LES AMOURS
DU CHEVALIER
DE FAUBLAS
TOME QUATRIÈME
[Vignette: NON BENE QUI SEMPER AMAT]
_ÉDITION JOUAUST_
Paris, 1884
LES AMOURS
DU CHEVALIER
DE FAUBLAS
[Vignette: NON BENE QUI SEMPER AMAT]
TOME QUATRIÈME
PARIS, M DCCC LXXXIV
LES AMOURS
DU CHEVALIER
DE FAUBLAS
PAR
LOUVET DE COUVRAY
AVEC UNE
PRÉFACE PAR HIPPOLYTE FOURNIER
_Dessins de Paul Avril_
GRAVÉS A L'EAU-FORTE PAR MONZIÈS
[Marque d'imprimeur: IOVAVST]
PARIS
LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES
Rue Saint-Honoré, 338
M DCCC LXXXIV
[Illustration: LE SOUFFLET]
LA
FIN DES AMOURS
DU CHEVALIER
DE FAUBLAS
Hélas! je suis à la Bastille.
J'y passai presque tout l'hiver, quatre mois, quatre mois entiers. On
l'a mille fois écrit, cependant je me vois forcé de l'écrire encore[1]:
tous les chagrins sont rassemblés dans ce séjour funeste, et de tous les
chagrins le plus inconsolable, l'ennui, l'ennui terrible, y veille nuit
et jour à côté de l'inquiétude et de la douleur. Je crois que la mort
l'habiteroit bientôt seule, s'il étoit possible qu'on empêchât
l'espérance d'y pénétrer. O mon roi! le jour où, dans ton équité, tu
détruiras ces prisons fatales sera pour ton peuple un jour d'allégresse.
[1] C'étoit au mois de juillet 1788 que je mêlois ainsi mes
réclamations à celles de tous les citoyens. Comment deviner alors
qu'au mois de juillet 89 la Bastille seroit, en moins de trois
heures, emportée d'assaut par mes vaillans compatriotes? Comment
deviner les rapides progrès de la Révolution qui devoit nous
assurer, avec la liberté individuelle, la liberté publique? Grâces
te soient rendues, Dieu de ma patrie! Tu as jeté sur elle un regard
libérateur; tu lui as donné précisément ensemble tous les hommes et
tous les événemens nécessaires à sa régénération si désirable et si
difficile.
Le soleil, qui depuis plus de deux heures peut-être éclairoit le reste
du monde, commençoit à peine à paroître pour nous, malheureux
prisonniers; à peine un de ses plus foibles rayons, obliquement dirigé,
frappoit la première moitié de l'étroite et longue _lucarne_ à regret
pratiquée dans l'épaisseur d'un énorme mur. Mes yeux, qui depuis
longtemps n'avoient plus de larmes, mes yeux appesantis alloient se
fermer pour quelques instans. Pour quelques instans je cessois d'appeler
Sophie ou la mort; tout à coup j'entends s'ouvrir ma triple porte, et le
gouverneur entre, qui me crie: «Liberté, liberté!» Comment un infortuné,
détenu seulement depuis quelques jours dans un des moins affreux cachots
de la Bastille, peut-il entendre ce mot-là sans expirer de joie? Comment
ai-je pu supporter l'excès de la mienne? Je n'en sais rien; mais ce que
je sais bien, c'est que j'allois, tout nu, me jeter hors de mon tombeau,
quand on me représenta qu'il falloit au moins prendre le temps de
m'habiller. Jamais toilette ne me parut plus longue, et pourtant ne se
fit plus vite.
Je mis peu de temps à gagner la première porte. Dès qu'elle s'ouvrit, M.
de Belcour[2] accourut vers moi. Avec quel transport j'embrassai mon
père! avec quel plaisir il me reçut dans ses bras!
[2] On se souviendra peut-être que le baron de Faublas avoit pris le
nom de Belcour dans la retraite où nous nous tenions cachés près de
Luxembourg.
Après m'avoir adressé les plus doux reproches, après m'avoir rendu les
plus tendres caresses, le baron entendit la question délicate que déjà
lui répétoit un époux plein d'inquiétude et d'impatience. «Ta Sophie, me
dit-il, je voudrois pouvoir te la rendre, mais une femme charmante qui
prend l'intérêt le plus vif à tout ce qui te touche...»
Je crus que le baron parloit de la marquise de B...; un soupir
m'échappa. Quiconque se rappellera tout ce que la marquise a fait et
souffert pour moi me pardonnera ce soupir. J'ignore si mon père avoit
été surpris de l'entendre; mais il se tut quelques instans, et me
regarda très attentivement; puis il reprit:
«Cette dame, qui prend un vif intérêt à tout ce qui vous touche, m'a
dit...--Vous a dit!... Mon père, vous l'avez vue? vous lui avez
parlé?--Oui, mon ami.--Vous lui avez parlé, mon père?--Je lui ai parlé,
oui.--Eh bien! n'est-il pas vrai qu'elle est... Mais tout à l'heure vous
en faisiez la remarque, elle est vraiment charmante!--J'en conviens.--Et
vous croyez, mon père, qu'elle s'intéresse toujours beaucoup...--A vous;
oui, je le crois.--Mon père, elle vous a dit?...--Que Mme de Faublas
s'étoit vue forcée de quitter son couvent le lendemain du jour où l'on
vous y avoit arrêté. Personne n'a pu découvrir en quel endroit Lovzinski
l'a cachée.--O chère épouse! oh! dans quel état elle étoit, lorsque les
soldats, m'ayant environné, m'accablèrent de leur nombre. Je la vis
tomber... évanouie,... mourante. Ah! si ma Sophie n'est plus, tout est
fini pour moi.--Éloignez ces idées funestes, mon fils... Sans doute
votre femme n'est pas morte, elle vit pour vous aimer: le jour qu'elle
quitta son couvent, elle paroissoit bien désolée, bien inquiète, mais on
ne craignoit rien pour sa vie.--Vous me rassurez, vous me consolez, nous
la retrouverons.--Je le désire vivement, cependant je n'oserois
l'assurer. J'ai fait de grandes recherches, nous en ferons encore; mais
je vous avoue que je commence à désespérer du succès.--Quoi! mon père,
elle vit, je suis libre, et je ne la retrouverois pas! Ah! je la
retrouverai, soyez sûr que je la retrouverai.»
Cependant notre voiture avançoit. Déjà sortis des cours de la Bastille,
nous touchions à la porte Saint-Antoine, lorsqu'un domestique à cheval,
ayant fait signe à notre cocher d'arrêter, me remit une lettre en me
disant: «C'est de la part de mon maître, que voici.» Il me montroit un
jeune cavalier qui caracoloit en face de notre carrosse, à l'entrée même
du boulevard. Malgré le chapeau rond dont le joli garçon tenoit ses yeux
presque couverts, je reconnus le vicomte de Florville. Je reconnus
l'élégant frac anglais dont il s'étoit paré dans des temps plus heureux
pour venir, jusque dans la chambre du chevalier de Faublas, désabuser un
amant trop injuste, et une autre fois, pour conduire Mlle Duportail à la
petite maison de Saint-Cloud. Je me précipitai à la portière en criant:
«C'est elle!» Aussitôt le vicomte m'honora du sourire le plus caressant,
me salua de la main, et prit le galop. Enchanté de le revoir et ne
pouvant contenir ma joie, je criois toujours: «C'est elle!» Le baron
crioit aussi. «Mon ami, vous allez tomber dehors... Vous allez tomber,
Monsieur, prenez donc garde!--Mon père, c'est elle!--Qui, elle?--Elle,
mon père!... cette femme charmante dont nous parlions tout à l'heure.
Regardez.»
J'avois pris ou j'avois cru prendre la main de M. de Belcour; je tirois
à moi, et je déchirois sa manchette. «Si vous voulez que je regarde,
rangez-vous un peu, me dit-il. Où la voyez-vous donc?--Là-bas, là-bas.
Elle est déjà un peu loin; mais vous pouvez encore distinguer son joli
cheval et son charmant habit.--Comment! se met-elle en homme
quelquefois?--Souvent.--Et elle monte à cheval?--Bien, très bien, avec
infiniment de grâce et d'adresse.--Vous êtes mieux instruit que moi,
répondit le baron, qui paroissoit avoir un peu d'humeur; je ne savois
pas cela.--Mon père, vous permettez que je lise ce qu'elle
m'écrit?--Oui, et même tout haut, si cela se peut; vous m'obligerez.»
Je lus tout haut:
_Jusqu'à ce que votre malheureux duel soit entièrement oublié,
Monsieur, vous ne pouvez pas plus que monsieur votre père, qui a bien
fait de garder le nom qu'il avoit pris à Luxembourg, reparoître dans
la capitale sous celui de Faublas. Faites-vous appeler le chevalier de
Florville, si cela ne vous est pas trop désagréable, et si vous ne
trouvez rien de pénible à vous rappeler quelquefois le souvenir d'une
amie aux sollicitations de laquelle vous devez enfin votre
élargissement._
«Je savois bien qu'elle faisoit des démarches, interrompit le baron;
mais elle n'espéroit pas un si prompt succès. Je n'ai reçu que ce matin
l'heureuse nouvelle de votre liberté prochaine; encore ne me l'a-t-on
mandée que par un écrit d'une main inconnue. Continuez votre lecture,
mon ami.»
_Ce soir nous pourrons causer ensemble un moment. Ce soir vous
recevrez une visite de Mme de Montdésir, et vous ferez ce qu'elle vous
dira... Brûlez ce billet._
Le baron me demanda vivement quelle étoit cette Mme de Montdésir; je
répondis que je n'en savois rien. «Il y a toujours, me répliqua-t-il
avec impatience, il y a toujours quelque chose de bizarre et d'obscur
dans tout ce qui vous arrive. Au reste, j'aurai dès ce soir
l'explication de tout cela.--Dès ce soir, mon père?--Oui, dès ce soir,
nous irons chez elle remercier cette dame...--Nous irons chez elle?...
Mais je ne peux pas m'y présenter, moi.--Pourquoi donc?--Parce que son
mari...--Son mari? pourroit-il le trouver mauvais? Mais d'ailleurs il
est mort.--Son mari? Il est mort?--Eh! oui, il est mort. Vous qui
paroissez être si bien instruit de ce qui la regarde, comment ne
savez-vous pas cela?--Demandez-moi plutôt comment je le saurois, mon
père... Il est mort! j'en suis vraiment fâché. Pauvre marquis de B...!
c'est apparemment des suites de sa blessure: j'aurai toujours cela à me
reprocher.»
M. de Belcour ne m'entendoit plus, parce que sa voiture venoit de
s'arrêter devant un couvent de la rue Croix-des-Petits-Champs, près la
place Vendôme. «Vous allez voir votre soeur, me dit le baron.--Ah! ma
chère Adélaïde!--Je l'ai mise ici, continua mon père, pour qu'elle fût
plus près de nous; tout à l'heure vous remarquerez sans doute avec
plaisir que, des fenêtres de l'hôtel où je loge maintenant, vous pourrez
apercevoir votre soeur, lorsqu'aux heures de récréation elle se
promènera dans le jardin de son couvent. Vous concevez qu'il étoit
impossible que je continuasse à demeurer rue de l'Université, et qu'au
contraire il m'a fallu prendre un autre quartier que celui du faubourg
Saint-Germain. Suivez-moi, mon ami, nous allons emmener Adélaïde, qui ne
sera pas fâchée de dîner avec nous.»
Elle vint d'abord au parloir. Comme elle étoit embellie depuis plus de
cinq mois que je ne l'avois vue! Que je la trouvai mieux faite encore et
mieux formée, plus grande et plus jolie! O fille tout aimable, si je
n'avois pas été ton frère, que n'aurois-je pas fait pour être ton amant!
Je tenois sa main, que je mouillai de mes larmes; ses larmes tomboient
sur ma main, et mon père nous prodiguoit à tous deux mille douces
caresses. Cependant, c'étoit moi qu'il embrassoit le plus souvent. «N'en
sois point jalouse, dit-il à ma soeur, qui en fit la remarque avec
l'ingénuité qu'on lui connoît, permets qu'aujourd'hui je l'aime un peu
plus que je ne te chéris. Depuis plus de six mois peut-être je souffre
et je m'inquiète, et ce n'est pas toi, ma chère fille, ce n'est pas toi
qui me donnes du chagrin.» Le baron, pour adoucir cette espèce de
reproche, me pressa vingt fois sur son sein.
Du couvent nous nous rendîmes, en moins d'une minute, à notre hôtel, où
mon père me mit d'abord en possession de l'appartement qu'il m'avoit
destiné. Je fus charmé de retrouver le fidèle Jasmin dans mon
antichambre; mais je ne pus, sans beaucoup de chagrin, voir dans ma
chambre à coucher, très petite, un seul lit très étroit. «Oh! mon père,
vous avez logé le chevalier de Faublas comme s'il devoit longtemps
encore gémir dans le veuvage; voici la chambre du célibat.» Pour toute
réponse, M. de Belcour m'ouvrit une porte voisine. Après avoir traversé
plusieurs pièces très vastes, j'entrai dans une fort belle chambre, où
se trouvoient deux alcôves et deux lits. Je fis un saut de joie: «Voici
le temple de l'hymen. L'amour y ramènera ma femme pour moi; mon père, je
n'habiterai cette chambre qu'avec Sophie et l'amour. Jusqu'à ce que ma
femme me soit rendue, j'occuperai cet autre appartement si triste;
personne n'entrera dans celui-ci, personne: aucune beauté moins digne de
ce lieu ne le profanera par sa présence. Et ce boudoir, qu'il est joli!
qu'il est galant!... galant et joli sans doute; mais, quand mon amante y
sera venue seulement une fois recevoir mes adorations, le boudoir
n'existera plus: ce sera vraiment un temple, un sanctuaire; je
n'approcherai de l'autel qu'avec un saint respect...»
L'autel, c'étoit un lit de repos: je lui parlois et je le baisois.
Nul autre que moi ne s'en approchera... Ah! ma soeur, n'entrez pas!
n'entre pas, ma chère Adélaïde, je t'en prie... L'accès de ce lieu de
délices ne doit être permis qu'à ma femme. Oui, ma Sophie, je le jure
par toi, jamais mortelle ne pénétrera dans ce sanctuaire où mes hommages
t'attendent; oui, je le jure encore, elle y sera seule adorée, la
divinité que mes voeux les plus ardens y vont appeler chaque jour.
Quand il faisoit ce double serment, au moins inutile, le chevalier de
Florville étoit loin de soupçonner qu'avant la fin de la journée il
arriveroit grand scandale en ce lieu si témérairement consacré.
Mon père me fit voir que, du boudoir, on passoit dans un cabinet de
toilette, et, du cabinet de toilette, dans un corridor, au bout duquel
on trouvoit un escalier dérobé. Ce ne fut pas sans peine qu'on m'arracha
de l'appartement de ma femme; M. de Belcour, avant d'avoir pu me
déterminer à passer dans le sien, fut obligé de sourire aux propos
tendres, et d'admirer les douces caresses dont j'honorois successivement
chacun des petits meubles du charmant boudoir.
Ne me demandez pas comment il se fit que plusieurs heures s'écoulèrent
sans que j'eusse pu donner seulement un souvenir à Mme de B..., sans que
j'eusse trouvé le moment d'interroger encore M. de Belcour sur l'état
nouveau de cette veuve qui devoit m'être si chère. Songez qu'Adélaïde me
parloit de sa bonne amie; songez que ma soeur pleuroit avec moi
l'absence de ma bien-aimée.
Oui, nous pleurions encore lorsque les portes de l'hôtel s'ouvrirent
avec fracas. Au bruit d'une voiture qui entroit, mon père courut à la
fenêtre; puis il revint à moi: «Mon ami, c'est elle; quoiqu'elle sût
très bien que vous étiez ici, je le lui ai fait dire: elle vient
apparemment nous demander à dîner.» J'allois me précipiter sur
l'escalier, M. de Belcour me retint. «Mon fils, vous ne l'irez pas
remercier dans le vestibule; c'est à moi de la recevoir.--Mon père!--Mon
ami, restez là; restez avec Adélaïde, je le veux.»
Il descendit et remonta le moment d'après. En vérité, je m'attendois à
voir paroître la marquise de B...; ce fut la baronne de Fonrose qui
entra. Mon étonnement, déjà très grand, devint extrême lorsque je la vis
accompagnée d'une jolie petite brune qui, prompte comme l'éclair, vint
tomber dans mes bras. Quand elle m'eut vingt fois serré dans les siens,
vingt fois embrassé, vingt fois appelé son cher ami, elle s'aperçut
qu'il y avoit là deux personnes qu'elle ne connoissoit pas, et qui, très
surprises de son excessive joie, comme de sa vivacité plus excessive
encore, la regardoient faire en silence, et sembloient attendre
impatiemment qu'elle eût fini. «Pardon, dit-elle à mon père en le
saluant, je ne vous avois pas remarqué... Mais ce n'est pas ma faute,...
c'est que... c'est qu'il est bon de vous avertir que je suis
naturellement un peu prompte»; et sans attendre la réponse de M. de
Belcour: «Quelle est cette jeune personne?» me demanda-t-elle en me
montrant Adélaïde. Dès que j'eus répondu que c'étoit ma soeur, elle
courut l'embrasser en lui disant: «Mademoiselle, je suis bien aise que
vous lui soyez parente d'aussi près, car je vous trouve bien jolie.»
Ma chère Adélaïde, extrêmement troublée, ne put répondre un seul mot;
mais j'entendis que mon père, à peine revenu de sa première surprise,
prioit tout bas Mme de Fonrose de lui dire le nom de cette jeune dame,
qu'il trouvoit en effet passablement prompte. La baronne répondit tout
haut: «C'est l'une de mes plus intimes amies; je crois vous avoir parlé
quelquefois de madame la comtesse de Lignolle.» Mon père adressa la
parole à la comtesse: «Il me paroît que mon fils a l'honneur d'être
connu de madame?--Beaucoup, Monsieur, dit-elle.--Oui, beaucoup, répétoit
la baronne, qui rioit: ils ont fait des charades ensemble.»
Chacun s'étoit assis; la comtesse me faisoit signe de venir me placer à
côté d'elle; j'y allois; le baron m'arrêta. «Étourdi que vous êtes!» me
dit-il; puis, me présentant Mme de Fonrose: «Recevez, Madame la baronne,
les remerciemens de mon fils.--Il faut convenir qu'il m'en doit,
répondit-elle: je lui ai promptement ramené une jolie dame pour laquelle
il a sans doute quelque amitié.--Mais, reprit-il, ce n'est pas de cela
seulement qu'il s'agit.--Vous avez raison; il m'a encore l'obligation de
lui avoir fait lier connoissance avec elle. Aussi me suis-je empressée,
ce matin, d'aller chercher la comtesse, dès que j'ai su par vous que le
chevalier venoit de sortir de sa prison.--Dès que vous l'avez su par
moi! mais vous le saviez, j'espère, avant que je vous l'eusse fait
dire?--Non.--Comment, non? vous n'avez point fait de démarches pour
obtenir la liberté du chevalier?--J'en ai fait, il est vrai.--Ce n'est
pas à vous qu'il doit son élargissement?--D'honneur, je ne le crois
pas.--Madame, vous m'étonnez, s'écria-t-il avec un peu d'humeur.
Pourquoi vous refuser à la reconnoissance du père, quand vous sollicitez
celle du fils?--Quand je sollicite celle du fils! Expliquez-vous,
Monsieur.--Eh! oui, Madame, vous me faites un mystère de votre heureux
succès, tandis que vous n'avez eu rien de plus pressé que d'en instruire
le chevalier.--Dites-moi, Monsieur, répliqua-t-elle avec impatience,
comment j'ai pu instruire le chevalier, dont je n'ai...?--Comment,
Madame? par une lettre que vous lui avez écrite ce matin.--Une lettre!»
Maintenant il étoit clair pour moi que, pendant toute la matinée, il
s'étoit fait entre le chevalier de Faublas et son père un long
quiproquo. Il étoit clair que celui-ci avoit toujours entendu parler de
Mme de Fonrose, tandis que celui-là ne songeoit qu'à Mme de B... Frappé
de la chaleur que M. de Belcour mettoit dans son explication avec Mme de
Fonrose, je ne pouvois douter qu'il ne fût très amoureux d'elle et un
peu jaloux de moi. Je n'avois qu'un mot à dire pour justifier la
baronne, mais il ne falloit pas compromettre la marquise et me faire une
querelle avec la comtesse. Quel parti prendre? Pendant que je cherchois
un expédient capable de concilier tous les intérêts contraires, Adélaïde
paroissoit rêveuse, Mme de Lignolle inquiète, Mme de Fonrose
impatientée, et le baron continuoit.
«Oui, Madame, une lettre qu'on lui a remise de votre part au moment que
nous passions à la porte Saint-Antoine; une lettre dans laquelle il vous
plaît de lui donner le nom de _Florville_.--Le nom de Florville!--Et
dans laquelle encore vous lui annoncez pour ce soir la visite de je ne
sais quelle dame de Montdésir.--Je suis fort aise que vous m'appreniez
ce nom-là. Cependant, Monsieur, je vous l'avoue, j'attends avec quelque
impatience que vous vouliez bien finir ce trop long badinage.--Il ne
tient qu'à vous, Madame; avouez simplement...--Quoi, Monsieur? toutes
les rêveries qui vous passent par la tête?--Avouez simplement,
continua-t-il d'un ton piqué, avouez que, patiemment postée à l'entrée
du boulevard, vous attendiez un regard du chevalier.--Si monsieur le
baron ne s'amuse pas, il a perdu la raison.--Avouez, Madame, il n'y a
pas de quoi me fâcher. Tout ce qui pourroit m'étonner un peu, c'est que
vous ayez cru nécessaire de vous enfuir à toute bride lorsque j'ai voulu
mettre la tête à la portière.--A toute bride? l'expression est
excellente.--Au galop, au galop, si vous l'aimez mieux.--Celle-ci n'est
pas moins bonne.--Eh! sans doute, s'écria-t-il avec une extrême
vivacité, à toute bride ou au galop, pourquoi pas, puisque vous étiez à
cheval et en habit de cavalier?--Moi, ce matin, sur le boulevard, à
cheval et en habit de cavalier? Moi, Monsieur? songez-vous bien à ce que
vous dites? Ah! cela est trop fort!...--Madame, on vous a vue comme je
vous vois.--Qui, Monsieur?--Mon fils.--Lui?--Lui-même.--Eh bien, je m'en
rapporte à ce qu'il va dire.--Parlez, Chevalier, est-ce moi que vous
avez vue?» Je répondis: «Non, Madame.--Comment, non? s'écria M. de
Belcour. Ne m'avez-vous pas dit...?--Mon père, nous nous sommes mal
entendus. Quand vous comptiez qu'il étoit question de Madame, je vous
parlois d'une autre personne.--Et de qui donc?--Dispensez-moi...»
La comtesse, se levant alors avec beaucoup de vivacité, me dit: «Je veux
le savoir, moi!» J'affectai de rire en répétant: «Vous voulez le
savoir?--Oui, reprit-elle, je veux savoir quelle femme si pressée de
vous voir vous guettoit ce matin sur votre passage et vous a
écrit.--Vous voulez le savoir?--Oui, Monsieur.--Quoi! sérieusement,
continuai-je en jouant l'étonnement, vous voulez que je dise...?--Oh!
que vous m'impatientez! Oui, je le veux.--Absolument, Madame?--Eh!
oui.--Vous l'exigez?--Je l'exige.--Si je vous obéis, vous ne serez pas
fâchée?--Non.--Mais, voyez, Madame; faites bien vos réflexions.--Je
perds patience.--Ah çà! mais, du moins, je ne le dirai donc qu'à vous,
et tout bas?--Quel supplice!... Non, Monsieur, tout haut et à tout le
monde.--Vous le permettez?--Apparemment, puisque je l'ordonne.--Vous
l'ordonnez?--Eh! oui, oui, oui, cent fois oui!--Allons, c'est que
probablement vous avez quelques raisons?...--Sans doute, j'en ai.--A la
bonne heure!... je vais le dire. (_Au baron et à la baronne, en
montrant la comtesse._) C'étoit madame.--Cela n'est pas vrai,
s'écria-t-elle.--Vous croyez donc que je ne vous ai pas reconnue?--Je
vous jure que ce n'étoit pas moi.»
Je lui soutins que c'étoit elle; je le lui soutins avec tant d'assurance
et un si grand air de vérité que mon père le crut fermement. La baronne
elle-même y fut trompée. «Il est vrai, dit-elle à la comtesse, que vous
mettez quelquefois des habits d'homme, et que je ne vous ai pas trouvée
ce matin chez vous, quand j'ai été vous y chercher. Je vous ai attendue
près d'une heure.» Mme de Lignolle, désolée, désolée plus que je ne puis
le dire, crioit en vain: «J'étois allée chez ma tante, la marquise
d'Armincour; de ma vie je n'ai monté à cheval, je ne savois pas que le
chevalier dût aussitôt obtenir sa liberté.» En vain crioit-elle,
personne ne paroissoit la croire; et moi, toujours armé d'un
imperturbable sang-froid bien propre à redoubler sa vive impatience, je
ne cessois de lui répondre tranquillement: «Ah! je vous ai bien
reconnue!» Je pense, en vérité, que la comtesse se fût alors jetée par
la fenêtre si, cruel au point de lui enlever l'unique amusement dont sa
petite fureur pût être un peu calmée, je l'eusse empêchée de me pincer
les bras et de me casser son éventail sur les doigts. «Vous vous fâchez,
Madame, je l'avois bien dit! voilà ce que je prévoyois quand je
résistois. Aussi, pourquoi me forcer de parler?--Quoi! Monsieur,
pouvois-je deviner...?--Que je vous nommerois? Ah! voilà ce que c'est!
vous ne me pressiez tant qu'afin que je nommasse une autre personne.
Comment n'ai-je pas senti cela? J'ai tort en effet, j'ai grand tort!
Quelle gaucherie de ma part!» En lui parlant ainsi, j'affectois de
baisser la voix, mais en même temps j'avois soin de prononcer assez
distinctement pour que chacun m'entendît. Ce dernier coup la mit tout à
fait hors d'elle-même; elle m'alloit battre sérieusement, si je ne
m'étois enfui.
O ma Sophie! je courus à ton appartement, je courus jusqu'au fond de ton
boudoir chercher un asile que je croyois sûr.
Je me trompois: Mme de Lignolle y entra presque en même temps que moi.
Trop coupable ou trop étourdi, je ne songeai qu'au plaisir de la voir
dans un lieu de délices, où je pouvois si promptement faire succéder aux
cruelles fureurs de la colère les douces fureurs de l'amour. Je la pris
dans mes bras, et du ton le plus tendre: «Puisque vous m'assurez que ce
n'étoit pas vous, lui dis-je, il faut bien que je vous croie; cependant
j'aurois gagé toute ma fortune que ce matin Mme de Lignolle m'avoit
rencontré près du boulevard. Jolie comtesse, cette erreur de mes yeux,
cette erreur dont vous êtes affligée, que prouve-t-elle? rien autre
chose, assurément, sinon qu'en tout temps préoccupé de votre souvenir,
l'amant qui vous adore vous voit partout.--Eh bien, voilà une bonne
raison, répondit la comtesse aussitôt apaisée; que ne la disiez-vous
plus tôt, je ne me serois pas mise en colère.» Elle m'embrassa.
De mes deux sermens, l'un étoit déjà complètement oublié, puisque Mme de
Lignolle restoit dans le boudoir où je l'avois laissée trop facilement
entrer. L'autre, j'en fais en toute humilité l'aveu pénible, l'autre,
qu'on ne regardera pas comme le moins essentiel, j'allois aussi peu
religieusement et peut-être aussi vite le violer, si Mme de Fonrose ne
fût tout à coup arrivée pour empêcher que le même instant ne me vît
souillé d'un double parjure... Hélas!
«Allons, enfans, dit-elle en ouvrant la porte, que voulez-vous donc
faire là? Vous êtes aussi trop étourdis. Le baron se fâche, il ne veut
pas que sa fille dîne avec vous. En conscience, a-t-il tort? Allons,
revenez avec moi, rentrons.--Voilà, répondit la comtesse, un joli
boudoir. Nous y reviendrons, Monsieur de Faublas, Duportail, de
Flourvac, de Florville: car vous êtes le jeune homme aux cinquante
noms.--Comtesse, vous savez donc tout cela?--Et bien autre chose encore;
nous aurons quelque dispute ensemble, je vous en avertis.»
Je fermai l'appartement de ma femme. La comtesse saisit son temps pour
me prendre la clef, qu'elle mit dans sa poche. «Vous en avez sans doute
une autre, me dit-elle; moi, j'ai besoin de celle-ci.»
Quand ces dames rentrèrent dans le salon, mon père n'y étoit plus. Je
courus le rejoindre sur l'escalier, qu'il descendoit avec Adélaïde. Ma
chère soeur avoit les larmes aux yeux. «Voilà une dame qui nous fait
bien du mal, mon frère. C'est sans doute à cause d'elle que nous ne
dînons point ensemble; elle est trop familière et trop vive, cette dame;
défiez-vous-en. Tenez, mon frère, je n'aime pas les femmes qui montent à
cheval. N'allez pas mettre encore un habit d'amazone pour celle-là, et
vous battre avec son mari. Trouveriez-vous donc quelque plaisir à faire
du mal à un honnête homme, et à retourner à la Bastille? Mon frère,
n'aimez pas cette dame; oh! je vous en prie, ne l'aimez pas. Songez à ma
bonne amie; ma bonne amie reviendra; elle vous aime bien, ma bonne amie,
et, je vous le dis, cette comtesse lui causeroit autant de chagrin que
cette autre marquise qui la faisoit tant pleurer.»
Ainsi, ma chère Adélaïde me donnoit, sans prétention comme sans finesse,
d'excellentes leçons. Mais le moyen de goûter sa morale, à présent que
la comtesse m'attend là-haut? Le moyen d'entendre la raison, quand le
plaisir est là? Un jour viendra, mon aimable soeur, un jour viendra que
vous-même, instruite par les passions, vous ne pourrez, sans de grands
combats, donner l'exemple avec le précepte. En attendant, prêcheuse
innocente, vous perdez vos bonnes paroles; je ne suis touché que de
votre douleur, et, pendant que mon père vous reconduit, je vole
embrasser ma maîtresse.
_M'ama 'l secondo mio_, dit Mme de Fonrose, qui me voyoit faire. _Amo 'l
primo mio_, reprit-elle pendant que Mme de Lignolle me rendoit mon
baiser. Mais, après s'être précipitamment jetée entre nous, elle ajouta:
«Doucement, chers enfans, je suis désolée de séparer les _deux_ jolies
_personnes_! cependant, il faut que vous gardiez pour un autre moment la
fin de l'heureuse charade.»
A l'application presque aussi heureuse que la baronne en faisoit, je vis
bien que la comtesse n'avoit point de secrets pour elle.
Placé entre deux jolies femmes, dont l'une applaudissoit aux tendresses
que me prodiguoit l'autre, je devois trouver le temps bien rapide en son
cours. Il est vrai que, lorsque mon père revint, je le croyois à peine
sorti. Monsieur le baron prit avec la comtesse un ton froidement poli;
mais, grâce à Mme de Fonrose, le dîner s'égaya. Chaque saillie de M. de
Belcour lui valoit un sourire de la baronne, et M. de Belcour paroissoit
beaucoup aimer ce sourire. Plus sensible pourtant au plaisir de me
revoir à sa table, le baron, souvent et longtemps, reposa sur moi ses
regards satisfaits. Souvent il parla d'Adélaïde, et, chaque fois qu'il
en parla, le regret de son absence lui coûta plus d'un soupir. Oui,
pendant ce dîner trop court, oui, mon père, et je m'en souviendrai toute
ma vie, je n'eus besoin que d'une attention légère pour discerner que
votre maîtresse pouvoit un instant vous distraire, mais que toujours
vous vous attendrissiez pour votre fille, mais que vous étiez heureux
par votre fils. Oui, mon père, je ne vous observai qu'un moment, et mon
coeur sentit que, malgré les séductions de cet autre amour si puissant,
si tyrannique, le seul amour paternel vous donnoit en ce moment les
plaisirs que vous vouliez cacher et la joie qu'il vous étoit si doux de
laisser paroître.
Un ami commun vint la partager; le vicomte de Valbrun, tout à l'heure
instruit de mon élargissement, accouroit m'en féliciter. Il me parut que
Mme de Fonrose eût désiré qu'il se fût moins pressé. M. de Valbrun prit
avec elle le ton orgueilleusement modeste qui semble appartenir à
l'amant prédécesseur, et je vis au contraire M. de Belcour affecter les
airs supérieurs d'un rival préféré. «Oui, c'est une affaire arrangée, me
dit tout bas le vicomte, qui s'aperçut que j'observois curieusement
chaque acteur de cette scène pour moi nouvelle, c'est une affaire
arrangée, je ne suis plus rien chez la baronne. Hélas! poursuivit-il en
riant, j'ai moi-même fait tous mes malheurs. Instruit par moi de votre
détention, le baron revient à Paris, je le présente à la baronne, et
tout d'un coup l'ingrat me l'enlève. Trop heureux encore si monsieur son
fils veut bien me laisser tranquille possesseur de cette petite Justine
qui seule occupe en ce moment-ci mon désoeuvrement.--Monsieur son fils
ne troublera pas vos amours, soyez-en sûr, Vicomte.--Je ne m'y fie pas
trop; jurez par Sophie.--De tout mon coeur! je le jure.»
Ce jour n'étoit pas pour moi le jour des sermens heureux: bientôt on
saura que je devois encore violer celui-ci.
«Messieurs, comptez-vous finir? dit Mme de Lignolle, impatientée de nous
voir parler bas. De qui donc vous entretenez-vous avec tant de mystère?
de Mme de Montdésir?--Mme de Montdésir! répéta le vicomte.--C'est,
reprit la comtesse d'un ton de dépit mêlé d'ironie, c'est une belle
inconnue qui doit faire ce soir une visite à M. le chevalier; ce matin
elle l'a prévenu par un billet doux.» M. de Valbrun, d'un air étonné,
répéta encore les derniers mots de la comtesse: «Un billet doux!--Oui,
répondit-elle; priez monsieur de vous le montrer, vous verrez que c'est
très intéressant.--Ah! Chevalier, faites-moi ce plaisir-là.»
Je ne fis aucune difficulté de confier à M. de Valbrun la lettre de la
marquise. Il la lut plusieurs fois avec une attention qui me parut mêlée
d'inquiétude, puis il me la rendit sans se permettre la moindre
réflexion. Mais, un instant après, quand nous sortîmes de table, il me
tira sans affectation dans l'embrasure d'une fenêtre. «Cette lettre, me
dit-il, je devine de qui elle vient.--Vicomte, vous avez très bien fait
de n'en rien dire.--Ah! soyez tranquille. Quant à Mme de Montdésir,
c'est Mme de B... qui...» J'interrompis M. de Valbrun. «Je le crois
comme vous: c'est la marquise, c'est elle assurément.» Le vicomte
reprit: «Pendant votre détention, qui auroit pu durer très longtemps,
Justine m'a dit cent fois que Mme de B... ne cessoit de travailler à
votre liberté. Elle a peut-être quelque chose de très intéressant à vous
apprendre.--Comme vous dites, Vicomte, et c'est là sans doute le motif
de la visite qu'elle me rendra ce soir.--Chevalier, je ne suis pas fâché
qu'elle vienne chez vous, puisque cette démarche peut vous être utile;
mais, du moins, soyez sage, songez à Mme de Lignolle, songez à Sophie,
n'allez pas...»
La comtesse, qui ne me perdoit pas de vue un moment, vint alors nous
joindre, et mit fin à cette conversation, dans laquelle le vicomte et
moi nous avions compris, chacun de diverse manière, plusieurs mots
susceptibles de plusieurs interprétations. Oui, Lecteur, je vous en
demande pardon, c'étoit encore un quiproquo.
Cependant la baronne parloit d'aller à l'Opéra. M. de Belcour, dès qu'il
sut que la comtesse n'y accompagnoit point Mme de Fonrose, déclara qu'il
ne sortiroit pas de chez lui. Celle-ci tenta complaisamment tous les
moyens de l'écarter, et, désolée de le trouver inébranlable, finit par
dire qu'elle resteroit aussi; d'un autre côté, la comtesse, inquiète,
m'assuroit tout bas qu'elle ne me quitteroit pas de la soirée. «Je
serai, disoit-elle d'une voix altérée, charmée de connoître cette Mme de
Montdésir si prompte à vous donner des rendez-vous.» Puis, avec beaucoup
de douceur, elle ajouta: «N'avez-vous pas d'ailleurs quelque chose à me
dire en particulier?» J'avoue que la jalousie de Mme de Lignolle et sa
tendre vivacité me jetoient dans une perplexité fort étrange. Sans doute
je me livrois avec transport à l'espoir charmant que me donnoit cette
question si polie: _N'avez-vous pas d'ailleurs quelque chose à me dire
en particulier?_ mais aussi, flatté d'une espérance plus douce encore,
persuadé que, sous un nom supposé, Mme de B... dans un quart d'heure
peut-être seroit dans l'appartement du chevalier de Florville, je me
demandois quel intérêt si pressant la ramenoit chez moi si vite, et
quelquefois j'osois me dire que l'amour, justement offensé des
résolutions violentes qu'elle avoit prises à ce fatal village
d'Hollrisse, mettroit sa gloire à me la rendre ici plus foible que
jamais. Or, chacun sent dans quel embarras se trouvoit le chevalier de
Faublas; brûlant du désir de remercier le plus tôt et le mieux possible
la bienfaitrice chérie à laquelle il devoit plus d'une espèce de
reconnoissance, mais pas à pas suivi d'un empressé disciple, qui
sembloit impatiemment attendre la leçon que son maître eût été bien
fâché de lui refuser. Que chacun plaigne donc un malheureux jeune homme
obligé d'abord d'écarter de chez lui la jolie comtesse pour y introduire
la belle marquise, et ensuite réduit à la dure nécessité de renvoyer sa
première maîtresse pour recevoir sa première écolière; qu'en ce moment
critique on craigne surtout qu'il ne fasse quelque sottise! Eh! qui
n'eût pas, dans une occasion aussi difficile, perdu la tête comme moi?
Je pris un parti que je croyois bon; je saisis, pour m'échapper du
salon, un instant où la comtesse causoit avec la baronne; je courus à
mon appartement; j'appelai mon domestique. «Écoute, Jasmin, va te mettre
en sentinelle à la porte de la rue; une dame viendra bientôt, qui
demandera le chevalier de Florville; tu la prieras de te suivre, tu l'en
prieras bien poliment, mon ami, car c'est une grande dame; à la faveur
de la nuit, vous passerez sans que le suisse vous voie; vous traverserez
la cour, et vous monterez par l'escalier dérobé; cette dame voudra bien
attendre dans mon appartement; tu l'y laisseras sans lumière, parce
qu'il ne faut pas que, des fenêtres du baron, on puisse s'apercevoir
qu'il y a quelqu'un chez moi. Tu m'entends bien?--Oui, Monsieur le
chevalier.--Attends donc, ce n'est pas tout: au lieu de venir m'avertir
chez le baron, tu descendras dans la cour, et tu joueras sur ton méchant
violon cet air que tu écorches si bien: _Tandis que tout sommeille_.
Quand tu croiras que j'ai dû t'entendre, tu remonteras ici, où tu
attendras mes derniers ordres. As-tu bien compris tout cela?--Oui,
Monsieur.--Tu ne veux pas que je répète?--Non, Monsieur, et vous allez
être obéi de point en point. Oh! que je suis aise de vous revoir! oh! je
le disois bien, que, quand mon jeune maître seroit de retour, l'amour et
les plaisirs repasseroient dans mon antichambre.--Tu oubliois les petits
profits, Jasmin. Tiens, prends cela, car j'aime les gens qui ont de
l'intelligence.»
Je n'avois quitté la comtesse qu'une minute, et déjà pourtant elle
demandoit qu'un domestique allât voir où je pouvois être. Il y avoit une
bonne heure que j'attendois près d'elle le signal convenu, quand Jasmin
le donna. Mon bon Jasmin racloit comme un ménétrier de la foire; mais
c'est ici surtout que vous admirerez l'empire de mon imagination sur mes
sens: aux premiers _crincrins_ du violon criard, je crus entendre, sous
les doigts de mon laquais, résonner la harpe du roi-prophète, ou, vous
l'aimerez mieux peut-être, la lyre d'Amphion. Jamais notre Amphion
moderne, _Viotti_, dans ses plus beaux jours, ne tirera de son
instrument des sons plus enchanteurs.
Heureusement l'enthousiasme ne me transporta pas au point de me faire
oublier l'heureux moment qui m'étoit annoncé. Je me penchai à l'oreille
de la comtesse, et d'un air empressé: «Quand donc permettrez-vous que je
vous entretienne sans témoins?--Le plus tôt possible, répondit-elle
naïvement, il ne s'agit que de trouver un moyen de nous échapper. J'y
vais rêver; tâchez aussi d'imaginer quelque expédient... Mais, tenez,...
oui, oui, laissez-moi faire. Monsieur, dit-elle à mon père, la baronne
m'a dit que vous aimiez le trictrac?--Oui, Madame.--J'y suis
passablement forte, Monsieur.--Voulez-vous en faire une partie,
Madame?--Volontiers.»
Qui demeura très étonné? ce fut moi. Jouer avec mon père, quand il
s'agissoit de me donner un tête-à-tête! Cela me paroissoit une
gaucherie, une gaucherie dont je me consolai par réflexion: car, si
l'amant de la comtesse en devoit souffrir, l'ami de la marquise en
pourroit profiter. Oui, je croyois que j'allois m'évader sans que Mme de
Lignolle elle-même y prît garde. Mais je me trompois, la petite personne
avoit les yeux ouverts sur moi; elle m'appela près d'elle, me força de
m'asseoir, et ne me permit, sous aucun prétexte, de quitter ma place.
Il y avoit une demi-heure que cela duroit, je commençois à m'ennuyer
fort, et la marquise apparemment s'ennuyoit aussi, puisque Jasmin
recommença son solo. Mon cher confident craignoit peut-être que je ne
l'eusse pas d'abord entendu, car cette fois il faisoit un tapage
d'enfer. On conçoit combien ce pressant carillon devoit augmenter mon
impatience; je me sentois comme piqué de cent mille épingles, et voyez
quelle ingratitude! la lyre d'Amphion ne me sembloit plus qu'une
cornemuse. Le baron, qui dans ce moment faisoit une école, ne trouva pas
non plus cette musique fort mélodieuse; il courut à la fenêtre, qu'il
ouvrit, et demanda quel étoit le maudit racleur qui lui écorchoit ainsi
les oreilles. «C'est moi, répondit aussitôt Jasmin, sensible au
compliment; c'est moi.--Ayez la complaisance de ne pas m'étourdir
ainsi», lui dit le baron. Et moi, bon fils, par égard pour mon père qui
s'enrhumoit et s'époumonnoit à la fenêtre, je criai de toutes mes
forces: «Finissez, Jasmin; vous faites un bruit! on vous entend dans le
salon comme si vous y étiez: finissez... tout à l'heure,... tout à
l'heure, entendez-vous?--Oui, oui, Monsieur; voilà qui est dit. Je vous
entends à merveille.»
Touché de mon attention, le baron se remit au jeu d'un air satisfait;
l'étourdie comtesse perdit bientôt ses avantages et la partie. Un mal de
tête tout à coup survenu lui fournit le prétexte de refuser sa revanche,
qu'elle pria la baronne de prendre pour elle. La comtesse, aussitôt que
Mme de Fonrose se fut mise à sa place, me joignit dans un coin du salon,
et me demanda tout bas si l'escalier étoit éclairé. «--Oui, ma jolie
petite élève.--En ce cas, partez, je vous suis.--Tout de suite?--Oui,
mon cher ami.--Quelle imprudence! Gardez-vous-en bien.--Parce
que?--Parce qu'il est impossible que nous quittions la compagnie tous
deux en même temps.--Bon!--Impossible: cela seroit remarqué, vous vous
perdriez. Je vais monter, on pourra me croire occupé chez moi, et dans
une bonne demi-heure...--Une demi-heure? Ah! c'est trop long.--Il le
faut absolument.--Quoi! je vais me morfondre ici une demi-heure?--Le
temps ne me paroîtra pas plus court qu'à vous, jolie comtesse; mais, en
vérité, faire autrement ce seroit nous conduire comme deux enfans.
Voyez, le baron s'est déjà retourné plusieurs fois; il nous observe, il
s'inquiète.--Le baron! le baron! est-ce que nos affaires le
regardent?--Il croit pouvoir se mêler des miennes parce que je suis son
fils. Que voulez-vous? presque tous les pères et mères ont cette
ridicule prétention-là.»
Jasmin n'osoit plus jouer du violon, mais je l'entendois, comme un
chanteur françois, brailler à tue-tête: _Tandis que tout sommeille_.
«Ma charmante amie, je pars. Je vous attends dans ma chambre à
coucher.--Non pas! dans le boudoir.--Pourquoi?--Parce qu'il est plus
joli, plus commode...--Cependant...--Dans le boudoir, Monsieur; je veux
que ce soit dans le boudoir.--Mais...--Je le veux.--Il faut
donc vous obéir. Ah çà! gardez-vous bien de venir avant une
demi-heure.--Oui.--Vous me le promettez?--Oui, oui, oui!»
Je m'élançai comme un trait: «Jasmin, sors d'ici, ferme les portes, et
va-t'en au bas de l'escalier dérobé attendre cette dame, qui ne tardera
pas à redescendre. Tu l'as amenée sans qu'on la vît?--Oui, Monsieur.--Tu
la reconduiras avec les mêmes précautions. Où est-elle?--Ah! Monsieur,
que vous êtes heureux! la jolie femme!--Dis donc où elle est.--Monsieur,
nous sommes entrés dans le cabinet de toilette...--Après?--Vous ne me
donnez pas le temps, Monsieur! Elle a vu le boudoir, et n'a pas voulu
aller plus loin. Je l'ai laissée sans lumière, comme vous me l'avez
dit.--Bon! éteins encore celle-ci, je n'en ai plus besoin; va-t'en et
ferme les portes sur toi.»
_Ferme les portes sur toi!_ La belle précaution! étourdi! ne m'être pas
souvenu que la comtesse s'étoit emparée de ma seconde clef.
Plein d'une sécurité fatale, je traversai l'appartement de ma femme
aussi vite que me le permit la profonde obscurité qui m'environnoit, et
j'entrai dans l'heureux boudoir: «Chère maman, tendre amie, c'est donc
ici que vous êtes! Le chevalier de Florville a donc le bonheur de vous
posséder chez lui!» D'une voix étouffée elle répondit: «Oui.--Que je
vous dois de tendresse et de reconnoissance! que je vous aime! que je
vous remercie!»
Tout en lui parlant, je la cherchois; deux bras officieux que je
rencontrai m'attirèrent; je fus pressé sur un sein doucement agité; une
bouche empressée vint chercher la mienne et me rendit ardemment mes
ardens baisers. Aussitôt j'osai davantage; loin de m'opposer la moindre
résistance, ma belle amie, plus que foible, ne parut attentive qu'à
précipiter le succès de mes rapides entreprises. Le lit de repos
entraîna sa chute et la mienne; quelques minutes virent plusieurs fois
sa défaite et plusieurs fois mon triomphe.
Malheur à qui l'ignore! il y a pour l'homme favorisé d'une imagination
brûlante, il y a dans la vie des momens où le sentiment du bonheur,
devenu trop vif, absorbe tout autre sentiment; des momens où l'âme,
avide d'un objet unique, égarée par le poignant désir de sa possession,
le crée, et se l'approprie jusque dans un objet étranger. Le prestige
est alors si tout-puissant qu'aucune faculté ne peut plus, pour le
détruire, exercer son empire particulier; alors la mémoire ne sait plus
se ressouvenir, ni l'esprit réfléchir, ni le jugement comparer. Malheur
à qui l'ignore! Cependant, comme on va bientôt le voir, j'eus quelques
regrets d'être tombé dans cette extase-là.
«Grands dieux! j'entends du bruit, ma chère maman, sauvez-vous.» Comment
se seroit-elle sauvée? Elle se trouvoit sans lumière dans un appartement
inconnu, dont les détours m'étoient à moi-même peu familiers. Je voulus
favoriser sa fuite, et, la prenant par la main, je tâchai de trouver la
porte du cabinet de toilette; je n'en eus pas le temps, l'autre porte du
boudoir s'ouvrit trop tôt. Trop favorisée du hasard et de l'amour, qui
guidoient dans les ténèbres sa marche rapide, Mme de Lignolle atteignit
le couple amant que son approche épouvantoit. «Enfin, c'est vous, mon
ami!» dit-elle en baisant une main qu'elle venoit de saisir; et ce
n'étoit pas ma main qu'elle baisoit. La marquise, tout à coup retenue,
n'osoit plus faire un mouvement; et moi, qui concevois sa crainte et son
embarras mortels, je me hâtai de me jeter entre elle et Mme de Lignolle,
et par conséquent de couvrir de mon corps celui dont la comtesse tenoit
captif un membre essentiel, qu'elle continuoit de caresser tendrement.
«C'est vous, mon ami?» répéta-t-elle. Forcé de lui répondre, je fus,
dans mon trouble extrême, assez injuste pour lui faire un crime d'avoir
avancé l'instant du rendez-vous. «Pourriez-vous trouver que je suis trop
tôt venue? me répondit-elle. J'ai vu le baron très occupé de sa partie,
je n'ai pu maîtriser mon impatience, j'ai profité du moment pour
m'esquiver.--Et vous avez eu tort, Madame. Il ne falloit pas vous
presser, il falloit attendre; je vous en avois priée, vous me l'aviez
promis. Mon père va s'apercevoir de votre évasion, mon père va venir...»
Hélas! je ne croyois pas si bien dire: il accouroit dans le moment même.
Un cri d'effroi m'échappa: «Ma chère maman, vous êtes perdue!» Le baron,
armé d'une bougie fatale, s'arrêta dans l'embrasure de la porte, et
quelle scène il éclaira! D'abord lui-même, qui comptoit ne trouver
qu'une femme avec son fils, ne fut pas médiocrement étonné d'en voir
deux qui se tenoient amicalement par la main. Mme de Lignolle ensuite,
Mme de Lignolle, également indignée, honteuse et surprise, montroit
assez sur son visage, où se peignoient les combats de plusieurs passions
contraires, qu'elle ne pouvoit ni me pardonner l'infidélité que sans
doute je venois de lui faire, ni se pardonner à elle-même les sottes
caresses dont, il n'y a qu'un instant, elle accabloit sa rivale, sa
rivale, qui, toute droite, plantée contre la muraille, ne donnoit pas
signe de vie. Mais vous jugez que, des quatre acteurs de cette étrange
scène, je ne fus pas le moins stupéfait, lorsqu'un coup d'oeil,
furtivement jeté sur l'infortunée statue, m'eut fait reconnoître... Je
la regardai trois fois encore avant de me persuader que mes sens eussent
pu m'égarer à ce point!... Cette femme, dans les bras de laquelle
j'avois cru posséder la plus belle des femmes, ce n'étoit qu'une
brunette passablement gentille! celle en qui tout à l'heure j'idolâtrois
Mme de B..., ce n'étoit que Justine!
Beauté, présent des cieux, fille de la nature et reine de cet univers,
souffre qu'un de tes sujets, respectueux, mais sincère, te soumette une
réflexion que tes enthousiastes adorateurs appelleront peut-être un
blasphème. Puisqu'il est vrai que, tantôt exaltée par les amours, et
tantôt par les dégoûts flétrie, l'imagination, toujours active et
toujours inconstante, peut, à chaque instant, et dans un instant cent
fois, à son gré, te créer et t'anéantir, dis-moi, qu'es-tu donc en
toi-même? où donc est ton plus grand charme? où réside ta véritable
puissance?
Cette femme dans les bras de laquelle j'avois cru posséder la plus belle
des femmes, ce n'étoit qu'une brunette passablement gentille! celle en
qui, tout à l'heure, j'idolâtrois Mme de B..., ce n'étoit que Justine!
Attendez cependant: c'étoit peut-être quelque chose de mieux que
Justine. Cette jolie chaussure, cette robe élégante et riche, ce superbe
chapeau surmonté d'une ondoyante aigrette, mille autres pompeux atours,
ce rouge surtout, ce rouge de qualité, qui jamais ne colora des joues
roturières, qu'est-ce que tout cela, je vous prie? Assurément rien de ce
brillant attirail n'appartient ni à la femme de chambre de Mme de B...,
ni même à la prêtresse de la petite maison du vicomte. O Madame de
Montdésir! voyez mon embarras et prenez-en pitié: est-ce sous un nom
récemment véritable que vous vous êtes présentée chez moi? Avez-vous,
aux dépens de quelque dupe, acquis le noble _de_ qui le précède et dont
je m'enorgueillis pour vous? Mais doucement, la peau du lion n'est pas
si bien revêtue qu'on ne puisse encore entrevoir un petit bout de
l'oreille délatrice. Dans votre parure de femme de cour, il y a je ne
sais quelle indécence aussi trop affectée qui trahit la fillette...
Allons, tout bien examiné, ce n'étoit que Justine.