Depuis l’accession au pouvoir de la classe bourgeoise, Arcis éprouvait
un vague désir de se montrer indépendant. Aussi les dernières
élections de François Keller avaient-elles été troublées par quelques
républicains dont les casquettes rouges et les barbes frétillantes
n’avaient pas trop effrayé les gens d’Arcis. En exploitant les
dispositions du pays, le candidat radical put réunir trente ou quarante
voix. Quelques habitants humiliés de voir leur ville comptée au nombre
des bourgs-pourris de l’opposition se joignirent aux démocrates,
quoique ennemis de la démocratie. En France, au scrutin des élections,
il se forme des produits politico-chimiques où les lois des affinités
sont renversées.
Or, nommer le jeune commandant Keller en 1839, après avoir nommé le
père pendant vingt ans, accusait une véritable servitude électorale
contre laquelle se révoltait l’orgueil de plusieurs bourgeois enrichis
qui croyaient bien valoir, et monsieur Malin, comte de Gondreville,
et les banquiers Keller frères, et les Cinq-Cygne, et même le roi des
Français! Aussi les nombreux partisans du vieux Gondreville, le roi
du département de l’Aube, attendaient-ils une nouvelle preuve de son
habileté tant de fois éprouvée. Pour ne pas compromettre l’influence
de sa famille dans l’arrondissement d’Arcis, ce vieil homme d’État
proposerait sans doute pour candidat un homme du pays qui céderait
sa place à Charles Keller, en acceptant des fonctions publiques; cas
parlementaire qui rend l’élu du peuple sujet à réélection.
Quand Simon Giguet pressentit, au sujet des élections, le fidèle
ami du comte, l’ancien notaire Grévin, ce vieillard répondit que
sans connaître les intentions du comte de Gondreville, il faisait de
Charles Keller son candidat, et emploierait toute son influence à cette
nomination. Dès que cette réponse du bonhomme Grévin circula dans
Arcis, il y eut une réaction contre lui. Quoique, durant trente ans de
notariat, cet Aristide champenois eût possédé la confiance de la ville,
qu’il eût été maire d’Arcis de 1804 à 1814, et pendant les Cent-Jours;
quoique l’opposition l’eût accepté pour chef jusqu’au triomphe de 1830,
époque à laquelle il refusa les honneurs de la mairie en objectant son
grand âge; enfin, quoique la ville, pour lui témoigner son affection,
eût alors pris pour maire son gendre, monsieur Beauvisage, on se
révolta contre lui, et quelques jeunes gens allèrent jusqu’à le taxer
de radotage. Les partisans de Simon Giguet se tournèrent vers Philéas
Beauvisage, le maire, et le mirent d’autant mieux de leur côté, que,
sans être mal avec son beau-père, il affichait une indépendance qui
dégénérait en froideur, mais que lui laissait le fin beau-père, en y
voyant un excellent moyen d’action sur la ville d’Arcis.
M. le maire, interrogé la veille sur la place publique, avait déclaré
qu’il nommerait le premier inscrit sur la liste des éligibles d’Arcis,
plutôt que de donner sa voix à Charles Keller, qu’il estimait
d’ailleurs infiniment.
--Arcis ne sera plus un bourg-pourri! dit-il, ou j’émigre à Paris.
Flattez les passions du moment, vous devenez partout un héros, même à
Arcis-sur-Aube.
--M. le maire, dit-on, vient de mettre le sceau à la fermeté de son
caractère.
Rien ne marche plus rapidement qu’une révolte légale. Dans la soirée,
madame Marion et ses amis organisèrent pour le lendemain une réunion
des _électeurs indépendants_, au profit de Simon Giguet, le fils du
colonel. Ce lendemain venait de se lever et de mettre sens dessus
dessous toute la maison pour recevoir les amis sur l’indépendance
desquels on comptait.
Simon Giguet, candidat-né d’une petite ville jalouse de nommer un
de ses enfants, avait, comme on le voit, aussitôt mis à profit ce
mouvement des esprits pour devenir le représentant des besoins et des
intérêts de la Champagne Pouilleuse. Cependant toute la considération
et la fortune de la famille Giguet étaient l’ouvrage du comte de
Gondreville. Mais, en matière d’élection, y a-t-il des sentiments?
Cette scène est écrite pour l’enseignement des pays assez malheureux
pour ne pas connaître les bienfaits d’une représentation nationale, et
qui, par conséquent, ignorent par quelles guerres intestines, au prix
de quels sacrifices à la Brutus, une petite ville enfante un député!
Spectacle majestueux et naturel auquel on ne peut comparer que celui
d’un accouchement: mêmes efforts, mêmes impuretés, mêmes déchirements,
même triomphe.
On peut se demander comment un fils unique, dont la fortune était
satisfaisante, se trouvait, comme Simon Giguet, simple avocat dans la
petite ville d’Arcis, où les avocats sont à peu près inutiles.
Un mot sur le candidat est ici nécessaire. Le colonel avait eu, de 1806
à 1813, de sa femme, qui mourut en 1814, trois enfants dont l’aîné,
Simon, survécut à ses cadets, morts tous deux, l’un en 1818, l’autre en
1825. Jusqu’à ce qu’il restât seul, Simon dut être élevé comme un homme
à qui l’exercice d’une profession lucrative était nécessaire. Devenu
fils unique, Simon fut atteint d’un revers de fortune. Madame Marion
comptait beaucoup pour son neveu sur la succession du grand-père, le
banquier de Hambourg; mais cet Allemand mourut en 1826, ne laissant à
son petit-fils Giguet que deux mille francs de rentes. Ce banquier,
doué d’une grande vertu procréatrice, avait combattu les ennuis de
son commerce par les plaisirs de la paternité; donc il favorisa les
familles de onze autres enfants qui l’entouraient et qui lui firent
croire, avec assez de vraisemblance, d’ailleurs, que Simon Giguet
serait riche.
Le colonel tint à faire embrasser à son fils une profession
indépendante. Voici pourquoi. Les Giguet ne pouvaient attendre aucune
faveur du pouvoir sous la Restauration. Quand même Simon n’eût pas été
le fils d’un ardent bonapartiste, il appartenait à une famille dont
tous les membres avaient, à juste titre, encouru l’animadversion de
la famille de Cinq-Cygne, à propos de la part que Giguet, le colonel
de gendarmerie, et les Marion, y compris madame Marion, prirent, en
qualité de témoins à charge, dans le fameux procès de MM. de Simeuse,
condamnés injustement en 1805 comme coupables de la séquestration du
comte de Gondreville, alors sénateur et autrefois représentant du
peuple, qui avait spolié la fortune de cette maison.
Grévin fut non-seulement l’un des témoins les plus importants, mais
encore un des plus ardents meneurs de cette affaire. Ce procès criminel
divisait encore l’arrondissement d’Arcis en deux partis, dont l’un
tenait pour l’innocence des condamnés, et conséquemment pour la maison
de Cinq-Cygne, l’autre pour le comte de Gondreville et pour ses
adhérents.
Si, sous la Restauration, la comtesse de Cinq-Cygne usa de l’influence
que lui donnait le retour des Bourbons pour ordonner tout à son
gré dans le département de l’Aube, le comte de Gondreville sut
contre-balancer la royauté des Cinq-Cygne, par l’autorité secrète qu’il
exerça sur les libéraux du pays, au moyen du notaire Grévin, du colonel
Giguet, de son gendre Keller; toujours nommé député d’Arcis-sur-Aube en
dépit des Cinq-Cygne, et enfin par le crédit qu’il conserva dans les
conseils de la Couronne, tant que vécut Louis XVIII. Ce ne fut qu’après
la mort de ce roi, que la comtesse de Cinq-Cygne put faire nommer
Michu président du tribunal de première instance d’Arcis. Elle tenait
à mettre à cette place le fils du régisseur qui périt sur l’échafaud
à Troyes, victime de son dévouement à la famille Simeuse, et dont le
portrait en pied ornait son salon et à Paris et à Cinq-Cygne. Jusqu’en
1823, le comte de Gondreville avait eu le pouvoir d’empêcher la
nomination de Michu.
Ce fut par le conseil même du comte de Gondreville que le colonel
Giguet fit de son fils un avocat. Simon devait d’autant plus briller
dans l’arrondissement d’Arcis, qu’il y fut le seul avocat, les avoués
plaidant toujours les causes eux-mêmes dans ces petites localités.
Simon avait eu quelques triomphes à la cour d’assises de l’Aube; mais
il n’en était pas moins l’objet des plaisanteries de Frédéric-Marest le
procureur du roi, d’Olivier Vinet le substitut, du président Michu, les
trois plus fortes têtes du tribunal.
Simon Giguet, comme presque tous les hommes d’ailleurs, payait à la
grande puissance du ridicule une forte part de contributions. Il
s’écoutait parler, il prenait la parole à tout propos, il dévidait
solennellement des phrases filandreuses et sèches qui passaient pour
de l’éloquence dans la haute bourgeoisie d’Arcis. Ce pauvre garçon
appartenait à ce genre d’ennuyeux qui prétendent tout expliquer, même
les choses les plus simples. Il expliquait la pluie, il expliquait les
causes de la révolution de Juillet. Il expliquait aussi les choses
impénétrables: il expliquait Louis-Philippe, il expliquait M. Odilon
Barrot, il expliquait M. Thiers, il expliquait les affaires d’Orient;
il expliquait la Champagne, il expliquait 1789; il expliquait le tarif
des douanes et les humanitaires, le magnétisme et l’économie de la
liste civile.
Ce jeune homme maigre, au teint bilieux, d’une taille assez élevée
pour justifier sa nullité sonore, car il est rare qu’un homme de haute
taille ait des facultés éminentes, outrait le puritanisme des gens de
l’extrême gauche, déjà tous si affectés à la manière des prudes qui ont
des intrigues à cacher. Toujours vêtu de noir, il portait la cravate
blanche qu’il laissait descendre au bas de son cou. Aussi sa figure
semblait-elle sortir d’un cornet de papier blanc, car il conservait
ce col de chemise haut et empesé que la mode a fort heureusement
proscrit. Son pantalon, ses habits, paraissaient toujours être trop
larges. Il avait ce qu’on nomme en province de la dignité, c’est-à-dire
qu’il se tenait roide et qu’il était ennuyeux. Antonin Goulard, son
ami, l’accusait de singer M. Dupin. En effet, l’avocat se chaussait
un peu trop de souliers et de gros bas de filoselle noire. Protégé
par la considération dont jouissait son vieux père et par l’influence
qu’exerçait sa tante sur une petite ville dont les principaux habitants
venaient dans son salon depuis vingt-quatre ans, Simon Giguet, déjà
riche d’environ dix mille francs de rentes, sans compter les honoraires
produits par son cabinet et la fortune de sa tante qui ne pouvait
manquer de lui revenir un jour, ne mettait pas sa nomination en doute.
Néanmoins le premier coup de cloche, en annonçant l’arrivée des
électeurs les plus influents, retentit au cœur de l’ambitieux, en y
portant des craintes vagues. Simon ne se dissimulait ni l’habileté
ni les immenses ressources du vieux Grévin, ni le prestige de tous
les moyens héroïques que le ministère déploierait pour appuyer la
candidature d’un jeune et brave officier alors en Afrique, attaché au
prince royal, fils d’un des ex-grands citoyens de la France, et neveu
d’une maréchale.
--Il me semble, dit-il à son père, que j’ai la colique. Je sens une
chaleur douceâtre au-dessous du creux de l’estomac, qui me donne des
inquiétudes....
--Les plus vieux soldats, répondit le colonel, avaient une pareille
émotion quand le canon commençait à ronfler au début de la bataille.
--Que sera-ce donc à la chambre?... dit l’avocat.
--Le comte de Gondreville nous disait, répondit le vieux militaire,
qu’il arrive à plus d’un orateur quelques-uns des petits inconvénients
qui signalaient pour nous, vieilles culottes de peau, le début des
batailles. Tout cela pour des paroles oiseuses. Enfin, tu veux être
député, fit le vieillard en haussant les épaules: sois-le!
--Mon père, le triomphe, c’est Cécile! Cécile, c’est une immense
fortune! Aujourd’hui, la grande fortune, c’est le pouvoir.
--Ah! combien les temps sont changés! Sous l’Empereur, il fallait être
brave!
--Chaque époque se résume dans un mot! dit Simon à son père, en
répétant une observation du vieux comte de Gondreville qui peint bien
ce vieillard. Sous l’Empire, quand on voulait tuer un homme, on disait:
C’est un lâche! Aujourd’hui on dit:--C’est un escroc!
--Pauvre France! où t’a-t-on menée? s’écria le colonel: je vais
retourner à mes roses.
--Oh! restez, mon père! Vous êtes ici la clef de voûte!