PREMIER ÉPISODE.

En 1836, par une belle soirée du mois de septembre, un homme d’environ

trente ans restait appuyé au parapet de ce quai d’où l’on peut voir

à la fois la Seine, en amont, depuis le Jardin des Plantes jusqu’à

Notre-Dame, et en aval, la vaste perspective de la rivière jusqu’au

Louvre. Il n’existe pas deux semblables points de vue dans la capitale

des idées. On se trouve comme à la poupe de ce vaisseau devenu

gigantesque. On y rêve Paris depuis les Romains jusqu’aux Francs,

depuis les Normands jusqu’aux Bourguignons, le Moyen-Age, les Valois,

Henri IV et Louis XIV, Napoléon et Louis-Philippe. De là, toutes

ces dominations offrent quelques vestiges ou des monuments qui les

rappellent au souvenir. Sainte-Geneviève couvre de sa coupole le

quartier latin. Derrière vous, s’élève le magnifique chevet de la

cathédrale. L’Hôtel-de-Ville vous parle de toutes les révolutions, et

l’Hôtel-Dieu de toutes les misères de Paris. Quand vous avez entrevu

les splendeurs du Louvre, en faisant deux pas vous pouvez voir les

haillons de cet ignoble pan de maisons situées entre le quai de la

Tournelle et l’Hôtel-Dieu, que les modernes échevins s’occupent en ce

moment de faire disparaître.

En 1835, ce tableau merveilleux avait un enseignement de plus: entre

le Parisien appuyé au parapet et la cathédrale, le Terrain, tel est

le vieux nom de ce lieu désert, était encore jonché des ruines de

l’archevêché. Lorsque l’on contemple de là tant d’aspects inspirateurs,

lorsque l’âme embrasse le passé comme le présent de la ville de Paris,

la Religion semble logée là comme pour étendre ses deux mains sur les

douleurs de l’une et l’autre rive, aller du faubourg Saint-Antoine au

faubourg Saint-Marceau. Espérons que tant de sublimes harmonies seront

complétées par la construction d’un palais épiscopal dans le genre

gothique, qui remplacera les masures sans caractère assises entre le

Terrain, la rue d’Arcole, la cathédrale et le quai de la Cité.

Ce point, le cœur de l’ancien Paris, en est l’endroit le plus

solitaire, le plus mélancolique. Les eaux de la Seine s’y brisent à

grand bruit, la cathédrale y jette ses ombres au coucher du soleil.

On comprend qu’il s’y émeuve de graves pensées chez un homme atteint

de quelque maladie morale. Séduit peut-être par un accord entre ses

idées du moment et celles qui naissent à la vue de scènes si diverses,

le promeneur restait les mains sur le parapet, en proie à une double

contemplation: Paris et lui! Les ombres grandissaient, les lumières

s’allumaient au loin, et il ne s’en allait pas, emporté qu’il était au

courant d’une de ces méditations grosses de notre avenir, et que le

passé rend solennelles.

En ce moment, il entendit venir à lui deux personnes dont la voix

l’avait frappé dès le pont de pierre qui réunit l’île de la Cité au

quai de la Tournelle. Ces deux personnes se croyaient sans doute

seules, et parlaient un peu plus haut qu’elles ne l’eussent fait en

des lieux fréquentés, ou si elles se fussent aperçues de la présence

d’un étranger. Dès le pont, les voix annonçaient une discussion qui,

par quelques paroles apportées à l’oreille du témoin involontaire de

cette scène, étaient relatives à un prêt d’argent. En arrivant auprès

du promeneur, l’une des deux personnes, mise comme l’est un ouvrier,

quitta l’autre par un mouvement de désespoir. L’autre se retourna,

rappela l’ouvrier et lui dit:--Vous n’avez pas un sou pour repasser

le pont. Tenez, ajouta-t-il en lui donnant une pièce de monnaie, et

souvenez-vous, mon ami, que c’est Dieu lui-même qui nous parle quand il

nous vient de bonnes pensées!

Cette dernière phrase fit tressaillir le rêveur. L’homme qui parlait

ainsi ne se doutait pas que, pour employer une expression proverbiale,

il faisait d’une pierre deux coups, qu’il s’adressait à deux misères:

une industrie au désespoir, et les souffrances d’une âme sans boussole;

une victime de ce que les moutons de Panurge nomment le Progrès, et une

victime de ce que la France appelle l’Égalité. Cette parole, simple en

elle-même, fut grande par l’accent de celui qui la disait, et dont la

voix possédait comme un charme. N’est-il pas des voix calmes, douces,

en harmonie avec les effets que la vue de l’outre-mer produit sur nous?

Au costume, le Parisien reconnut un prêtre, et vit aux dernières

clartés du crépuscule un visage blanc, auguste, mais ravagé. La

vue d’un prêtre sortant de la belle cathédrale de Saint-Étienne, à

Vienne, pour aller porter l’extrême-onction à un mourant, détermina

le célèbre auteur tragique Werner à se faire catholique. Il en fut

presque de même pour le Parisien en apercevant l’homme qui, sans le

savoir, venait de le consoler; il aperçut dans le menaçant horizon de

son avenir une longue trace lumineuse où brillait le bleu de l’éther,

et il suivit cette clarté, comme les bergers de l’Évangile allèrent

dans la direction de la voix qui leur cria d’en haut:--Le Sauveur

vient de naître. L’homme à la bienfaisante parole marchait le long de

la cathédrale, et se dirigeait, par une conséquence du hasard, qui

parfois est conséquent, vers la rue d’où le promeneur venait et où il

retournait, amené par les fautes de sa vie.

Ce promeneur avait nom Godefroid. En lisant cette histoire, on

comprendra les raisons qui n’y font employer que les prénoms de ceux

dont il sera question. Voici donc pourquoi Godefroid, qui demeurait

dans le quartier de la Chaussée-d’Antin, se trouvait à une pareille

heure au chevet de Notre-Dame.

Fils d’un détaillant à qui l’économie avait fait faire une sorte de

fortune, il devint toute l’ambition de son père et de sa mère, qui le

rêvèrent notaire à Paris. Aussi, dès l’âge de sept ans, fut-il mis

dans une institution, celle de l’abbé Liautard, parmi les enfants de

beaucoup de familles distinguées qui, sous le règne de l’Empereur,

avaient, par attachement à la religion un peu trop méconnue dans

les lycées, choisi cette maison pour l’éducation de leurs fils. Les

inégalités sociales ne pouvaient pas alors être soupçonnées entre

camarades; mais, en 1821, ses études achevées, Godefroid, qu’on

plaça chez un notaire, ne tarda pas à reconnaître les distances

qui le séparaient de ceux avec lesquels il avait jusqu’alors vécu

familièrement.

Obligé de faire son Droit, il se vit confondu dans la foule des fils de

la bourgeoisie qui, sans fortune faite ni distinctions héréditaires,

devaient tout attendre de leur valeur personnelle ou de leurs travaux

obstinés. Les espérances que son père et sa mère, alors retirés du

commerce, asseyaient sur sa tête stimulèrent son amour-propre sans lui

donner d’orgueil. Ses parents vivaient simplement, en Hollandais, ne

dépensant que le quart de douze mille francs de rentes; ils destinaient

leurs économies, ainsi que la moitié de leur capital, à l’acquisition

d’une charge pour leur fils. Soumis aux lois de cette économie

domestique, Godefroid trouvait son état présent si disproportionné avec

les rêves de ses parents et les siens, qu’il éprouva du découragement.

Chez les natures faibles, le découragement devient de l’envie. Tandis

que d’autres, à qui la nécessité, la volonté, la réflexion tenaient

lieu de talent, marchaient droit et résolûment dans la voie tracée aux

ambitions bourgeoises, Godefroid se révolta, voulut briller, alla vers

tous les endroits éclairés, et ses yeux s’y blessèrent. Il essaya de

parvenir, mais tous ses efforts aboutirent à la constatation de son

impuissance. En s’apercevant enfin d’un manque d’équilibre entre ses

désirs et sa fortune, il prit en haine les suprématies sociales, se

fit libéral et tenta d’arriver à la célébrité par un livre; mais il

apprit à ses dépens à regarder le Talent du même œil que la Noblesse.

Le Notariat, le Barreau, la Littérature successivement abordés sans

succès, il voulut être magistrat.

En ce moment son père mourut. Sa mère, dont la vieillesse put se

contenter de deux mille francs de rente, lui abandonna presque toute

la fortune. Possesseur à vingt-cinq ans de dix mille francs de rente,

il se crut riche et l’était relativement à son passé. Jusqu’alors sa

vie avait été composée d’actes sans volonté, de vouloirs impuissants;

et, pour marcher avec son siècle, pour agir, pour jouer un rôle, il

tenta d’entrer dans un monde quelconque à l’aide de sa fortune. Il

trouva tout d’abord le journalisme, qui tend toujours les bras au

premier capital venu. Être propriétaire d’un journal, c’est devenir

un personnage: on exploite l’intelligence, on en partage les plaisirs

sans en épouser les travaux. Rien n’est plus tentant pour des esprits

inférieurs que de s’élever ainsi sur le talent d’autrui. Paris a vu

deux ou trois parvenus de ce genre, dont le succès est une honte et

pour l’époque et pour ceux qui leur ont prêté leurs épaules.

Dans cette sphère, Godefroid fut primé par le grossier machiavélisme

des uns ou par la prodigalité des autres, par la fortune des

capitalistes ambitieux ou par l’esprit des rédacteurs; puis il

fut entraîné vers les dissipations auxquelles donnent lieu la

vie littéraire ou politique, les allures de la critique dans les

coulisses, et vers les distractions nécessaires aux intelligences

fortement occupées. Il vit alors mauvaise compagnie, mais on lui

apprit qu’il avait une figure insignifiante, qu’une de ses épaules

était sensiblement plus forte que l’autre, sans que cette inégalité

fût rachetée ni par la méchanceté, ni par la bonté de son esprit. Le

mauvais ton est le salaire que les artistes prélèvent en disant la

vérité.

Petit, mal fait, sans esprit et sans direction soutenue, tout semblait

dit pour un jeune homme par un temps où, pour réussir dans toutes les

carrières, la réunion des plus hautes qualités de l’esprit ne signifie

rien sans le bonheur, ou sans la ténacité qui commande au bonheur.

La révolution de 1830 pansa les blessures de Godefroid, il eut le

courage de l’espérance, qui vaut celui du désespoir; il se fit nommer,

comme tant de journalistes obscurs, à un poste administratif où ses

idées libérales, aux prises avec les exigences d’un nouveau pouvoir,

le rendirent un instrument rebelle. Frotté de libéralisme, il ne sut

pas, comme plusieurs hommes supérieurs, prendre son parti. Obéir aux

ministres, pour lui ce fut changer d’opinion. Le gouvernement lui parut

d’ailleurs manquer aux lois de son origine. Godefroid se déclara pour

le _Mouvement_ quand il était question de _Résistance_, et il revint à

Paris presque pauvre, mais fidèle aux doctrines de l’Opposition.

Effrayé par les excès de la Presse, plus effrayé encore par les

attentats du parti républicain, il chercha dans la retraite la seule

vie qui convînt à un être dont les facultés étaient incomplètes,

sans force à opposer au rude mouvement de la vie politique, dont

les souffrances et la lutte ne jetaient aucun éclat, fatigué de ses

avortements, sans amis parce que l’amitié veut des qualités ou des

défauts saillants, mais qui possédait une sensibilité plus rêveuse que

profonde. N’était-ce pas le seul parti que dût prendre un jeune homme

que le plaisir avait déjà plusieurs fois trompé, et déjà vieilli au

contact d’une société aussi remuante que remuée?

Sa mère, qui se mourait dans le paisible village d’Auteuil, rappela

son fils près d’elle autant pour l’avoir à ses côtés que pour le

mettre dans un chemin où il trouvât le bonheur égal et simple qui doit

satisfaire de pareilles âmes. Elle avait fini par juger Godefroid, en

trouvant à vingt-huit ans sa fortune réduite à quatre mille francs de

rente, ses désirs affaissés, ses prétendues capacités éteintes, son

activité nulle, son ambition humiliée, et sa haine contre tout ce qui

s’élevait légitimement, accrue de tous ses mécomptes. Elle essaya

de marier Godefroid à une jeune personne, fille unique de négociants

retirés, et qui pouvait servir de tuteur à l’âme malade de son fils;

mais le père avait cet esprit de calcul qui n’abandonne point un vieux

commerçant dans les stipulations matrimoniales, et, après une année

de soins et de voisinage, Godefroid ne fut pas agréé. D’abord, aux

yeux de ces bourgeois renforcés, ce prétendu devait garder, de son

ancienne carrière, une profonde immoralité; puis, pendant cette année,

il avait encore pris sur ses capitaux, autant pour éblouir les parents

que pour tâcher de plaire à leur fille. Cette vanité, d’ailleurs assez

pardonnable, détermina le refus de la famille, à qui la dissipation

était en horreur, dès qu’elle eut appris que Godefroid avait, en six

ans, perdu cent cinquante mille francs de capitaux.

Ce coup atteignit d’autant plus profondément ce cœur déjà si meurtri,

que la jeune personne était sans beauté. Mais, instruit par sa mère,

Godefroid avait reconnu chez sa prétendue la valeur d’une âme sérieuse

et les immenses avantages d’un esprit solide; il s’était accoutumé

au visage, il en avait étudié la physionomie, il aimait la voix, les

manières, le regard de cette jeune personne. Après avoir mis dans cet

attachement le dernier enjeu de sa vie, il éprouva le plus amer des

désespoirs. Sa mère mourut, et il se trouva, lui, dont les besoins

avaient suivi le mouvement du luxe, avec cinq mille francs de rente

pour toute fortune, et avec la certitude de ne jamais pouvoir réparer

une perte quelconque en se reconnaissant incapable de l’activité que

veut ce mot terrible: _faire fortune_!

La faiblesse impatiente et chagrine ne consent pas tout à coup à

s’effacer. Aussi, pendant son deuil, Godefroid chercha-t-il des hasards

dans Paris: il dînait à des tables d’hôte, il se liait inconsidérément

avec les étrangers, il recherchait le monde et ne rencontrait que des

occasions de dépense. En se promenant sur les boulevards, il souffrait

tant en lui-même, que la vue d’une mère accompagnée d’une fille à

marier lui causait une sensation aussi douloureuse que celle qu’il

éprouvait à l’aspect d’un jeune homme allant au Bois à cheval, d’un

parvenu dans son élégant équipage, ou d’un employé décoré. Le sentiment

de son impuissance lui disait qu’il ne pouvait prétendre ni à la plus

honorable des positions secondaires, ni à la plus facile destinée; et

il avait assez de cœur pour en être constamment blessé, assez d’esprit

pour faire en lui-même des élégies pleines de fiel.

Inhabile à lutter contre les choses, ayant le sentiment des facultés

supérieures, mais sans le vouloir qui les met en action, se sentant

incomplet, sans force pour entreprendre une grande chose, comme sans

résistance contre les goûts qu’il tenait de sa vie antérieure, de son

éducation ou de son insouciance, il était dévoré par trois maladies,

dont une seule suffit à dégoûter de l’existence un jeune homme

déshabitué de la foi religieuse. Aussi Godefroid offrait-il ce visage

qui se rencontre chez tant d’hommes, qu’il est devenu le type parisien:

on y aperçoit des ambitions trompées ou mortes, une misère intérieure,

une haine endormie dans l’indolence d’une vie assez occupée par le

spectacle extérieur et journalier de Paris, une inappétence qui cherche

des irritations, la plainte sans le talent, la grimace de la force, le

venin de mécomptes antérieurs qui excite à sourire de toute moquerie,

à conspuer tout ce qui grandit, à méconnaître les pouvoirs les plus

nécessaires, se réjouir de leurs embarras, et ne tenir à aucune forme

sociale. Ce mal parisien est à la conspiration active et permanente

des gens d’énergie ce que l’aubier est à la séve de l’arbre: il la

conserve, la soutient et la dissimule.

Lassé de lui-même, Godefroid voulut un matin donner un sens à sa vie en

rencontrant un de ses camarades qui avait été la tortue de la fable de

La Fontaine comme il en était le lièvre. Dans une de ces conversations

provoquées par une reconnaissance entre amis de collége et tenue en se

promenant au soleil sur le boulevard des Italiens, il fut atterré de

trouver tout arrivé celui qui, doué en apparence de moins de moyens, de

moins de fortune que lui, s’était mis à vouloir chaque matin ce qu’il

voulait la veille. Le malade résolut alors d’imiter cette simplicité

d’action.

--La vie sociale est comme la terre, lui avait dit son camarade, elle

nous donne en raison de nos efforts.

[Illustration: GODEFROID

offrait ce visage qui se rencontre chez tant d’hommes qu’il est

devenu le type parisien.

(L’ENVERS DE L’HISTOIRE CONTEMPORAINE.)]

Godefroid s’était endetté déjà. Pour première punition, pour première

tâche, il s’imposa de vivre à l’écart en payant sa dette sur son

revenu. Chez un homme habitué à dépenser six mille francs quand

il en avait cinq, ce n’était pas une petite entreprise que de se

réduire à vivre de deux mille francs. Il lut tous les matins _les

Petites-Affiches_, espérant y trouver un asile où ses dépenses

pussent être fixées, où il pût jouir de la solitude nécessaire à un

homme qui voulait se replier sur lui-même, s’examiner, se donner

une vocation. Les mœurs des pensions bourgeoises du quartier latin

choquèrent sa délicatesse, les maisons de santé lui parurent malsaines,

et il allait retomber dans les fatales irrésolutions des gens sans

volonté, lorsqu’il fut frappé par l’annonce suivante.

_Petit logement de soixante-dix francs par mois, pouvant convenir à

un ecclésiastique. On veut un locataire tranquille: il trouverait la

table, et l’on meublerait l’appartement à des prix modérés en cas de

convenance mutuelle._

_S’adresser rue Chanoinesse, près Notre-Dame, à monsieur Millet,

épicier, qui donnera tous les renseignements désirables._

Séduit par la bonhomie cachée sous cette rédaction et par le parfum

de bourgeoisie qui s’en exhalait, Godefroid était venu vers quatre

heures chez l’épicier, qui lui avait dit que madame de La Chanterie

dînait en ce moment et ne recevait personne pendant ses repas. Cette

dame était visible le soir après sept heures, ou le matin de dix heures

à midi. Tout en parlant, monsieur Millet examinait Godefroid et lui

faisait subir, selon l’expression des magistrats, un premier degré

d’instruction.

--Monsieur était-il garçon? Madame voulait une personne de mœurs

réglées; on fermait la porte à onze heures au plus tard. Monsieur,

dit-il en terminant, me paraît d’ailleurs d’un âge à convenir à madame

de La Chanterie.

--Quel âge me donnez-vous donc? demanda Godefroid.

--Quelque chose comme quarante ans, répondit l’épicier.

Cette naïve réponse jeta Godefroid dans un accès de misanthropie et

de tristesse; il alla dîner sur le quai de la Tournelle, et revint

contempler Notre-Dame au moment où les feux du soleil couchant

ruisselaient en se brisant dans les arcs-boutants multipliés du chevet.

Le quai se trouve alors dans l’ombre quand les tours brillent bordées

de lueurs, et ce contraste frappa Godefroid en proie à toutes les

amertumes que la cruelle naïveté de l’épicier avait remuées.

Ce jeune homme flottait donc entre les conseils du désespoir et la voix

touchante des harmonies religieuses mises en branle par la cloche de

la cathédrale, quand, au milieu des ombres, du silence, aux clartés de

la lune, il entendit la phrase du prêtre. Quoique peu dévot, comme la

plupart des enfants de ce siècle, sa sensibilité s’émut à cette parole,

et il revint rue Chanoinesse, où il ne voulait déjà plus aller.

Le prêtre et Godefroid furent aussi étonnés l’un que l’autre d’entrer

dans la rue Massillon, qui fait face au petit portail nord de la

cathédrale, de tourner ensemble dans la rue Chanoinesse, à l’endroit

où, vers la rue de la Colombe, elle finit pour devenir la rue des

Marmousets. Quand Godefroid s’arrêta sous le porche cintré de la

maison où demeurait madame de La Chanterie, le prêtre se retourna vers

Godefroid en l’examinant à la lueur d’un réverbère qui sera sans doute

un des derniers à disparaître au cœur du vieux Paris.

--Vous venez voir madame de La Chanterie, monsieur? dit le prêtre.

--Oui, répondit Godefroid. La parole que je viens de vous entendre dire

à cet ouvrier m’a prouvé que cette maison, si vous y demeurez, doit

être salutaire à l’âme.

--Vous avez donc été témoin de ma défaite? dit le prêtre en levant le

marteau, car je n’ai pas réussi.

--Il me semble bien plutôt que c’est l’ouvrier, car il vous demandait

de l’argent assez énergiquement.

--Hélas! répondit le prêtre, l’un des plus grands malheurs des

révolutions en France, c’est que chacune d’elles est une nouvelle

prime donnée à l’ambition des classes inférieures. Pour sortir de sa

condition, pour arriver à la fortune, que l’on regarde aujourd’hui

comme la seule garantie sociale, cet ouvrier se livre à ces

combinaisons monstrueuses qui, si elles ne réussissent pas, doivent

amener le spéculateur à rendre des comptes à la justice humaine. Voilà

ce que produit quelquefois l’obligeance.

Le portier ouvrit une lourde porte, et le prêtre dit à

Godefroid:--Monsieur vient peut-être pour le petit appartement?

--Oui, monsieur.

Le prêtre et Godefroid traversèrent alors une assez vaste cour au

fond de laquelle se dessinait en noir une haute maison flanquée

d’une tour carrée encore plus élevée que les toits et d’une vétusté

remarquable. Quiconque connaît l’histoire de Paris, sait que le sol

s’y est tellement exhaussé devant et autour de la cathédrale, qu’il

n’existe pas vestige des douze degrés par lesquels on y montait

jadis. Aujourd’hui, la base des colonnes du porche est de niveau

avec le pavé. Donc, le rez-de-chaussée primitif de cette maison doit

en faire aujourd’hui les caves. Il se trouve un perron de quelques

marches à l’entrée de cette tour, où monte en spirale une vieille vis

le long d’un arbre sculpté en façon de sarment. Ce style, qui rappelle

celui des escaliers du roi Louis XII au château de Blois, remonte au

quatorzième siècle. Frappé de mille symptômes d’antiquité, Godefroid

ne put s’empêcher de dire en souriant au prêtre:--Cette tour n’est pas

d’hier.

--Elle a soutenu, dit-on, l’attaque des Normands et aurait fait partie

d’un premier palais des rois de Paris; mais, selon les traditions,

elle aurait été plus certainement le logis du fameux chanoine Fulbert,

l’oncle d’Héloïse.

En achevant ces mots, le prêtre ouvrit la porte de l’appartement qui

paraissait être le rez-de-chaussée, et qui, sur la première comme sur

la seconde cour, car il existe une petite cour intérieure, se trouve au

premier étage.

Dans cette première pièce travaillait, à la lueur d’une petite lampe,

une domestique coiffée d’un bonnet de batiste à tuyaux gaufrés pour

tout ornement; elle ficha une de ses aiguilles dans ses cheveux, et

garda son tricot à la main, tout en se levant pour ouvrir la porte

d’un salon éclairé sur la cour intérieure. Le costume de cette femme

rappelait celui des Sœurs-Grises.

--Madame, je vous amène un locataire, dit le prêtre en introduisant

Godefroid dans cette pièce où il vit trois personnages assis sur des

fauteuils auprès de madame de La Chanterie.

Les trois personnages se levèrent, la maîtresse de la maison se leva;

puis quand le prêtre eut avancé pour Godefroid un fauteuil, quand le

futur locataire se fut assis sur un geste de madame de La Chanterie,

accompagné de ce vieux mot: «Seyez-vous, monsieur!» le Parisien se crut

à une énorme distance de Paris, en basse Bretagne ou au fond du Canada.

Le silence a peut-être ses degrés. Peut-être Godefroid, déjà saisi

par le silence des rues Massillon et Chanoinesse où il ne roule pas

deux voitures par mois, saisi par le silence de la cour et de la tour,

dut-il se trouver comme au cœur du silence, dans ce salon gardé par

tant de vieilles rues, de vieilles cours et de vieilles murailles.

Cette partie de l’île qui se nomme le Cloître a conservé le caractère

commun à tous les cloîtres, elle semble humide, froide, et demeure dans

le silence monastique le plus profond aux heures les plus bruyantes

du jour. On doit remarquer, d’ailleurs, que toute cette portion de la

Cité, serrée entre le flanc de Notre-Dame et la rivière, est au nord

et dans l’ombre de la cathédrale. Les vents d’est s’y engouffrent

sans rencontrer d’obstacles, et les brouillards de la Seine y sont

en quelque sorte retenus par les noires parois de la vieille église

métropolitaine. Ainsi personne ne s’étonnera du sentiment qu’éprouva

Godefroid en comparaissant dans ce vieux logis, en présence de quatre

personnes silencieuses, et aussi solennelles que l’étaient les choses

elles-mêmes. Il ne regarda point autour de lui, pris de curiosité pour

madame de La Chanterie dont le nom l’avait intrigué déjà. Cette dame

était évidemment une personne de l’autre siècle, pour ne pas dire de

l’autre monde. Elle avait un visage douceâtre, à teintes à la fois

molles et froides, un nez aquilin, un front plein de douceur, des

yeux bruns, un double menton; le tout encadré de boucles de cheveux

argentés. On ne pouvait donner à sa robe que le vieux nom de fourreau,

tant elle y était serrée selon la mode du dix-huitième siècle.

L’étoffe, de soie couleur carmélite à longues raies vertes fines et

multipliées, semblait être de ce même temps. Le corsage, fait en corps

de jupe, se cachait sous une mantille de pou-de-soie bordée de dentelle

noire, et attachée sur la poitrine par une épingle à miniature. Les

pieds, chaussés de brodequins de velours noir, reposaient sur un petit

coussin. De même que sa servante, madame de La Chanterie tricotait des

bas, et avait sous son bonnet de dentelle une aiguille fichée dans ses

boucles crêpées.

--Vous avez vu monsieur Millet? dit-elle à Godefroid de cette voix de

tête particulière aux douairières du faubourg Saint-Germain, en le

voyant presque interdit et comme pour lui donner la parole.

--Oui, madame.

--J’ai peur que l’appartement ne vous convienne guère, reprit-elle en

remarquant l’élégance, la nouveauté, la fraîcheur de l’habillement de

son futur locataire.

[Illustration: MADAME DE LA CHANTERIE.

Elle avait un visage douceâtre, à teintes à la fois molles et

froides...

(L’ENVERS DE L’HISTOIRE CONTEMPORAINE.)]

Godefroid avait des bottes vernies, des gants jaunes, de riches

boutons de chemise et une jolie chaîne de montre passée dans une des

boutonnières de son gilet de soie noire à fleurs bleues. Madame de

La Chanterie prit dans une de ses poches un petit sifflet d’argent et

siffla. La domestique entra.

--Manon, ma fille, fais voir l’appartement à monsieur. Voulez-vous,

cher vicaire, y accompagner monsieur, reprit-elle en s’adressant

au prêtre. Si par hasard, dit-elle en se levant de nouveau et en

regardant Godefroid, le logement vous agréait, nous pourrons causer des

conditions.

Godefroid salua et sortit. Il entendit le bruit de ferraille causé par

les clefs que Manon prenait dans un tiroir, et il lui vit allumer la

chandelle d’un grand martinet de cuivre jaune. Manon alla la première

sans proférer une parole. Quand Godefroid se retrouva dans l’escalier,

montant aux étages supérieurs, il douta de la vie réelle, il rêvait

tout éveillé, il voyait le monde fantastique des romans qu’il avait

lus dans ses heures de désœuvrement. Tout Parisien échappé, comme

lui, du quartier moderne, au luxe des maisons et des ameublements, à

l’éclat des restaurants et des théâtres, au mouvement du cœur de Paris,

aurait partagé son opinion. Le martinet tenu par la servante éclairait

faiblement le vieil escalier tournant, où les araignées avaient étendu

leurs draperies pleines de poussière. Manon portait une cotte à gros

plis, en grosse étoffe de bure; son corsage était carré par derrière

comme par devant, et son habillement se remuait tout d’une pièce.

Arrivée au troisième étage, qui passait pour être le second, Manon

s’arrêta, fit mouvoir les ressorts d’une antique serrure, et ouvrit une

porte peinte en couleur d’acajou ronceux grossièrement imité.

--Voilà, dit-elle en entrant la première.

Était-ce un avare, était-ce un peintre mort d’indigence, était-ce un

cynique à qui le monde était indifférent, ou quelque religieux détaché

du monde qui avait habité cet appartement? on pouvait se faire cette

triple question en y sentant l’odeur de la misère, en voyant des

taches grasses sur les papiers couverts d’une teinte de fumée, les

plafonds noircis, les fenêtres à petites vitres poudreuses, les briques

du plancher brunies, les boiseries enduites d’une espèce de glacis

gluant. Un froid humide tombait par les cheminées de pierre sculptée

peinte, et dont les glaces avaient des trumeaux du dix-septième siècle.

L’appartement était en équerre comme la maison qui encadrait la cour

intérieure, que Godefroid ne put voir à la nuit.

--Qui donc a demeuré là? demanda Godefroid au prêtre.

--Un ancien Conseiller au Parlement, grand-oncle de madame, un monsieur

de Boisfrelon. En enfance depuis la Révolution, ce vieillard est

mort en 1832, à quatre-vingt-seize ans, et madame n’a pu se décider

à y mettre aussitôt un étranger, mais elle ne peut plus supporter de

non-valeur.

--Oh! madame fera nettoyer l’appartement et le meublera de manière à

satisfaire monsieur, reprit Manon.

--Cela dépendra de l’arrangement que vous prendrez, dit le prêtre. On

trouverait là-dedans un beau parloir, une grande chambre à coucher et

un cabinet, puis les deux petites pièces en retour sur la cour peuvent

faire une belle pièce de travail. Telle est la distribution de mon

appartement au-dessous et celle de l’appartement au-dessus.

--Oui, dit Manon, l’appartement de monsieur Alain est tout comme le

vôtre, mais il a la vue de la tour.

--Je crois qu’il faudrait revoir le logement et la maison au jour...,

dit timidement Godefroid.

--C’est possible, dit Manon.

Le prêtre et Godefroid descendirent en laissant refermer les portes par

la servante, qui les rejoignit pour les éclairer. En rentrant dans le

salon, Godefroid, aguerri, put, en causant avec madame de La Chanterie,

examiner les êtres, les personnes et les choses.

Ce salon avait aux fenêtres des rideaux de vieux lampas rouge à

lambrequins, et relevés par des cordons de soie. Le carreau rouge

bordait un tapis de vieille tapisserie trop petit pour couvrir tout le

plancher. La boiserie était peinte en gris. Le plafond, séparé en deux

parties par une maîtresse poutre qui partait de la cheminée, semblait

une concession tardivement faite au luxe. Les fauteuils, de bois peint

en blanc, étaient garnis en tapisserie. Une mesquine pendule, entre

deux flambeaux de cuivre doré, décorait le dessus de la cheminée.

Madame de La Chanterie avait près d’elle une vieille table à pieds

de biche, sur laquelle étaient ses pelotons de laine dans un panier

d’osier. Une lampe hydrostatique éclairait cette scène.

Les quatre hommes assis, fixes, immobiles et silencieux comme des

bronzes, avaient, ainsi que madame de La Chanterie, évidemment cessé

leur conversation en entendant revenir l’étranger. Tous avaient des

figures froides et discrètes, en harmonie avec le salon, la maison

et le quartier. Madame de La Chanterie convint de la justesse des

observations de Godefroid, et lui répondit qu’elle ne voulait rien

faire avant de connaître les intentions de son locataire, ou pour mieux

dire, de son pensionnaire. Si le locataire s’arrangeait des mœurs de sa

maison, il devait devenir son pensionnaire, et ces mœurs différaient

tant de celles de Paris! On vivait rue Chanoinesse comme en province:

il fallait être à l’ordinaire rentré vers les dix heures; on haïssait

le bruit; on ne voulait ni femmes ni enfants pour ne déranger en rien

les habitudes prises. Un ecclésiastique pouvait seul s’accommoder de

ce régime. Madame de La Chanterie désirait surtout quelqu’un d’une

vie modeste et sans exigence; elle ne pouvait mettre que le strict

nécessaire dans l’appartement. Monsieur Alain (elle désigna l’un des

quatre assistants) était d’ailleurs content, et elle ferait pour son

nouveau locataire comme pour les anciens.

--Je ne crois pas, dit alors le prêtre, que monsieur soit disposé à

venir se mettre dans notre couvent.

--Eh! pourquoi pas? dit monsieur Alain; nous y sommes bien, nous, et

nous ne nous en trouvons pas mal.

--Madame, reprit Godefroid en se levant, j’aurai l’honneur de venir

vous revoir demain.

Quoiqu’il fût un jeune homme, les quatre vieillards et madame de La

Chanterie se levèrent, et le vicaire le reconduisit jusque sur le

perron. Un coup de sifflet partit. A ce signal, le portier vint, armé

d’une lanterne, prendre Godefroid, le conduisit jusque dans la rue,

et referma l’énorme porte jaunâtre, pesante comme celle d’une prison,

et décorée de serrureries en arabesques, qui remontaient à une époque

difficile à déterminer.

Quand Godefroid eut monté dans un cabriolet et qu’il roula vers les

régions du Paris vivant, éclairé, chaud, tout ce qu’il venait de voir

lui sembla comme un rêve, et ses impressions, quand il se promena sur

le boulevard des Italiens, avaient déjà le lointain du souvenir. Il se

demandait:--Demain, retrouverais-je ces gens-là?...

Le lendemain, en se levant au milieu des décorations du luxe moderne

et des recherches du _comfort_ anglais, Godefroid se rappela tous

les détails de sa visite au cloître Notre-Dame, et retrouva dans son

esprit le sens des choses qu’il avait vues. Les quatre inconnus dont

la mise, l’attitude et le silence agissaient encore sur lui, devaient

être des pensionnaires ainsi que le prêtre. La solennité de madame

de La Chanterie lui parut venir de la dignité secrète avec laquelle

elle portait de grands malheurs. Mais malgré les explications qu’il

se donnait à lui-même, Godefroid ne pouvait s’empêcher de trouver un

air de mystère à ces discrètes figures. Il choisissait du regard ceux

de ses meubles qui pouvaient être conservés, ceux qui lui étaient

indispensables; mais en les transportant par la pensée dans l’horrible

logement de la rue Chanoinesse, il se mit à rire du contraste qu’ils

y feraient, et résolut de tout vendre pour s’acquitter d’autant, et

de se laisser meubler par madame de La Chanterie. Il lui fallait

une vie nouvelle, et les objets qui pourraient lui rappeler son

ancienne situation devaient être mauvais à voir. Dans son désir de

transformation, car il appartenait à ces caractères qui s’avancent du

premier bond très avant dans une situation, au lieu d’y aller pas à

pas comme certains autres, il fut pris, pendant son déjeuner, par une

idée: il voulut réaliser sa fortune, payer ses dettes, et placer le

reste de ses capitaux dans la maison de banque où son père avait eu des

relations.

Cette maison était la maison Mongenod et compagnie, établie à Paris

depuis 1816 ou 1817, et dont la réputation de probité n’avait jamais

reçu la moindre atteinte au milieu de la dépravation commerciale qui,

plus ou moins, attaquait certaines maisons de Paris. Ainsi, malgré

leurs immenses richesses, les maisons Nucingen et du Tillet, Keller

frères, Palma et compagnie, sont entachées d’une mésestime secrète, ou,

si vous voulez, qui ne s’exprime que d’oreille à oreille. D’affreux

moyens avaient eu de si beaux résultats, les succès politiques, les

principes dynastiques couvraient si bien de sales origines, que

personne, en 1834, ne pense plus à la boue où plongent les racines de

ces arbres majestueux, les soutiens de l’État. Néanmoins il n’était pas

un seul de ces banquiers pour qui l’éloge de la maison Mongenod ne fût

une blessure. A l’instar des banquiers anglais, la maison Mongenod ne

déploie aucun luxe extérieur, on y vit dans un profond silence, on se

contente de faire la banque avec une prudence, une sagesse, une loyauté

qui lui permettent d’opérer avec sécurité d’un bout du monde à l’autre.

Le chef actuel, Frédéric Mongenod, est le beau-frère du vicomte de

Fontaine. Ainsi cette nombreuse famille est alliée par le baron

de Fontaine à monsieur Grossetête, le receveur général, frère des

Grossetête et compagnie de Limoges, aux Vandenesse, à Planat de

Baudry, autre receveur général. Cette parenté, après avoir valu à feu

Mongenod père de grandes faveurs dans les opérations financières sous

la Restauration, lui avait obtenu la confiance des premières maisons

de la vieille noblesse, dont les capitaux et les immenses économies

allaient dans cette banque. Loin d’ambitionner la pairie comme les

Keller, les Nucingen et les du Tillet, les Mongenod restaient éloignés

de la politique et n’en savaient que ce que doit en savoir la banque.

La maison Mongenod est établie dans un magnifique hôtel, entre cour et

jardin, rue de la Victoire, où demeurent madame Mongenod la mère et ses

deux fils, tous trois associés. Madame la vicomtesse de Fontaine avait

été remboursée lors de la mort de Mongenod père, en 1827. Frédéric

Mongenod, beau jeune homme de trente-cinq ans environ, d’un abord

froid, silencieux, réservé comme un Genevois, propret comme un Anglais,

avait acquis auprès de son père toutes les qualités nécessaires à

sa difficile profession. Plus instruit que ne l’est généralement un

banquier, son éducation avait comporté l’universalité de connaissances

qui constitue l’enseignement polytechnique; mais, comme beaucoup

de banquiers, il avait une prédilection, un goût en dehors de son

commerce, il aimait la mécanique et la chimie. Mongenod le jeune, de

dix ans moins âgé que Frédéric, se trouvait dans le cabinet de son aîné

dans la position d’un premier clerc avec son notaire ou son avoué;

Frédéric le formait, comme il avait été lui-même formé par son père

à toutes les sciences du vrai banquier, lequel est à l’argent ce que

l’écrivain est aux idées: l’un et l’autre, ils doivent tout savoir.

En disant son nom de famille, Godefroid reconnut en quelle estime

était son père, car il put traverser les bureaux et arriver au cabinet

de Mongenod. Ce cabinet ne fermait que par des portes de glace, en

sorte que, malgré son désir de ne pas écouter, Godefroid entendit la

conversation qui s’y tenait.

--Madame, votre compte s’élève à seize cent mille francs au crédit

comme au débit, disait Mongenod le jeune; je ne sais pas quelles sont

les intentions de mon frère, et lui seul sait si une avance de cent

mille francs est possible?... Vous avez manqué de prudence... On ne

confie pas seize cent mille francs au commerce...

--Trop haut, Louis, dit une voix de femme, ton frère t’a recommandé

de ne jamais parler qu’à voix basse. Il peut y avoir du monde dans le

petit salon à côté.

Frédéric Mongenod ouvrit en ce moment la porte de communication entre

ses appartements et son cabinet, il aperçut Godefroid et il traversa

son cabinet tout en saluant avec respect la personne à qui parlait son

frère.

--A qui ai-je l’honneur... dit-il à Godefroid qu’il avait fait passer

le premier.

Dès que Godefroid se fut nommé, Frédéric le fit asseoir, et pendant

que le banquier ouvrait son bureau, Louis Mongenod et une dame, qui

n’était autre que madame de La Chanterie, se levèrent et allèrent à

Frédéric. Tous trois, ils se mirent dans l’embrasure d’une fenêtre et

parlèrent à voix basse avec madame Mongenod la mère, à qui les affaires

étaient toujours confiées. Cette femme avait depuis trente ans donné,

soit à son mari, soit à ses fils, des preuves de capacité qui faisaient

d’elle un associé-gérant, car elle avait la signature. Godefroid vit

dans un cartonnier des cartons étiquetés: «Affaires de La Chanterie,»

avec les numéros de 1 à 7. Quand la conférence fut terminée par un mot

du banquier à son frère: «Eh bien! descends à la caisse,» madame de La

Chanterie se retourna, vit Godefroid, retint un geste de surprise, et

fit à voix basse des questions à Mongenod, qui répondit en peu de mots

également à voix basse.

Madame de La Chanterie était mise en petits souliers de prunelle noire,

en bas de soie gris; elle avait sa robe de la veille et se tenait

enveloppée de la _baute_ vénitienne, espèce de mantelet qui revenait à

la mode. Elle avait une capote de soie verte, dite _à la bonne femme_,

et doublée de soie blanche. Sa figure était encadrée par des flots de

dentelles. Elle se tenait droit et dans une attitude qui révélait sinon

une haute naissance, du moins les habitudes d’une vie aristocratique.

Sans son excessive affabilité, peut-être eût-elle paru pleine de

hauteur. Enfin, elle était imposante.

--C’est moins un hasard qu’un ordre de la Providence qui nous rassemble

ici, monsieur, dit-elle à Godefroid; car j’étais presque décidée à

refuser un pensionnaire dont les mœurs me semblaient antipathiques à

celles de ma maison; mais monsieur Mongenod vient de me donner des

renseignements sur votre famille qui me...

--Hé! madame...--Monsieur, dit Godefroid en s’adressant à la fois à

madame de La Chanterie et au banquier, je n’ai plus de famille, et je

venais demander un conseil financier à l’ancien banquier de mon père

pour accorder ma fortune à un nouveau genre de vie.

Godefroid eut bientôt et en peu de mots raconté son histoire et dit son

désir de changer d’existence.

--Autrefois, dit-il, un homme dans ma situation se serait fait moine:

mais nous n’avons plus d’ordres religieux...

--Allez chez madame, si madame veut bien vous accepter pour

pensionnaire, dit Frédéric Mongenod après avoir échangé un regard avec

madame de La Chanterie, et ne vendez pas vos rentes, laissez-les-moi.

Donnez-moi la note exacte de vos obligations, j’assignerai des époques

de payement à vos créanciers, et vous aurez pour vous environ cent

cinquante francs par mois. Il faudra deux ans pour vous liquider.

Pendant ces deux ans, là où vous serez, vous aurez eu tout le loisir de

penser à une carrière, surtout au milieu des personnes avec lesquelles

vous vivrez et qui sont de bon conseil.

Louis Mongenod arriva tenant à la main cent billets de mille francs

qu’il remit à madame de La Chanterie. Godefroid offrit la main à sa

future hôtesse et la conduisit à son fiacre.

--A bientôt donc, monsieur, dit-elle d’un son de voix affectueux.

--A quelle heure serez-vous chez vous, madame? dit Godefroid.

--Dans deux heures.

--J’ai le temps de vendre mon mobilier, dit-il en la saluant.

Pendant le peu de temps qu’il avait tenu le bras de madame de La

Chanterie sur le sien et qu’ils avaient marché tous deux, Godefroid

n’avait pu dissiper l’auréole que ces mots: «votre compte s’élève à

seize cent mille francs», dits par Louis Mongenod, faisaient à cette

femme dont la vie se passait au fond du cloître Notre-Dame. Cette

pensée: Elle doit être riche! changeait entièrement sa manière de voir.

«Quel âge peut-elle avoir?» se demandait-il. Et il entrevit un roman

dans un séjour rue Chanoinesse. «Elle a l’air noble! Fait-elle de la

banque?» se disait-il.

A notre époque, sur mille jeunes gens dans la situation de Godefroid,

neuf cent quatre-vingt-dix-neuf eussent eu la pensée d’épouser cette

femme.

Un marchand de meubles, qui était un peu tapissier et principalement

loueur d’appartements garnis, donna trois mille francs environ de tout

ce que Godefroid voulait vendre, en le lui laissant encore pendant les

quelques jours nécessaires à l’arrangement de l’horrible appartement de

la rue Chanoinesse, où ce malade d’esprit se rendit promptement. Il fit

venir un peintre dont l’adresse fut donnée par madame de La Chanterie,

et qui, pour un prix modique, s’engagea dans la semaine, à blanchir les

plafonds, nettoyer les fenêtres, peindre toutes les boiseries en bois

de Spa et mettre le carreau en couleur. Godefroid prit la mesure des

pièces pour y mettre partout le même tapis, un tapis vert de l’espèce

la moins chère. Il voulait l’uniformité la plus simple dans cette

cellule. Madame de La Chanterie approuva cette idée. Elle calcula,

Manon aidant, ce qu’il fallait de calicot blanc pour les rideaux des

fenêtres et pour ceux d’un modeste lit de fer; puis elle se chargea de

les faire acheter et confectionner à un prix dont la modicité surprit

Godefroid. Avec les meubles qu’il apportait, son appartement restauré

ne lui coûterait pas plus de six cents francs.

--Je pourrai donc en porter mille environ chez monsieur Mongenod.

--Nous menons ici, lui dit alors madame de La Chanterie, une vie

chrétienne qui, vous le savez, s’accorde mal avec beaucoup de

superfluités, et je crois que vous en conservez encore trop.

En donnant un conseil à son futur pensionnaire, elle regardait un

diamant qui brillait à l’anneau dans lequel était passée la cravate

bleue de Godefroid.

--Je ne vous en parle, reprit-elle, qu’en vous voyant dans l’intention

de rompre avec la vie dissipée dont vous vous êtes plaint à Monsieur

Mongenod.

Godefroid contemplait madame de La Chanterie en savourant les harmonies

d’une voix limpide; il examinait ce visage entièrement blanc, digne

d’une de ces Hollandaises graves et froides que le pinceau de l’école

flamande a si bien reproduites, et chez lesquelles les rides sont

impossibles.

--Blanche et grasse! se disait-il en s’en allant; mais elle a bien des

cheveux blancs...

Godefroid, comme toutes les natures faibles, s’était fait facilement

à une nouvelle vie en la croyant tout heureuse, et il avait hâte de

venir rue Chanoinesse; néanmoins il eut une pensée de prudence, ou

de défiance si vous voulez. Deux jours avant son installation, il

retourna chez monsieur Mongenod pour prendre quelques renseignements

sur la maison où il allait entrer. Pendant le peu d’instants qu’il

passait dans son futur logement pour examiner les changements qui s’y

faisaient, il avait remarqué les allées et venues de plusieurs gens

dont la mine et la tournure, sans être mystérieuses, permettaient de

croire à l’exercice de quelque profession, à des occupations secrètes

chez les habitants de la maison. A cette époque, on s’occupait beaucoup

des tentatives de la branche aînée de la maison de Bourbon pour

remonter sur le trône, et Godefroid crut à quelque conspiration. Quand

il se trouva dans le cabinet du banquier et sous le coup de son regard

scrutateur, en lui exprimant sa demande, il eut honte de lui-même, et

vit un sourire sardonique dessiné sur les lèvres de Frédéric Mongenod.

--Madame la baronne de La Chanterie, répondit-il, est une des plus

obscures personnes de Paris, mais elle en est une des plus honorables.

Avez-vous donc des motifs pour me demander des renseignements?

Godefroid se rejeta sur des banalités: il allait vivre pour longtemps

avec des étrangers, il fallait savoir avec qui l’on se liait, etc. Mais

le sourire du banquier devenait de plus en plus ironique, et Godefroid,

de plus en plus embarrassé, eut la honte de la démarche sans en tirer

aucun fruit, car il n’osa plus faire de questions ni sur madame de La

Chanterie ni sur les commensaux.

Deux jours après, par un lundi soir, après avoir dîné pour la dernière

fois au café Anglais, et vu les deux premières pièces aux Variétés, il

vint, à dix heures, coucher rue Chanoinesse, où il fut conduit à son

appartement par Manon.

La solitude a des charmes comparables à ceux de la vie sauvage qu’aucun

Européen n’a quittée après y avoir goûté. Ceci peut paraître étrange

dans une époque où chacun vit si bien pour autrui que tout le monde

s’inquiète de chacun, et que la vie privée n’existera bientôt plus,

tant les yeux du journal, argus moderne, gagnent en hardiesse, en

avidité; néanmoins cette proposition s’appuie de l’autorité des six

premiers siècles du Christianisme, pendant lesquels aucun solitaire ne

revint à la vie sociale. Il est peu de plaies morales que la solitude

ne guérisse. Aussi tout d’abord Godefroid fut-il saisi par le calme

profond et par le silence absolu de sa nouvelle demeure, absolument

comme un voyageur fatigué se délasse dans un bain.

Le lendemain même de son entrée en pension chez madame de La Chanterie,

il fut forcé de s’examiner, en se trouvant séparé de tout, même de

Paris, quoiqu’il fût encore à l’ombre de la cathédrale. Désarmé là de

toutes les vanités sociales, il allait ne plus avoir d’autres témoins

de ses actes que sa conscience et les commensaux de madame de La

Chanterie. C’était quitter le grand chemin du monde et entrer dans une

voie inconnue; mais, où cette voie le mènerait-il? à quelle occupation

allait-il se vouer?

Il était depuis deux heures livré à ces réflexions, lorsque Manon,

l’unique servante du logis, vint frapper à la porte, et lui dit que

le second déjeuner était servi, qu’on l’attendait. Midi sonnait. Le

nouveau pensionnaire descendit aussitôt, poussé par le désir de juger

les cinq personnes au milieu desquelles il devait passer désormais sa

vie. En entrant au salon, il aperçut tous les habitants de la maison

debout, et habillés des mêmes vêtements qu’ils portaient le jour où il

était venu prendre des renseignements.

--Avez-vous bien dormi?... lui demanda madame de La Chanterie.

--Je ne me suis réveillé qu’à dix heures, répondit Godefroid en saluant

les quatre commensaux qui lui rendirent tous son salut avec gravité.

--Nous nous y sommes attendus, dit en souriant le vieillard nommé Alain.

--Manon m’a parlé d’un second déjeuner, reprit Godefroid, il paraît que

j’ai déjà, sans le vouloir, manqué à la règle... A quelle heure vous

levez-vous?

--Nous ne nous levons pas absolument comme les anciens moines, répondit

gracieusement madame de La Chanterie, mais comme les ouvriers... à six

heures en hiver, à trois heures et demie en été. Notre coucher obéit

également à celui du soleil. Nous sommes toujours endormis à neuf

heures en été, à onze heures en hiver. Nous prenons tous un peu de lait

qui vient de notre ferme, après avoir dit nos prières, à l’exception

de monsieur l’abbé de Vèze, qui dit la première messe, celle de six

heures en été, celle de sept heures en hiver, à Notre-Dame, à laquelle

ces messieurs assistent tous les jours, ainsi que votre très humble

servante.

Madame de La Chanterie achevait cette explication à table, où ses cinq

convives s’étaient assis.

La salle à manger, entièrement peinte en gris et garnie de boiseries,

dont les dessins trahissaient le goût du siècle de Louis XIV, était

contiguë à cette espèce d’antichambre où se tenait Manon, et paraissait

être parallèle à la chambre de madame de La Chanterie qui communiquait

sans doute avec le salon. Cette pièce n’avait pas d’autre ornement

qu’un vieux cartel. Le mobilier consistait en six chaises dont le

dossier de forme ovale offrait des tapisseries évidemment faites à

la main par madame de La Chanterie, en deux buffets et une table

d’acajou, sur laquelle Manon ne mettait pas de nappe pour le déjeuner.

Ce déjeuner, d’une frugalité monastique, se composait d’un petit turbot

accompagné d’une sauce blanche, de pommes de terre, d’une salade et

de quatre assiettées de fruits: des pêches, du raisin, des fraises

et des amandes fraîches; puis, pour hors-d’œuvre, du miel dans son

gâteau comme en Suisse, du beurre et des radis, des concombres et des

sardines. C’était servi dans cette porcelaine fleuretée de bluets et de

feuilles vertes et menues qui, sans doute, fut un grand luxe sous Louis

XVI, mais que les croissantes exigences de la vie actuelle ont rendue

commune.

--Nous faisons maigre, dit monsieur Alain. Si nous allons à la messe

tous les matins, vous devez deviner que nous obéissons aveuglément à

toutes les pratiques, même les plus sévères, de l’Église.

--Et vous commencerez par nous imiter, dit madame de La Chanterie en

jetant un regard de côté sur Godefroid qu’elle avait mis près d’elle.

Des cinq convives, Godefroid connaissait déjà les noms de madame de La

Chanterie, de l’abbé de Vèze et de monsieur Alain; mais il lui restait

à savoir les noms des deux autres personnages. Ceux-là gardaient le

silence en mangeant avec cette attention que les religieux paraissent

prêter aux plus petits détails de leurs repas.

--Ces beaux fruits viennent-ils aussi de votre ferme, madame, dit

Godefroid.

--Oui, monsieur, répondit-elle. Nous avons notre petite ferme-modèle,

absolument comme le gouvernement, c’est notre maison de campagne,

elle est à trois lieues d’ici, sur la route d’Italie, après

Villeneuve-Saint-Georges.

--C’est un bien qui nous appartient à tous et qui doit rester au

dernier survivant, dit le bonhomme Alain.

--Oh! ce n’est pas considérable, ajouta madame de La Chanterie qui

parut craindre que Godefroid ne prît ce discours comme une amorce.

--Il y a, dit un des deux personnages inconnus à Godefroid, trente

arpents de terres labourables, six arpents de prés et un enclos de

quatre arpents au milieu duquel se trouve notre maison, qui est

précédée par la ferme.

--Mais ce bien-là, répondit Godefroid, doit valoir plus de cent mille

francs.

--Oh! nous n’en tirons pas autre chose que nos provisions, répondit le

même personnage.

C’était un homme grand, sec et grave. Au premier aspect, il paraissait

avoir servi dans l’armée; ses cheveux blancs disaient assez qu’il avait

passé la soixantaine, et son visage trahissait de violents chagrins

contenus par la religion.

Le second inconnu, qui semblait tenir à la fois du régent de rhétorique

et de l’homme d’affaires, était de taille ordinaire, gras et néanmoins

agile; sa figure offrait les apparences de la jovialité particulière

aux notaires et aux avoués de Paris.

Le costume de ces quatre personnages présentait le phénomène de la

propreté due à des soins égoïstes. On reconnaissait la même main, celle

de Manon, dans les plus petits détails. Leurs habits avaient dix ans

peut-être, et se conservaient comme se conservent les habits de curés,

par la puissance occulte de la servante et d’un usage constant. Ces

gens portaient en quelque sorte la livrée d’un système d’existence, ils

appartenaient tous à la même pensée, leurs regards disaient le même

mot, leurs figures respiraient une douce résignation, une quiétude

provocante.

--Est-ce une indiscrétion, madame, dit Godefroid, de demander le nom de

ces messieurs? je suis prêt à leur dire ma vie, ne puis-je apprendre de

la leur ce que les convenances permettent d’en savoir?

--Monsieur, répondit madame de La Chanterie en montrant le grand homme

sec, se nomme monsieur Nicolas; il est colonel de gendarmerie en

retraite avec le grade de maréchal de camp.--Monsieur, ajouta-t-elle

en désignant le petit homme gras, est un ancien conseiller à la cour

royale de Paris, qui s’est retiré de la magistrature en août 1830, il

se nomme monsieur Joseph. Quoique vous ne soyez ici que d’hier, je vous

dirai que dans le monde, monsieur Nicolas portait le nom de marquis de

Montauran, et monsieur Joseph celui de Lecamus, baron de Tresnes; mais,

pour nous comme pour tout le monde, ces noms-là n’existent plus, ces

messieurs sont sans héritiers, ils devancent l’oubli qui attend leurs

familles, et ils sont tout simplement messieurs Nicolas et Joseph,

comme vous serez monsieur Godefroid.

En entendant prononcer ces deux noms, l’un si célèbre dans les fastes

du royalisme par la catastrophe qui termina la prise d’armes des

Chouans au début du Consulat, l’autre si vénéré dans les fastes du

vieux Parlement de Paris, Godefroid ne put retenir un tressaillement;

mais en regardant ces deux débris des deux plus grandes choses de

la monarchie écroulée, la Noblesse et la Robe, il n’aperçut aucune

inflexion dans les traits, aucun changement de physionomie qui révélât

en eux une pensée mondaine. Ces deux hommes ne se souvenaient plus ou

ne voulaient plus se souvenir de ce qu’ils avaient été. Ce fut une

première leçon pour Godefroid.

--Chacun de vos noms, messieurs, est toute une histoire, leur dit-il

respectueusement.

--L’histoire de notre temps, répondit monsieur Joseph, des ruines!

--Vous êtes en bonne compagnie, reprit en souriant monsieur Alain.

Celui-là sera dépeint en deux mots: c’était le petit bourgeois de

Paris, un bon bourgeois à figure de veau relevée par les cheveux

blancs, mais affadie par un sourire éternel.

Quant au prêtre, à l’abbé de Vèze, sa qualité disait tout. Le prêtre

qui remplit sa mission est connu par le premier regard qu’il vous jette

et qu’on lui jette.

Ce qui frappa Godefroid pendant les premiers moments, ce fut le profond

respect que les quatre pensionnaires témoignaient à madame de La

Chanterie; ils semblaient tous, même le prêtre, malgré le caractère

sacré que lui donnaient ses fonctions, se trouver devant une reine.

Godefroid remarqua la sobriété de tous les convives. Chacun mangea

véritablement pour se nourrir. Madame de La Chanterie prit, comme tous

ses commensaux, une seule pêche, une demi-grappe de raisin; mais elle

dit à son nouveau pensionnaire de ne pas imiter cette réserve en lui

présentant tour à tour chaque plat.

La curiosité de Godefroid fut excitée au plus haut degré par ce début.

Après le déjeuner, en rentrant au salon, on le laissa seul, et madame

de La Chanterie alla tenir un petit conseil secret dans l’embrasure

d’une des croisées avec les quatre amis. Cette conférence, sans aucune

animation, dura près d’une demi-heure. On parlait à voix basse, en

échangeant des paroles que chacun semblait avoir mûries. De temps en

temps, monsieur Alain et monsieur Joseph consultaient un carnet en le

feuilletant.

--Voyez le faubourg, dit madame de La Chanterie à monsieur Nicolas qui

partit.

Ce fut la première parole que Godefroid put saisir.

--Et vous le quartier Saint-Marceau, reprit-elle en s’adressant à

monsieur Joseph. Battez le faubourg Saint-Germain et tâchez d’y trouver

ce qu’il nous faut!... ajouta-t-elle en regardant l’abbé de Vèze qui

sortit aussitôt.

--Et vous, mon cher Alain! dit-elle en souriant au dernier, passez

la revue...--Voici les affaires d’aujourd’hui décidées, dit-elle en

revenant à Godefroid.

Et elle s’assit dans son fauteuil, prit sur une petite table devant

elle du linge taillé qu’elle se mit à coudre, comme si elle eût été à

la tâche.

Godefroid, perdu dans ses conjectures et croyant à une conspiration

royaliste, prit la phrase de son hôtesse pour une ouverture, et il

se mit à l’étudier en s’asseyant près d’elle. Il fut frappé de la

dextérité singulière avec laquelle travaillait cette femme, en qui

tout trahissait la grande dame; elle avait une prestesse d’ouvrière,

car tout le monde peut, à certaines façons, reconnaître le faire de

l’ouvrier et celui d’un amateur.

--Vous allez, lui dit Godefroid, comme si vous connaissiez ce métier!...

--Hélas! répondit-elle sans lever la tête, je l’ai fait jadis par

nécessité!...

Deux grosses larmes jaillirent des yeux de cette vieille femme, et

tombèrent du bas de ses joues sur le linge qu’elle tenait.

--Pardonnez-moi, madame, s’écria Godefroid.

Madame de La Chanterie regarda son nouveau pensionnaire, et vit sur

sa figure une telle expression de regret qu’elle lui fit un signe

amical. Après s’être essuyé les yeux, elle reprit aussitôt le calme qui

caractérisait sa figure moins froide que froidie.

--Vous êtes ici, monsieur Godefroid, car vous savez déjà qu’on ne vous

nommera que par votre nom de baptême, vous êtes au milieu des débris

d’une grande tempête. Nous sommes tous meurtris et atteints dans nos

cœurs, dans nos intérêts de famille ou dans nos fortunes par cet

ouragan de quarante années qui a renversé la royauté, la religion et

dispersé les éléments de ce qui faisait la vieille France. Des mots

indifférents en apparence nous blessent tous, et telle est la raison

du silence qui règne ici. Nous nous parlons rarement de nous-mêmes;

nous nous sommes oubliés, et nous avons trouvé le moyen de substituer

une autre vie à notre vie. Et c’est parce que j’ai cru, d’après votre

confidence chez Mongenod, à quelque parité entre votre situation et

la nôtre, que j’ai décidé mes quatre amis à vous recevoir parmi nous;

nous avions besoin d’ailleurs de trouver un moine de plus pour notre

couvent. Mais, qu’allez-vous faire? On n’aborde pas la solitude sans

provisions morales.

--Madame, je serais très heureux, en vous entendant parler ainsi, de

vous voir devenir l’arbitre de ma destinée.

--Vous parlez en homme du monde, répondit-elle, et vous tâchez de me

flatter, moi, femme de soixante ans!... Mon cher enfant, reprit-elle,

sachez que vous êtes au milieu de gens qui croient fortement à Dieu,

qui tous ont senti sa main, et qui se sont livrés à lui presque aussi

entièrement que les trappistes. Avez-vous remarqué la sécurité profonde

du vrai prêtre quand il s’est donné au Seigneur, qu’il en écoute la

voix et qu’il s’efforce d’être un instrument docile aux doigts de la

Providence?... il n’a plus ni vanité, ni amour-propre, ni rien de ce

qui cause aux gens du monde des blessures continuelles; sa quiétude

égale celle du fataliste, sa résignation lui fait tout supporter. Le

vrai prêtre, un abbé de Vèze, est alors comme un enfant avec sa mère,

car l’Église, mon cher monsieur, est une bonne mère. Eh bien! on peut

se faire prêtre sans tonsure, tous les prêtres ne sont pas dans les

Ordres. Se vouer au bien, c’est imiter le bon prêtre, c’est obéir à

Dieu! Je ne vous prêche pas, je ne veux pas vous convertir, je veux

vous expliquer notre vie.

--Instruisez-moi, madame, dit Godefroid subjugué, que je ne manque à

aucun article de votre règlement.

--Vous auriez trop à faire, vous l’apprendrez par degrés. Avant tout,

ici, ne parlez jamais de vos malheurs qui sont des enfantillages

comparés aux catastrophes terribles sous lesquelles Dieu a foudroyé

ceux avec qui vous êtes en ce moment...

En parlant ainsi, madame de La Chanterie tirait toujours ses points

avec une régularité désespérante; mais là, elle leva la tête et regarda

Godefroid, elle le trouva charmé par la pénétrante douceur de sa voix,

qui, disons-le, possédait une onction apostolique. Le jeune malade

contemplait avec admiration le phénomène vraiment extraordinaire que

présentait cette femme dont le visage resplendissait. Des teintes

rosées s’étaient répandues sur ses joues d’un blanc de cierge, ses yeux

brillaient, la jeunesse de l’âme animait ses légères rides devenues

gracieuses, et tout en elle sollicitait l’affection. Godefroid mesurait

en ce moment la profondeur de l’abîme qui séparait cette femme des

sentiments vulgaires; il la voyait arrivée sur un pic inaccessible où

la Religion l’avait conduite, et il était encore trop mondain pour ne

pas être piqué au vif, pour ne pas désirer de descendre dans ce fossé,

de monter la cime aiguë où madame de La Chanterie était posée, et s’y

placer près d’elle. En se livrant à une étude approfondie de cette

femme, il lui raconta les déceptions de sa vie et tout ce qu’il n’avait

pu dire chez Mongenod, où sa confidence s’était restreinte à l’exposé

de sa situation.

--Pauvre enfant!...

Cette exclamation maternelle, tombée des lèvres de madame de La

Chanterie, arrivait par moments comme un baume sur le cœur du jeune

homme.

--Que puis-je substituer à tant d’espérances trompées, à tant

d’affection trahie? demanda-t-il enfin en regardant son hôtesse devenue

rêveuse. Je suis venu ici, reprit-il, y réfléchir et prendre un parti.

J’ai perdu ma mère, remplacez-la...

--Aurez-vous, dit-elle, l’obéissance d’un fils?...

--Oui, si vous avez toute la tendresse qui la commande.

--Eh bien! nous essayerons, répliqua-t-elle.

Godefroid tendit sa main pour prendre une des mains de son hôtesse

qui la lui offrit en devinant son intention, et il la porta

respectueusement à ses lèvres. La main de madame de La Chanterie était

admirablement belle, sans rides, ni grasse, ni maigre, blanche à

faire envie à une jeune femme, et d’une tournure à être copiée par un

statuaire. Godefroid avait admiré ces mains en les trouvant en harmonie

avec les enchantements de la voix, avec le bleu céleste du regard.

--Restez là! dit madame de La Chanterie en se levant et en rentrant

chez elle.

Godefroid éprouva la plus vive émotion, et ne savait à quel ordre

d’idées attribuer le mouvement de cette femme; il ne demeura pas

pendant longtemps dans ses perplexités, car elle rentra tenant un

volume à la main.

--Voici, dit-elle, mon cher enfant, les ordonnances d’un grand médecin

des âmes. Quand les choses de la vie ordinaire ne nous ont pas donné

le bonheur que nous en attendions, il faut chercher le bonheur dans

la vie supérieure, et voici la clef d’un nouveau monde. Lisez, soir

et matin, un chapitre de ce livre; mais lisez-le en y prêtant toute

votre attention, étudiez-en les paroles comme s’il s’agissait d’une

langue étrangère... Au bout d’un mois, vous serez un tout autre homme.

Voici vingt ans que je lis tous les jours un chapitre, et mes trois

amis, messieurs Nicolas, Alain et Joseph, ne manquent pas plus à cette

pratique qu’ils ne manquent à se coucher et à se lever; imitez-les

pour l’amour de Dieu, pour l’amour de moi, dit-elle avec une sérénité

divine, avec une auguste confiance.

Godefroid retourna le livre et lut au dos, en lettres d’or: IMITATION

DE JÉSUS-CHRIST. La naïveté de cette vieille femme, sa candeur

juvénile, sa certitude de bienfaisance confondirent l’ex-dandy. Madame

de La Chanterie était absolument dans l’attitude et le ravissement

d’une femme qui tendrait cent mille francs à un négociant sur le point

de faire faillite.

--Je m’en suis servi, dit-elle, depuis vingt-six ans. Dieu veuille

que ce livre soit contagieux! Allez m’en acheter un autre, car voici

l’heure à laquelle doivent venir des personnes qui ne doivent pas être

vues.

Godefroid salua madame de La Chanterie et remonta dans sa chambre, où

il jeta le livre sur une table en s’écriant:--Pauvre bonne femme!...

va!...

Le livre, comme tous les livres fréquemment lus, s’ouvrit à un endroit.

Godefroid s’assit comme pour mettre ses idées en ordre, car il avait

éprouvé plus d’émotion dans cette matinée que durant les mois les

plus agités de sa vie, et sa curiosité surtout n’avait jamais été

si vivement excitée. En laissant aller ses yeux au hasard, comme il

arrive aux gens dont l’âme est lancée dans la méditation, il regarda

machinalement les deux pages que présentait le livre, et il lut malgré

lui cet intitulé:

La Comédie humaine - Volume 12. Scènes de la vie parisienne et scènes de la vie politique · 第 45 / 104 题