En attendant que la ferme destinée à Michu fût construite, le faux
Judas se logea dans les communs au-dessus des écuries, du côté de
la fameuse brèche. Michu se procura deux chevaux, un pour lui et un
pour son fils, car tous deux se joignirent à Gothard pour accompagner
mademoiselle de Cinq-Cygne dans toutes ses promenades qui avaient pour
but, comme on le pense, de nourrir les quatre gentilshommes et de
veiller à ce qu’ils ne manquassent de rien. François et Gothard, aidés
par Couraut et par les chiens de la comtesse, éclairaient les alentours
de la cachette, et s’assuraient qu’il n’y avait personne aux environs.
Laurence et Michu apportaient les vivres que Marthe, sa mère et
Catherine apprêtaient à l’insu des gens afin de concentrer le secret,
car aucun d’eux ne mettait en doute qu’il y eût des espions dans le
village. Aussi, par prudence, cette expédition n’eut-elle jamais
lieu que deux fois par semaine et toujours à des heures différentes,
tantôt le jour et tantôt la nuit. Ces précautions durèrent autant que
le procès Rivière, Polignac et Moreau. Quand le Sénatus-consulte qui
appelait à l’Empire la famille Bonaparte et nommait Napoléon Empereur
fut soumis à l’acceptation du peuple français, monsieur d’Hauteserre
signa sur le registre que vint lui présenter Goulard. Enfin on apprit
que le pape viendrait sacrer Napoléon. Mademoiselle de Cinq-Cygne ne
s’opposa plus dès lors à ce qu’une demande fût adressée par les deux
jeunes d’Hauteserre et par ses cousins pour être rayés de la liste
des émigrés et reprendre leurs droits de citoyens. Le bonhomme courut
aussitôt à Paris et y alla voir le ci-devant marquis de Chargebœuf qui
connaissait monsieur de Talleyrand. Ce ministre, alors en faveur, fit
parvenir la pétition à Joséphine, et Joséphine la remit à son mari
qu’on nommait Empereur, Majesté, Sire, avant de connaître le résultat
du scrutin populaire. Monsieur de Chargebœuf, monsieur d’Hauteserre
et l’abbé Goujet, qui vint aussi à Paris, obtinrent une audience de
Talleyrand, et ce ministre leur promit son appui. Déjà Napoléon avait
fait grâce aux principaux acteurs de la grande conspiration royaliste
dirigée contre lui; mais, quoique les quatre gentilshommes ne fussent
que soupçonnés, au sortir d’une séance du Conseil d’État, l’empereur
appela dans son cabinet le sénateur Malin, Fouché, Talleyrand,
Cambacérès, Lebrun, et Dubois, le Préfet de police.
--Messieurs, dit le futur empereur qui conservait encore son costume de
Premier Consul, nous avons reçu des sieurs de Simeuse et d’Hauteserre,
officiers de l’armée du prince de Condé, une demande d’être autorisés à
rentrer en France.
--Ils y sont, dit Fouché.
--Comme mille autres que je rencontre dans Paris, répondit Talleyrand.
--Je crois, répondit Malin, que vous n’avez point rencontré ceux-ci,
car ils sont cachés dans la forêt de Nodesme, et s’y croient chez eux.
Il se garda bien de dire au Premier Consul et à Fouché les paroles
auxquelles il avait dû la vie; mais, en s’appuyant des rapports faits
par Corentin, il convainquit le Conseil de la participation des quatre
gentilshommes au complot de messieurs de Rivière et de Polignac, en
leur donnant Michu pour complice. Le Préfet de police confirma les
assertions du Sénateur.
--Mais comment ce régisseur aurait-il su que la conspiration était
découverte, au moment où l’empereur, son conseil et moi, nous étions
les seuls qui eussent ce secret? demanda le Préfet de police.
Personne ne fit attention à la remarque de Dubois.
--S’ils sont cachés dans une forêt et que vous ne les ayez pas trouvés
depuis sept mois, dit l’empereur à Fouché, ils ont bien expié leurs
torts.
--Il suffit, dit Malin effrayé de la perspicacité du Préfet de police,
que ce soient mes ennemis pour que j’imite la conduite de Votre
Majesté; je demande donc leur radiation et me constitue leur avocat
auprès d’elle.
--Ils seront moins dangereux pour vous, réintégrés qu’émigrés, car ils
auront prêté serment aux constitutions de l’empire et aux lois, dit
Fouché qui regarda fixement Malin.
--En quoi menacent-ils monsieur le sénateur? dit Napoléon.
Talleyrand s’entretint pendant quelque temps à voix basse avec
l’empereur. La radiation et la réintégration de messieurs de Simeuse et
d’Hauteserre parut alors accordée.
--Sire, dit Fouché, vous pourrez encore entendre parler de ces gens-là.
Talleyrand, sur les sollicitations du duc de Grandlieu, venait de
donner, au nom de ces messieurs, leur foi de gentilhomme, mot qui
exerçait des séductions sur Napoléon, qu’ils n’entreprendraient rien
contre l’empereur, et faisaient leur soumission sans arrière-pensée.
--Messieurs d’Hauteserre et de Simeuse ne veulent plus porter les
armes contre la France après les derniers événements. Ils ont peu de
sympathie pour le gouvernement impérial, et sont de ces gens que Votre
Majesté devra conquérir; mais ils se contenteront de vivre sur le sol
français en obéissant aux lois, dit le ministre.
Puis il mit sous les yeux de l’empereur une lettre qu’il avait reçue,
et où ces sentiments étaient exprimés.
--Ce qui est si franc doit être sincère, dit l’empereur en regardant
Lebrun et Cambacérès. Avez-vous encore des objections? demanda-t-il à
Fouché.
--Dans l’intérêt de Votre Majesté, répondit le futur ministre de
la Police générale, je demande à être chargé de transmettre à ces
messieurs leur radiation _quand elle sera définitivement accordée_,
dit-il à haute voix.
--Soit, dit Napoléon en trouvant une expression soucieuse dans le
visage de Fouché.
Ce petit conseil fut levé sans que cette affaire parût terminée; mais
il eut pour résultat de mettre dans la mémoire de Napoléon une note
douteuse sur les quatre gentilshommes. Monsieur d’Hauteserre, qui
croyait au succès, avait écrit une lettre où il annonçait cette bonne
nouvelle. Les habitants de Cinq-Cygne ne furent donc pas étonnés de
voir, quelques jours après, Goulard qui vint dire à madame d’Hauteserre
et à Laurence qu’elles eussent à envoyer les quatre gentilshommes à
Troyes, où le préfet leur remettrait l’arrêté qui les réintégrait dans
tous leurs droits après leur prestation de serment et leur adhésion aux
lois de l’empire. Laurence répondit au maire qu’elle ferait avertir ses
cousins et messieurs d’Hauteserre.
--Ils ne sont donc pas ici? dit Goulard.
Madame d’Hauteserre regardait avec anxiété la jeune fille, qui sortit
en laissant le maire pour aller consulter Michu. Michu ne vit aucun
inconvénient à délivrer immédiatement les émigrés. Laurence, Michu,
son fils et Gothard partirent donc à cheval pour la forêt en emmenant
un cheval de plus, car la comtesse devait accompagner les quatre
gentilshommes à Troyes et revenir avec eux. Tous les gens qui apprirent
cette bonne nouvelle s’attroupèrent sur la pelouse pour voir partir la
joyeuse cavalcade. Les quatre jeunes gens sortirent de leur cachette,
montèrent à cheval sans être vus et prirent la route de Troyes,
accompagnés de mademoiselle de Cinq-Cygne. Michu, aidé par son fils et
Gothard, referma l’entrée de la cave et tous trois revinrent à pied. En
route, Michu se souvint d’avoir laissé dans le caveau les couverts et
le gobelet d’argent qui servaient à ses maîtres, il y retourna seul. En
arrivant sur le bord de la mare, il entendit des voix dans la cave, et
alla directement vers l’entrée à travers les broussailles.
--Vous venez sans doute chercher votre argenterie? lui dit Peyrade en
souriant et lui montrant son gros nez rouge dans le feuillage.
Sans savoir pourquoi, car enfin les jeunes gens étaient sauvés, Michu
sentit à toutes ses articulations une douleur, tant fut vive chez lui
cette espèce d’appréhension vague, indéfinissable, que cause un malheur
à venir; néanmoins il s’avança et trouva Corentin sur l’escalier, un
rat de cave à la main.
--Nous ne sommes pas méchants, dit-il à Michu, nous aurions pu pincer
vos ci-devant depuis une semaine, mais nous les savions radiés... Vous
êtes un rude gaillard! et vous nous avez donné trop de mal pour que
nous ne satisfassions pas au moins notre curiosité.
--Je donnerais bien quelque chose, s’écria Michu, pour savoir comment
et par qui nous avons été vendus.
--Si cela vous intrigue beaucoup, mon petit, dit en souriant Peyrade,
regardez les fers de vos chevaux, et vous verrez que vous vous êtes
trahis vous-mêmes.
--Sans rancune, dit Corentin en faisant signe au capitaine de
gendarmerie de venir avec les chevaux.
--Ce misérable ouvrier parisien qui ferrait si bien les chevaux à
l’anglaise et qui a quitté Cinq-Cygne, était un des leurs! s’écria
Michu, il leur a suffi de faire reconnaître et suivre sur le terrain,
quand il a fait humide, par un des leurs déguisé en fagotteur, en
braconnier, les pas de nos chevaux ferrés avec quelques crampons. Nous
sommes quittes.
Michu se consola bientôt en pensant que la découverte de cette cachette
était maintenant sans danger, puisque les gentilshommes redevenaient
Français, et avaient recouvré leur liberté. Cependant, il avait raison
dans tous ses pressentiments. La Police et les Jésuites ont la vertu de
ne jamais abandonner ni leurs ennemis ni leurs amis.
Le bonhomme d’Hauteserre revint de Paris, et fut assez étonné de ne pas
avoir été le premier à donner la bonne nouvelle. Durieu préparait le
plus succulent des dîners. Les gens s’habillaient, et l’on attendait
avec impatience les proscrits, qui, vers quatre heures, arrivèrent
à la fois joyeux et humiliés, car ils étaient pour deux ans sous la
surveillance de la haute police, obligés de se présenter tous les mois
à la préfecture, et tenus de demeurer pendant ces deux années dans la
commune de Cinq-Cygne.--«Je vous enverrai à signer le registre, leur
avait dit le préfet. Puis, dans quelques mois, vous demanderez la
suppression de ces conditions, imposées d’ailleurs à tous les complices
de Pichegru. J’appuierai votre demande.» Ces restrictions assez
méritées attristèrent un peu les jeunes gens. Laurence se mit à rire.
--L’empereur des Français, dit-elle, est un homme assez mal élevé, qui
n’a pas encore l’habitude de faire grâce.
Les gentilshommes trouvèrent à la grille tous les habitants du château,
et sur le chemin une bonne partie des gens du village, venus pour voir
ces jeunes gens que leurs aventures avaient rendus fameux dans le
Département. Madame d’Hauteserre tint ses fils longtemps embrassés et
montra un visage couvert de larmes; elle ne put rien dire, et resta
saisie mais heureuse pendant une partie de la soirée. Dès que les
jumeaux de Simeuse se montrèrent et descendirent de cheval, il y eut
un cri général de surprise, causé par leur étonnante ressemblance:
même regard, même voix, mêmes façons. L’un et l’autre, ils firent
exactement le même geste en se levant sur leur selle, en passant la
jambe au-dessus de la croupe du cheval pour le quitter, et en jetant
les guides par un mouvement pareil. Leur mise, absolument la même,
aidait encore à les prendre pour de véritables Ménechmes. Ils portaient
des bottes à la Suwaroff façonnées au cou-de-pied, des pantalons
collants de peau blanche, des vestes de chasse vertes à boutons de
métal, des cravates noires et des gants de daim. Ces deux jeunes gens,
alors âgés de trente et un ans, étaient, selon une expression de ce
temps, de charmants cavaliers. De taille moyenne, mais bien prise, ils
avaient les yeux vifs, ornés de longs cils et nageant dans un fluide
comme ceux des enfants, des cheveux noirs, de beaux fronts et un teint
d’une blancheur olivâtre. Leur parler, doux comme celui des femmes,
tombait gracieusement de leurs belles lèvres rouges. Leurs manières,
plus élégantes et plus polies que celles des gentilshommes de province,
annonçaient que la connaissance des hommes et des choses leur avait
donné cette seconde éducation, plus précieuse encore que la première,
et qui rend les hommes accomplis. Grâce à Michu, l’argent ne leur ayant
pas manqué durant leur émigration, ils avaient pu voyager et furent
bien accueillis dans les cours étrangères. Le vieux gentilhomme et
l’abbé leur trouvèrent un peu de hauteur; mais, dans leur situation,
peut-être était-ce l’effet d’un beau caractère. Ils possédaient les
éminentes petites choses d’une éducation soignée, et déployaient une
adresse supérieure à tous les exercices du corps. La seule dissemblance
qui pût les faire remarquer existait dans les idées. Le cadet charmait
autant par sa gaieté que l’aîné par sa mélancolie; mais ce contraste,
purement moral, ne pouvait s’apercevoir qu’après une longue intimité.
--Ah! ma fille, dit Michu à l’oreille de Marthe, comment ne pas se
dévouer à ces deux garçons-là?
Marthe, qui admirait et comme femme et comme mère les jumeaux, fit un
joli signe de tête à son mari, en lui serrant la main. Les gens eurent
la permission d’embrasser leurs nouveaux maîtres.
Pendant les sept mois de réclusion à laquelle les quatre jeunes gens
s’étaient condamnés, ils commirent plusieurs fois l’imprudence assez
nécessaire de quelques promenades, surveillées, d’ailleurs, par Michu,
son fils et Gothard. Durant ces promenades, éclairées par de belles
nuits, Laurence, en rejoignant au présent le passé de leur vie commune,
avait senti l’impossibilité de choisir entre les deux frères. Un amour
égal et pur pour les jumeaux lui partageait le cœur. Elle croyait avoir
deux cœurs. De leur côté, les deux Paul n’avaient point osé se parler
de leur imminente rivalité. Peut-être s’en étaient-ils déjà tous trois
remis au hasard? La situation d’esprit où elle était agit sans doute
sur Laurence, car après un moment d’hésitation visible, elle donna le
bras aux deux frères pour entrer au salon, et fut suivie de monsieur
et madame d’Hauteserre, qui tenaient et questionnaient leurs fils.
En ce moment, tous les gens crièrent: Vivent les Cinq-Cygne et les
Simeuse! Laurence se retourna, toujours entre les deux frères, et fit
un charmant geste pour remercier.
Quand ces neuf personnes arrivèrent à s’observer: car, dans toute
réunion, même au cœur de la famille, il arrive toujours un moment où
l’on s’observe après de longues absences; au premier regard qu’Adrien
d’Hauteserre jeta sur Laurence, et qui fut surpris par sa mère et par
l’abbé Goujet, il leur sembla que ce jeune homme aimait la comtesse.
Adrien, le cadet des d’Hauteserre, avait une âme tendre et douce.
Chez lui, le cœur était resté adolescent, malgré les catastrophes qui
venaient d’éprouver l’homme. Semblable en ceci à beaucoup de militaires
chez qui la continuité des périls laisse l’âme vierge, il se sentait
oppressé par les belles timidités de la jeunesse. Aussi différait-il
entièrement de son frère, homme d’aspect brutal, grand chasseur,
militaire intrépide, plein de résolution, mais matériel et sans agilité
d’intelligence comme sans délicatesse dans les choses du cœur. L’un
était tout âme, l’autre était tout action; cependant ils possédaient
l’un et l’autre au même degré l’honneur qui suffit à la vie des
gentilshommes. Brun, petit, maigre et sec, Adrien d’Hauteserre avait
néanmoins une grande apparence de force; tandis que son frère, de haute
taille, pâle et blond, paraissait faible. Adrien, d’un tempérament
nerveux, était fort par l’âme; Robert, quoique lymphatique, se plaisait
à prouver sa force purement corporelle. Les familles offrent de ces
bizarreries dont les causes pourraient avoir de l’intérêt; mais il ne
peut en être question ici que pour expliquer comment Adrien ne devait
pas rencontrer un rival dans son frère. Robert eut pour Laurence
l’affection d’un parent, et le respect d’un noble pour une jeune fille
de sa caste. Sous le rapport des sentiments, l’aîné des d’Hauteserre
appartenait à cette secte d’hommes qui considèrent la femme comme
dépendante de l’homme, en restreignant au physique son droit de
maternité, lui voulant beaucoup de perfections et ne lui en tenant
aucun compte. Selon eux, admettre la femme dans la Société, dans la
Politique, dans la Famille, est un bouleversement social. Nous sommes
aujourd’hui si loin de cette vieille opinion des peuples primitifs, que
presque toutes les femmes, même celles qui ne veulent pas de la liberté
funeste offerte par les nouvelles sectes, pourront s’en choquer; mais
Robert d’Hauteserre avait le malheur de penser ainsi. Robert était
l’homme du moyen âge, le cadet était un homme d’aujourd’hui. Ces
différences, au lieu d’empêcher l’affection, l’avaient au contraire
resserrée entre les deux frères. Dès la première soirée, ces nuances
furent saisies et appréciées par le curé, par mademoiselle Goujet et
madame d’Hauteserre, qui, tout en faisant leur boston, aperçurent déjà
des difficultés dans l’avenir.
A vingt-trois ans, après les réflexions de la solitude et les angoisses
d’une vaste entreprise manquée, Laurence, redevenue femme, éprouvait
un immense besoin d’affection; elle déploya toutes les grâces de son
esprit, et fut charmante. Elle révéla les charmes de sa tendresse avec
la naïveté d’un enfant de quinze ans. Durant ces treize dernières
années, Laurence n’avait été femme que par la souffrance, elle voulut
se dédommager; elle se montra donc aussi aimante et coquette qu’elle
avait été jusque-là grande et forte. Aussi les quatre vieillards,
qui restèrent les derniers au salon, furent-ils assez inquiétés par
la nouvelle attitude de cette charmante fille. Quelle force n’aurait
pas la passion chez une jeune personne de ce caractère et de cette
noblesse? Les deux frères aimaient également la même femme et avec une
aveugle tendresse; qui des deux Laurence choisirait-elle? en choisir
un, n’était-ce pas tuer l’autre? Comtesse de son chef, elle apportait
à son mari un titre et de beaux priviléges, une longue illustration;
peut-être en pensant à ces avantages, le marquis de Simeuse se
sacrifierait-il pour faire épouser Laurence à son frère, qui, selon les
vieilles lois, était pauvre et sans titre. Mais le cadet voudrait-il
priver son frère d’un aussi grand bonheur que celui d’avoir Laurence
pour femme? De loin, ce combat d’amour avait eu peu d’inconvénients; et
d’ailleurs, tant que les deux frères coururent des dangers, le hasard
des combats pouvait trancher cette difficulté; mais qu’allait-il
advenir de leur réunion? Quand Marie-Paul et Paul-Marie, arrivés l’un
et l’autre à l’âge où les passions sévissent de toute leur force, se
partageraient les regards, les expressions, les attentions, les paroles
de leur cousine, ne se déclarerait-il pas entre eux une jalousie dont
les suites pouvaient être horribles? Que deviendrait la belle existence
égale et simultanée des jumeaux? A ces suppositions, jetées une à une
par chacun, pendant la dernière partie de boston, madame d’Hauteserre
répondit qu’elle ne croyait pas que Laurence épouserait un de ses
cousins. La vieille dame avait éprouvé durant la soirée un de ces
pressentiments inexplicables, qui sont un secret entre les mères et
Dieu. Laurence, dans son for intérieur, n’était pas moins effrayée
de se voir en tête-à-tête avec ses cousins. Au drame animé de la
conspiration, aux dangers que coururent les deux frères, aux malheurs
de leur émigration, succédait un drame auquel elle n’avait jamais
songé. Cette noble fille ne pouvait pas recourir au moyen violent de
n’épouser ni l’un ni l’autre des jumeaux, elle était trop honnête femme
pour se marier en gardant une passion irrésistible au fond de son cœur.
Rester fille, lasser ses deux cousins en ne se décidant pas, et prendre
pour mari celui qui lui serait fidèle malgré ses caprices, fut une
décision moins cherchée qu’entrevue. En s’endormant, elle se dit que le
plus sage était de se laisser aller au hasard. Le hasard est, en amour,
la providence des femmes.
Le lendemain matin, Michu partit pour Paris d’où il revint quelques
jours après avec quatre beaux chevaux pour ses nouveaux maîtres.
Dans six semaines, la chasse devait s’ouvrir, et la jeune comtesse
avait sagement pensé que les violentes distractions de cet exercice
seraient un secours contre les difficultés du tête-à-tête au château.
Il arriva d’abord un effet imprévu qui surprit les témoins de ces
étranges amours, en excitant leur admiration. Sans aucune convention
méditée, les deux frères rivalisèrent auprès de leur cousine de soins
et de tendresse, en y trouvant un plaisir d’âme qui sembla leur
suffire. Entre eux et Laurence, la vie fut aussi fraternelle qu’entre
eux deux. Rien de plus naturel. Après une si longue absence, ils
sentaient la nécessité d’étudier leur cousine, de la bien connaître,
et de se bien faire connaître à elle l’un et l’autre en lui laissant
le droit de choisir, soutenus dans cette épreuve par cette mutuelle
affection qui faisait de leur double vie une même vie. L’amour, de
même que la maternité, ne savait pas distinguer entre les deux frères.
Laurence fut obligée, pour les reconnaître et ne pas se tromper, de
leur donner des cravates différentes, une blanche à l’aîné, une noire
pour le cadet. Sans cette parfaite ressemblance, sans cette identité
de vie à laquelle tout le monde se trompait, une pareille situation
paraîtrait justement impossible. Elle n’est même explicable que par
le fait, qui est un de ceux auxquels on ne croit qu’en les voyant; et
quand on les a vus, l’esprit est plus embarrassé de se les expliquer
qu’il ne l’était d’avoir à les croire. Laurence parlait-elle, sa voix
retentissait de la même manière dans deux cœurs également aimants et
fidèles. Exprimait-elle une idée ingénieuse, plaisante, ou belle, son
regard rencontrait le plaisir exprimé par deux regards qui la suivaient
dans tous ses mouvements, interprétaient ses moindres désirs et lui
souriaient toujours avec de nouvelles expressions, gaies chez l’un,
tendrement mélancoliques chez l’autre. Quand il s’agissait de leur
maîtresse, les deux frères avaient de ces admirables primes sauts du
cœur en harmonie avec l’action, et qui, selon l’abbé Goujet, arrivaient
au sublime. Ainsi, souvent s’il fallait aller chercher quelque chose,
s’il était question d’un de ces petits soins que les hommes aiment
tant à rendre à une femme aimée, l’aîné laissait le plaisir de s’en
acquitter à son cadet, en reportant sur sa cousine un regard à la fois
touchant et fier. Le cadet mettait de l’orgueil à payer ces sortes
de dettes. Ce combat de noblesse dans un sentiment où l’homme arrive
jusqu’à la jalouse férocité de l’animal confondait toutes les idées des
vieilles gens qui le contemplaient.
Ces menus détails attiraient souvent des larmes dans les yeux de la
comtesse. Une seule sensation, mais qui peut-être est immense chez
certaines organisations privilégiées, peut donner une idée des émotions
de Laurence; on la comprendra par le souvenir de l’accord parfait de
deux belles voix comme celles de la Sontag et de la Malibran dans
quelque harmonieux duo, par l’unisson complet de deux instruments que
manient des exécutants de génie, et dont les sons mélodieux entrent
dans l’âme comme les soupirs d’un seul être passionné. Quelquefois,
en voyant le marquis de Simeuse plongé dans un fauteuil jeter un
regard profond et mélancolique sur son frère qui causait et riait avec
Laurence, le curé le croyait capable d’un immense sacrifice; mais il
surprenait bientôt dans ses yeux l’éclair de la passion invincible.
Chaque fois qu’un des jumeaux se trouvait seul avec Laurence, il
pouvait se croire exclusivement aimé.--«Il me semble alors qu’ils
ne sont plus qu’un,» disait la comtesse à l’abbé Goujet qui la
questionnait sur l’état de son cœur. Le prêtre reconnut alors en elle
un manque total de coquetterie. Laurence ne se croyait réellement pas
aimée par deux hommes.
--Mais, chère petite, lui dit un soir madame d’Hauteserre dont le fils
se mourait silencieusement d’amour pour Laurence, il faudra cependant
bien choisir!
--Laissez-nous être heureux, répondit-elle. Dieu nous sauvera de
nous-mêmes!
Adrien d’Hauteserre cachait au fond de son cœur une jalousie qui le
dévorait, et gardait le secret sur ses tortures, en comprenant combien
il avait peu d’espoir. Il se contentait du bonheur de voir cette
charmante personne, qui pendant quelques mois que dura cette lutte,
brilla de tout son éclat. En effet, Laurence, devenue coquette, eut
alors tous les soins que les femmes aimées prennent d’elles-mêmes. Elle
suivait les modes et courut plus d’une fois à Paris pour paraître plus
belle avec des chiffons ou quelque nouveauté. Enfin, pour donner à ses
cousins les moindres jouissances du chez-soi, desquelles ils avaient
été sevrés pendant si longtemps, elle fit de son château, malgré les
hauts cris de son tuteur, l’habitation la plus complétement comfortable
qu’il y eût alors dans la Champagne.
Robert d’Hauteserre ne comprenait rien à ce drame sourd. Il ne
s’apercevait pas de l’amour de son frère pour Laurence. Quant à
la jeune fille, il aimait à la railler sur sa coquetterie, car il
confondait ce détestable défaut avec le désir de plaire; mais il se
trompait ainsi sur toutes les choses de sentiment, de goût ou de haute
instruction. Aussi, quand l’homme du moyen âge se mettait en scène,
Laurence en faisait-elle aussitôt, à son insu, le _niais_ du drame;
elle égayait ses cousins en discutant avec Robert, en l’amenant à
petits pas au beau milieu des marécages où s’enfoncent la bêtise et
l’ignorance. Elle excellait à ces mystifications spirituelles qui,
pour être parfaites, doivent laisser la victime heureuse. Cependant,
quelque grossière que fût sa nature, Robert, durant cette belle
époque, la seule heureuse que devaient connaître ces trois êtres
charmants, n’intervint jamais entre les Simeuse et Laurence par une
parole virile qui peut-être eût décidé la question. Il fut frappé de
la sincérité des deux frères. Robert devina sans doute combien une
femme pouvait trembler d’accorder à l’un des témoignages de tendresse
que l’autre n’eût pas eus ou qui l’eussent chagriné; combien l’un
des frères était heureux de ce qui advenait de bien à l’autre, et
combien il en pouvait souffrir au fond de son cœur. Ce respect de
Robert explique admirablement cette situation qui, certes, aurait
obtenu des priviléges dans les temps de foi où le souverain pontife
avait le pouvoir d’intervenir pour trancher le nœud gordien de ces
rares phénomènes, voisins des mystères les plus impénétrables. La
Révolution avait retrempé ces cœurs dans la foi catholique; ainsi la
religion rendait cette crise plus terrible encore, car la grandeur
des caractères augmente la grandeur des situations. Aussi monsieur et
madame d’Hauteserre, ni le curé, ni sa sœur, n’attendaient-ils rien de
vulgaire des deux frères ou de Laurence.
Ce drame, qui resta mystérieusement enfermé dans les limites de la
famille où chacun l’observait en silence, eut un cours si rapide et
si lent à la fois; il comportait tant de jouissances inespérées, de
petits combats, de préférences déçues, d’espoirs renversés, d’attentes
cruelles, de remises au lendemain pour s’expliquer, de déclarations
muettes, que les habitants de Cinq-Cygne ne firent aucune attention au
couronnement de l’empereur Napoléon. Ces passions faisaient d’ailleurs
trêve en cherchant une distraction violente dans les plaisirs de la
chasse, qui, en fatiguant excessivement le corps, ôtent à l’âme les
occasions de voyager dans les steppes si dangereux de la rêverie. Ni
Laurence ni ses cousins ne songeaient aux affaires, car chaque jour
avait un intérêt palpitant.
--En vérité, dit un soir mademoiselle Goujet, je ne sais pas qui de
tous ces amants aime le plus?
Adrien se trouvait seul au salon avec les quatre joueurs de boston, il
leva les yeux sur eux et devint pâle. Depuis quelques jours, il n’était
plus retenu dans la vie que par le plaisir de voir Laurence et de
l’entendre parler.
--Je crois, dit le curé, que la comtesse, en sa qualité de femme, aime
avec beaucoup plus d’abandon.
Laurence, les deux frères et Robert revinrent quelques instants
après. Les journaux venaient d’arriver. En voyant l’inefficacité des
conspirations tentées à l’intérieur, l’Angleterre armait l’Europe
contre la France. Le désastre de Trafalgar avait renversé l’un des
plans les plus extraordinaires que le génie humain ait inventés, et
par lequel l’Empereur eût payé son élection à la France avec les ruines
de la puissance anglaise. En ce moment, le camp de Boulogne était levé.
Napoléon, dont les soldats étaient inférieurs en nombre comme toujours,
allait livrer bataille à l’Europe sur des champs où il n’avait pas
encore paru. Le monde entier se préoccupait du dénoûment de cette
campagne.
--Oh! cette fois, il succombera, dit Robert en achevant la lecture du
journal.
--Il a sur les bras toutes les forces de l’Autriche et de la Russie,
dit Marie-Paul.
--Il n’a jamais manœuvré en Allemagne, ajouta Paul-Marie.
--De qui parlez-vous? demanda Laurence.
--De l’Empereur, répondirent les trois gentilshommes.
Laurence jeta sur ses deux amants un regard de dédain qui les humilia,
mais qui ravit Adrien. Le dédaigné fit un geste d’admiration, et il eut
un regard d’orgueil où il disait assez qu’il ne pensait plus, lui! qu’à
Laurence.
--Vous le voyez? l’amour lui a fait oublier sa haine, dit l’abbé Goujet
à voix basse.
Ce fut le premier, le dernier, l’unique reproche que les deux frères
encoururent; mais, en ce moment, ils se trouvèrent inférieurs en amour
à leur cousine qui, deux mois après, n’apprit l’étonnant triomphe
d’Austerlitz que par la discussion que le bonhomme d’Hauteserre eut
avec ses deux fils. Fidèle à son plan, le vieillard voulait que ses
enfants demandassent à servir; ils seraient sans doute employés dans
leurs grades, et pourraient encore faire une belle fortune militaire.
Le parti du royalisme pur était devenu le plus fort à Cinq-Cygne. Les
quatre gentilshommes et Laurence se moquèrent du prudent vieillard, qui
semblait flairer les malheurs dans l’avenir. La prudence est peut-être
moins une vertu que l’exercice d’un sens de l’esprit, s’il est possible
d’accoupler ces deux mots; mais un jour viendra sans doute où les
physiologistes et les philosophes admettront que les sens sont en
quelque sorte la gaîne d’une vive et pénétrante action qui procède de
l’esprit.
Après la conclusion de la paix entre la France et l’Autriche,
vers la fin du mois de février 1806, un parent, qui, lors de la
demande en radiation, s’était employé pour messieurs de Simeuse, et
devait plus tard leur donner de grandes preuves d’attachement, le
ci-devant marquis de Chargebœuf, dont les propriétés s’étendent de
Seine-et-Marne dans l’Aube, arriva de sa terre à Cinq-Cygne, dans
une espèce de calèche que, dans ce temps, on nommait par raillerie
un berlingot. Quand cette pauvre voiture enfila le petit pavé, les
habitants du château, qui déjeunaient, eurent un accès de rire; mais,
en reconnaissant la tête chauve du vieillard, qui sortit entre les
deux rideaux de cuir du berlingot, monsieur d’Hauteserre le nomma, et
tous levèrent le siége pour aller au-devant du chef de la maison de
Chargebœuf.
--Nous avons le tort de nous laisser prévenir, dit le marquis de
Simeuse à son frère et aux d’Hauteserre, nous devions aller le
remercier.
Un domestique, vêtu en paysan, qui conduisait de dessus un siége
attenant à la caisse, planta dans un tuyau de cuir grossier un fouet
de charretier, et vint aider le marquis à descendre, mais Adrien et le
cadet de Simeuse le prévinrent, défirent la portière qui s’accrochait
à des boutons de cuivre, et sortirent le bonhomme malgré ses
réclamations. Le marquis avait la prétention de donner son berlingot
jaune, à portière de cuir, pour une voiture excellente et commode. Le
domestique, aidé par Gothard, dételait déjà les deux bons gros chevaux
à croupe luisante, et qui servaient sans doute autant à des travaux
agricoles qu’à la voiture.
--Malgré le froid? Mais vous êtes un preux des anciens jours, dit
Laurence à son vieux parent en lui prenant le bras et l’emmenant au
salon.
--Ce n’est pas à vous à venir voir un vieux bonhomme comme moi, dit-il
avec finesse en adressant ainsi des reproches à ses jeunes parents.
--Pourquoi vient-il? se demandait le bonhomme d’Hauteserre.
Monsieur de Chargebœuf, joli vieillard de soixante-sept ans, en culotte
pâle, à petites jambes frêles et vêtues de bas chinés, portait un
crapaud, de la poudre et des ailes de pigeon. Son habit de chasse, de
drap vert, à boutons d’or, était orné de brandebourgs d’or. Son gilet
blanc éblouissait par d’énormes broderies d’or. Cet attirail, encore à
la mode parmi les vieilles gens, seyait à sa figure, assez semblable à
celle du grand Frédéric. Il ne mettait jamais son tricorne pour ne pas
détruire l’effet de la demi-lune dessinée sur son crâne par une couche
de poudre. Il s’appuyait la main droite sur une canne à bec-de-corbin,
en tenant à la fois et sa canne et son chapeau par un geste digne
de Louis XIV. Ce digne vieillard se débarrassa d’une douillette de
soie et se plongea dans un fauteuil, en gardant entre ses jambes son
tricorne et sa canne, par une pose dont le secret n’a jamais appartenu
qu’aux roués de la cour de Louis XV, et qui laissait les mains libres
de jouer avec la tabatière, bijou toujours précieux. Aussi le marquis
tira-t-il de la poche de son gilet qui se fermait par une garde brodée
en arabesque d’or une riche tabatière. Tout en préparant sa prise et
offrant du tabac à la ronde par un autre geste charmant, accompagné
de regards affectueux, il remarqua le plaisir que causait sa visite.
Il parut alors comprendre pourquoi les jeunes émigrés avaient manqué
à leur devoir envers lui. Il eut l’air de se dire:--Quand on fait
l’amour, on ne fait pas de visite.
--Nous vous garderons pendant quelques jours, dit Laurence.
--C’est chose impossible, répondit-il. Si nous n’étions pas si séparés
par les événements, car vous avez franchi de plus grandes distances
que celles qui nous éloignent les uns des autres, vous sauriez, chère
enfant, que j’ai des filles, des belles-filles, des petites-filles, des
petits-enfants. Tout ce monde serait inquiet de ne pas me voir ce soir,
et j’ai dix-huit lieues à faire.
--Vous avez de bien bons chevaux, dit le marquis de Simeuse.
--Oh! je viens de Troyes où j’avais affaire hier.
Après les demandes voulues sur la famille, sur la marquise de
Chargebœuf et sur ces choses réellement indifférentes auxquelles
la politesse veut qu’on s’intéresse vivement, il parut à monsieur
d’Hauteserre que monsieur de Chargebœuf venait engager ses jeunes
parents à ne commettre aucune imprudence. Selon le marquis, les temps
étaient bien changés, et personne ne pouvait plus savoir ce que
deviendrait l’Empereur.
--Oh! dit Laurence, il deviendra Dieu.
Le bon vieillard parla de concessions à faire. En entendant exprimer la
nécessité de se soumettre, avec beaucoup plus d’assurance et d’autorité
qu’il n’en mettait à toutes ses doctrines, monsieur d’Hauteserre
regarda ses fils d’un air presque suppliant.
--Vous serviriez cet homme-là? dit le marquis de Simeuse au marquis de
Chargebœuf.
--Mais oui, s’il le fallait dans l’intérêt de ma famille.
Enfin le vieillard fit entrevoir, mais vaguement, des dangers
lointains; quand Laurence le somma de s’expliquer, il engagea les
quatre gentilshommes à ne plus chasser et à se tenir cois chez eux.
--Vous regardez toujours les domaines de Gondreville comme à vous,
dit-il à messieurs de Simeuse, vous ravivez ainsi une haine terrible.
Je vois, à votre étonnement, que vous ignorez qu’il existe contre vous
de mauvais vouloirs à Troyes, où l’on se souvient de votre courage.
Personne ne se gêne pour raconter comment vous avez échappé aux
recherches de la Police Générale de l’Empire, les uns en vous louant,
les autres en vous regardant comme les ennemis de l’Empereur. Quelques
séides s’étonnent de la clémence de Napoléon envers vous. Ceci n’est
rien. Vous avez joué des gens qui se croyaient plus fins que vous, et
les gens de bas étage ne pardonnent jamais. Tôt ou tard, la Justice,
qui dans votre Département procède de votre ennemi le sénateur Malin,
car il a placé partout ses créatures, même les officiers ministériels,
sa justice donc sera très contente de vous trouver engagés dans une
mauvaise affaire. Un paysan vous cherchera querelle sur son champ quand
vous y serez, vous aurez des armes chargées, vous êtes vifs, un malheur
est alors bientôt arrivé. Dans votre position, il faut avoir cent fois
raison pour ne pas avoir tort. Je ne vous parle pas ainsi sans raison.
La Police surveille toujours l’Arrondissement où vous êtes et maintient
un commissaire dans ce petit trou d’Arcis, exprès pour protéger le
sénateur de l’Empire contre vos entreprises. Il a peur de vous, et il
le dit.
--Mais il nous calomnie! s’écria le cadet des Simeuse.
--Il vous calomnie! je le crois, moi! Mais que croit le public? voilà
l’important. Michu a mis en joue le sénateur, qui ne l’a pas oublié.
Depuis votre retour, la comtesse a pris Michu chez elle. Pour bien
des gens, et pour la majeure partie du public, Malin a donc raison.
Vous ignorez combien la position des émigrés est délicate en face de
ceux qui se trouvent posséder leurs biens. Le Préfet, homme d’esprit,
m’a touché deux mots de vous, hier, qui m’ont inquiété. Enfin, je ne
voudrais pas vous voir ici....
Cette réponse fut accueillie par une profonde stupéfaction. Marie-Paul
sonna vivement.
--Gothard, dit-il au petit bonhomme qui vint, allez chercher Michu.
L’ancien régisseur de Gondreville ne se fit pas attendre.
--Michu, mon ami, dit le marquis de Simeuse, est-il vrai que tu aies
voulu tuer Malin?
--Oui, monsieur le marquis; et quand il reviendra, je le guetterai.
--Sais-tu que nous sommes soupçonnés de t’avoir apposté; que notre
cousine, en te prenant pour fermier, est accusée d’avoir trempé dans
ton dessein?
--Bonté du ciel! s’écria Michu, je suis donc maudit? je ne pourrai donc
jamais vous défaire tranquillement de Malin?
--Non, mon garçon, non, reprit Paul-Marie. Mais il va falloir quitter
le pays et notre service, nous aurons soin de toi; nous te mettrons en
position d’augmenter ta fortune. Vends tout ce que tu possèdes ici,
réalise tes fonds, nous t’enverrons à Trieste chez un de nos amis qui a
de vastes relations, et qui t’emploiera très utilement jusqu’à ce qu’il
fasse meilleur ici pour nous tous.
Des larmes vinrent aux yeux de Michu qui resta cloué sur la feuille du
parquet où il était.
--Y avait-il des témoins, quand tu t’es embusqué pour tirer sur Malin?
demanda le marquis de Chargebœuf.
--Grévin le notaire causait avec lui, c’est ce qui m’a empêché de le
tuer, et bien heureusement! Madame la comtesse sait le pourquoi, dit
Michu en regardant sa maîtresse.
--Ce Grévin n’est pas le seul à le savoir? dit monsieur de Chargebœuf
qui parut contrarié de cet interrogatoire, quoique fait en famille.
--Cet espion qui, dans le temps, est venu pour entortiller mes maîtres,
le savait aussi, répondit Michu.
Monsieur de Chargebœuf se leva comme pour regarder les jardins, et
dit:--Mais vous avez bien tiré parti de Cinq-Cygne. Puis il sortit,
suivi par les deux frères et par Laurence qui devinèrent le sens de
cette interrogation.
--Vous êtes francs et généreux, mais toujours imprudents, leur dit le
vieillard. Que je vous avertisse d’un bruit public _qui doit être une
calomnie_, rien de plus naturel; mais voilà que vous en faites une
vérité pour des gens faibles comme monsieur, madame d’Hauteserre, et
pour leurs fils. Oh! jeunes gens, jeunes gens! Vous devriez laisser
Michu ici, et vous en aller, vous. Mais, en tout cas, si vous restez
dans ce pays, écrivez un mot au sénateur au sujet de Michu, dites-lui
que vous venez d’apprendre par moi les bruits qui couraient sur votre
fermier et que vous l’avez renvoyé.
--Nous! s’écrièrent les deux frères, écrire à Malin, à l’assassin de
notre père et de notre mère, au spoliateur effronté de notre fortune!
--Tout cela est vrai; mais il est un des plus grands personnages de la
cour impériale, et le roi de l’Aube.
--Lui qui a voté la mort de Louis XVI dans le cas où l’armée de Condé
entrerait en France, sinon la réclusion perpétuelle, dit la comtesse de
Cinq-Cygne.
--Lui qui peut-être a conseillé la mort du duc d’Enghien! s’écria
Paul-Marie.
--Eh! mais, si vous voulez récapituler ses titres de noblesse, s’écria
le marquis, lui qui a tiré Robespierre par le pan de sa redingote
pour le faire tomber quand il a vu ceux qui se levaient pour le
renverser les plus nombreux, lui qui aurait fait fusiller Bonaparte
si le Dix-Huit Brumaire eût manqué, lui qui ramènerait les Bourbons
si Napoléon chancelait, lui que le plus fort trouvera toujours à ses
côtés pour lui donner l’épée ou le pistolet avec lequel on achève un
adversaire qui inspire des craintes! Mais... raison de plus.
--Nous tombons bien bas, dit Laurence.
--Enfants, dit le vieux marquis de Chargebœuf en les prenant tous
trois par la main et les amenant à l’écart vers une des pelouses alors
couvertes d’une légère couche de neige, vous allez vous emporter en
écoutant les avis d’un homme sage, mais je vous les dois, et voici ce
que je ferais: je prendrais pour médiateur un vieux bonhomme, comme qui
dirait moi, je le chargerais de demander un million à Malin, contre une
ratification de la vente de Gondreville... Oh! il y consentirait en
tenant la chose secrète. Vous auriez, au taux actuel des fonds, cent
mille livres de rente, et vous iriez acheter quelque belle terre dans
un autre coin de la France, vous laisseriez régir Cinq-Cygne à monsieur
d’Hauteserre, et vous tireriez à la courte paille à qui de vous deux
serait le mari de cette belle héritière. Mais le parler d’un vieillard
est dans l’oreille des jeunes gens ce qu’est le parler des jeunes gens
dans l’oreille des vieillards, un bruit dont le sens échappe.
Le vieux marquis fit signe à ses trois parents qu’il ne voulait
pas de réponse, et regagna le salon où, pendant leur conversation,
l’abbé Goujet et sa sœur étaient venus. La proposition de tirer à
la courte paille la main de leur cousine avait révolté les deux
Simeuse, et Laurence était comme dégoûtée par l’amertume du remède
que son parent indiquait. Aussi furent-ils tous trois moins gracieux
pour le vieillard, sans cesser d’être polis. L’affection était
froissée. Monsieur de Chargebœuf, qui sentit ce froid, jeta sur ces
trois charmants êtres, à plusieurs reprises, des regards pleins
de compassion. Quoique la conversation devînt générale, il revint
sur la nécessité de se soumettre aux événements en louant monsieur
d’Hauteserre de sa persistance à vouloir que ses fils prissent du
service.
--Bonaparte, dit-il, fait des ducs. Il a créé des fiefs de l’Empire, il
fera des comtes. Malin voudrait être comte de Gondreville. C’est une
idée qui peut, ajouta-t-il en regardant messieurs de Simeuse, vous être
profitable.
--Ou funeste, dit Laurence.
Dès que ses chevaux furent mis, le marquis partit et fut reconduit
par tout le monde. Quand il se trouva dans sa voiture, il fit signe à
Laurence de venir, et elle se posa sur le marchepied avec une légèreté
d’oiseau.
--Vous n’êtes pas une femme ordinaire, et vous devriez me comprendre,
lui dit-il à l’oreille. Malin a trop de remords pour vous laisser
tranquilles, il vous tendra quelque piége. Au moins prenez bien garde à
toutes vos actions, même aux plus légères! enfin transigez, voilà mon
dernier mot.
Les deux frères restèrent debout près de leur cousine, au milieu
de la pelouse, regardant dans une profonde immobilité le berlingot
qui tournait la grille et s’envolait sur le chemin vers Troyes, car
Laurence leur avait répété le dernier mot du bonhomme. L’expérience
aura toujours le tort de se montrer en berlingot, en bas chinés, et
avec un crapaud sur la nuque. Aucun de ces jeunes cœurs ne pouvait
concevoir le changement qui s’opérait en France, l’indignation leur
remuait les nerfs et l’honneur bouillonnait dans toutes leurs veines
avec leur noble sang.
--Le chef des Chargebœuf! dit le marquis de Simeuse, un homme qui a
pour devise: VIENNE UN PLUS FORT! (_Adsit fortior!_) un des plus beaux
cris de guerre.
--Il est devenu le bœuf, dit Laurence en souriant avec amertume.
--Nous ne sommes plus au temps de saint Louis, reprit le cadet des
Simeuse.
--MOURIR EN CHANTANT! s’écria la comtesse. Ce cri des cinq jeunes
filles qui firent notre maison sera le mien.
--Le nôtre n’est-il pas: CY MEURS! Ainsi pas de quartier! reprit l’aîné
des Simeuse, car en réfléchissant nous trouverions que notre parent le
Bœuf a bien sagement ruminé ce qu’il est venu nous dire. Gondreville
devenir le nom d’un Malin!
--La demeure! s’écria le cadet.
--Mansart l’a dessiné pour la noblesse, et le Peuple y fera ses petits!
dit l’aîné.
--Si cela devait être, j’aimerais mieux voir Gondreville brûlé! s’écria
mademoiselle de Cinq-Cygne.
Un homme du village qui venait voir un veau que lui vendait le bonhomme
d’Hauteserre entendit cette phrase en sortant de l’étable.
--Rentrons, dit Laurence en souriant, nous avons failli commettre une
imprudence et donner raison au bœuf à propos d’un veau. Mon pauvre
Michu! dit-elle en rentrant au salon, j’avais oublié ta frasque, mais
nous ne sommes pas en odeur de sainteté dans le pays, ainsi ne nous
compromets pas. As-tu quelque autre peccadille à te reprocher?
--Je me reproche de n’avoir pas tué l’assassin de mes vieux maîtres
avant d’accourir au secours de ceux-ci.
--Michu! s’écria le curé.
--Mais je ne quitterai pas le pays, dit-il en continuant sans faire
attention à l’exclamation du curé, que je ne sache si vous y êtes en
sûreté. J’y vois rôder des gars qui ne me plaisent guère. La dernière
fois que nous avons chassé dans la forêt, il est venu à moi cette
manière de garde qui m’a remplacé à Gondreville, et qui m’a demandé
si nous étions là chez nous. «Oh! mon garçon, lui ai-je dit, il est
difficile de se déshabituer en deux mois des choses qu’on fait depuis
deux siècles.»
--Tu as tort, Michu, dit en souriant de plaisir le marquis de Simeuse.
--Qu’a-t-il répondu? demanda M. d’Hauteserre.
--Il a dit, reprit Michu, qu’il instruirait le sénateur de nos
prétentions.
--Comte de Gondreville! reprit l’aîné des d’Hauteserre. Ah! la bonne
mascarade! Au fait, on dit Sa Majesté à Bonaparte.
--Et Son Altesse à monseigneur le Grand-duc de Berg, dit le curé.
--Qui celui-là? fit monsieur de Simeuse.
--Murat, le beau-frère de Napoléon, dit le vieux d’Hauteserre.
--Bon, reprit mademoiselle de Cinq-Cygne. Et dit-on Sa Majesté à la
veuve du marquis de Beauharnais?
--Oui, mademoiselle, dit le curé.
--Nous devrions aller à Paris, voir tout cela! s’écria Laurence.
--Hélas! mademoiselle, dit Michu, j’y suis allé pour mettre Michu au
lycée, je puis vous jurer qu’il n’y a pas à badiner avec ce qu’on
appelle la Garde impériale. Si toute l’armée est sur ce modèle-là, la
chose peut durer plus que nous.
--On parle de familles nobles qui prennent du service, dit monsieur
d’Hauteserre.
--Et d’après les lois actuelles, vos enfants, reprit le curé, seront
forcés de servir. La loi ne connaît plus ni les rangs, ni les noms.
--Cet homme nous fait plus de mal avec sa cour que la Révolution avec
sa hache! s’écria Laurence.
--L’Église prie pour lui, dit le curé.
Ces mots, dits coup sur coup, étaient autant de commentaires sur les
sages paroles du vieux marquis de Chargebœuf; mais ces jeunes gens
avaient trop de foi, trop d’honneur pour accepter une transaction.
Ils se disaient aussi, ce que se sont dit à toutes les époques les
partis vaincus: que la prospérité du parti vainqueur finirait, que
l’empereur n’était soutenu que par l’armée, que le Fait périssait tôt
ou tard devant le Droit, etc. Malgré ces avis, ils tombèrent dans la
fosse creusée devant eux, et qu’eussent évitée des gens prudents et
dociles comme le bonhomme d’Hauteserre. Si les hommes voulaient être
francs, ils reconnaîtraient peut-être que jamais le malheur n’a fondu
sur eux sans qu’ils aient reçu quelque avertissement patent ou occulte.
Beaucoup n’ont aperçu le sens profond de cet avis mystérieux ou visible
qu’après leur désastre.
--Dans tous les cas, madame la comtesse sait que je ne peux pas quitter
le pays sans avoir rendu mes comptes, dit Michu tout bas à mademoiselle
de Cinq-Cygne.
Elle fit pour toute réponse un signe d’intelligence au fermier, qui
s’en alla. Michu, qui vendit aussitôt ses terres à Beauvisage, le
fermier de Bellache, ne put pas être payé avant une vingtaine de jours.
Un mois donc après la visite du marquis, Laurence, qui avait appris à
ses deux cousins l’existence de leur fortune, leur proposa de prendre
le jour de la mi-carême pour retirer le million enterré dans la forêt.
La grande quantité de neige tombée avait jusqu’alors empêché Michu
d’aller chercher ce trésor; mais il aimait faire cette opération avec
ses maîtres. Michu voulait absolument quitter le pays, il se craignait
lui-même.
--Malin vient d’arriver brusquement à Gondreville, sans qu’on sache
pourquoi, dit-il à sa maîtresse, et je ne résisterais pas à faire
mettre Gondreville en vente par suite du décès du propriétaire. Je me
crois comme coupable de ne pas suivre mes inspirations!
--Par quelle raison peut-il quitter Paris au milieu de l’hiver?
--Tout Arcis en cause, répondit Michu, il a laissé sa famille à Paris,
et n’est accompagné que de son valet de chambre. Monsieur Grévin, le
notaire d’Arcis, madame Marion, la femme du Receveur général de l’Aube,
et belle-sœur du Marion qui a prêté son nom à Malin, lui tiennent
compagnie.
Laurence regarda la mi-carême comme un excellent jour, car il
permettait de se défaire des gens. Les mascarades attiraient les
paysans à la ville, et personne n’était aux champs. Mais le choix
du jour servit précisément la fatalité qui s’est rencontrée en
beaucoup d’affaires criminelles. Le hasard fit ses calculs avec
autant d’habileté que mademoiselle de Cinq-Cygne en mit aux siens.
L’inquiétude de monsieur et madame d’Hauteserre devait être si grande
de se savoir onze cent mille francs en or dans un château situé sur la
lisière d’une forêt, que les d’Hauteserre, consultés, furent eux-mêmes
d’avis de ne leur rien dire. Le secret de cette expédition fut
concentré entre Gothard, Michu, les quatre gentilshommes et Laurence.
Après bien des calculs, il parut possible de mettre quarante-huit
mille francs dans un long sac sur la croupe de chaque cheval. Trois
voyages suffiraient. Par prudence, on convint donc d’envoyer tous les
gens dont la curiosité pouvait être dangereuse, à Troyes, y voir les
réjouissances de la mi-carême. Catherine, Marthe et Durieu, sur qui
l’on pouvait compter, garderaient le château. Les gens acceptèrent bien
volontiers la liberté qu’on leur donnait, et partirent avant le jour.
Gothard, aidé par Michu, pansa et sella les chevaux de grand matin. La
caravane prit par les jardins de Cinq-Cygne, et de là maîtres et gens
gagnèrent la forêt. Au moment où ils montèrent à cheval, car la porte
du parc était si basse que chacun fit le parc à pied en tenant son
cheval par la bride, le vieux Beauvisage, le fermier de Bellache, vint
à passer.
--Allons! s’écria Goulard, voilà quelqu’un.
--Oh! c’est moi, dit l’honnête fermier en débouchant. Salut, messieurs.
Vous allez donc à la chasse, malgré les arrêtés de préfecture? Ce n’est
pas moi qui me plaindrai, mais prenez garde! Si vous avez des amis,
vous avez aussi bien des ennemis.
--Oh! dit en souriant le gros d’Hauteserre, Dieu veuille que notre
chasse réussisse et tu retrouveras tes maîtres.
Ces paroles, auxquelles l’événement donna un tout autre sens, valurent
un regard sévère de Laurence à Robert. L’aîné des Simeuse croyait que
Malin restituerait la terre de Gondreville contre une indemnité. Ces
enfants voulaient faire le contraire de ce que le marquis de Chargebœuf
leur avait conseillé. Robert, qui partageait leurs espérances, y
pensait en disant cette fatale parole.
--Dans tous les cas, motus, mon vieux! dit à Beauvisage Michu qui
partit le dernier en prenant la clef de la porte.
Il faisait une de ces belles journées de la fin de mars où l’air est
sec, la terre nette, le temps pur, et dont la température forme une
espèce de contre-sens avec les arbres sans feuilles. Le temps était si
doux, que l’œil apercevait par places des champs de verdure dans la
campagne.
--Nous allons chercher un trésor, tandis que vous êtes le vrai trésor
de notre maison, cousine, dit en riant l’aîné des Simeuse.
Laurence marchait en avant, ayant de chaque côté de son cheval un de
ses cousins. Les deux d’Hauteserre la suivaient, suivis eux-mêmes par
Michu. Gothard allait en avant pour éclairer la route.
--Puisque notre fortune va se retrouver, en partie du moins, épousez
mon frère, dit le cadet à voix basse. Il vous adore, vous serez aussi
riche que doivent l’être les nobles d’aujourd’hui.
--Non, laissez-lui toute sa fortune, et je vous épouserai, moi qui suis
assez riche pour deux, répondit-elle.
--Qu’il en soit ainsi, s’écria le marquis de Simeuse. Moi, je vous
quitterai pour aller chercher une femme digne d’être votre sœur.
--Vous m’aimez donc moins que je ne le croyais, reprit Laurence en le
regardant avec une expression de jalousie.
--Non; je vous aime plus tous les deux que vous ne m’aimez, répondit le
marquis.
--Ainsi vous vous sacrifieriez? demanda Laurence à l’aîné des Simeuse
en lui jetant un regard plein d’une préférence momentanée.
Le marquis garda le silence.
--Eh bien! moi, je ne penserais alors qu’à vous, et ce serait
insupportable à mon mari, reprit Laurence à qui ce silence arracha un
mouvement d’impatience.
--Comment vivrais-je sans toi? s’écria le cadet en regardant son frère.
--Mais cependant vous ne pouvez pas nous épouser tous deux, dit le
marquis. Et, ajouta-t-il avec le ton brusque d’un homme atteint au
cœur, il est temps de prendre une décision.
Il poussa son cheval en avant pour que les deux d’Hauteserre
n’entendissent rien. Le cheval de son frère et celui de Laurence
imitèrent ce mouvement. Quand ils eurent mis un intervalle raisonnable
entre eux et les trois autres, Laurence voulut parler, mais les larmes
furent d’abord son seul langage.
--J’irai dans un cloître, dit-elle enfin.
--Et vous laisseriez finir les Cinq-Cygne? dit le cadet des Simeuse. Et
au lieu d’un seul malheureux qui consent à l’être, vous en ferez deux!
Non, celui de nous deux qui ne sera que votre frère se résignera. En
sachant que nous n’étions pas si pauvres que nous pensions l’être, nous
nous sommes expliqués, dit-il en regardant le marquis. Si je suis le
préféré, toute notre fortune est à mon frère. Si je suis le malheureux,
il me la donne ainsi que les titres de Simeuse, car il deviendra
Cinq-Cygne! De toute manière, celui qui ne sera pas heureux aura des
chances d’établissement. Enfin, s’il se sent mourir de chagrin, il ira
se faire tuer à l’armée, pour ne pas attrister le ménage.
--Nous sommes de vrais chevaliers du moyen âge, nous sommes dignes de
nos pères! s’écria l’aîné. Parlez, Laurence?
--Nous ne voulons pas rester ainsi, dit le cadet.
--Ne crois pas, Laurence, que le dévouement soit sans voluptés, dit
l’aîné.
--Mes chers aimés, dit-elle, je suis incapable de me prononcer. Je vous
aime tous deux comme si vous n’étiez qu’un seul être, et comme vous
aimait votre mère! Dieu nous aidera. Je ne choisirai pas. Nous nous en
remettrons au hasard, et j’y mets une condition.
--Laquelle?
--Celui de vous qui deviendra mon frère restera près de moi jusqu’à
ce que je lui permette de me quitter. Je veux être seule juge de
l’opportunité du départ.
--Oui, dirent les deux frères sans s’expliquer la pensée de leur
cousine.
--Le premier de vous deux à qui madame d’Hauteserre adressera la
parole ce soir à table, après le _Benedicite_, sera mon mari. Mais
aucun de vous n’usera de supercherie, et ne la mettra dans le cas de
l’interroger.
--Nous jouerons franc jeu, dit le cadet.
Chacun des deux frères embrassa la main de Laurence. La certitude d’un
dénoûment que l’un et l’autre pouvait croire lui être favorable rendit
les deux jumeaux extrêmement gais.
--De toute manière, chère Laurence, tu feras un comte de Cinq-Cygne,
dit l’aîné.
--Et nous jouons à qui ne sera pas Simeuse, dit le cadet.
--Je crois, de ce coup, que madame ne sera pas longtemps fille, dit
Michu derrière les deux d’Hauteserre. Mes maîtres sont bien joyeux. Si
ma maîtresse fait son choix, je ne pars pas, je veux voir cette noce-là!
Aucun des deux d’Hauteserre ne répondit. Une pie s’envola brusquement
entre les d’Hauteserre et Michu, qui, superstitieux comme les gens
primitifs, crut entendre sonner les cloches d’un service mortuaire. La
journée commença donc gaiement pour les amants, qui voient rarement
des pies quand ils sont ensemble dans les bois. Michu, armé de son
plan, reconnut les places; chaque gentilhomme s’était muni d’une
pioche: les sommes furent trouvées. La partie de la forêt où elles
avaient été cachées était déserte, loin de tout passage et de toute
habitation; ainsi la caravane chargée d’or ne rencontra personne. Ce
fut un malheur. En venant de Cinq-Cygne pour chercher les derniers deux
cent mille francs, la caravane, enhardie par le succès, prit un chemin
plus direct que celui par lequel elle s’était dirigée aux voyages
précédents. Ce chemin passait par un point culminant d’où l’on voyait
le parc de Gondreville.
--Le feu! dit Laurence en apercevant une colonne de feu bleuâtre.
--C’est quelque feu de joie, répondit Michu.
Laurence, qui connaissait les moindres sentiers de la forêt, laissa la
caravane et piqua des deux jusqu’au pavillon de Cinq-Cygne, l’ancienne
habitation de Michu. Quoique le pavillon fût désert et fermé, la grille
était ouverte, et les traces du passage de plusieurs chevaux frappèrent
les yeux de Laurence. La colonne de fumée s’élevait d’une prairie du
parc anglais où elle présuma que l’on brûlait des herbes.
--Ah! vous en êtes aussi, mademoiselle, s’écria Violette qui sortit du
parc sur son bidet au grand galop et qui s’arrêta devant Laurence. Mais
c’est une farce de carnaval, n’est-ce pas? on ne le tuera pas?
--Qui?
--Vos cousins ne veulent pas sa mort?
--La mort de qui?
--Du sénateur.
--Tu es fou, Violette!
--Eh bien, que faites-vous donc là? demanda-t-il.
A l’idée d’un danger couru par ses cousins, l’intrépide écuyère piqua
des deux et arriva sur le terrain au moment où les sacs se chargeaient.
--Alerte! je ne sais ce qui se passe, mais rentrons à Cinq-Cygne!
Pendant que les gentilshommes s’employaient au transport de la fortune
sauvée par le vieux marquis, il se passait une étrange scène au château
de Gondreville.
A deux heures après midi, le sénateur et son ami Grévin faisaient une
partie d’échecs devant le feu, dans le grand salon du rez-de-chaussée.
Madame Grévin et madame Marion causaient au coin de la cheminée assises
sur un canapé. Tous les gens du château étaient allés voir une curieuse
mascarade annoncée depuis longtemps dans l’arrondissement d’Arcis.
La famille du garde qui remplaçait Michu au pavillon de Cinq-Cygne
y était allée aussi. Le valet de chambre du sénateur et Violette se
trouvaient alors seuls au château. Le concierge, deux jardiniers et
leurs femmes restaient à leur poste; mais leur pavillon est situé
à l’entrée des cours, au bout de l’avenue d’Arcis, et la distance
qui existe entre ce tournebride et le château ne permettait pas d’y
entendre un coup de fusil. D’ailleurs ces gens se tenaient sur le pas
de la porte et regardaient dans la direction d’Arcis, qui est à une
demi-lieue, espérant voir arriver la mascarade. Violette attendait dans
une vaste antichambre le moment d’être reçu par le sénateur et Grévin
pour traiter l’affaire relative à la prorogation de son bail. En ce
moment, cinq hommes masqués et gantés, qui, par la taille, les manières
et l’allure, ressemblaient à messieurs d’Hauteserre, de Simeuse et à
Michu, fondirent sur le valet de chambre et sur Violette, auxquels ils
mirent un mouchoir en forme de bâillon, et qu’ils attachèrent à des
chaises dans un office. Malgré la célérité des agresseurs, l’opération
ne se fit pas sans que le valet de chambre et Violette eussent poussé
chacun un cri. Ce cri fut entendu dans le salon. Les deux femmes
voulurent y reconnaître un cri d’alarme.
--Écoutez! dit madame Grévin, voici des voleurs.
--Bah! c’est un cri de mi-carême! dit Grévin, nous allons avoir les
masques au château.
Cette discussion donna le temps aux cinq inconnus de fermer les portes
du côté de la cour d’honneur, et d’enfermer le valet de chambre et
Violette. Madame Grévin, femme assez entêtée, voulut absolument savoir
la cause du bruit; elle se leva et donna dans les cinq masques, qui la
traitèrent comme ils avaient arrangé Violette et le valet de chambre;
puis ils entrèrent avec violence dans le salon, où les deux plus forts
s’emparèrent du comte de Gondreville, le bâillonnèrent et l’enlevèrent
par le parc, tandis que les trois autres liaient et bâillonnaient
également madame Marion et le notaire chacun sur un fauteuil.
L’exécution de cet attentat ne prit pas plus d’une demi-heure. Les
trois inconnus, bientôt rejoints par ceux qui avaient emporté le
sénateur, fouillèrent le château de la cave au grenier. Ils ouvrirent
toutes les armoires sans crocheter aucune serrure; ils sondèrent les
murs, et furent enfin les maîtres jusqu’à cinq heures du soir. En ce
moment, le valet de chambre acheva de déchirer avec ses dents les
cordes qui liaient les mains de Violette. Violette, débarrassé de
son bâillon, se mit à crier au secours. En entendant ces cris, les
cinq inconnus rentrèrent dans les jardins, sautèrent sur des chevaux
semblables à ceux de Cinq-Cygne, et se sauvèrent, mais pas assez
lestement pour empêcher Violette de les apercevoir. Après avoir détaché
le valet de chambre, qui délia les femmes et le notaire, Violette
enfourcha son bidet, et courut après les malfaiteurs. En arrivant au
pavillon, il fut aussi stupéfait de voir les deux battants de la grille
ouverts que de voir mademoiselle de Cinq-Cygne en vedette.
Quand la jeune comtesse eut disparu, Violette fut rejoint par Grévin à
cheval et accompagné du garde champêtre de la commune de Gondreville,
à qui le concierge avait donné un cheval des écuries du château. La
femme du concierge était allée avertir la gendarmerie d’Arcis. Violette
apprit aussitôt à Grévin sa rencontre avec Laurence et la fuite de
cette audacieuse jeune fille, dont le caractère profond et décidé leur
était connu.
--Elle faisait le guet, dit Violette.
--Est-il possible que ce soient les nobles de Cinq-Cygne qui aient fait
le coup! s’écria Grévin.
--Comment! répondit Violette, vous n’avez pas reconnu ce gros Michu?
c’est lui qui s’est jeté sur moi! j’ai bien senti sa _pogne_.
D’ailleurs les cinq chevaux étaient bien ceux de Cinq-Cygne.
En voyant la marque du fer des chevaux sur le sable du rond-point et
dans le parc, le notaire laissa le garde champêtre en observation à la
grille pour veiller à la conservation de ces précieuses empreintes, et
envoya Violette chercher le juge de paix d’Arcis pour les constater.
Puis il retourna promptement au salon du château de Gondreville, où le
lieutenant et le sous-lieutenant de la gendarmerie impériale arrivaient
accompagnés de quatre hommes et d’un brigadier. Ce lieutenant était,
comme on doit le penser, le brigadier à qui, deux ans auparavant,
François avait troué la tête, et à qui Corentin fit alors connaître son
malicieux adversaire. Cet homme, appelé Giguet, dont le frère servait
et devint un des meilleurs colonels d’artillerie, se recommandait
par sa capacité comme officier de gendarmerie. Plus tard il commanda
l’escadron de l’Aube. Le sous-lieutenant, nommé Welff, avait autrefois
mené Corentin de Cinq-Cygne au pavillon, et du pavillon à Troyes.
Pendant la route, le Parisien avait suffisamment édifié l’Égyptien
sur ce qu’il nomma la rouerie de Laurence et de Michu. Ces deux
officiers devaient donc montrer et montrèrent une grande ardeur contre
les habitants de Cinq-Cygne. Malin et Grévin avaient, l’un pour le
compte de l’autre, tous deux travaillé au Code dit de Brumaire an
IV, l’œuvre judiciaire de la Convention dite nationale, promulguée
par le Directoire. Ainsi Grévin, qui connaissait cette législation à
fond, put opérer dans cette affaire avec une terrible célérité, mais
sous une présomption arrivée à l’état de certitude relativement à la
criminalité de Michu, de messieurs d’Hauteserre et de Simeuse. Personne
aujourd’hui, si ce n’est quelques vieux magistrats, ne se rappelle
l’organisation de cette justice que Napoléon renversait précisément
alors par la promulgation de ses Codes et par l’institution de sa
magistrature qui régit maintenant la France.
Le Code de Brumaire an IV réservait au directeur du Jury du Département
la poursuite immédiate du délit commis à Gondreville. Remarquez, en
passant, que la Convention avait rayé de la langue judiciaire le mot
crime. Elle n’admettait que des délits contre la loi, délits emportant
des amendes, l’emprisonnement, des peines infamantes ou afflictives.
La mort était une peine afflictive. Néanmoins, la peine afflictive de
la mort devait être supprimée à la paix, et remplacée par vingt-quatre
années de travaux forcés. Ainsi la Convention estimait que vingt-quatre
années de travaux forcés égalaient la peine de mort. Que dire du Code
pénal qui inflige les travaux forcés à perpétuité? L’organisation
alors préparée par le Conseil d’État de Napoléon supprimait la
magistrature des directeurs du Jury qui réunissaient, en effet, des
pouvoirs énormes. Relativement à la poursuite des délits et à la mise
en accusation, le directeur du Jury était en quelque sorte à la fois
agent de police judiciaire, procureur du roi, juge d’instruction et
Cour royale. Seulement, sa procédure et son acte d’accusation étaient
soumis au visa d’un commissaire du Pouvoir Exécutif et au verdict de
huit jurés auxquels il exposait les faits de son instruction, qui
entendaient les témoins, les accusés, et qui prononçaient un premier
verdict, dit d’accusation. Le directeur devait exercer sur les jurés,
réunis dans son cabinet, une influence telle qu’ils ne pouvaient être
que ses coopérateurs. Ces jurés constituaient le jury d’accusation. Il
existait d’autres jurés pour composer le jury près le tribunal criminel
chargé de juger les accusés. Par opposition aux jurés d’accusation,
ceux-là se nommaient jurés de jugement. Le tribunal criminel, à qui
Napoléon venait de donner le nom de Cour criminelle, se composait d’un
Président, de quatre juges, de l’Accusateur public, et d’un commissaire
du Gouvernement. Néanmoins, de 1799 à 1806, il exista des Cours dites
spéciales, jugeant sans jurés dans certains Départements certains
attentats, composées de juges pris au tribunal civil qui se formait
en Cour Spéciale. Ce conflit de la justice spéciale et de la justice
criminelle amenait des questions de compétence que jugeait le tribunal
de cassation. Si le département de l’Aube avait eu sa Cour Spéciale,
le jugement de l’attentat commis sur un sénateur de l’Empire y eût été
sans doute déféré; mais ce tranquille département était exempt de cette
juridiction exceptionnelle. Grévin dépêcha donc le sous-lieutenant
au directeur du jury de Troyes. L’Égyptien y courut bride abattue, et
revint à Gondreville, ramenant en poste ce magistrat quasi souverain.
Le directeur du jury de Troyes était un ancien lieutenant de Bailliage,
ancien secrétaire appointé d’un des comités de la Convention, ami de
Malin, et placé par lui. Ce magistrat, nommé Lechesneau, vrai praticien
de la vieille justice criminelle, avait, ainsi que Grévin, beaucoup
aidé Malin dans ses travaux judiciaires à la Convention. Aussi Malin le
recommanda-t-il à Cambacérès, qui le nomma Procureur général en Italie.
Malheureusement pour sa carrière, Lechesneau eut des liaisons avec une
grande dame de Turin, et Napoléon fut obligé de le destituer pour le
soustraire à un procès correctionnel intenté par le mari à propos de la
soustraction d’un enfant adultérin. Lechesneau, devant tout à Malin, et
devinant l’importance d’un pareil attentat, avait amené le capitaine de
la gendarmerie et un piquet de douze hommes.
Avant de partir, il s’était entendu naturellement avec le préfet, qui,
pris par la nuit, ne put se servir du télégraphe. On expédia sur Paris
une estafette afin de prévenir le ministre de la Police Générale, le
Grand-Juge et l’Empereur de ce crime inouï. Lechesneau trouva dans le
salon de Gondreville mesdames Marion et Grévin, Violette, le valet
de chambre du sénateur, et le juge de paix assisté de son greffier.
Déjà des perquisitions avaient été pratiquées dans le château. Le
juge de paix, aidé par Grévin, recueillait soigneusement les premiers
éléments de l’instruction. Le magistrat fut tout d’abord frappé des
combinaisons profondes que révélaient et le choix du jour et celui de
l’heure. L’heure empêchait de chercher immédiatement des indices et des
preuves. Dans cette saison, à cinq heures et demie, moment où Violette
avait pu poursuivre les délinquants, il faisait presque nuit; et, pour
les malfaiteurs, la nuit est souvent l’impunité. Choisir un jour de
réjouissances où tout le monde irait voir la mascarade d’Arcis, et où
le sénateur devait se trouver seul chez lui, n’était-ce pas éviter les
témoins?
--Rendons justice à la perspicacité des agents de la Préfecture de
police, dit Lechesneau. Ils n’ont cessé de nous mettre en garde contre
les nobles de Cinq-Cygne, et nous ont dit que tôt ou tard ils feraient
quelque mauvais coup.
Sûr de l’activité du préfet de l’Aube, qui envoya dans toutes les
Préfectures environnant celle de Troyes des estafettes pour faire
chercher les traces des cinq hommes masqués et du sénateur, Lechesneau
commença par établir les bases de son instruction. Ce travail se fit
rapidement avec deux têtes judiciaires aussi fortes que celles de
Grévin et du juge de paix. Le juge de paix, nommé Pigoult, ancien
premier clerc de l’étude où Malin et Grévin avaient étudié la chicane à
Paris, fut nommé trois mois après Président du tribunal d’Arcis. En ce
qui concernait Michu, Lechesneau connaissait les menaces précédemment
faites par cet homme à monsieur Marion, et le guet-apens auquel le
sénateur avait échappé dans son parc. Ces deux faits, dont l’un était
la conséquence de l’autre, devaient être les prémisses de l’attentat
actuel, et désignaient d’autant mieux l’ancien garde comme le chef
des malfaiteurs, que Grévin, sa femme, Violette, et madame Marion
déclaraient avoir reconnu dans les cinq individus masqués un homme
entièrement semblable à Michu. La couleur des cheveux, celle des
favoris, la taille trapue de l’individu, rendaient son déguisement à
peu près inutile. Quel autre que Michu, d’ailleurs, aurait pu ouvrir
la grille de Cinq-Cygne avec une clef? Le garde et sa femme, revenus
d’Arcis et interrogés, déposèrent avoir fermé les deux grilles à
la clef. Les grilles, examinées par le juge de paix, assisté du
garde champêtre et de son greffier, n’avaient offert aucune trace
d’effraction.
--Quand nous l’avons mis à la porte, il aura gardé des doubles clefs du
château, dit Grévin. Mais il doit avoir médité quelque coup désespéré,
car il a vendu ses biens en vingt jours, et en a touché le prix dans
mon Étude avant-hier.
--Ils lui auront tout mis sur le dos, s’écria Lechesneau frappé de
cette circonstance. Il s’est montré leur âme damnée.
Qui pouvait, mieux que messieurs de Simeuse et d’Hauteserre, connaître
les êtres du château? Aucun des assaillants ne s’était trompé dans ses
recherches, ils étaient allés partout avec une certitude qui prouvait
que la troupe savait bien ce qu’elle voulait, et savait surtout où
l’aller prendre. Aucune des armoires restées ouvertes n’avait été
forcée. Ainsi les délinquants en avaient les clefs; et, chose étrange!
ils ne s’étaient pas permis le moindre détournement. Il ne s’agissait
donc pas d’un vol. Enfin, Violette, après avoir reconnu les chevaux du
château de Cinq-Cygne, avait trouvé la comtesse en embuscade devant
le pavillon du garde. De cet ensemble de faits et de dépositions il
résultait, pour la justice la moins prévenue, des présomptions de
culpabilité relativement à messieurs de Simeuse, d’Hauteserre et Michu,
qui dégénéraient en certitude pour un directeur du jury. Maintenant
que voulaient-ils faire du futur comte de Gondreville? Le forcer à une
rétrocession de sa terre, pour l’acquisition de laquelle le régisseur
annonçait, dès 1799, avoir des capitaux? Ici tout changeait d’aspect.
Le savant criminaliste se demanda quel pouvait être le but des
recherches actives faites dans le château. S’il se fût agi d’une
vengeance, les délinquants eussent pu tuer Malin. Peut-être le
sénateur était-il mort et enterré. L’enlèvement accusait néanmoins
une séquestration. Pourquoi la séquestration après les recherches
accomplies au château? Certes, il y avait folie à croire que
l’enlèvement d’un dignitaire de l’Empire resterait longtemps secret!
La rapide publicité que devait avoir cet attentat en annulait les
bénéfices.
A ces objections, Pigoult répondit que jamais la Justice ne pouvait
deviner tous les motifs des scélérats. Dans tous les procès criminels,
il existait du juge au criminel, et du criminel au juge, des parties
obscures; la conscience avait des abîmes où la lumière humaine ne
pénétrait que par la confession des coupables.
Grévin et Lechesneau firent un hochement de tête en signe
d’assentiment, sans pour cela cesser d’avoir les yeux sur ces ténèbres
qu’ils tenaient à éclairer.
--L’Empereur leur a pourtant fait grâce, dit Pigoult à Grévin et à
madame Marion, il les a radiés de la liste, quoiqu’ils fussent de la
dernière conspiration ourdie contre lui!
Lechesneau, sans plus tarder, expédia toute sa gendarmerie sur la
forêt et la vallée de Cinq-Cygne, en faisant accompagner Giguet par le
juge de paix qui devint, aux termes du Code, son officier de police
judiciaire auxiliaire; il le chargea de recueillir dans la commune
de Cinq-Cygne les éléments de l’instruction, de procéder au besoin à
tous interrogatoires, et, pour plus de diligence, il dicta rapidement
et signa le mandat d’arrêt de Michu, sur qui les charges paraissaient
évidentes. Après le départ des gendarmes et du juge de paix, Lechesneau
reprit le travail important des mandats d’arrêt à décerner contre
les Simeuse et les d’Hauteserre. D’après le Code, ces actes devaient
contenir toutes les charges qui pesaient sur les délinquants. Giguet
et le juge de paix se portèrent si rapidement sur Cinq-Cygne, qu’ils
rencontrèrent les gens du château revenant de Troyes. Arrêtés et
conduits chez le maire, où ils furent interrogés, chacun d’eux,
ignorant l’importance de cette réponse, dit naïvement avoir reçu, la
veille, la permission d’aller pendant toute la journée à Troyes. Sur
une interpellation du juge de paix, chacun répondit également que
mademoiselle leur avait offert de prendre cette distraction à laquelle
ils ne songeaient pas. Ces dépositions parurent si graves au juge de
paix, qu’il envoya l’Égyptien à Gondreville prier monsieur Lechesneau
de venir procéder lui-même à l’arrestation des gentilshommes de
Cinq-Cygne, afin d’opérer simultanément, car il se transportait à la
ferme de Michu, pour y surprendre le prétendu chef des malfaiteurs. Ces
nouveaux éléments parurent si décisifs, que Lechesneau partit aussitôt
pour Cinq-Cygne, en recommandant à Grévin de faire soigneusement garder
les empreintes laissées par le pied des chevaux dans le parc. Le
directeur du jury savait quel plaisir causerait à Troyes sa procédure
contre d’anciens nobles, les ennemis du peuple, devenus les ennemis de
l’Empereur. En de pareilles dispositions, un magistrat prend facilement
de simples présomptions pour des preuves évidentes. Néanmoins, en
allant de Gondreville à Cinq-Cygne dans la propre voiture du sénateur,
Lechesneau qui, certes, eût fait un grand magistrat sans la passion
à laquelle il dut sa disgrâce, car l’Empereur devint prude, trouva
l’audace des jeunes gens et de Michu bien folle et peu en harmonie
avec l’esprit de mademoiselle de Cinq-Cygne. Il crut en lui-même à des
intentions autres que celles d’arracher au sénateur une rétrocession de
Gondreville. En toute chose, même en magistrature, il existe ce qu’il
faut appeler la conscience du métier. Les perplexités de Lechesneau
résultaient de cette conscience que tout homme met à s’acquitter des
devoirs qui lui plaisent, et que les savants portent dans la science,
les artistes dans l’art, les juges dans la justice. Aussi peut-être
les juges offrent-ils aux accusés plus de garanties que les jurés.
Le magistrat ne se fie qu’aux lois de la raison, tandis que le juré
se laisse entraîner par les ondes du sentiment. Le directeur du jury
se posa plusieurs questions à lui-même, en se proposant d’y chercher
des solutions satisfaisantes dans l’arrestation même des délinquants.
Quoique la nouvelle de l’enlèvement de Malin agitât déjà la ville de
Troyes, elle était encore ignorée dans Arcis à huit heures, car tout
le monde soupait quand on y vint chercher la gendarmerie et le juge de
paix; enfin personne ne la savait à Cinq-Cygne, dont la vallée et le
château étaient pour la seconde fois cernés, mais cette fois par la
Justice et non par la Police: les transactions, possibles avec l’une,
sont souvent impossibles avec l’autre.
Laurence n’avait eu qu’à dire à Marthe, à Catherine et aux Durieu de
rester dans le château sans en sortir ni regarder au dehors, pour être
strictement obéie par eux. A chaque voyage, les chevaux stationnèrent
dans le chemin creux, en face de la brèche, et de là, Robert et Michu,
les plus robustes de la troupe, avaient pu transporter secrètement les
sacs par la brèche dans une cave située sous l’escalier de la tour dite
de Mademoiselle. En arrivant au château vers cinq heures et demie,
les quatre gentilshommes et Michu se mirent aussitôt à y enterrer
l’or. Laurence et les d’Hauteserre jugèrent convenable de murer le
caveau. Michu se chargea de cette opération en se faisant aider par
Gothard, qui courut à la ferme chercher quelques sacs de plâtre restés
lors de la construction, et Marthe retourna chez elle pour donner
secrètement les sacs à Gothard. La ferme bâtie par Michu se trouvait
sur l’éminence d’où jadis il avait aperçu les gendarmes, et l’on y
allait par le chemin creux. Michu, très affamé, se dépêcha si bien
que, vers sept heures et demie, il eut fini sa besogne. Il revenait
d’un pas leste, afin d’empêcher Gothard d’apporter un dernier sac de
plâtre dont il avait cru avoir besoin. Sa ferme était déjà cernée par
le garde-champêtre de Cinq-Cygne, par le juge de paix, son greffier et
trois gendarmes qui se cachèrent et le laissèrent entrer en l’entendant
venir.
Michu rencontra Gothard, un sac sur l’épaule, et lui cria de
loin:--C’est fini, petit, reporte-le, et dîne avec nous.
Michu, le front en sueur, les vêtements souillés de plâtre et de débris
de pierres meulières boueuses provenant des décombres de la brèche,
entra tout joyeux dans la cuisine de sa ferme, où la mère de Marthe et
Marthe servaient la soupe en l’attendant.
Au moment où Michu tournait le robinet de la fontaine pour se laver les
mains, le juge de paix se présenta, accompagné de son greffier et du
garde-champêtre.
--Que nous voulez-vous, monsieur Pigoult? demanda Michu.
--Au nom de l’Empereur et de la Loi, je vous arrête! dit le juge de
paix.
Les trois gendarmes se montrèrent alors amenant Gothard. En voyant les
chapeaux bordés, Marthe et sa mère échangèrent un regard de terreur.
--Ah! bah! Et pourquoi? demanda Michu qui s’assit à sa table en disant
à sa femme:--Sers-moi, je meurs de faim.
--Vous le savez aussi bien que nous, dit le juge de paix qui fit signe
à son greffier de commencer le procès-verbal, après avoir exhibé le
mandat d’arrêt au fermier.
--Eh bien! tu fais l’étonné, Gothard. Veux-tu dîner, oui ou non? dit
Michu. Laisse-leur écrire leurs bêtises.
--Vous reconnaissez l’état dans lequel sont vos vêtements? dit le juge
de paix. Vous ne niez pas non plus les paroles que vous avez dites à
Gothard dans votre cour.
Michu, servi par sa femme stupéfaite de son sang-froid, mangeait avec
l’avidité que donne la faim, et ne répondait point; il avait la bouche
pleine et le cœur innocent. L’appétit de Gothard fut suspendu par une
horrible crainte.
--Voyons, dit le garde-champêtre à l’oreille de Michu, qu’avez-vous
fait du sénateur? Il s’en va, pour vous, à entendre les gens de
justice, de la peine de mort.
--Ah! mon Dieu! cria Marthe qui surprit les derniers mots et tomba
comme foudroyée.
--Violette nous aura joué quelque vilain tour! s’écria Michu en se
souvenant des paroles de Laurence.
--Ah! vous savez donc que Violette vous a vu, dit le juge de paix.
Michu se mordit les lèvres, et résolut de ne plus rien dire. Gothard
imita cette réserve. En voyant l’inutilité de ses efforts pour le
faire parler, et connaissant d’ailleurs ce qu’on nommait dans le pays
la perversité de Michu, le juge de paix ordonna de lui lier les mains
ainsi qu’à Gothard, et de les emmener au château de Cinq-Cygne, sur
lequel il se dirigea pour y rejoindre le directeur du jury.
Les gentilshommes et Laurence avaient trop appétit, et le dîner
leur offrait un trop violent intérêt pour qu’ils le retardassent en
faisant leur toilette. Ils vinrent, elle en amazone, eux en culotte de
peau blanche, en bottes à l’écuyère et dans leur veste de drap vert
retrouver au salon monsieur et madame d’Hauteserre, qui étaient assez
inquiets. Le bonhomme avait remarqué des allées et venues, et surtout
la défiance dont il fut l’objet, car Laurence n’avait pu le soumettre à
la consigne des gens. Donc, à un moment où l’un de ses fils avait évité
de lui répondre en s’enfuyant, il était venu dire à sa femme:--Je
crains que Laurence ne nous taille encore des croupières!
--Quelle espèce de chasse avez-vous faite aujourd’hui? demanda madame
d’Hauteserre à Laurence.
--Ah! vous apprendrez quelque jour le mauvais coup auquel vos enfants
ont participé, répondit-elle en riant.
Quoique dites par plaisanterie, ces paroles firent frémir la vieille
dame. Catherine annonça le dîner. Laurence donna le bras à monsieur
d’Hauteserre, et sourit de la malice qu’elle faisait à ses cousins, en
forçant l’un d’eux à offrir son bras à la vieille dame, transformée en
oracle par leur convention.
Le marquis de Simeuse conduisit madame d’Hauteserre à table. La
situation devint alors si solennelle, que le _Benedicite_ fini,
Laurence et ses deux cousins éprouvèrent au cœur des palpitations
violentes. Madame d’Hauteserre, qui servait, fut frappée de l’anxiété
peinte sur le visage des deux Simeuse et de l’altération que présentait
la figure moutonne de Laurence.
--Mais il s’est passé quelque chose d’extraordinaire? s’écria-t-elle en
les regardant tous.
--A qui parlez-vous? dit Laurence.
--A vous tous, répondit la vieille dame.
--Quant à moi, ma mère, dit Robert, j’ai une faim de loup.
Madame d’Hauteserre, toujours troublée, offrit au marquis de Simeuse
une assiette qu’elle destinait au cadet.
--Je suis comme votre mère, je me trompe toujours, même malgré vos
cravates. Je croyais servir votre frère, lui dit-elle.
--Vous le servez mieux que vous ne pensez, dit le cadet en pâlissant.
Le voilà comte de Cinq-Cygne.
Ce pauvre enfant si gai devint triste pour toujours; mais il trouva la
force de regarder Laurence en souriant, et de comprimer ses regrets
mortels. En un instant, l’amant s’abîma dans le frère.
--Comment! la comtesse aurait fait son choix? s’écria la vieille dame.
--Non, dit Laurence, nous avons laissé agir le sort, et vous en étiez
l’instrument.
Elle raconta la convention stipulée le matin. L’aîné des Simeuse, qui
voyait s’augmenter la pâleur du visage chez son frère, éprouvait de
moment en moment le besoin de s’écrier:--Épouse-la, j’irai mourir, moi!
Au moment où l’on servait le dessert, les habitants de Cinq-Cygne
entendirent frapper à la croisée de la salle à manger, du côté du
jardin. L’aîné des d’Hauteserre, qui alla ouvrir, livra passage au curé
dont la culotte s’était déchirée aux treillis en escaladant les murs du
parc.
--Fuyez, on vient vous arrêter!
--Pourquoi?
--Je ne sais pas encore, mais on procède contre vous.
Ces paroles furent accueillies par des rires universels.
--Nous sommes innocents, s’écrièrent les gentilshommes.
--Innocents ou coupables, dit le curé, montez à cheval et gagnez
la frontière. Là, vous serez à même de prouver votre innocence. On
revient sur une condamnation par contumace, on ne revient pas d’une
condamnation contradictoire obtenue par les passions populaires,
et préparée par les préjugés. Souvenez-vous du mot du président de
Harlay: Si l’on m’accusait d’avoir emporté les tours de Notre-Dame, je
commencerais par m’enfuir.
--Mais fuir, n’est-ce pas s’avouer coupable? dit le marquis de Simeuse.
--Ne fuyez pas!... dit Laurence.
--Toujours de sublimes sottises, dit le curé au désespoir. Si j’avais
la puissance de Dieu, je vous enlèverais. Mais si l’on me trouve ici,
dans cet état, ils tourneront contre vous et moi cette singulière
visite, je me sauve par la même voie. Songez-y! vous avez encore
le temps. Les gens de justice n’ont pas pensé au mur mitoyen du
presbytère, et vous êtes cernés de tous côtés.
Le retentissement des pas d’une foule et le bruit des sabres de la
gendarmerie, remplirent la cour et parvinrent dans la salle à manger
quelques instants après le départ du pauvre curé, qui n’eut pas plus de
succès dans ses conseils que le marquis de Chargebœuf dans les siens.
--Notre existence commune, dit mélancoliquement le cadet de Simeuse
à Laurence, est une monstruosité et nous éprouvons un monstrueux
amour. Cette monstruosité a gagné votre cœur. Peut-être est-ce parce
que les lois de la nature sont bouleversées en eux que les jumeaux
dont l’histoire nous est conservée ont tous été malheureux. Quant à
nous, voyez avec quelle persistance le sort nous poursuit. Voilà votre
décision fatalement retardée.
Laurence était hébétée, elle entendit comme un bourdonnement ces
paroles, sinistres pour elle, prononcées par le directeur du jury:--Au
nom de l’Empereur et de la loi! j’arrête les sieurs Paul-Marie et
Marie-Paul Simeuse, Adrien et Robert d’Hauteserre. Ces messieurs,
ajouta-t-il en montrant à ceux qui l’accompagnaient des traces de boue
sur les vêtements des prévenus, ne nieront pas d’avoir passé une partie
de cette journée à cheval?
--De quoi les accusez-vous? demanda fièrement mademoiselle de
Cinq-Cygne.
--Vous n’arrêtez pas mademoiselle? dit Giguet.
--Je la laisse en liberté, sous caution, jusqu’à un plus ample examen
des charges qui pèsent sur elle.
Goulard offrit sa caution en demandant simplement à la comtesse sa
parole d’honneur de ne pas s’évader. Laurence foudroya l’ancien piqueur
de la maison de Simeuse par un regard plein de hauteur qui lui fit
de cet homme un ennemi mortel, et une larme sortit de ses yeux, une
de ces larmes de rage qui annoncent un enfer de douleurs. Les quatre
gentilshommes échangèrent un regard terrible et restèrent immobiles.
Monsieur et madame d’Hauteserre, craignant d’avoir été trompés par les
quatre jeunes gens et par Laurence, étaient dans un état de stupeur
indicible. Cloués dans leurs fauteuils, ces parents, qui se voyaient
arracher leurs enfants après avoir tant craint pour eux et les avoir
reconquis, regardaient sans voir, écoutaient sans entendre.
--Faut-il vous demander d’être ma caution, monsieur d’Hauteserre? cria
Laurence à son ancien tuteur, qui fut réveillé par ce cri pour lui
clair et déchirant comme le son de la trompette du jugement dernier.
Le vieillard essuya les larmes qui lui vinrent aux yeux, il comprit
tout et dit à sa parente d’une voix faible:--Pardon, comtesse, vous
savez que je vous appartiens corps et âme.
Lechesneau, frappé d’abord de la tranquillité de ces coupables qui
dînaient, revint à ses premiers sentiments sur leur culpabilité quand
il vit la stupeur des parents et l’air songeur de Laurence, qui
cherchait à deviner le piége qu’on lui avait tendu.
--Messieurs, dit-il poliment, vous êtes trop bien élevés pour faire une
résistance inutile; suivez-moi tous les quatre aux écuries où il est
nécessaire de détacher en votre présence les fers de vos chevaux, qui
deviendront des pièces importantes au procès, et démontreront peut-être
votre innocence ou votre culpabilité. Venez aussi, mademoiselle...
Le maréchal ferrant de Cinq-Cygne et son garçon avaient été requis
par Lechesneau de venir en qualité d’experts. Pendant l’opération
qui se faisait aux écuries, le juge de paix amena Gothard et Michu.
L’opération de détacher les fers à chaque cheval, et de les réunir en
les désignant, afin de procéder à la confrontation des marques laissées
dans le parc par les chevaux des auteurs de l’attentat, prit du temps.
Néanmoins Lechesneau, prévenu de l’arrivée de Pigoult, laissa les
accusés avec les gendarmes, vint dans la salle à manger pour dicter le
procès-verbal, et le juge de paix lui montra l’état des vêtements de
Michu en racontant les circonstances de l’arrestation.
--Ils auront tué le sénateur et l’auront plâtré dans quelque muraille,
dit en finissant Pigoult à Lechesneau.
--Maintenant, j’en ai peur, répondit le magistrat.--Où as-tu porté le
plâtre? dit-il à Gothard.
Gothard se mit à pleurer.
--La justice l’effraie, dit Michu dont les yeux lançaient des flammes
comme ceux d’un lion pris dans un filet.
Tous les gens de la maison retenus chez le maire arrivèrent alors,
ils encombrèrent l’antichambre où Catherine et les Durieu pleuraient,
et leur apprirent l’importance des réponses qu’ils avaient faites.
A toutes les questions du directeur et du juge de paix, Gothard
répondit par des sanglots; en pleurant il finit par se donner une sorte
d’attaque convulsive qui les effraya, et ils le laissèrent. Le petit
drôle, ne se voyant plus surveillé, regarda Michu en souriant, et Michu
l’approuva par un regard. Lechesneau quitta le juge de paix pour aller
presser les experts.
--Monsieur, dit enfin madame d’Hauteserre en s’adressant à Pigoult,
pouvez-vous nous expliquer la cause de ces arrestations?
--Ces messieurs sont accusés d’avoir enlevé le sénateur à main armée,
et de l’avoir séquestré, car nous ne supposons pas qu’ils l’aient tué,
malgré les apparences.
--Et quelles peines encourraient les auteurs de ce crime? demanda le
bonhomme.
--Mais comme les lois auxquelles il n’est pas dérogé par le Code actuel
resteront en vigueur, il y a peine de mort, reprit le juge de paix.
--Peine de mort! s’écria madame d’Hauteserre qui s’évanouit.
Le curé se présenta dans ce moment avec sa sœur, qui appela Catherine
et la Durieu.
--Mais nous ne l’avons seulement pas vu, votre maudit sénateur, s’écria
Michu.
--Madame Marion, madame Grévin, monsieur Grévin, le valet de chambre
du sénateur, Violette, ne peuvent pas en dire autant de vous, répondit
Pigoult avec le sourire aigre du magistrat convaincu.
--Je n’y comprends rien, dit Michu, que cette réponse frappa de stupeur
et qui commença dès lors à se croire entortillé avec ses maîtres dans
quelque trame ourdie contre eux.
En ce moment tout le monde revint des écuries. Laurence accourut à
madame d’Hauteserre qui reprit ses sens pour lui dire:--Il y a peine de
mort.
--Peine de mort!... répéta Laurence en regardant les quatre
gentilshommes.
Ce mot répandit un effroi dont profita Giguet, en homme instruit par
Corentin.
--Tout peut s’arranger encore, dit-il en emmenant le marquis de
Simeuse dans un coin de la salle à manger, peut-être n’est-ce qu’une
plaisanterie? Que diable! vous avez été militaires. Entre soldats on
s’entend. Qu’avez-vous fait du sénateur? Si vous l’avez tué, tout
est dit; mais si vous l’avez séquestré, rendez-le, vous voyez bien
que votre coup est manqué. Je suis certain que le directeur du jury,
d’accord avec le sénateur, étouffera les poursuites.
--Nous ne comprenons absolument rien à vos questions, dit le marquis de
Simeuse.
--Si vous le prenez sur ce ton, cela ira loin, dit le lieutenant.
--Chère cousine, dit le marquis de Simeuse, nous allons en prison, mais
ne soyez pas inquiète, nous reviendrons dans quelques heures: il y a
dans cette affaire des malentendus qui vont s’expliquer.
--Je le souhaite pour vous, messieurs, dit le magistrat en faisant
signe à Giguet d’emmener les quatre gentilshommes, Gothard et
Michu.--Ne les conduisez pas à Troyes, dit-il au lieutenant, gardez-les
à votre poste d’Arcis; ils doivent être présents demain, au jour, à la
vérification des fers de leurs chevaux avec les empreintes laissées
dans le parc.
Lechesneau et Pigoult ne partirent qu’après avoir interrogé Catherine,
monsieur, madame d’Hauteserre et Laurence. Les Durieu, Catherine et
Marthe déclarèrent n’avoir vu leurs maîtres qu’au déjeuner; monsieur
d’Hauteserre déclara les avoir vus à trois heures. Quand, à minuit,
Laurence se vit entre monsieur et madame d’Hauteserre, devant l’abbé
Goujet et sa sœur, sans les quatre jeunes gens qui, depuis dix-huit
mois, étaient la vie de ce château, son amour et sa joie, elle garda
pendant longtemps un silence que personne n’osa rompre. Jamais
affliction ne fut plus profonde ni plus complète. Enfin, on entendit un
soupir, on regarda.
Marthe, oubliée dans un coin, se leva, disant:--La mort! madame!... on
nous les tuera, malgré leur innocence.
--Qu’avez-vous fait! dit le curé.
Laurence sortit sans répondre. Elle avait besoin de la solitude pour
retrouver sa force au milieu de ce désastre imprévu.