temps avaient changé. Partie de
Cherbourg, _l'Erigone_, dépassant tous les navires rencontrés,
mouillait à Fort-de-France (Martinique), le vingt-sixième jour. Elle y
portait un nouveau gouverneur, sa famille et vingt et un passagers,
officiers, prêtres, administrateurs, chirurgiens, juges, curieux,
amateurs ou employés divers. Le voyage de retour s'effectua avec
autant de bonheur, et M. de Bonnefoux entra au _Conseil des travaux de
la Marine_, fonction très importante puisque ce conseil donnait son
avis sur tous les navires en projet et exerçait par suite un contrôle
sur les constructions navales.
L'amélioration du navire, tel fut donc le dernier service que M. de
Bonnefoux s'efforça de rendre à la Marine pendant sa période
d'activité. Non content d'apporter au _Conseil des travaux_ sa grande
puissance de travail et son expérience, il s'occupa de perfectionner
une machine destinée à faciliter les évolutions du bâtiment, machine
nommée, pour cette raison, _Évolueur_. La première idée en remontait à
1839, époque où des expériences eurent lieu sur la corvette-aviso,
_l'Orythée_. Le triomphe définitif de la Marine à vapeur ne tarda pas
à enlever tout intérêt à l'invention de M. de Bonnefoux. Pour donner
une idée complète de cette carrière si bien remplie, ne convenait-il
pas cependant de la signaler?
Mis à la retraite le 8 mars 1845, M. de Bonnefoux se consacra tout
entier à la rédaction du premier volume du _Dictionnaire de Marine_,
jusqu'au jour où, le 6 mai 1847, le Ministre le pourvut d'un emploi au
_Dépôt des cartes et plans_. Comme le dit M. le comte de Circourt dans
sa _Notice_: «Ce fut à lui que le directeur du _Dépôt_, M. l'amiral de
Hell, confia l'énorme tâche de classer les richesses inconnues que
renfermait cet établissement. La tâche avançait, grâce à une méthode
simple et à une application scrupuleusement infatigable, qui aurait
étonné chez un aspirant et qui touchait chez un capitaine de vaisseau
en retraite; de précieux documents, sur le mérite et l'utilité
desquels nous étions alors dans une complète ignorance, prirent place
dans les cartons à côté d'un catalogue analytique et raisonné.»
Lorsqu'à la suite de la Révolution de 1848 M. de Bonnefoux perdit son
emploi au _Dépôt des cartes et plans_, son activité littéraire
s'accrut encore. Pendant les dernières années de sa vie, il collabora
aux _Nouvelles Annales de la Marine et des Colonies_. Les nombreux
articles qu'il inséra dans ce recueil obtinrent dans le monde maritime
un vif succès et en réunissant quelques-uns d'entre eux, il publia un
volume séparé, _la Vie de Christophe Colomb_. Le roi de Sardaigne lui
conféra, à cette occasion, la croix des Saints-Maurice et Lazare.
Depuis le commencement de l'année 1850 jusqu'au Coup d'État du 2
décembre 1851, il donna enfin, trois fois par mois, au journal
_l'Opinion publique_, un _Bulletin maritime_, qui ne passa pas
inaperçu.
En 1847, M. de Bonnefoux avait pris le titre de baron, qui lui était
échu par suite de la mort de son cousin germain, M. de Bonnefoux de
Saint-Laurent, le dernier survivant des quatre Bonnefoux de la branche
aînée. De ces quatre Bonnefoux, le plus âgé seul, M. de Bonnefoux de
Saint-Severin, s'était marié; mais il perdit son fils unique dans un
tragique accident et, à son décès, survenu en 1829, il ne laissa
qu'une fille. Le titre passa alors au second frère, l'ancien préfet
maritime de Boulogne et de Rochefort, déjà baron de l'Empire depuis
1809. Comme le troisième frère avait été tué à l'armée de Condé,
pendant l'émigration, le plus jeune, M. de Bonnefoux de Saint-Laurent
devint le chef de la famille en 1838, date de la mort de l'ancien
préfet maritime.
Des deux mariages de M. de Bonnefoux naquirent seulement, nous l'avons
dit, deux enfants. Le fils, Léon de Bonnefoux, ne se maria pas; sorti
de Saint-Cyr dans le corps de l'état-major, officier instruit et plein
d'honneur, mais peu servi par les circonstances, il parvint seulement
au grade de chef d'escadron. Il commandait la place de Bitche quelques
mois avant la déclaration de la guerre contre l'Allemagne. Nommé
commandant de la place de Landrecies, il ne livra pas la place malgré
son bombardement, et montra une énergie et des qualités militaires
dignes de sa race de soldats. Léon de Bonnefoux, qui était, comme son
père, officier de la Légion d'honneur, termina sa carrière en
commandant le fort de Montrouge, et il mourut à Paris, le 9 mai 1893,
un mois après son beau-frère, l'amiral Pâris.
Quant à Mlle Nelly de Bonnefoux, elle épousa, le 7 mai 1842, le
capitaine de corvette François-Edmond Pâris, officier de la Légion
d'honneur, qui avait déjà fait trois voyages autour du monde. Tous
deux marins consommés, passionnés pour leur art, d'une modestie égale,
le gendre et le beau-père ne tardèrent pas à exercer l'un sur l'autre
l'influence la plus heureuse. D'une culture littéraire supérieure,
esprit méthodique et pondéré, M. de Bonnefoux donna les conseils les
meilleurs et les plus sûrs à celui qu'il se choisit comme
collaborateur. Trente-cinq ans après sa mort, ce dernier lui rendait
encore l'hommage le plus ému et le plus reconnaissant. «Sans le
commandant, disait-il (c'est ainsi qu'il appelait son beau-père), je
n'aurais rien fait», oubliant de la meilleure foi du monde son bel et
grand ouvrage sur _les Constructions navales des peuples
extra-européens_. D'autre part, le commandant Pâris apportait dans
l'association un esprit d'une rare originalité, une incomparable
ardeur et une expérience acquise aussi bien dans la mâture et sur le
pont de _l'Astrolabe_ que dans la machine de l'aviso à vapeur _le
Castor_, et dans les ateliers des constructeurs anglais. C'était
l'union féconde de la vieille Marine et de la Marine nouvelle.
M. de Bonnefoux eut la joie d'assister au succès du _Dictionnaire de
Marine_, dont il achevait de corriger la seconde édition, quand il
mourut le 14 décembre 1855. Quelque temps auparavant il dédiait son
_Manoeuvrier complet_ à son petit-fils Armand Pâris, dont la vocation
maritime se dessinait déjà et qui, ayant devant lui le plus bel
avenir, devait périr, à trente ans, victime de sa passion pour la mer.
M. de Bonnefoux laissait trois gros cahiers de lettres écrites par lui
à son fils et à sa fille. Beaucoup de ces lettres, toutes très
précieuses pour la famille, ne méritaient pas d'être publiées. Les
unes contenaient des conseils moraux, d'autres des dissertations
littéraires ou historiques, destinées à l'instruction de ses enfants,
sur laquelle il veilla lui-même avec des soins infinis. Quelquefois
même il s'adressait à sa fille en anglais.
Au contraire, le second et le troisième cahier contenaient une série
de lettres, dans lesquelles il exposait l'histoire de sa vie, à
l'usage de son fils, élève au Collège de la Flèche, puis à l'École de
Saint-Cyr. La première de ces lettres est datée de Paris, le 2
novembre 1833, la dernière de la rade de Brest, le 10 septembre 1836.
Elles constituent de véritables _Mémoires_, écrits pendant que
l'auteur occupait les fonctions d'examinateur des capitaines au long
cours, puis celle de commandant de l'École navale. Ces _Mémoires_
s'arrêtent lorsque Léon de Bonnefoux, parvenu à l'âge d'homme, peut
désormais connaître et apprécier par lui-même les événements qui se
passent dans sa famille.
Ces _Mémoires_ furent complétés par la _Notice biographique sur M. le
baron de Bonnefoux, ancien préfet maritime_, écrite, elle aussi, en
1836, et qui en forme une suite naturelle. Il s'agit encore ici
d'apprendre à Léon de Bonnefoux ce que firent les siens, et cela à
titre d'encouragement et d'exemple. La respectueuse admiration de
l'auteur pour son cousin germain explique qu'il lui ait consacré une
étude spéciale. J'ajoute que le séjour de Napoléon à Rochefort, en
1815, méritait d'être raconté par quelqu'un qui avait vu les choses de
près.
Jusqu'à la fin de sa vie, M. de Bonnefoux continua, du reste, à
consigner les événements de famille sur les pages blanches du
troisième registre. Seulement les notes, en général assez brèves,
écrites à des intervalles irréguliers, ne nous ont pas semblé de
nature à intéresser le public.
Reproduisons seulement les derniers mots, tracés de la main de M. de
Bonnefoux, un an avant sa mort: «Je m'occupe beaucoup de la rédaction
de la relation de ma campagne sur _la Belle-Poule_, pendant les années
1803, 1804, 1805 et 1806. Cette relation, ainsi que cela est convenu
avec le rédacteur en chef des _Nouvelles Annales de la Marine_
paraîtra, par articles successifs, chacun contenant un chapitre, dans
ledit recueil et ainsi que cela eut primitivement lieu pour ma _Vie de
Christophe Colomb_.»
Ce projet ne se réalisa pas. La mort de l'auteur survint, et _la
Campagne de la Belle-Poule_ ne parut pas dans _les Nouvelles Annales
de la Marine_. On peut d'ailleurs conjecturer aisément que le
manuscrit, s'il exista, ne différait guère des chapitres IV à X du
Livre II des présents _Mémoires_.
Mme de Bonnefoux conserva pieusement les cahiers dont je viens de
parler. Les gardant toujours à portée de la main, elle les lisait à
ses petits-enfants et vivait ainsi par la pensée avec celui qu'elle
avait perdu. Quand j'entrai dans la famille, elle me les montra.
Elle mourut à son tour en 1879, et notre manuscrit passa entre les
mains de son beau-fils, M. Léon de Bonnefoux, chez lequel nous le
trouvâmes en 1893. En le publiant aujourd'hui, je me propose de rendre
hommage à l'aïeul de ma femme, à l'homme de bien, à l'excellent
serviteur du pays, certain que mon cher et vénéré beau-père, l'amiral
Pâris, nous approuverait, sa fille et moi.
Pourquoi en outre ne pas ajouter que, si mes recherches à la
Bibliothèque et aux Archives du Ministère de la Marine différaient de
mes recherches habituelles, elles ne furent pas cependant sans charme
ni sans intérêt pour moi. Si le public goûte ces _Mémoires_, ils
auront servi à remettre en honneur, avec les noms du commandant de
Bonnefoux et de son cousin le préfet maritime, ceux de beaucoup de
marins obscurs et qui méritent d'être tirés de l'oubli, le chirurgien
Cosmao, les commandants Vrignaud et Bruillac, le lieutenant de
vaisseau Delaporte, les aspirants Augier, Rozier, Lozach, Rousseau, le
chef de timonerie Couzanet, le canonnier Lemeur, le matelot Rouallec,
Bretons pour la plupart. Né et élevé à Brest, arrière-petit-fils du
chirurgien en chef de la Marine Duret, fondateur de l'École de
Médecine navale de ce port, petit-fils du capitaine de vaisseau Le
Gall-Kerven, prisonnier des Anglais en même temps que M. de Bonnefoux,
je serais heureux d'avoir contribué à cet acte de justice.
Pour terminer, il me reste à adresser mes remerciements à tous ceux
qui ont bien voulu m'aider dans ma tâche et, d'une façon particulière,
à M. Brissaud, l'aimable sous-directeur des Archives du Ministère de
la Marine[7].
Émile JOBBÉ-DUVAL.
[Note 7: _Bibliographie des Oeuvres de M. de Bonnefoux.
Grammaire anglaise._ Rochefort, Imprimerie Jousserant, 1816. _Séances
nautiques_ ou _Exposé des diverses manoeuvres du vaisseau_, Paris,
Bachelier, libraire, 1824. _Nouvelles Séances nautiques ou Traité
élémentaire du vaisseau dans le port, ouvrage suivi d'un appendice,
contenant_: 1º _un vocabulaire français-anglais des termes de marine_;
2º _un choix de commandements employés à bord avec la traduction
anglaise_; 3º _un recueil français-anglais de phrases nautiques_,
Paris, Bachelier, 1827. _Dictionnaire abrégé de Marine, contenant la
traduction des termes les plus usuels, en anglais et en espagnol_,
Paris, l. A. Dezauche, le Havre, C. B. Matenas, éditeur, 1834.
_Dictionnaire de Marine à voiles et à vapeur_, par MM. le baron de
Bonnefoux et Pâris, capitaines de vaisseau, publié sous les auspices
de M. le baron de Mackau, ministre de la Marine, Paris, Arthus
Bertrand. 1848, 2 vol. gr. in-8º. Le premier volume, consacré à la
Marine à voiles, est dû à M. de Bonnefoux, 2e édition, 1856-1859. _Vie
de Christophe Colomb_, Paris, Arthus Bertrand, 1852, extrait des
_Nouvelles Annales de la Marine et des Colonies_, t. 5, 6, 7, années
1851 et 1852. _Manoeuvrier complet ou Traité des Manoeuvres de mer,
soit à bord des bâtiments à voile, soit à bord des bâtiments à
vapeur_, Paris, Arthus Bertrand, 1853. Ce _Manoeuvrier_, comme
l'annonce la préface, doit être considéré comme une troisième édition
des _Séances nautiques_. En 1865, après la mort de l'auteur, son
gendre, l'amiral Pâris, publia une seconde édition de ce
_Manoeuvrier_, complètement refondue en ce qui concerne la Marine à
vapeur. Parmi les très nombreux articles insérés dans les _Nouvelles
Annales de la Marine et des Colonies_, pendant les années 1850, 1851,
1852 et 1853, bornons-nous enfin à signaler: _l'École navale_, notice
reproduite à la fin de ce volume;--_Colbert_--_Fixation de l'effectif
naval en France_--_Propulseurs sous-marins, Évolueur_--_de la
navigation au XVe et au XIXe siècle et de l'isthme de Suez_--_de
l'incorruptibilité et de l'incombustibilité des bois_--_De l'isthme de
Panama et de divers projets de communication entre l'Océan et la mer
Pacifique_--_Précis historique sur la Guyane française_--_compte
rendu_ (détaillé et important) du _Précis historique sur la vie et les
campagnes du vice-amiral comte Martin_, par le comte Pouget.]