A trente-quatre ans de distance, pendant lesquels il s’est fait
trois grandes révolutions, les vieillards seuls peuvent se rappeler
aujourd’hui le tapage inouï produit en Europe par l’enlèvement d’un
sénateur de l’Empire français. Aucun procès, si ce n’est ceux de
Trumeau, l’épicier de la place Saint-Michel et celui de la veuve Morin,
sous l’Empire; ceux de Fualdès et de Castaing, sous la Restauration;
ceux de madame Lafarge et Fieschi, sous le gouvernement actuel,
n’égala en intérêt et en curiosité celui des jeunes gens accusés de
l’enlèvement de Malin. Un pareil attentat contre un membre de son
Sénat excita la colère de l’Empereur, à qui l’on apprit l’arrestation
des délinquants presque en même temps que la perpétration du délit
et le résultat négatif des recherches. La forêt fouillée dans ses
profondeurs, l’Aube et les départements environnants parcourus dans
toute leur étendue, n’offrirent pas le moindre indice du passage ou
de la séquestration du comte de Gondreville. Le grand juge, mandé par
Napoléon, vint après avoir pris des renseignements auprès du ministre
de la police, et lui expliqua la position de Malin vis-à-vis des
Simeuse. L’Empereur, alors occupé de choses graves, trouva la solution
de l’affaire dans les faits antérieurs.
--Ces jeunes gens sont fous, dit-il. Un jurisconsulte comme Malin
doit revenir sur des actes arrachés par la violence. Surveillez ces
nobles pour savoir comment ils s’y prendront pour relâcher le comte de
Gondreville.
Il enjoignit de déployer la plus grande célérité dans une affaire où il
vit un attentat contre ses institutions, un fatal exemple de résistance
aux effets de la Révolution, une atteinte à la grande question des
biens nationaux, et un obstacle à cette fusion des partis qui fut la
constante occupation de sa politique intérieure. Enfin il se trouvait
joué par ces jeunes gens qui lui avaient promis de vivre tranquillement.
--La prédiction de Fouché s’est réalisée, s’écria-t-il en se rappelant
la phrase échappée deux ans auparavant à son ministre actuel de la
police qui ne l’avait dite que sous l’impression du rapport fait par
Corentin sur Laurence.
On ne peut pas se figurer, sous un gouvernement constitutionnel où
personne ne s’intéresse à une Chose Publique aveugle et muette,
ingrate et froide, le zèle qu’un mot de l’Empereur imprimait à sa
machine politique ou administrative. Cette puissante volonté semblait
se communiquer aux choses aussi bien qu’aux hommes. Une fois son mot
dit, l’Empereur, surpris par la coalition de 1806, oublia l’affaire.
Il pensait à de nouvelles batailles à livrer, et s’occupait de masser
ses régiments pour frapper un grand coup au cœur de la monarchie
prussienne. Mais son désir de voir faire prompte justice trouva un
puissant véhicule dans l’incertitude qui affectait la position de tous
les magistrats de l’Empire. En ce moment Cambacérès, en sa qualité
d’archichancelier, et le grand juge Régnier préparaient l’institution
des tribunaux de première instance, des cours impériales et de la cour
de cassation; ils agitaient la question des costumes auxquels Napoléon
tenait tant et avec tant de raison; ils revisaient le personnel et
recherchaient les restes des parlements abolis. Naturellement, les
magistrats du département de l’Aube pensèrent que donner des preuves de
zèle dans l’affaire de l’enlèvement du comte de Gondreville, serait une
excellente recommandation. Les suppositions de Napoléon devinrent alors
des certitudes pour les courtisans et pour les masses.
La paix régnait encore sur le continent, et l’admiration pour
l’Empereur était unanime en France: il cajolait les intérêts, les
vanités, les personnes, les choses, enfin tout jusqu’aux souvenirs.
Cette entreprise parut donc à tout le monde une atteinte au bonheur
public. Ainsi les pauvres gentilshommes innocents furent couverts
d’un opprobre général. En petit nombre et confinés dans leurs terres,
les nobles déploraient cette affaire entre eux, mais pas un n’osait
ouvrir la bouche. Comment, en effet, s’opposer au déchaînement de
l’opinion publique? Dans tout le département on exhumait les cadavres
des onze personnes tuées en 1792, à travers les persiennes de l’hôtel
de Cinq-Cygne, et l’on en accablait les accusés. On craignait que les
émigrés enhardis n’exerçassent tous des violences sur les acquéreurs
de leurs biens, pour en préparer la restitution en protestant ainsi
contre un injuste dépouillement. Ces nobles gens furent donc traités
de brigands, de voleurs, d’assassins, et la complicité de Michu leur
devint surtout fatale. Cet homme qui avait coupé, lui ou son beau-père,
toutes les têtes tombées dans le département pendant la Terreur, était
l’objet des contes les plus ridicules. L’exaspération fut d’autant
plus vive que Malin avait à peu près placé tous les fonctionnaires
de l’Aube. Aucune voix généreuse ne s’éleva pour contredire la voix
publique. Enfin les malheureux n’avaient aucun moyen légal de combattre
les préventions; car, en soumettant à des jurés et les éléments
de l’accusation et le jugement, le code de Brumaire an IV n’avait
pu donner aux accusés l’immense garantie du recours en cassation
pour cause de suspicion légitime. Le surlendemain de l’arrestation,
les maîtres et les gens du château de Cinq-Cygne furent assignés à
comparaître devant le jury d’accusation. On laissa Cinq-Cygne à la
garde du fermier, sous l’inspection de l’abbé Goujet et de sa sœur
qui s’y établirent. Mademoiselle de Cinq-Cygne, monsieur et madame
d’Hauteserre vinrent occuper la petite maison que possédait Durieu
dans un de ces longs et larges faubourgs qui s’étalent autour de la
ville de Troyes. Laurence eut le cœur serré quand elle reconnut la
fureur des masses, la malignité de la bourgeoisie et l’hostilité de
l’administration par plusieurs de ces petits événements qui arrivent
toujours aux parents des gens impliqués dans une affaire criminelle,
dans les villes de province où elles se jugent. C’est, au lieu de mots
encourageants et pleins de compassion, des conversations entendues où
éclatent d’affreux désirs de vengeance; des témoignages de haine à la
place des actes de la stricte politesse ou de la réserve ordonnée
par la décence, mais surtout un isolement dont s’affectent les hommes
ordinaires, et d’autant plus rapidement senti que le malheur excite la
défiance. Laurence, qui avait recouvré toute sa force, comptait sur les
clartés de l’innocence et méprisait trop la foule pour s’épouvanter de
ce silence désapprobateur par lequel on l’accueillait. Elle soutenait
le courage de monsieur et madame d’Hauteserre, tout en pensant à la
bataille judiciaire qui, d’après la rapidité de la procédure, devait
bientôt se livrer devant la cour criminelle. Mais elle allait recevoir
un coup auquel elle ne s’attendait point et qui diminua son courage.
Au milieu de ce désastre et par le déchaînement général, au moment
où cette famille affligée se voyait comme dans un désert, un homme
grandit tout à coup aux yeux de Laurence et montra toute la beauté de
son caractère. Le lendemain du jour où l’accusation approuvée par la
formule: _Oui, il y a lieu_, que le chef du jury écrivait au bas de
l’acte, fut renvoyée à l’accusateur public, et que le mandat d’arrêt
décerné contre les accusés eut été converti en une ordonnance de prise
de corps, le marquis de Chargebœuf vint courageusement dans sa vieille
calèche au secours de sa jeune parente. Prévoyant la promptitude de la
justice, le chef de cette grande famille s’était hâté d’aller à Paris,
d’où il amenait l’un des plus rusés et des plus honnêtes procureurs
du vieux temps, Bordin, qui devint, à Paris, l’avoué de la noblesse
pendant dix ans, et dont le successeur fut le célèbre avoué Derville.
Ce digne procureur choisit aussitôt pour avocat le petit-fils d’un
ancien président du parlement de Normandie qui se destinait à la
magistrature et dont les études s’étaient faites sous sa tutelle. Ce
jeune avocat, pour employer une dénomination abolie que l’Empereur
allait faire revivre, fut en effet nommé substitut du procureur général
à Paris après le procès actuel, et devint un de nos plus célèbres
magistrats. Monsieur de Grandville accepta cette défense comme une
occasion de débuter avec éclat. A cette époque, les avocats étaient
remplacés par des défenseurs officieux. Ainsi le droit de défense
n’était pas restreint, tous les citoyens pouvaient plaider la cause
de l’innocence; mais les accusés n’en prenaient pas moins d’anciens
avocats pour se défendre. Le vieux marquis, effrayé des ravages que
la douleur avait faits chez Laurence, fut admirable de bon goût et de
convenance. Il ne rappela point ses conseils donnés en pure perte; il
présenta Bordin comme un oracle dont les avis devaient être suivis à
la lettre, et le jeune de Grandville comme un défenseur en qui l’on
pouvait avoir une entière confiance.
Laurence tendit la main au vieux marquis, et lui serra la sienne avec
une vivacité qui le charma.
--Vous aviez raison, lui dit-elle.
--Voulez-vous maintenant écouter mes conseils? demanda-t-il.
La jeune comtesse fit, ainsi que monsieur et madame d’Hauteserre, un
signe d’assentiment.
--Eh bien! venez dans ma maison, elle est au centre de la ville près du
tribunal; vous et vos avocats, vous vous y trouverez mieux qu’ici où
vous êtes entassés, et beaucoup trop loin du champ de bataille. Vous
auriez la ville à traverser tous les jours.
Laurence accepta; le vieillard l’emmena ainsi que madame d’Hauteserre à
sa maison, qui fut celle des défenseurs et des habitants de Cinq-Cygne
tant que dura le procès. Après le dîner, les portes closes, Bordin se
fit raconter exactement par Laurence les circonstances de l’affaire
en la priant de n’omettre aucun détail, quoique déjà quelques-uns des
faits antérieurs eussent été dits à Bordin et au jeune défenseur par le
marquis durant leur voyage de Paris à Troyes. Bordin écouta, les pieds
au feu, sans se donner la moindre importance. Le jeune avocat, lui, ne
put s’empêcher de se partager entre son admiration pour mademoiselle de
Cinq-Cygne et l’attention qu’il devait aux éléments de la cause.
--Est-ce bien tout? demanda Bordin quand Laurence eut raconté les
événements du drame tels que ce récit les a présentés jusqu’à présent.
--Oui, répondit-elle.
Le silence le plus profond régna pendant quelques instants dans le
salon de l’hôtel de Chargebœuf où se passait cette scène, une des plus
graves qui aient lieu durant la vie, et une des plus rares aussi. Tout
procès est jugé par les avocats avant les juges, de même que la mort
du malade est pressentie par les médecins, avant la lutte que les uns
soutiendront avec la nature et les autres avec la justice. Laurence,
monsieur et madame d’Hauteserre, le marquis avaient les yeux sur la
vieille figure noire et profondément labourée par la petite vérole de
ce vieux procureur qui allait prononcer des paroles de vie ou de mort.
Monsieur d’Hauteserre s’essuya des gouttes de sueur sur le front.
Laurence regarda le jeune avocat et lui trouva le visage attristé.
--Eh bien! mon cher Bordin? dit le marquis en lui tendant sa tabatière
où le procureur puisa d’une façon distraite.
Bordin frotta le gras de ses jambes vêtues de gros bas de filoselle
noire, car il était en culotte de drap noir, et portait un habit qui se
rapprochait par sa forme des habits dits à la française; il jeta son
regard malicieux sur ses clients en y donnant une expression craintive,
mais il les glaça.
--Faut-il vous disséquer cela, dit-il, et vous parler franchement?
--Mais allez donc, monsieur! dit Laurence.
--Tout ce que vous avez fait de bien se tourne en charges contre vous,
lui dit alors le vieux praticien. On ne peut pas sauver vos parents,
on ne pourra que faire diminuer la peine. La vente que vous avez
ordonné à Michu de faire de ses biens, sera prise pour la preuve la
plus évidente de vos intentions criminelles sur le sénateur. Vous avez
envoyé vos gens exprès à Troyes pour être seuls, et cela sera d’autant
plus plausible que c’est la vérité. L’aîné des d’Hauteserre a dit à
Beauvisage un mot terrible qui vous perd tous. Vous en avez dit un
autre dans votre cour qui prouvait longtemps à l’avance vos mauvais
vouloirs contre Gondreville. Quant à vous, vous étiez à la grille en
observation au moment du coup; si l’on ne vous poursuit pas, c’est pour
ne pas mettre un élément d’intérêt dans l’affaire.
--La cause n’est pas tenable, dit monsieur de Grandville.
--Elle l’est d’autant moins, reprit Bordin, qu’on ne peut plus dire
la vérité. Michu, messieurs de Simeuse et d’Hauteserre doivent s’en
tenir tout simplement à prétendre qu’ils sont allés dans la forêt
avec vous pendant une partie de la journée et qu’ils sont venus
déjeuner à Cinq-Cygne. Mais si nous pouvons établir que vous y étiez
tous à trois heures pendant que l’attentat avait lieu, quels sont nos
témoins? Marthe, la femme d’un accusé, les Durieu, Catherine, gens à
votre service, monsieur et madame, père et mère de deux accusés. Ces
témoins sont sans valeur, la loi ne les admet pas contre vous, le
bon sens les repousse en votre faveur. Si, par malheur, vous disiez
être allé chercher onze cent mille francs d’or dans la forêt, vous
enverriez tous les accusés aux galères comme voleurs. Accusateur
public, jurés, juges, audience, et la France croiraient que vous avez
pris cet or à Gondreville, et que vous avez séquestré le sénateur
pour faire votre coup. En admettant l’accusation telle qu’elle est
en ce moment, l’affaire n’est pas claire; mais, dans sa vérité pure,
elle deviendrait limpide: les jurés expliqueraient par le vol toutes
les parties ténébreuses, car royaliste aujourd’hui veut dire brigand!
Le cas actuel présente une vengeance admissible dans la situation
politique. Les accusés encourent la peine de mort, mais elle n’est pas
déshonorante à tous les yeux; tandis qu’en y mêlant la soustraction des
espèces qui ne paraîtra jamais légitime, vous perdrez les bénéfices
de l’intérêt qui s’attache à des condamnés à mort, quand leur crime
paraît excusable. Dans le premier moment, quand vous pouviez montrer
vos cachettes, le plan de la forêt, les tuyaux de fer-blanc, l’or, pour
justifier l’emploi de votre journée, il eût été possible de s’en tirer
en présence de magistrats impartiaux; mais dans l’état des choses, il
faut se taire. Dieu veuille qu’aucun des six accusés n’ait compromis la
cause, mais nous verrons à tirer parti de leurs interrogatoires.
Laurence se tordit les mains de désespoir et leva les yeux au ciel par
un regard désolant, car elle aperçut alors dans toute sa profondeur
le précipice où ses cousins étaient tombés. Le marquis et le jeune
défenseur approuvaient le terrible discours de Bordin. Le bonhomme
d’Hauteserre pleurait.
--Pourquoi ne pas avoir écouté l’abbé Goujet qui voulait les faire
enfuir? dit madame d’Hauteserre exaspérée.
--Ah! s’écria l’ancien procureur, si vous avez pu les faire sauver,
et que vous ne l’ayez pas fait, vous les aurez tués vous-mêmes. La
contumace donne du temps. Avec le temps, les innocents éclaircissent
les affaires. Celle-ci me semble la plus ténébreuse que j’aie vue de ma
vie, pendant laquelle j’en ai cependant bien débrouillé.
--Elle est inexplicable pour tout le monde, et même pour nous, dit
monsieur de Grandville. Si les accusés sont innocents, le coup a été
fait par d’autres. Cinq personnes ne viennent pas dans un pays comme
par enchantement, ne se procurent pas des chevaux ferrés comme ceux
des accusés, n’empruntent pas leur ressemblance et ne mettent pas
Malin dans une fosse, exprès pour perdre Michu, messieurs d’Hauteserre
et de Simeuse. Les inconnus, les vrais coupables, avaient un intérêt
quelconque à se mettre dans la peau de ces cinq innocents; pour les
retrouver, pour chercher leurs traces, il nous faudrait, comme au
gouvernement, autant d’agents et d’yeux qu’il y a de communes dans un
rayon de vingt lieues.
--C’est là chose impossible, dit Bordin. Il n’y faut même pas songer.
Depuis que les sociétés ont inventé la justice, elles n’ont jamais
trouvé le moyen de donner à l’innocence accusée un pouvoir égal à
celui dont le magistrat dispose contre le crime. La justice n’est pas
bilatérale. La Défense, qui n’a ni espions, ni police, ne dispose pas
en faveur de ses clients de la puissance sociale. L’innocence n’a que
le raisonnement pour elle; et le raisonnement, qui peut frapper des
juges, est souvent impuissant sur les esprits prévenus des jurés. Le
pays est tout entier contre vous. Les huit jurés qui ont sanctionné
l’acte d’accusation étaient des propriétaires de biens nationaux.
Nous aurons dans nos jurés de jugement des gens qui seront, comme
les premiers, acquéreurs, vendeurs de biens nationaux ou employés.
Enfin, nous aurons un jury Malin. Aussi faut-il un système complet de
défense, n’en sortez pas, et périssez dans votre innocence. Vous serez
condamnés. Nous irons au tribunal de cassation, et nous tâcherons d’y
rester longtemps. Si, dans l’intervalle, je puis recueillir des preuves
en votre faveur, vous aurez le recours en grâce. Voilà l’anatomie de
l’affaire et mon avis. Si nous triomphons (car tout est possible en
justice), ce serait un miracle; mais votre avocat est, parmi tous ceux
que je connais, le plus capable de faire ce miracle, et j’y aiderai.
--Le sénateur doit avoir la clef de cette énigme, dit alors monsieur
de Grandville, car on sait toujours qui nous en veut et pourquoi l’on
nous en veut. Je le vois quittant Paris à la fin de l’hiver, venant à
Gondreville seul, sans suite, s’y enfermant avec son notaire, et se
livrant, pour ainsi dire, à cinq hommes qui l’empoignent.
--Certes, dit Bordin, sa conduite est au moins aussi extraordinaire
que la nôtre; mais comment, à la face d’un pays soulevé contre nous,
devenir accusateurs, d’accusés que nous étions? Il nous faudrait
la bienveillance, le secours du Gouvernement, et mille fois plus
de preuves que dans une situation ordinaire. J’aperçois là de la
préméditation, et de la plus raffinée, chez nos adversaires inconnus,
qui connaissaient la situation de Michu et de messieurs de Simeuse
à l’égard de Malin. Ne pas parler! ne pas voler! il y a prudence.
J’aperçois tout autre chose que des malfaiteurs sous ces masques. Mais
dites donc ces choses-là aux jurés qu’on nous donnera!
Cette perspicacité dans les affaires privées qui rend certains avocats
et certains magistrats si grands, étonnait et confondait Laurence; elle
eut le cœur serré par cette épouvantable logique.
--Sur cent affaires criminelles, dit Bordin, il n’y en a pas dix que
la Justice développe dans toute leur étendue, et il y en a peut-être
un bon tiers dont le secret lui est inconnu. La vôtre est du nombre
de celles qui sont indéchiffrables pour les accusés et pour les
accusateurs, pour la Justice et pour le public. Quant au souverain, il
a d’autres pois à lier qu’à secourir messieurs de Simeuse, quand même
ils n’auraient pas voulu le renverser. Mais qui diable en veut à Malin?
et que lui voulait-on?
Bordin et monsieur de Grandville se regardèrent, ils eurent l’air de
douter de la véracité de Laurence. Ce mouvement fut pour la jeune fille
une des plus cuisantes des mille douleurs de cette affaire; aussi
jeta-t-elle aux deux défenseurs un regard qui tua chez eux tout mauvais
soupçon.
Le lendemain la procédure fut remise aux défenseurs qui purent
communiquer avec les accusés. Bordin apprit à la famille, qu’en gens de
bien, les six accusés _s’étaient bien tenus_, pour employer un terme de
métier.
--Monsieur de Grandville défendra Michu, dit Bordin.
--Michu?... s’écria monsieur de Chargebœuf, étonné de ce changement.
--Il est le cœur de l’affaire, et là est le danger, répliqua le vieux
procureur.
--S’il est le plus exposé, la chose me semble juste! s’écria Laurence.
--Nous apercevons des chances, dit monsieur de Grandville, et nous
allons bien les étudier. Si nous pouvons les sauver, ce sera parce
que monsieur d’Hauteserre a dit à Michu de réparer l’un des poteaux
de la barrière du chemin creux, et qu’un loup a été vu dans la forêt,
car tout dépend des débats devant une cour criminelle, et les débats
rouleront sur de petites choses que vous verrez devenir immenses.
Laurence tomba dans l’abattement intérieur qui doit mortifier l’âme
de toutes les personnes d’action et de pensée, quand l’inutilité de
l’action et de la pensée leur est démontrée. Il ne s’agissait plus
ici de renverser un homme ou le pouvoir à l’aide de gens dévoués, de
sympathies fanatiques enveloppées dans les ombres du mystère: elle
voyait la société tout entière armée contre elle et ses cousins. On
ne prend pas à soi seul une prison d’assaut, on ne délivre pas des
prisonniers au sein d’une population hostile et sous les yeux d’une
police éveillée par la prétendue audace des accusés. Aussi, quand
effrayé de la stupeur de cette noble et courageuse fille que sa
physionomie rendait plus stupide encore, le jeune défenseur essaya de
relever son courage, lui répondit-elle:--Je me tais, je souffre et
j’attends. L’accent, le geste et le regard firent de cette réponse une
de ces choses sublimes auxquelles il manque un plus vaste théâtre pour
devenir célèbres. Quelques instants après, le bonhomme d’Hauteserre
disait au marquis de Chargebœuf:--Me suis-je donné de la peine pour mes
deux malheureux enfants! J’ai déjà refait pour eux près de huit mille
livres de rentes sur l’État. S’ils avaient voulu servir, ils auraient
gagné des grades supérieurs et pourraient aujourd’hui se marier
avantageusement. Voilà tous mes plans à vau-l’eau.
--Comment, lui dit sa femme, pouvez-vous songer à leurs intérêts, quand
il s’agit de leur honneur et de leurs têtes.
--Monsieur d’Hauteserre pense à tout, dit le marquis.
Pendant que les habitants de Cinq-Cygne attendaient l’ouverture des
débats à la cour criminelle et sollicitaient la permission de voir
les prisonniers sans pouvoir l’obtenir, il se passait au château,
dans le plus profond secret, un événement de la plus haute gravité.
Marthe était revenue à Cinq-Cygne aussitôt après sa déposition devant
le jury d’accusation, qui fut tellement insignifiante qu’elle ne fut
pas assignée par l’accusateur public devant la cour criminelle. Comme
toutes les personnes d’une excessive sensibilité, la pauvre femme
restait assise dans le salon où elle tenait compagnie à mademoiselle
Goujet, dans un état de stupeur qui faisait pitié. Pour elle, comme
pour le curé d’ailleurs et pour tous ceux qui ne savaient point
l’emploi que les accusés avaient fait de la journée, leur innocence
paraissait douteuse. Par moments, Marthe croyait que Michu, ses
maîtres et Laurence avaient exercé quelque vengeance sur le sénateur.
La malheureuse femme connaissait assez le dévouement de Michu pour
comprendre qu’il était de tous les accusés le plus en danger, soit à
cause de ses antécédents, soit à cause de la part qu’il aurait prise
dans l’exécution. L’abbé Goujet, sa sœur et Marthe se perdaient
dans les probabilités auxquelles cette opinion donnait lieu; mais,
à force de les méditer, ils laissaient leur esprit s’attacher à un
sens quelconque. Le doute absolu que demande Descartes ne peut pas
plus s’obtenir dans le cerveau de l’homme que le vide dans la nature,
et l’opération spirituelle par laquelle il aurait lieu serait, comme
l’effet de la machine pneumatique, une situation exceptionnelle et
monstrueuse. En quelque matière que ce soit, on croit à quelque chose.
Or, Marthe avait si peur de la culpabilité des accusés, que sa crainte
équivalait à une croyance; et cette situation d’esprit lui fut fatale.
Cinq jours après l’arrestation des gentilshommes, au moment où elle
allait se coucher, sur les dix heures du soir, elle fut appelée dans la
cour par sa mère qui arrivait à pied de la ferme.
--Un ouvrier de Troyes veut te parler de la part de Michu, et t’attend
dans le chemin creux, dit-elle à Marthe.
Toutes deux passèrent par la brèche pour aller au plus court. Dans
l’obscurité de la nuit et du chemin, il fut impossible à Marthe de
distinguer autre chose que la masse d’une personne qui tranchait sur
les ténèbres.
--Parlez, madame, afin que je sache si vous êtes bien madame Michu, dit
cette personne d’une voix assez inquiète.
--Certainement, dit Marthe. Et que me voulez-vous?
--Bien, dit l’inconnu. Donnez-moi votre main, n’ayez pas peur de moi.
Je viens, ajouta-t-il en se penchant à l’oreille de Marthe, de la
part de Michu, vous remettre un petit mot. Je suis un des employés de
la prison, et si mes supérieurs s’apercevaient de mon absence, nous
serions tous perdus. Fiez-vous à moi. Dans les temps votre brave père
m’a placé là. Aussi Michu a-t-il compté sur moi.
Il mit une lettre dans la main de Marthe et disparut vers la forêt sans
attendre de réponse. Marthe eut comme un frisson en pensant qu’elle
allait sans doute apprendre le secret de l’affaire. Elle courut à la
ferme avec sa mère et s’enferma pour lire la lettre suivante:
«Ma chère Marthe, tu peux compter sur la discrétion de l’homme qui
t’apportera cette lettre, il ne sait ni lire ni écrire, c’est un
des plus solides républicains de la conspiration de Babœuf; ton
père s’est servi de lui souvent, et il regarde le sénateur comme un
traître. Or, ma chère femme, le sénateur a été claquemuré par nous
dans le caveau où nous avons déjà caché nos maîtres. Le misérable
n’a de vivres que pour cinq jours, et comme il est de notre intérêt
qu’il vive, dès que tu auras lu ce petit mot, porte-lui de la
nourriture pour au moins cinq jours. La forêt doit être surveillée,
prends autant de précautions que nous en prenions pour nos jeunes
maîtres. Ne dis pas un mot à Malin, ne lui parle point et mets un
de nos masques que tu trouveras sur une des marches de la cave. Si
tu ne veux pas compromettre nos têtes, tu garderas le silence le
plus entier sur le secret que je suis forcé de te confier. N’en dis
pas un mot à mademoiselle de Cinq-Cygne, qui pourrait _caner_. Ne
crains rien pour moi. Nous sommes certains de la bonne issue de cette
affaire, et, quand il le faudra, Malin sera notre sauveur. Enfin,
dès que cette lettre sera lue, je n’ai pas besoin de te dire de la
brûler, car elle me coûterait la tête si l’on en voyait une seule
ligne. Je t’embrasse tant et plus.
»MICHU.»
L’existence du caveau situé sous l’éminence au milieu de la forêt
n’était connue que de Marthe, de son fils, de Michu, des quatre
gentilshommes et de Laurence; du moins Marthe, à qui son mari n’avait
rien dit de sa rencontre avec Peyrade et Corentin, devait le croire.
Ainsi la lettre, qui d’ailleurs lui parut écrite et signée par Michu,
ne pouvait venir que de lui. Certes, si Marthe avait immédiatement
consulté sa maîtresse et ses deux conseils, qui connaissaient
l’innocence des accusés, le rusé procureur aurait obtenu quelques
lumières sur les perfides combinaisons qui avaient enveloppé ses
clients; mais Marthe, tout à son premier mouvement comme la plupart
des femmes, et convaincue par ces considérations qui lui sautaient
aux yeux, jeta la lettre dans la cheminée. Cependant, mue par une
singulière illumination de prudence, elle retira du feu le côté de la
lettre qui n’était pas écrit, prit les cinq premières lignes, dont
le sens ne pouvait compromettre personne, et les cousit dans le bas
de sa robe. Assez effrayée de savoir que le patient jeûnait depuis
vingt-quatre heures, elle voulut lui porter du vin, du pain et de la
viande dès cette nuit. Sa curiosité ne lui permettait pas plus que
l’humanité de remettre au lendemain. Elle chauffa son four, et fit,
aidée par sa mère, un pâté de lièvre et de canards, un gâteau de
riz, rôtit deux poulets, prit trois bouteilles de vin, et boulangea
elle-même deux pains ronds. Vers deux heures et demie du matin,
elle se mit en route vers la forêt, portant le tout dans une hotte,
et en compagnie de Couraut qui, dans toutes ces expéditions, servait
d’éclaireur avec une admirable intelligence. Il flairait des étrangers
à des distances énormes, et quand il avait reconnu leur présence, il
revenait auprès de sa maîtresse en grondant tout bas, la regardant et
tournant son museau du côté dangereux.
Marthe arriva sur les trois heures du matin à la mare, où elle laissa
Couraut en sentinelle. Après une demi-heure de travail pour débarrasser
l’entrée, elle vint avec une lanterne sourde à la porte du caveau,
le visage couvert d’un masque qu’elle avait en effet trouvé sur
une marche. La détention du sénateur semblait avoir été préméditée
longtemps à l’avance. Un trou d’un pied carré, que Marthe n’avait pas
vu précédemment, se trouvait grossièrement pratiqué dans le haut de la
porte de fer qui fermait le caveau; mais pour que Malin ne pût, avec
le temps et la patience dont disposent tous les prisonniers, faire
jouer la bande de fer qui barrait la porte, on l’avait assujettie par
un cadenas. Le sénateur, qui s’était levé de dessus son lit de mousse,
poussa un soupir en apercevant une figure masquée, et devina qu’il
ne s’agissait pas encore de sa délivrance. Il observa Marthe, autant
que le lui permettait la lueur inégale d’une lanterne sourde, et la
reconnut à ses vêtements, à sa corpulence et à ses mouvements; quand
elle lui passa le pâté par le trou, il laissa tomber le pâté pour lui
saisir les mains, et avec une excessive prestesse il essaya de lui ôter
du doigt deux anneaux, son alliance et une petite bague donnée par
mademoiselle de Cinq-Cygne.
--Vous ne nierez pas que ce ne soit vous, ma chère madame Michu, dit-il.
Marthe ferma le poing aussitôt qu’elle sentit les doigts du sénateur,
et lui donna un coup vigoureux dans la poitrine. Puis, sans mot dire,
elle alla couper une baguette assez forte, au bout de laquelle elle
tendit au sénateur le reste des provisions.
--Que veut-on de moi? dit-il.
Marthe se sauva sans répondre. En revenant chez elle, elle se trouva,
sur les cinq heures, à la lisière de la forêt, et fut prévenue par
Couraut de la présence d’un importun. Elle rebroussa chemin et se
dirigea vers le pavillon qu’elle avait habité si longtemps; mais, quand
elle déboucha dans l’avenue, elle fut aperçue de loin par le garde
champêtre de Gondreville; elle prit alors le parti d’aller droit à lui.
--Vous êtes bien matinale, madame Michu? lui dit-il en l’accostant.
--Nous sommes si malheureux, répondit-elle, que je suis forcée de faire
l’ouvrage d’une servante; je vais à Bellache y chercher des graines.
--Vous n’avez donc point de graines à Cinq-Cygne? dit le garde.
Marthe ne répondit pas. Elle continua sa route, et, en arrivant à
la ferme de Bellache, elle pria Beauvisage de lui donner plusieurs
graines pour semence, en lui disant que monsieur d’Hauteserre lui
avait recommandé de les prendre chez lui pour renouveler ses espèces.
Quand Marthe fut partie, le garde de Gondreville vint à la ferme
savoir ce que Marthe y était allée chercher. Six jours après, Marthe,
devenue prudente, alla dès minuit porter les provisions afin de ne pas
être surprise par les gardes qui surveillaient évidemment la forêt.
Après avoir porté pour la troisième fois des vivres au sénateur, elle
fut saisie d’une sorte de terreur en entendant lire par le curé les
interrogatoires publics des accusés, car alors les débats étaient
commencés. Elle prit l’abbé Goujet à part, et après lui avoir fait
jurer qu’il lui garderait le secret sur ce qu’elle allait lui dire
comme s’il s’agissait d’une confession, elle lui montra les fragments
de la lettre qu’elle avait reçue de Michu, en lui en disant le contenu,
et l’initia au secret de la cachette où se trouvait le sénateur. Le
curé demanda sur-le-champ à Marthe si elle avait des lettres de son
mari pour pouvoir comparer les écritures. Marthe alla chez elle à la
ferme, où elle trouva une assignation pour comparaître comme témoin à
la Cour. Quand elle revint au château, l’abbé Goujet et sa sœur étaient
également assignés à la requête des accusés. Ils furent donc obligés de
se rendre aussitôt à Troyes. Ainsi tous les personnages de ce drame,
et même ceux qui n’en étaient en quelque sorte que les comparses, se
trouvèrent réunis sur la scène où les destinées des deux familles se
jouaient alors.
Il est très peu de localités en France où la Justice emprunte aux
choses ce prestige qui devrait toujours l’accompagner. Après la
religion et la royauté, n’est-elle pas la plus grande machine des
sociétés? Partout, et même à Paris, la mesquinerie du local, la
mauvaise disposition des lieux, et le manque de décors chez la nation
la plus vaniteuse et la plus théâtrale en fait de monuments qui soit
aujourd’hui, diminuent l’action de cet énorme pouvoir. L’arrangement
est le même dans presque toutes les villes. Au fond de quelque longue
salle carrée, on voit un bureau couvert de serge verte, élevé sur
une estrade, derrière lequel s’asseyent les juges dans des fauteuils
vulgaires. A gauche, le siége de l’accusateur public, et, de son côté,
le long de la muraille, une longue tribune garnie de chaises pour les
jurés. En face des jurés s’étend une autre tribune où se trouve un banc
pour les accusés et pour les gendarmes qui les gardent. Le greffier
se place au bas de l’estrade auprès de la table où se déposent les
pièces à conviction. Avant l’institution de la justice impériale, le
commissaire du gouvernement et le directeur du jury avaient chacun un
siége et une table, l’un à droite et l’autre à gauche du bureau de
la cour. Deux huissiers voltigent dans l’espace qu’on laisse devant
la cour pour la comparution des témoins. Les défenseurs se tiennent
au bas de la tribune des accusés. Une balustrade de bois réunit les
deux tribunes vers l’autre bout de la salle, et forme une enceinte où
se mettent des bancs pour les témoins entendus et pour les curieux
privilégiés. Puis, en face du tribunal, au-dessus de la porte d’entrée,
il existe toujours une méchante tribune réservée aux autorités et aux
femmes choisies du département par le président, à qui appartient la
police de l’audience. Le public non privilégié se tient debout dans
l’espace qui reste entre la porte de la salle et la balustrade. Cette
physionomie normale des tribunaux français et des cours d’assises
actuelles était celle de la cour criminelle de Troyes.
En avril 1806, ni les quatre juges et le président qui composaient
la Cour, ni l’accusateur public, ni le directeur du jury, ni le
commissaire du gouvernement, ni les huissiers, ni les défenseurs,
personne, excepté les gendarmes, n’avait de costume ni de marque
distinctive qui relevât la nudité des choses et l’aspect assez maigre
des figures. Le crucifix manquait, et ne donnait son exemple ni à la
justice, ni aux accusés. Tout était triste et vulgaire. L’appareil, si
nécessaire à l’intérêt social, est peut-être une consolation pour le
criminel. L’empressement du public fut ce qu’il a été, ce qu’il sera
dans toutes les occasions de ce genre, tant que les mœurs ne seront
pas réformées, tant que la France n’aura pas reconnu que l’admission
du public à l’audience n’emporte pas la publicité, que la publicité
donnée aux débats constitue une peine tellement exorbitante, que si
le législateur avait pu la soupçonner, il ne l’aurait pas infligée.
Les mœurs sont souvent plus cruelles que les lois. Les mœurs, c’est
les hommes; mais la loi, c’est la raison d’un pays. Les mœurs, qui
n’ont souvent pas de raison, l’emportent sur la loi. Il se fit des
attroupements autour du palais. Comme dans tous les procès célèbres,
le président fut obligé de faire garder les portes par des piquets de
soldats. L’auditoire, qui restait debout derrière la balustrade, était
si pressé qu’on y étouffait. Monsieur de Grandville, qui défendait
Michu; Bordin, le défenseur de messieurs de Simeuse, et un avocat de
Troyes qui plaidait pour messieurs d’Hauteserre et Gothard, les moins
compromis des six accusés, furent à leur poste avant l’ouverture de
la séance, et leurs figures respiraient la confiance. De même que le
médecin ne laisse rien voir de ses appréhensions à son malade, de
même l’avocat montre toujours une physionomie pleine d’espoir à son
client. C’est un de ces cas rares où le mensonge devient vertu. Quand
les accusés entrèrent, il s’éleva de favorables murmures à l’aspect
des quatre jeunes gens qui, après vingt jours de détention passés dans
l’inquiétude, avaient un peu pâli. La parfaite ressemblance des jumeaux
excita l’intérêt le plus puissant. Peut-être chacun pensait-il que la
nature devait exercer une protection spéciale sur l’une de ses plus
curieuses raretés, et tout le monde était tenté de réparer l’oubli du
destin envers eux; leur contenance noble, simple, et sans la moindre
marque de honte, mais aussi sans bravade, toucha beaucoup les femmes.
Les quatre gentilshommes et Gothard se présentaient avec le costume
qu’ils portaient lors de leur arrestation; mais Michu, dont les habits
faisaient partie des pièces à conviction, avait mis ses meilleurs
habits, une redingote bleue, un gilet de velours brun à la Robespierre,
et une cravate blanche. Le pauvre homme paya le loyer de sa mauvaise
mine. Quand il jeta son regard jaune, clair et profond sur l’assemblée,
qu’il laissa échapper un mouvement, on lui répondit par un murmure
d’horreur. L’audience voulut voir le doigt de Dieu dans sa comparution
sur le banc des accusés, où son beau-père avait fait asseoir tant de
victimes. Cet homme, vraiment grand, regarda ses maîtres en réprimant
un sourire d’ironie. Il eut l’air de leur dire:--Je vous fais tort! Ces
cinq accusés échangèrent des saluts affectueux avec leurs défenseurs.
Gothard faisait encore l’idiot.
Après les récusations exercées avec sagacité par les défenseurs,
éclairés sur ce point par le marquis de Chargebœuf assis
courageusement auprès de Bordin et de monsieur de Grandville, quand
le jury fut constitué, l’acte d’accusation lu, les accusés furent
séparés pour procéder à leurs interrogatoires. Tous répondirent avec
un remarquable ensemble. Après être allés le matin se promener à
cheval dans la forêt, ils étaient revenus à une heure pour déjeuner à
Cinq-Cygne; après le repas, de trois heures à cinq heures et demie, ils
avaient regagné la forêt. Tel fut le fond commun à chaque accusé, dont
les variantes découlèrent de leur position spéciale. Quand le président
pria messieurs de Simeuse de donner les raisons qui les avaient fait
sortir de si grand matin, l’un et l’autre déclarèrent que, depuis leur
retour, ils pensaient à racheter Gondreville, et que, dans l’intention
de traiter avec Malin, arrivé la veille, ils étaient sortis avec leur
cousine et Michu afin d’examiner la forêt pour baser des offres.
Pendant ce temps-là, messieurs d’Hauteserre, leur cousine et Gothard
avaient chassé un loup que les paysans avaient aperçu. Si le directeur
du jury eût recueilli les traces de leurs chevaux dans la forêt avec
autant de soin que celles des chevaux qui avaient traversé le parc de
Gondreville, on aurait eu la preuve de leurs courses en des parties
bien éloignées du château.
L’interrogatoire de messieurs d’Hauteserre confirma celui de messieurs
de Simeuse, et se trouvait en harmonie avec leurs dires, dans
l’instruction. La nécessité de justifier leur promenade avait suggéré
à chaque accusé l’idée de l’attribuer à la chasse. Des paysans avaient
signalé, quelques jours auparavant, un loup dans la forêt, et chacun
d’eux s’en fit un prétexte.
Cependant l’accusateur public releva des contradictions entre les
premiers interrogatoires où messieurs d’Hauteserre disaient avoir
chassé tous ensemble, et le système adopté à l’audience qui laissait
messieurs d’Hauteserre et Laurence chassant, tandis que messieurs de
Simeuse auraient évalué la forêt.
Monsieur de Grandville fit observer que le délit n’ayant été commis que
de deux heures à cinq heures et demie, les accusés devaient être crus
quand ils expliquaient la manière dont ils avaient employé la matinée.
L’accusateur répondit que les accusés avaient intérêt à cacher les
préparatifs pour séquestrer le sénateur.
L’habileté de la défense apparut alors à tous les yeux. Les juges,
les jurés, l’audience comprirent bientôt que la victoire allait être
chaudement disputée. Bordin et monsieur de Grandville semblaient
avoir tout prévu. L’innocence doit un compte clair et plausible de ses
actions. Le devoir de la Défense est donc d’opposer un roman probable
au roman improbable de l’Accusation. Pour le défenseur qui regarde son
client comme innocent, l’Accusation devient une fable. L’interrogatoire
public des quatre gentilshommes expliquait suffisamment les choses en
leur faveur. Jusque-là tout allait bien. Mais l’interrogatoire de Michu
fut plus grave, et engagea le combat. Chacun comprit alors pourquoi
monsieur de Grandville avait préféré la défense du serviteur à celle
des maîtres.
Michu avoua ses menaces à Marion, mais il démentit la violence qu’on
leur prêtait. Quant au guet-apens sur Malin, il dit qu’il se promenait
tout uniment dans le parc; le sénateur et monsieur Grévin pouvaient
avoir eu peur en voyant la bouche du canon de son fusil, lui supposer
une position hostile quand elle était inoffensive. Il fit observer que
le soir un homme qui n’a pas l’habitude de la chasse peut croire le
fusil dirigé sur lui, tandis qu’il se trouve sur l’épaule au repos.
Pour justifier l’état de ses vêtements lors de son arrestation, il
dit s’être laissé tomber dans la brèche en retournant chez lui.--«N’y
voyant plus clair pour la gravir, je me suis en quelque sorte, dit-il,
colleté avec les pierres qui éboulaient sous moi quand je m’en
aidais pour monter le chemin creux.» Quant au plâtre que Gothard lui
apportait, il répondit, comme dans tous ses interrogatoires, qu’il
avait servi à sceller un des poteaux de la barrière du chemin creux.
L’accusateur public et le président lui demandèrent d’expliquer comment
il était à la fois et dans la brèche au château, et en haut du chemin
creux à sceller un poteau à la barrière, surtout quand le juge de
paix, les gendarmes et le garde-champêtre déclaraient l’avoir entendu
venir d’en-bas. Michu dit que monsieur d’Hauteserre lui avait fait des
reproches de ne pas avoir exécuté cette petite réparation à laquelle
il tenait à cause des difficultés que ce chemin pouvait susciter avec
la commune, il était donc allé lui annoncer le rétablissement de la
barrière.
Monsieur d’Hauteserre avait effectivement fait poser une barrière en
haut du chemin creux pour empêcher que la commune ne s’en emparât. En
voyant quelle importance prenait l’état de ses vêtements, et le plâtre
dont l’emploi n’était pas niable, Michu avait inventé ce subterfuge.
Si, en justice, la vérité ressemble souvent à une fable, la fable
aussi ressemble beaucoup à la vérité. Le défenseur et l’accusateur
attachèrent l’un et l’autre un grand prix à cette circonstance, qui
devint capitale et par les efforts du défenseur et par les soupçons de
l’accusateur.
A l’audience, Gothard, sans doute éclairé par monsieur de Grandville,
avoua que Michu l’avait prié de lui apporter des sacs de plâtre, car
jusqu’alors il s’était toujours mis à pleurer quand on le questionnait.
--Pourquoi ni vous ni Gothard n’avez-vous pas aussitôt mené le juge
de paix et le garde champêtre à cette barrière? demanda l’accusateur
public.
--Je n’ai jamais cru qu’il pouvait s’agir contre nous d’une accusation
capitale, dit Michu.
On fit sortir tous les accusés, à l’exception de Gothard. Quand Gothard
fut seul, le président l’adjura de dire la vérité dans son intérêt,
en lui faisant observer que sa prétendue idiotie avait cessé. Aucun
des jurés ne le croyait imbécile. En se taisant devant la cour, il
pouvait encourir des peines graves; tandis qu’en disant la vérité,
vraisemblablement il serait hors de cause. Gothard pleura, chancela,
puis il finit par dire que Michu l’avait prié de lui porter plusieurs
sacs de plâtre; mais, chaque fois, il l’avait rencontré devant la
ferme. On lui demanda combien il avait apporté de sacs.
--Trois, répondit-il.
Un débat s’établit entre Gothard et Michu pour savoir si c’était trois
en comptant celui qu’il lui apportait au moment de l’arrestation, ce
qui réduisait les sacs à deux, ou trois outre le dernier. Ce débat se
termina en faveur de Michu. Pour les jurés, il n’y eut que deux sacs
employés; mais ils paraissaient avoir déjà une conviction sur ce point;
Bordin et monsieur de Grandville jugèrent nécessaire de les rassasier
de plâtre et de les si bien fatiguer qu’ils n’y comprissent plus rien.
Monsieur de Grandville présenta des conclusions tendant à ce que des
experts fussent nommés pour examiner l’état de la barrière.
--Le directeur du jury, dit le défenseur, s’est contenté d’aller
visiter les lieux, moins pour y faire une expertise sévère que pour
y voir un subterfuge de Michu; mais il a failli, selon nous, à ses
devoirs, et sa faute doit nous profiter.
La cour commit, en effet, des experts pour savoir si l’un des poteaux
de la barrière avait été récemment scellé. De son côté, l’Accusateur
public voulut avoir gain de cause sur cette circonstance avant
l’expertise.
--Vous auriez, dit-il à Michu, choisi l’heure à laquelle il ne fait
plus clair, de cinq heures et demie à six heures et demie, pour sceller
la barrière à vous seul?
--Monsieur d’Hauteserre m’avait grondé!
--Mais, dit l’accusateur public, si vous avez employé le plâtre à la
barrière, vous vous êtes servi d’une auge et d’une truelle? Or, si vous
êtes venu dire si promptement à monsieur d’Hauteserre que vous aviez
exécuté ses ordres, il vous est impossible d’expliquer comment Gothard
vous apportait encore du plâtre. Vous avez dû passer devant votre
ferme, et alors vous avez dû déposer vos outils et prévenir Gothard.
Ces arguments foudroyants produisirent un silence horrible dans
l’auditoire.
--Allons, avouez-le, reprit l’accusateur, ce n’est pas un poteau que
vous avez enterré.
--Croyez-vous donc que ce soit le sénateur? dit Michu d’un air
profondément ironique.
Monsieur de Grandville demanda formellement à l’accusateur public
de s’expliquer sur ce chef. Michu était accusé d’enlèvement, de
séquestration et non pas de meurtre. Rien de plus grave que cette
interpellation. Le Code de Brumaire an IV défendait à l’accusateur
public d’introduire aucun chef nouveau dans les débats: il devait, à
peine de nullité, s’en tenir aux termes de l’acte d’accusation.
L’accusateur public répondit que Michu, principal auteur de
l’attentat, et qui dans l’intérêt de ses maîtres avait assumé toute
la responsabilité sur sa tête, pouvait avoir eu besoin de condamner
l’entrée du lieu encore inconnu où gémissait le sénateur.
Pressé de questions, harcelé devant Gothard, mis en contradiction
avec lui-même, Michu frappa sur l’appui de la tribune aux accusés un
grand coup de poing, et dit:--Je ne suis pour rien dans l’enlèvement
du sénateur, j’aime à croire que ses ennemis l’ont simplement enfermé;
mais s’il reparaît, vous verrez que le plâtre n’a pu y servir de rien.
--Bien, dit l’avocat en s’adressant à l’accusateur public, vous avez
plus fait pour la défense de mon client que tout ce que je pouvais
dire.
La première audience fut levée sur cette audacieuse allégation, qui
surprit les jurés et donna l’avantage à la défense. Aussi les avocats
de la ville et Bordin félicitèrent-ils le jeune défenseur avec
enthousiasme. L’accusateur public, inquiet de cette assertion, craignit
d’être tombé dans un piége; et il avait en effet donné dans un panneau
très habilement tendu par les défenseurs, et pour lequel Gothard venait
de jouer admirablement son rôle. Les plaisants de la ville dirent
qu’on avait replâtré l’affaire, que l’accusateur public avait gâché
sa position, et que les Simeuse devenaient blancs comme plâtre. En
France, tout est du domaine de la plaisanterie, elle y est la reine:
on plaisante sur l’échafaud, à la Bérésina, aux barricades, et quelque
Français plaisantera sans doute aux grandes assises du jugement dernier.
Le lendemain, on entendit les témoins à charge: madame Marion, madame
Grévin, Grévin, le valet de chambre du sénateur, Violette dont les
dépositions peuvent être facilement comprises d’après les événements.
Tous reconnurent les cinq accusés avec plus ou moins d’hésitation
relativement aux quatre gentilshommes, mais avec certitude quant à
Michu. Beauvisage répéta le propos échappé à Robert d’Hauteserre. Le
paysan venu pour acheter le veau redit la phrase de mademoiselle de
Cinq-Cygne. Les experts entendus confirmèrent leurs rapports sur la
confrontation de l’empreinte des fers avec ceux des chevaux des quatre
gentilshommes qui, selon l’accusation, étaient absolument pareils.
Cette circonstance fut naturellement l’objet d’un débat violent entre
monsieur de Grandville et l’accusateur public. Le défenseur prit à
partie le maréchal ferrant de Cinq-Cygne, et réussit à établir aux
débats que des fers semblables avaient été vendus quelques jours
auparavant à des individus étrangers au pays. Le maréchal déclara
d’ailleurs qu’il ne ferrait pas seulement de cette manière les chevaux
du château de Cinq-Cygne, mais beaucoup d’autres dans le canton. Enfin
le cheval dont se servait habituellement Michu, par extraordinaire,
avait été ferré à Troyes, et l’empreinte de ce fer ne se trouvait point
parmi celles constatées dans le parc.
--Le Sosie de Michu ignorait cette circonstance, dit monsieur de
Grandville en regardant les jurés, et l’accusation n’a pas établi que
nous nous soyons servis d’un des chevaux du château.
Il foudroya d’ailleurs la déposition de Violette en ce qui concernait
la ressemblance des chevaux, vus de loin et par derrière! Malgré les
incroyables efforts du défenseur, la masse des témoignages positifs
accabla Michu. L’accusateur, l’auditoire, la cour et les jurés
sentaient tous, comme l’avait pressenti la défense, que la culpabilité
du serviteur entraînait celle des maîtres. Bordin avait bien deviné
le nœud du procès en donnant monsieur de Grandville pour défenseur à
Michu; mais la défense avouait ainsi ses secrets. Aussi, tout ce qui
concernait l’ancien régisseur de Gondreville était-il d’un intérêt
palpitant. La tenue de Michu fut d’ailleurs superbe. Il déploya dans
ces débats toute la sagacité dont l’avait doué la nature; et, à force
de le voir, le public reconnut sa supériorité; mais, chose étonnante!
cet homme en parut plus certainement l’auteur de l’attentat. Les
témoins à décharge, moins sérieux que les témoins à charge aux yeux
des jurés et de la loi, parurent faire leur devoir, et furent écoutés
en manière d’acquit de conscience. D’abord ni Marthe, ni monsieur
et madame d’Hauteserre ne prêtèrent serment; puis Catherine et les
Durieu, en leur qualité de domestiques, se trouvèrent dans le même cas.
Monsieur d’Hauteserre dit effectivement avoir donné l’ordre à Michu de
replacer le poteau renversé. La déclaration des experts, qui lurent en
ce moment leur rapport, confirma la déposition du vieux gentilhomme,
mais ils donnèrent aussi gain de cause au directeur du jury en
déclarant qu’il leur était impossible de déterminer l’époque à laquelle
ce travail avait été fait: il pouvait, depuis, s’être écoulé plusieurs
semaines tout aussi bien que vingt jours. L’apparition de mademoiselle
de Cinq-Cygne excita la plus vive curiosité, mais en revoyant ses
cousins sur le banc des accusés après vingt-trois jours de séparation,
elle éprouva des émotions si violentes qu’elle eut l’air coupable. Elle
sentit un effroyable désir d’être à côté des jumeaux, et fut obligée,
dit-elle plus tard, d’user de toute sa force pour réprimer la fureur
qui la portait à tuer l’accusateur public, afin d’être, aux yeux du
monde, criminelle avec eux. Elle raconta naïvement qu’en revenant à
Cinq-Cygne, et voyant de la fumée dans le parc, elle avait cru à un
incendie. Pendant longtemps elle avait pensé que cette fumée provenait
de mauvaises herbes.
--Cependant, dit-elle, je me suis souvenue plus tard d’une
particularité que je livre à l’attention de la Justice. J’ai trouvé
dans les brandebourgs de mon amazone, et dans les plis de ma
collerette, des débris semblables à ceux de papiers brûlés emportés par
le vent.
--La fumée était-elle considérable? demanda Bordin.
--Oui, dit mademoiselle de Cinq-Cygne, je croyais à un incendie.
--Ceci peut changer la face du procès, dit Bordin. Je requiers la cour
d’ordonner une enquête immédiate des lieux où l’incendie a eu lieu.
Le président ordonna l’enquête.
Grévin, rappelé sur la demande des défenseurs, et interrogé sur cette
circonstance, déclara ne rien savoir à ce sujet. Mais entre Bordin et
Grévin, il y eut des regards échangés qui les éclairèrent mutuellement.
--Le procès est là, se dit le vieux procureur.
--Ils y sont! pensa le notaire.
Mais, de part et d’autre, les deux fins matois pensèrent que l’enquête
était inutile. Bordin se dit que Grévin serait discret comme un mur, et
Grévin s’applaudit d’avoir fait disparaître les traces de l’incendie.
Pour vider ce point, accessoire dans les débats et qui paraît puéril,
mais capital dans la justification que l’histoire doit à ces jeunes
gens, les experts et Pigoult commis pour la visite du parc déclarèrent
n’avoir remarqué aucune place où il existât des marques d’incendie.
Bordin fit assigner deux ouvriers qui déposèrent avoir labouré, par les
ordres du garde, une portion du pré dont l’herbe était brûlée; mais
ils dirent n’avoir point observé de quelle substance provenaient les
cendres. Le garde, rappelé sur l’invitation des défenseurs, dit avoir
reçu du sénateur, au moment où il avait passé par le château pour aller
voir la mascarade d’Arcis, l’ordre de labourer cette partie du pré que
le sénateur avait remarquée le matin en se promenant.
--Y avait-on brûlé des herbes ou des papiers?
--Je n’ai rien vu qui pût faire croire qu’on ait brûlé des papiers,
répondit le garde.
--Enfin, dirent les défenseurs, si l’on y a brûlé des herbes, quelqu’un
a dû les y apporter et y mettre le feu.
La déposition du curé de Cinq-Cygne et celle de mademoiselle Goujet
firent une impression favorable. En sortant de vêpres et se promenant
vers la forêt, ils avaient vu les gentilshommes et Michu à cheval,
sortant du château et se dirigeant sur la forêt. La position, la
moralité de l’abbé Goujet donnaient du poids à ses paroles.
La plaidoirie de l’accusateur public, qui se croyait certain d’obtenir
une condamnation, fut ce que sont ces sortes de réquisitoires. Les
accusés étaient d’incorrigibles ennemis de la France, des institutions
et des lois. Ils avaient soif de désordres. Quoiqu’ils eussent été
mêlés aux attentats contre la vie de l’Empereur, et qu’ils fissent
partie de l’armée de Condé, ce magnanime souverain les avait rayés de
la liste des émigrés. Voilà le loyer qu’ils payaient à sa clémence.
Enfin toutes les déclamations oratoires qui se sont répétées au nom des
Bourbons contre les Bonapartistes, qui se répètent aujourd’hui contre
les Républicains et les Légitimistes au nom de la branche cadette.
Ces lieux communs, qui auraient un sens chez un gouvernement fixe,
paraîtront au moins comiques, quand l’histoire les trouvera semblables
à toutes époques dans la bouche du ministère public. On peut en dire ce
mot fourni par des troubles plus anciens:--L’enseigne est changée, mais
le vin est toujours le même! L’accusateur public, qui fut d’ailleurs un
des procureurs généraux les plus distingués de l’Empire, attribua le
délit à l’intention prise par les émigrés rentrés de protester contre
l’occupation de leurs biens. Il fit assez bien frémir l’auditoire sur
la position du sénateur. Puis il massa les preuves, les semi-preuves,
les probabilités, avec un talent que stimulait la récompense certaine
de son zèle, et il s’assit tranquillement en attendant le feu des
défenseurs.
Monsieur de Grandville ne plaida jamais que cette cause criminelle,
mais elle lui fit un nom. D’abord, il trouva pour son plaidoyer cet
entrain d’éloquence que nous admirons aujourd’hui chez Berryer. Puis
il avait la conviction de l’innocence des accusés, ce qui est un des
plus puissants véhicules de la parole. Voici les points principaux
de sa défense rapportée en entier par les journaux du temps. D’abord
il rétablit sous son vrai jour la vie de Michu. Ce fut un beau récit
où sonnèrent les plus grands sentiments et qui réveilla bien des
sympathies. En se voyant réhabilité par une voix éloquente, il y eut un
moment où des pleurs sortirent des yeux jaunes de Michu et coulèrent
sur son terrible visage. Il apparut alors ce qu’il était réellement: un
homme simple et rusé comme un enfant, mais un homme dont la vie n’avait
eu qu’une pensée. Il fut soudain expliqué, surtout par ses pleurs qui
produisirent un grand effet sur le jury. L’habile défenseur saisit ce
mouvement d’intérêt pour entrer dans la discussion des charges.
--Où est le corps du délit? où est le sénateur? demanda-t-il. Vous
nous accusez de l’avoir claquemuré, scellé même avec des pierres et
du plâtre! Mais alors, nous savons seuls où il est, et comme vous
nous tenez en prison depuis vingt-trois jours, il est mort faute
d’aliments. Nous sommes des meurtriers, et vous ne nous avez pas
accusés de meurtre. Mais s’il vit, nous avons des complices; si nous
avions des complices et si le sénateur est vivant, ne le ferions-nous
donc point paraître? Les intentions que vous nous supposez, une fois
manquées, aggraverions-nous inutilement notre position? Nous pourrions
nous faire pardonner, par notre repentir, une vengeance manquée; et
nous persisterions à détenir un homme de qui nous ne pouvons rien
obtenir? N’est-ce pas absurde? Remportez votre plâtre, son effet est
manqué, dit-il à l’accusateur public, car nous sommes ou d’imbéciles
criminels, ce que vous ne croyez pas, ou des innocents, victimes de
circonstances inexplicables pour nous comme pour vous! Vous devez bien
plutôt chercher la masse de papiers qui s’est brûlée chez le sénateur
et qui révèle des intérêts plus violents que les vôtres, et qui vous
rendraient compte de son enlèvement. Il entra dans ces hypothèses avec
une habileté merveilleuse. Il insista sur la moralité des témoins à
décharge dont la foi religieuse était vive, qui croyaient à un avenir,
à des peines éternelles. Il fut sublime en cet endroit et sut émouvoir
profondément.--Hé quoi! dit-il, ces criminels dînent tranquillement en
apprenant par leur cousine l’enlèvement du sénateur. Quand l’officier
de gendarmerie leur suggère les moyens de tout finir, ils se refusent
à rendre le sénateur, ils ne savent ce qu’on leur veut! Il fit alors
pressentir une affaire mystérieuse dont la clef se trouvait dans les
mains du Temps, qui dévoilerait cette injuste accusation. Une fois sur
ce terrain, il eut l’audacieuse et ingénieuse adresse de se supposer
juré, il raconta sa délibération avec ses collègues, il se représenta
comme tellement malheureux, si, ayant été cause de condamnations
cruelles, l’erreur venait à être reconnue, il peignit si bien ses
remords, et revint sur les doutes que le plaidoyer lui donnerait avec
tant de force, qu’il laissa les jurés dans une horrible anxiété.
Les jurés n’étaient pas encore blasés sur ces sortes d’allocutions;
elles eurent alors le charme des choses neuves, et le jury fut ébranlé.
Après le chaud plaidoyer de monsieur de Grandville, les jurés eurent à
entendre le fin et spécieux procureur qui multiplia les considérations,
fit ressortir toutes les parties ténébreuses du procès et le rendit
inexplicable. Il s’y prit de manière à frapper l’esprit et la raison,
comme monsieur de Grandville avait attaqué le cœur et l’imagination.
Enfin, il sut entortiller les jurés avec une conviction si sérieuse
que l’accusateur public vit son échafaudage en pièces. Ce fut si clair
que l’avocat de messieurs d’Hauteserre et de Gothard s’en remit à la
prudence des jurés, en trouvant l’accusation abandonnée à leur égard.
L’accusateur demanda de remettre au lendemain pour sa réplique. En
vain, Bordin, qui voyait un acquittement dans les yeux des jurés s’ils
délibéraient sur le coup de ces plaidoiries, s’opposa-t-il, par des
motifs de droit et de fait, à ce qu’une nuit de plus jetât ses anxiétés
au cœur de ses innocents clients, la cour délibéra.
--L’intérêt de la société me semble égal à celui des accusés, dit le
président. La cour manquerait à toutes les notions d’équité si elle
refusait une pareille demande à la Défense; elle doit donc l’accorder à
l’Accusation.
--Tout est heur et malheur, dit Bordin en regardant ses clients.
Acquittés ce soir, vous pouvez être condamnés demain.
--Dans tous les cas, dit l’aîné des Simeuse, nous ne pouvons que vous
admirer.
Mademoiselle de Cinq-Cygne avait des larmes aux yeux. Après les doutes
exprimés par les défenseurs, elle ne croyait pas à un pareil succès.
On la félicitait, et chacun vint lui promettre l’acquittement de ses
cousins. Mais cette affaire allait avoir le coup de théâtre le plus
éclatant, le plus sinistre et le plus imprévu qui jamais ait changé la
face d’un procès criminel!
A cinq heures du matin, le lendemain de la plaidoirie de monsieur de
Grandville, le sénateur fut trouvé sur le grand chemin de Troyes,
délivré de ses fers pendant son sommeil par des libérateurs inconnus,
allant à Troyes, ignorant le procès, ne sachant pas le retentissement
de son nom en Europe, et heureux de respirer l’air. L’homme qui servait
de pivot à ce drame fut aussi stupéfait de ce qu’on lui apprit, que
ceux qui le rencontrèrent le furent de le voir. On lui donna la
voiture d’un fermier, et il arriva rapidement à Troyes chez le préfet.
Le préfet prévint aussitôt le directeur du Jury, le commissaire du
gouvernement et l’accusateur public, qui, d’après le récit que leur
fit le comte de Gondreville, envoyèrent prendre Marthe au lit chez
les Durieu, pendant que le directeur du Jury motivait et décernait un
mandat d’arrêt contre elle. Mademoiselle de Cinq-Cygne, qui n’était
en liberté que sous caution, fut également arrachée à l’un des rares
moments de sommeil qu’elle obtenait au milieu de ses constantes
angoisses, et fut gardée à la préfecture pour y être interrogée.
L’ordre de tenir les accusés sans communication possible, même avec les
avocats, fut envoyé au directeur de la prison. A dix heures, la foule
assemblée apprit que l’audience était remise à une heure après midi.
Ce changement, qui coïncidait avec la nouvelle de la délivrance du
sénateur, l’arrestation de Marthe, celle de mademoiselle de Cinq-Cygne
et la défense de communiquer avec les accusés, portèrent la terreur à
l’hôtel de Chargebœuf. Toute la ville et les curieux venus à Troyes
pour assister au procès, les tachygraphes des journaux, le peuple
même fut dans un émoi facile à comprendre. L’abbé Goujet vint sur
les dix heures voir monsieur, madame d’Hauteserre et les défenseurs.
On déjeunait alors autant qu’on peut déjeuner en de semblables
circonstances; le curé prit Bordin et monsieur de Grandville à part,
il leur communiqua la confidence de Marthe et le fragment de la lettre
qu’elle avait reçue. Les deux défenseurs échangèrent un regard, après
lequel Bordin dit au curé:--Pas un mot! tout nous paraît perdu, faisons
au moins bonne contenance.
Marthe n’était pas de force à résister au directeur du jury et à
l’accusateur public réunis. D’ailleurs les preuves abondaient contre
elle. Sur l’indication du sénateur, Lechesneau avait envoyé chercher la
croûte de dessous du dernier pain apporté par Marthe, et qu’il avait
laissé dans le caveau, ainsi que les bouteilles vides et plusieurs
objets. Pendant les longues heures de sa captivité, Malin avait fait
des conjectures sur sa situation et cherché les indices qui pouvaient
le mettre sur la trace de ses ennemis; il communiqua naturellement
ses observations au magistrat. La ferme de Michu, récemment bâtie,
devait avoir un four neuf, les tuiles et les briques sur lesquelles
reposait le pain offrant un dessin quelconque de joints, on pouvait
avoir la preuve de la préparation de son pain dans ce four, en prenant
l’empreinte de l’aire dont les rayures se retrouvaient sur cette
croûte. Puis, les bouteilles, cachetées de cire verte, étaient sans
doute pareilles aux bouteilles qui se trouvaient dans la cave de Michu.
Ces subtiles remarques, dites au juge de paix qui alla faire les
perquisitions en présence de Marthe, amenèrent les résultats prévus par
le sénateur. Victime de la bonhomie apparente avec laquelle Lechesneau,
l’accusateur public et le commissaire du gouvernement lui firent
apercevoir que des aveux complets pouvaient seuls sauver la vie à son
mari, au moment où elle fut terrassée par ces preuves évidentes, Marthe
avoua que la cachette où le sénateur avait été mis n’était connue que
de Michu, de messieurs de Simeuse et d’Hauteserre, et qu’elle avait
apporté des vivres au sénateur, à trois reprises, pendant la nuit.
Laurence, interrogée sur la circonstance de la cachette, fut forcée
d’avouer que Michu l’avait découverte, et la lui avait montrée avant
l’affaire pour y soustraire les gentilshommes aux recherches de la
police.
Aussitôt ces interrogatoires terminés, le jury, les avocats furent
avertis de la reprise de l’audience. A trois heures, le président
ouvrit la séance en annonçant que les débats allaient recommencer sur
de nouveaux éléments. Le président fit voir à Michu trois bouteilles
de vin et lui demanda s’il les reconnaissait pour des bouteilles à
lui en lui montrant la parité de la cire de deux bouteilles vides
avec celle d’une bouteille pleine, prise dans la matinée à la ferme
par le juge de paix, en présence de sa femme; Michu ne voulut pas
les reconnaître pour siennes; mais ces nouvelles pièces à conviction
furent appréciées par les jurés auxquels le président expliqua que les
bouteilles vides venaient d’être trouvées dans le lieu où le sénateur
avait été détenu. Chaque accusé fut interrogé relativement au caveau
situé sous les ruines du monastère. Il fut acquis aux débats après
un nouveau témoignage de tous les témoins à charge et à décharge que
cette cachette, découverte par Michu, n’était connue que de lui, de
Laurence et des quatre gentilshommes. On peut juger de l’effet produit
sur l’audience et sur les jurés quand l’accusateur public annonça que
ce caveau, connu seulement des accusés et de deux des témoins, avait
servi de prison au sénateur. Marthe fut introduite. Son apparition
causa les plus vives anxiétés dans l’auditoire et parmi les accusés.
Monsieur de Grandville se leva pour s’opposer à l’audition de la femme
témoignant contre le mari. L’accusateur public fit observer que d’après
ses propres aveux, Marthe était complice du délit: elle n’avait ni à
prêter serment, ni à témoigner, elle devait être entendue seulement
dans l’intérêt de la vérité.
Nous n’avons d’ailleurs qu’à donner lecture de son interrogatoire
devant le directeur du jury, dit le président qui fit lire par le
greffier le procès-verbal dressé le matin.
--Confirmez-vous ces aveux? dit le président.
Michu regarda sa femme, et Marthe, qui comprit son erreur, tomba
complétement évanouie. On peut dire sans exagération que la foudre
éclatait sur le banc des accusés et sur leurs défenseurs.
--Je n’ai jamais écrit de ma prison à ma femme, et je n’y connais aucun
des employés, dit Michu.
Bordin lui passa les fragments de la lettre, Michu n’eut qu’à y jeter
un coup d’œil.--Mon écriture a été imitée, s’écria-t-il.
--La dénégation est votre dernière ressource, dit l’accusateur public.
On introduisit alors le sénateur avec les cérémonies prescrites
pour sa réception. Son entrée fut un coup de théâtre. Malin, nommé
par les magistrats comte de Gondreville sans pitié pour les anciens
propriétaires de cette belle demeure, regarda, sur l’invitation du
président, les accusés avec la plus grande attention et pendant
longtemps. Il reconnut que les vêtements de ses ravisseurs étaient bien
exactement ceux des gentilshommes; mais il déclara que le trouble de
ses sens au moment de son enlèvement l’empêchait de pouvoir affirmer
que les accusés fussent les coupables.
--Il y a plus, dit-il, ma conviction est que ces quatre messieurs
n’y sont pour rien. Les mains qui m’ont bandé les yeux dans la forêt
étaient grossières. Aussi, dit Malin en regardant Michu, croirais-je
plutôt volontiers que mon ancien régisseur s’est chargé de ce soin,
mais je prie messieurs les jurés de bien peser ma déposition. Mes
soupçons à cet égard sont très légers, et je n’ai pas la moindre
certitude. Voici pourquoi. Les deux hommes qui se sont emparés de moi
m’ont mis à cheval, en croupe derrière celui qui m’avait bandé les
yeux, et dont les cheveux étaient roux comme ceux de l’accusé Michu.
Quelque singulière que soit mon observation, je dois en parler, car
elle fait la base d’une conviction favorable à l’accusé, que je prie
de ne point s’en choquer. Attaché au dos d’un inconnu, j’ai dû, malgré
la rapidité de la course, être affecté de son odeur. Or, je n’ai point
reconnu celle particulière à Michu. Quant à la personne qui m’a, par
trois fois, apporté des vivres, je suis certain que cette personne est
Marthe, la femme de Michu. La première fois, je l’ai reconnue à une
bague que lui a donnée mademoiselle de Cinq-Cygne, et qu’elle n’avait
pas songé à ôter. La justice et messieurs les jurés apprécieront
les contradictions qui se rencontrent dans ces faits, et que je ne
m’explique point encore.
Des murmures favorables et d’unanimes approbations accueillirent
la déposition de Malin. Bordin sollicita de la cour la permission
d’adresser quelques demandes à ce précieux témoin.
--Monsieur le sénateur croit donc que sa séquestration tient à d’autres
causes que les intérêts supposés par l’accusation aux accusés?
--Certes! dit le sénateur. Mais j’ignore ces motifs, car je déclare
que, pendant mes vingt jours de captivité, je n’ai vu personne.
--Croyez-vous, dit alors l’accusateur public, que votre château de
Gondreville pût contenir des renseignements, des titres ou des valeurs
qui pussent y nécessiter une perquisition de messieurs de Simeuse?
--Je ne le pense pas, dit Malin. Je crois ces messieurs incapables,
dans ce cas, de s’en mettre en possession par violence. Ils n’auraient
eu qu’à me les réclamer pour les obtenir.
--Monsieur le sénateur n’a-t-il pas fait brûler des papiers dans son
parc? dit brusquement monsieur de Grandville.
Le sénateur regarda Grévin. Après avoir rapidement échangé un fin coup
d’œil avec le notaire et qui fut saisi par Bordin, il répondit ne point
avoir brûlé de papiers. L’accusateur public lui ayant demandé des
renseignements sur le guet-apens dont il avait failli être la victime
dans le parc, et s’il ne s’était pas mépris sur la position du fusil,
le sénateur dit que Michu se trouvait alors au guet sur un arbre.
Cette réponse, d’accord avec le témoignage de Grévin, produisit une
vive impression. Les gentilshommes demeurèrent impassibles pendant la
déposition de leur ennemi qui les accablait de sa générosité. Laurence
souffrait la plus horrible agonie; et, de moments en moments, le
marquis de Chargebœuf la retenait par le bras. Le comte de Gondreville
se retira en saluant les quatre gentilshommes qui ne lui rendirent pas
son salut. Cette petite chose indigna les jurés.
--Ils sont perdus, dit Bordin à l’oreille du marquis.
--Hélas! toujours par la fierté de leurs sentiments, répondit monsieur
de Chargebœuf.
--Notre tâche est devenue trop facile, messieurs, dit l’accusateur
public en se levant et regardant les jurés.
Il expliqua l’emploi des deux sacs de plâtre par le scellement de la
broche de fer nécessaire pour accrocher le cadenas qui maintenait
la barre avec laquelle la porte du caveau était fermée, et dont la
description se trouvait au procès-verbal fait le matin par Pigoult.
Il prouva facilement que les accusés seuls connaissaient l’existence
du caveau. Il mit en évidence les mensonges de la défense, il en
pulvérisa tous les arguments sous les nouvelles preuves arrivées si
miraculeusement. En 1806, on était encore trop près de l’Être suprême
de 1793 pour parler de la justice divine: il fit donc grâce aux jurés
de l’intervention du ciel. Enfin il dit que la Justice aurait l’œil sur
les complices inconnus qui avaient délivré le sénateur, et il s’assit
en attendant avec confiance le verdict.
Les jurés crurent à un mystère; mais ils étaient tous persuadés que ce
mystère venait des accusés qui se taisaient dans un intérêt privé de la
plus haute importance.
Monsieur de Grandville, pour qui une machination quelconque devenait
évidente, se leva; mais il parut accablé, quoiqu’il le fût moins des
nouveaux témoignages survenus que de la manifeste conviction des
jurés. Il surpassa peut-être sa plaidoirie de la veille. Ce second
plaidoyer fut plus logique et plus serré peut-être que le premier.
Mais il sentit sa chaleur repoussée par la froideur du jury: il
parlait inutilement, et il le voyait! Situation horrible et glaciale.
Il fit remarquer combien la délivrance du sénateur opérée comme par
magie, et bien certainement sans le secours d’aucun des accusés, ni de
Marthe, corroborait ses premiers raisonnements. Assurément hier, les
accusés pouvaient croire à leur acquittement; et s’ils étaient, comme
l’accusation le suppose, maîtres de détenir ou de relâcher le sénateur,
ils ne l’eussent délivré qu’après le jugement. Il essaya de faire
comprendre que des ennemis cachés dans l’ombre pouvaient seuls avoir
porté ce coup.
Chose étrange! monsieur de Grandville ne jeta le trouble que dans la
conscience de l’accusateur public et dans celle des magistrats, car
les jurés l’écoutaient par devoir. L’audience elle-même, toujours si
favorable aux accusés, était convaincue de leur culpabilité. Il y a
une atmosphère des idées. Dans une cour de justice, les idées de la
foule pèsent sur les juges, sur les jurés et réciproquement. En voyant
cette disposition des esprits qui se reconnaît ou se sent, le défenseur
arriva dans ses dernières paroles à une sorte d’exaltation fébrile
causée par sa conviction.
--Au nom des accusés, je vous pardonne d’avance une fatale erreur
que rien ne dissipera! s’écria-t-il. Nous sommes tous le jouet d’une
puissance inconnue et machiavélique. Marthe Michu est victime d’une
odieuse perfidie, et la société s’en apercevra quand les malheurs
seront irréparables.
Bordin s’arma de la déposition du sénateur pour demander l’acquittement
des gentilshommes.
Le président résuma les débats avec d’autant plus d’impartialité
que les jurés étaient visiblement convaincus. Il fit même pencher
la balance en faveur des accusés en appuyant sur la déposition du
sénateur. Cette gracieuseté ne compromettait point le succès de
l’accusation. A onze heures du soir, d’après les différentes réponses
du chef du jury, la cour condamna Michu à la peine de mort, messieurs
de Simeuse à vingt-quatre ans, et les deux d’Hauteserre à dix ans
de travaux forcés. Gothard fut acquitté. Toute la salle voulut voir
l’attitude des cinq coupables dans le moment suprême où, amenés
libres devant la Cour, ils entendraient leur condamnation. Les quatre
gentilshommes regardèrent Laurence qui leur jeta d’un œil sec le regard
enflammé des martyrs.
--Elle pleurerait si nous étions acquittés, dit le cadet des Simeuse à
son frère.
Jamais accusés n’opposèrent des fronts plus sereins ni une contenance
plus digne à une injuste condamnation que ces cinq victimes d’un
horrible complot.
--Notre défenseur vous a pardonné! dit l’aîné des Simeuse en
s’adressant à la Cour.
Madame d’Hauteserre tomba malade et resta pendant trois mois au lit à
l’hôtel de Chargebœuf. Le bonhomme d’Hauteserre retourna paisiblement à
Cinq-Cygne; mais, rongé par une de ces douleurs de vieillard qui n’ont
aucune des distractions de la jeunesse, il eut souvent des moments
d’absence qui prouvaient au curé que ce pauvre père était toujours
au lendemain du fatal arrêt. On n’eut pas à juger la belle Marthe,
elle mourut en prison, vingt jours après la condamnation de son mari,
recommandant son fils à Laurence, entre les bras de laquelle elle
expira. Une fois le jugement connu, des événements politiques de la
plus haute importance étouffèrent le souvenir de ce procès dont il ne
fut plus question. La Société procède comme l’Océan, elle reprend son
niveau, son allure après un désastre, et en efface la trace par le
mouvement de ses intérêts dévorants.
Sans sa fermeté d’âme et sa conviction de l’innocence de ses cousins,
Laurence aurait succombé, mais elle donna des nouvelles preuves de la
grandeur de son caractère, elle étonna monsieur de Grandville et Bordin
par l’apparente sérénité que les malheurs extrêmes impriment aux belles
âmes. Elle veillait et soignait madame d’Hauteserre et allait tous les
jours deux heures à la prison. Elle dit qu’elle épouserait un de ses
cousins quand ils seraient au bagne.
--Au bagne! s’écria Bordin. Mais, mademoiselle, ne pensons plus qu’à
demander leur grâce à l’Empereur.
--Leur grâce, et à un Bonaparte? s’écria Laurence avec horreur.
Les lunettes du vieux digne procureur lui sautèrent du nez, il les
saisit avant qu’elles tombassent, regarda la jeune personne qui
maintenant ressemblait à une femme; il comprit ce caractère dans
toute son étendue, il prit le bras du marquis de Chargebœuf et lui
dit:--Monsieur le marquis, courons à Paris les sauver sans elle!
Le pourvoi de messieurs Simeuse, d’Hauteserre et de Michu fut la
première affaire que dut juger la Cour de cassation. L’arrêt fut donc
heureusement retardé par les cérémonies de l’installation de la cour.
Vers la fin du mois de septembre, après trois audiences prises par
les plaidoiries et par le procureur général Merlin qui porta lui-même
la parole, le pourvoi fut rejeté. La Cour impériale de Paris était
instituée, monsieur de Grandville y avait été nommé substitut du
procureur général, et le département de l’Aube se trouvant dans la
juridiction de cette cour, il lui fut possible de faire au cœur de son
ministère des démarches en faveur des condamnés; il fatigua Cambacérès,
son protecteur; Bordin et monsieur de Chargebœuf vinrent le lendemain
matin de l’arrêt dans son hôtel au Marais, où ils le trouvèrent dans la
lune de miel de son mariage, car dans l’intervalle il s’était marié.
Malgré tous les événements qui s’étaient accomplis dans l’existence de
son ancien avocat, monsieur de Chargebœuf vit bien, à l’affliction du
jeune substitut, qu’il restait fidèle à ses clients. Certains avocats,
les artistes de la profession, font de leurs causes des maîtresses.
Le cas est rare, ne vous y fiez pas. Dès que ses anciens clients et
lui furent seuls dans son cabinet, monsieur de Grandville dit au
marquis:--Je n’ai pas attendu votre visite, j’ai déjà même usé tout mon
crédit. N’essayez pas de sauver Michu, vous n’auriez pas la grâce de
messieurs de Simeuse. Il faut une victime.
--Mon Dieu! dit Bordin en montrant au jeune magistrat les trois
pourvois en grâce, puis-je prendre sur moi de supprimer la demande de
votre ancien client? jeter ce papier au feu, c’est lui couper la tête.
Il présenta le blanc-seing de Michu, monsieur de Grandville le prit et
le regarda.
--Nous ne pouvons pas le supprimer; mais, sachez-le! si vous demandez
tout, vous n’obtiendrez rien.
--Avons-nous le temps de consulter Michu? dit Bordin.
--Oui. L’ordre d’exécution regarde le Parquet du Procureur-Général, et
nous pouvons vous donner quelques jours. On tue les hommes, dit-il avec
une sorte d’amertume, mais on y met des formes, surtout à Paris.
Monsieur de Chargebœuf avait eu déjà chez le Grand-Juge des
renseignements qui donnaient un poids énorme à ces tristes paroles de
monsieur de Grandville.
--Michu est innocent, je le sais, je le dis, reprit le magistrat; mais
que peut-on seul contre tous? Et songez que mon rôle est de me taire
aujourd’hui. Je dois faire dresser l’échafaud où mon ancien client sera
décapité.
Monsieur de Chargebœuf connaissait assez Laurence pour savoir qu’elle
ne consentirait pas à sauver ses cousins aux dépens de Michu. Le
marquis essaya donc une dernière tentative. Il avait fait demander
une audience au ministre des relations extérieures, pour savoir s’il
existait un moyen de salut dans la haute diplomatie. Il prit avec
lui Bordin qui connaissait le ministre et lui avait rendu quelques
services. Les deux vieillards trouvèrent Talleyrand absorbé dans la
contemplation de son feu, les pieds en avant, la tête appuyée sur sa
main, le coude sur la table, le journal à terre. Le ministre venait de
lire l’arrêt de la cour de cassation.
--Veuillez vous asseoir, monsieur le marquis, dit le ministre, et vous,
Bordin, ajouta-t-il en lui indiquant une place devant lui à sa table,
écrivez:
«Sire,
»Quatre gentilshommes innocents, déclarés coupables par le jury,
viennent de voir leur condamnation confirmée par votre Cour de
cassation.
»Votre Majesté Impériale ne peut plus que leur faire grâce. Ces
gentilshommes ne réclament cette grâce de votre auguste clémence
que pour avoir l’occasion d’utiliser leur mort en combattant sous
vos yeux, et se disent, de Votre Majesté Impériale et Royale... avec
respect, les...» etc.
--Il n’y a que les princes pour savoir obliger ainsi, dit le marquis de
Chargebœuf en prenant des mains de Bordin cette précieuse minute de la
pétition à faire signer aux quatre gentilshommes et pour laquelle il se
promit d’obtenir d’augustes apostilles.
--La vie de vos parents, monsieur le marquis, dit le ministre, est
remise au hasard des batailles; tâchez d’arriver le lendemain d’une
victoire, ils seront sauvés!
Il prit la plume, il écrivit lui-même une lettre confidentielle à
l’Empereur, une de dix lignes au maréchal Duroc, puis il sonna, demanda
à son secrétaire un passe-port diplomatique, et dit tranquillement au
vieux procureur:--Quelle est votre opinion sérieuse sur ce procès?
--Ne savez-vous donc pas, monseigneur, qui nous a si bien entortillés?
--Je le présume, mais j’ai des raisons pour chercher une certitude,
répondit le prince. Retournez à Troyes, amenez-moi la comtesse de
Cinq-Cygne, demain, ici, à pareille heure, mais secrètement, passez
chez madame de Talleyrand que je préviendrai de votre visite. Si
mademoiselle de Cinq-Cygne, qui sera placée de manière à voir l’homme
que j’aurai debout devant moi, le reconnaît pour être venu chez elle
dans le temps de la conspiration de messieurs de Polignac et de
Rivière, quoi que je dise, quoi qu’il réponde, pas un geste, pas un
mot! Ne pensez d’ailleurs qu’à sauver messieurs de Simeuse, n’allez pas
vous embarrasser de votre mauvais drôle de garde-chasse.
--Un homme sublime, monseigneur! s’écria Bordin.
--De l’enthousiasme! et chez vous, Bordin! cet homme est alors quelque
chose. Notre souverain a prodigieusement d’amour-propre, monsieur le
marquis, dit-il en changeant de conversation, il va me congédier pour
pouvoir faire des folies sans contradiction. C’est un grand soldat
qui sait changer les lois de l’espace et du temps; mais il ne saurait
changer les hommes, et il voudrait les fondre à son usage. Maintenant,
n’oubliez pas que la grâce de vos parents ne sera obtenue que par une
seule personne... par mademoiselle de Cinq-Cygne.
Le marquis partit seul pour Troyes, et dit à Laurence l’état des
choses. Laurence obtint du Procureur impérial la permission de voir
Michu, et le marquis l’accompagna jusqu’à la porte de la prison, où il
l’attendit. Elle sortit les yeux baignés de larmes.
--Le pauvre homme, dit-elle, a essayé de se mettre à mes genoux pour
me prier de ne plus songer à lui, sans penser qu’il avait les fers aux
pieds! Ah! marquis, je plaiderai sa cause. Oui, j’irai baiser la botte
de leur empereur. Et si j’échoue, eh bien, cet homme vivra, par mes
soins, éternellement dans notre famille. Présentez son pourvoi en grâce
pour gagner du temps, je veux avoir son portrait. Partons.
Le lendemain, quand le ministre apprit par un signal convenu que
Laurence était à son poste, il sonna, son huissier vint et reçut
l’ordre de laisser entrer monsieur Corentin.
--Mon cher, vous êtes un habile homme, lui dit Talleyrand, et je veux
vous employer.
--Monseigneur...
--Écoutez. En servant Fouché, vous aurez de l’argent et jamais
d’honneur ni de position avouable; mais en me servant toujours comme
vous venez de le faire à Berlin, vous aurez de la considération.
--Monseigneur est bien bon...
--Vous avez déployé du génie dans votre dernière affaire à
Gondreville...
--De quoi monseigneur parle-t-il? dit Corentin en prenant un air ni
trop froid, ni trop surpris.
--Monsieur, répondit sèchement le ministre, vous n’arriverez à rien,
vous craignez...
--Quoi, monseigneur?
--La mort! dit le ministre de sa belle voix profonde et creuse. Adieu,
mon cher.
--C’est lui, dit le marquis de Chargebœuf en entrant; nous avons failli
tuer la comtesse, elle étouffe!
--Il n’y a que lui capable de jouer de pareils tours, répondit le
ministre. Monsieur, vous êtes en danger de ne pas réussir, reprit le
prince. Prenez ostensiblement la route de Strasbourg, je vais vous
envoyer en blanc de doubles passe-ports. Ayez des Sosies, changez de
route habilement et surtout de voiture, laissez arrêter à Strasbourg
vos Sosies à votre place, gagnez la Prusse par la Suisse et par la
Bavière. Pas un mot et de la prudence. Vous avez la Police contre vous,
et vous ne savez pas ce que c’est que la Police!...
Mademoiselle de Cinq-Cygne offrit à Robert Lefebvre une somme
suffisante pour le déterminer à venir à Troyes faire le portrait de
Michu, et monsieur de Grandville promit à ce peintre, alors célèbre,
toutes les facilités possibles. Monsieur de Chargebœuf partit dans
son vieux berlingot avec Laurence et avec un domestique qui parlait
allemand. Mais, vers Nancy, il rejoignit Gothard et mademoiselle Goujet
qui les avaient précédés dans une excellente calèche, il leur prit
cette calèche et leur donna le berlingot. Le ministre avait raison.
A Strasbourg, le Commissaire général de police refusa de viser le
passe-port des voyageurs, en leur opposant des ordres absolus. En ce
moment même, le marquis et Laurence sortaient de France par Besançon
avec les passe-ports diplomatiques. Laurence traversa la Suisse
dans les premiers jours du mois d’octobre, sans accorder la moindre
attention à ces magnifiques pays. Elle était au fond de la calèche dans
l’engourdissement où tombe le criminel quand il sait l’heure de son
supplice. Toute la nature se couvre alors d’une vapeur bouillante, et
les choses les plus vulgaires prennent une tournure fantastique. Cette
pensée: «--Si je ne réussis pas, ils se tuent,» retombait sur son âme
comme, dans le supplice de la roue, tombait jadis la barre du bourreau
sur les membres du patient. Elle se sentait de plus en plus brisée,
elle perdait toute son énergie dans l’attente du cruel moment, décisif
et rapide, où elle se trouverait face à face avec l’homme de qui
dépendait le sort des quatre gentilshommes. Elle avait pris le parti de
se laisser aller à son affaissement pour ne pas dépenser inutilement
son énergie. Incapable de comprendre ce calcul des âmes fortes et qui
se traduit diversement à l’extérieur, car dans ces attentes suprêmes
certains esprits supérieurs s’abandonnent à une gaieté surprenante,
le marquis avait peur de ne pas amener Laurence vivante jusqu’à cette
rencontre solennelle seulement pour eux, mais qui certes dépassait les
proportions ordinaires de la vie privée. Pour Laurence, s’humilier
devant cet homme, objet de sa haine et de son mépris, emportait la mort
de tous ses sentiments généreux.
--Après cela, dit-elle, la Laurence qui survivra ne ressemblera plus à
celle qui va périr.
Néanmoins il fut bien difficile aux deux voyageurs de ne pas apercevoir
l’immense mouvement d’hommes et de choses dans lequel ils entrèrent,
une fois en Prusse. La campagne d’Iéna était commencée. Laurence et
le marquis voyaient les magnifiques divisions de l’armée française
s’allongeant et paradant comme aux Tuileries. Dans ces déploiements
de la splendeur militaire, qui ne peuvent se dépeindre qu’avec les
mots et les images de la Bible, l’homme qui animait ces masses prit
des proportions gigantesques dans l’imagination de Laurence. Bientôt,
les mots de victoire retentirent à son oreille. Les armées impériales
venaient de remporter deux avantages signalés. Le prince de Prusse
avait été tué la veille du jour où les deux voyageurs arrivèrent à
Saalfeld, tâchant de rejoindre Napoléon qui allait avec la rapidité
de la foudre. Enfin, le treize octobre, date de mauvais augure,
mademoiselle de Cinq-Cygne longeait une rivière au milieu des corps
de la Grande-Armée, ne voyant que confusion, renvoyée d’un village à
l’autre et de division en division, épouvantée de se voir seule avec
un vieillard, ballottée dans un océan de cent cinquante mille hommes,
qui en visaient cent cinquante mille autres. Fatiguée de toujours
apercevoir cette rivière par-dessus les haies d’un chemin boueux
qu’elle suivait sur une colline, elle en demanda le nom à un soldat.
--C’est la Saale, dit-il en lui montrant l’armée prussienne groupée par
grandes masses de l’autre côté de ce cours d’eau.
La nuit venait, Laurence voyait s’allumer des feux et briller des
armes. Le vieux marquis, dont l’intrépidité fut chevaleresque,
conduisait lui-même, à côté de son nouveau domestique, deux bons
chevaux achetés la veille. Le vieillard savait bien qu’il ne trouverait
ni postillons, ni chevaux, en arrivant sur un champ de bataille.
Tout à coup l’audacieuse calèche, objet de l’étonnement de tous les
soldats, fut arrêtée par un gendarme de la gendarmerie de l’armée qui
vint à bride abattue sur le marquis en lui criant:--Qui êtes-vous? où
allez-vous? que demandez-vous?
--L’Empereur, dit le marquis de Chargebœuf, j’ai une dépêche importante
des ministres pour le grand-maréchal Duroc.
--Eh bien! vous ne pouvez pas rester là, dit le gendarme.
Mademoiselle de Cinq-Cygne et le marquis furent d’autant plus obligés
de rester là que le jour allait cesser.
--Où sommes-nous? dit mademoiselle de Cinq-Cygne en arrêtant deux
officiers qu’elle vit venir et dont l’uniforme était caché par des
surtouts de drap.
--Vous êtes en avant de l’avant-garde de l’armée française, madame, lui
répondit un des deux officiers. Vous ne pouvez même rester ici, car si
l’ennemi faisait un mouvement et que l’artillerie jouât, vous seriez
entre deux feux.
--Ah! dit-elle d’un air indifférent.
Sur ce _ah!_ l’autre officier dit:--Comment cette femme se
trouve-t-elle là?
--Nous attendons, répondit-elle, un gendarme qui est allé prévenir
monsieur Duroc, en qui nous trouverons un protecteur pour pouvoir
parler à l’Empereur.
--Parler à l’Empereur?... dit le premier officier. Y pensez-vous? à la
veille d’une bataille décisive.
--Ah! vous avez raison, dit-elle, je ne dois lui parler
qu’après-demain, la victoire le rendra doux.
Les deux officiers allèrent se placer à vingt pas de distance, sur
leurs chevaux immobiles. La calèche fut alors entourée par un escadron
de généraux, de maréchaux, d’officiers, tous extrêmement brillants, et
qui respectèrent la voiture, précisément parce qu’elle était là.
--Mon Dieu! dit le marquis à mademoiselle de Cinq-Cygne, j’ai peur que
nous n’ayons parlé à l’Empereur.
--L’Empereur, dit un colonel-général, mais le voilà!
Laurence aperçut alors à quelques pas, en avant et seul, celui qui
s’était écrié: «Comment cette femme se trouve-t-elle là?» L’un des
deux officiers, l’Empereur enfin, vêtu de sa célèbre redingote mise
par-dessus un uniforme vert, était sur un cheval blanc richement
caparaçonné. Il examinait, avec une lorgnette, l’armée prussienne au
delà de la Saale. Laurence comprit alors pourquoi la calèche restait
là, et pourquoi l’escorte de l’Empereur la respectait. Elle fut
saisie d’un mouvement convulsif, l’heure était arrivée. Elle entendit
alors le bruit sourd de plusieurs masses d’hommes et de leurs armes
s’établissant au pas accéléré sur ce plateau. Les batteries semblaient
avoir un langage, les caissons retentissaient et l’airain petillait.
--Le maréchal Lannes prendra position avec tout son corps en avant,
le maréchal Lefebvre et la Garde occuperont ce sommet, dit l’autre
officier qui était le major-général Berthier.
L’empereur descendit. Au premier mouvement qu’il fit, on s’empressa de
venir tenir son cheval. Laurence était stupide d’étonnement, elle ne
croyait pas à tant de simplicité.
--Je passerai la nuit sur ce plateau, dit l’Empereur.
En ce moment le grand-maréchal Duroc, que le gendarme avait enfin
trouvé, vint au marquis de Chargebœuf et lui demanda la raison de
son arrivée; le marquis lui répondit qu’une lettre écrite par le
ministre des relations extérieures lui dirait combien il était urgent
qu’ils obtinssent, mademoiselle de Cinq-Cygne et lui, une audience de
l’Empereur.
--Sa Majesté va dîner sans doute à son bivouac, dit Duroc en prenant la
lettre, et quand j’aurai vu ce dont il s’agit, je vous ferai savoir si
cela se peut.--Brigadier, dit-il au gendarme, accompagnez cette voiture
et menez-la près de la cabane en arrière.
Monsieur de Chargebœuf suivit le gendarme, et arrêta sa voiture
derrière une misérable chaumière bâtie de bois et de terre, entourée
de quelques arbres fruitiers, et gardée par des piquets d’infanterie
et de cavalerie. On peut dire que la majesté de la guerre éclatait là
dans toute sa splendeur. De ce sommet, les lignes des deux armées se
voyaient éclairées par la lune. Après une heure d’attente, remplie par
le mouvement perpétuel d’aides-de-camp partant et revenant, Duroc vint
chercher mademoiselle de Cinq-Cygne et le marquis de Chargebœuf; il les
fit entrer dans la chaumière, dont le plancher était de terre battue
comme les aires de grange. Devant une table desservie et devant un feu
de bois vert qui fumait, Napoléon était assis sur une chaise grossière.
Ses bottes, pleines de boue, attestaient ses courses à travers champs.
Il avait ôté sa fameuse redingote; son célèbre uniforme vert, traversé
par son grand cordon rouge, rehaussé par le dessous blanc de sa culotte
de casimir et de son gilet, faisait admirablement bien valoir sa figure
césarienne et terrible. Il avait la main sur une carte dépliée, placée
sur ses genoux. Berthier se tenait debout dans son brillant costume de
vice-connétable de l’Empire. Constant, le valet de chambre, présentait
à l’Empereur son café sur un plateau.
--Que voulez-vous? dit-il avec une feinte brusquerie en traversant par
le rayon de son regard la tête de Laurence. Vous ne craignez donc plus
de me parler avant la bataille? De quoi s’agit-il?
--Sire, dit-elle en le regardant d’un œil non moins fixe, je suis
mademoiselle de Cinq-Cygne.
--Hé bien? répondit-il d’une voix colère en se croyant bravé par ce
regard.
--Ne comprenez-vous donc pas? je suis la comtesse de Cinq-Cygne, et
je vous demande grâce, dit-elle en tombant à genoux et lui tendant
le placet rédigé par Talleyrand, apostillé par l’Impératrice, par
Cambacérès et par Malin.
L’Empereur releva gracieusement la suppliante en lui jetant un regard
fin et lui dit:--Serez-vous sage enfin? Comprenez-vous ce que doit être
l’Empire français?...
--Ah! je ne comprends en ce moment que l’Empereur, dit-elle vaincue par
la bonhomie avec laquelle l’homme du destin avait dit ces paroles qui
faisaient pressentir la grâce.
--Sont-ils innocents? demanda l’Empereur.
--Tous, dit-elle avec enthousiasme.
--Tous? Non, le garde-chasse est un homme dangereux qui tuerait mon
sénateur sans prendre votre avis...
--Oh! Sire, dit-elle, si vous aviez un ami qui se fût dévoué pour vous,
l’abandonneriez-vous? ne vous...
--Vous êtes une femme, dit-il avec une teinte de raillerie.
--Et vous un homme de fer! lui dit-elle avec une dureté qui lui plut.
--Cet homme a été condamné par la justice du pays, reprit-il.
--Mais il est innocent.
--Enfant!... dit-il. Il sortit, prit mademoiselle de Cinq-Cygne
par la main et l’emmena sur le plateau.--Voici, dit-il avec son
éloquence à lui qui changeait les lâches en braves, voici trois cent
mille hommes, ils sont innocents, eux aussi! Eh bien, demain, trente
mille hommes seront morts, morts pour leur pays! Il y a chez les
Prussiens, peut-être, un grand mécanicien, un idéologue, un génie qui
sera moissonné. De notre côté, nous perdrons certainement des grands
hommes inconnus. Enfin, peut-être verrai-je mourir mon meilleur ami!
Accuserai-je Dieu? Non. Je me tairai. Sachez, mademoiselle, qu’on doit
mourir pour les lois de son pays, comme on meurt ici pour sa gloire,
ajouta-t-il en la ramenant dans la cabane.--Allez, retournez en
France, dit-il en regardant le marquis, mes ordres vous y suivront.
Laurence crut à une commutation de peine pour Michu, et, dans
l’effusion de sa reconnaissance, elle plia le genou et baisa la main de
l’Empereur.
--Vous êtes monsieur de Chargebœuf? dit alors Napoléon en avisant le
marquis.
--Oui, Sire.
--Vous avez des enfants?
--Beaucoup d’enfants.
--Pourquoi ne me donneriez-vous pas un de vos petits-fils? il serait un
de mes pages...
--Ah! voilà le sous-lieutenant qui perce, pensa Laurence, il veut être
payé de sa grâce.
Le marquis s’inclina sans répondre. Heureusement le général Rapp se
précipita dans la cabane.
--Sire, la cavalerie de la garde et celle du grand-duc de Berg ne
pourront pas rejoindre demain avant midi.
--N’importe, dit Napoléon en se tournant vers Berthier, il est des
heures de grâce pour nous aussi, sachons en profiter.
Sur un signe de main, le marquis et Laurence se retirèrent et montèrent
en voiture; le brigadier les mit dans leur route et les conduisit
jusqu’à un village où ils passèrent la nuit. Le lendemain, tous deux
ils s’éloignèrent du champ de bataille au bruit de huit cents pièces de
canon qui grondèrent pendant dix heures, et ils apprirent l’étonnante
victoire d’Iéna. Huit jours après, ils entraient dans les faubourgs
de Troyes. Un ordre du Grand-Juge, transmis au procureur impérial
près le Tribunal de première instance de Troyes, ordonnait la mise en
liberté sous caution des gentilshommes en attendant la décision de
l’Empereur et Roi; mais en même temps, l’ordre pour l’exécution de
Michu fut expédié par le Parquet. Ces ordres étaient arrivés le matin
même. Laurence se rendit alors à la prison, sur les deux heures, en
habit de voyage. Elle obtint de rester auprès de Michu, à qui l’on
faisait la triste cérémonie, appelée la toilette; le bon abbé Goujet,
qui avait demandé à l’accompagner jusqu’à l’échafaud, venait de donner
l’absolution à cet homme qui se désolait de mourir dans l’incertitude
sur le sort de ses maîtres; aussi quand Laurence se montra poussa-t-il
un cri de joie.
--Je puis mourir, dit-il.
--Ils sont graciés, je ne sais à quelles conditions, répondit-elle;
mais ils le sont, et j’ai tout tenté pour toi, mon ami, malgré leur
avis. Je croyais t’avoir sauvé, mais l’Empereur m’a trompée par
gracieuseté de souverain.
--Il était écrit là-haut, dit Michu, que le chien de garde devait être
tué à la même place que ses vieux maîtres!
La dernière heure se passa rapidement. Michu, au moment de partir,
n’osait demander d’autre faveur que de baiser la main de mademoiselle
de Cinq-Cygne, mais elle lui tendit ses joues et se laissa saintement
embrasser par cette noble victime. Michu refusa de monter en charrette.
--Les innocents doivent aller à pied! dit-il.
Il ne voulut pas que l’abbé Goujet lui donnât le bras, il marcha
dignement et résolûment jusqu’à l’échafaud. Au moment de se coucher sur
la planche, il dit à l’exécuteur, en le priant de rabattre sa redingote
qui lui montait sur le cou:--Mon habit vous appartient, tâchez de ne
pas l’entamer.
A peine les quatre gentilshommes eurent-ils le temps de voir
mademoiselle de Cinq-Cygne. Un planton du général commandant la
Division militaire leur apporta des brevets de sous-lieutenants dans
le même régiment de cavalerie, avec l’ordre de rejoindre aussitôt à
Bayonne le dépôt de leur corps. Après des adieux déchirants, car ils
eurent tous un pressentiment de l’avenir, mademoiselle de Cinq-Cygne
rentra dans son château désert.
Les deux frères moururent ensemble sous les yeux de l’Empereur, à
Sommo-Sierra, l’un défendant l’autre, tous deux déjà chefs d’escadron.
Leur dernier mot fut:--Laurence, _cy meurs_!
L’aîné des d’Hauteserre mourut colonel à l’attaque de la redoute de la
Moscowa, où son frère prit sa place.
Adrien, nommé général de brigade à la bataille de Dresde, y fut
grièvement blessé et put revenir se faire soigner à Cinq-Cygne. En
essayant de sauver ce débris des quatre gentilshommes qu’elle avait vus
un moment autour d’elle, la comtesse, alors âgée de trente-deux ans,
l’épousa; mais elle lui offrit un cœur flétri qu’il accepta: les gens
qui aiment ne doutent de rien, ou doutent de tout.
La Restauration trouva Laurence sans enthousiasme, les Bourbons
venaient trop tard pour elle; néanmoins, elle n’eut pas à se plaindre:
son mari, nommé pair de France avec le titre de marquis de Cinq-Cygne,
devint lieutenant général en 1816, et fut récompensé par le cordon bleu
des éminents services qu’il rendit alors.
Le fils de Michu, de qui Laurence prit soin comme de son propre enfant,
fut reçu avocat en 1816. Après avoir exercé pendant deux ans sa
profession, il fut nommé juge suppléant au tribunal d’Alençon, et de
là passa procureur du roi au tribunal d’Arcis en 1827. Laurence, qui
avait surveillé l’emploi des capitaux de Michu, remit à ce jeune homme
une inscription de douze mille livres de rentes le jour de sa majorité;
plus tard, elle lui fit épouser la riche mademoiselle Girel de Troyes.
Le marquis de Cinq-Cygne mourut en 1829 entre les bras de Laurence,
de son père, de sa mère et de ses enfants qui l’adoraient. Lors de sa
mort, personne n’avait encore pénétré le secret de l’enlèvement du
sénateur. Louis XVIII ne se refusa point à réparer les malheurs de
cette affaire; mais il fut muet sur les causes de ce désastre avec la
marquise de Cinq-Cygne, qui le crut alors complice de la catastrophe.